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Full text of "Le Judaïsme, ses dogmes et sa mission. 3ème partie, Providence et rémunération"

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LE JUDAÏSME 

SES DOGMES ET SA MISSION 




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IMPRIMERIE D. JOUAUST 
Rue Saint-Honorc, 338 



LE JUDAÏSME 

SES DOGMES ET SA MISSION 



TROISIEME ET DERNIERE PARTIE 



PROVIDENCE ET RÉMUNÉRATION 



MICHEL A. WEILL 

GRAND RABBIN 



1 \ : I ï " ■/ -: T • • -ït ~ : t • t : 

Grand par le dessein , puissant par l'action, tes yeux 
(6 Éternel) sont ouverts sur toutes les voies des" fils 
d'Adam , pour donner à chacun selon sa conduite et le 
fruit de ses œuvres. (Jérémie , XXXII , 19.) 



PARIS 
LIBRAIRIE A. FRANCK 

. HUE RICHELIEU, <>7 



1869 jO& 




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LE JUDAÏSME 

SES DOGMES ET SA MISSION 



TROISIÈME ET DERNIÈRE PARTIE 



PROVIDENCE ET RÉMUNÉRATION. 



PRÉFACE 

Nous allons aborder la troisième partie de noire -exposé dog- 
matique, laquelle ne le cède pas, en importance doctrinale, aux 
deux premières déjà connues du public. La Théodicèe enseigne 
d'abord que c'est le désir de Dieu d'être connu et compris de 
l'homme ; la Révélation vient ensuite tracer à ce dernier une 
règle de conduite, lui prescrire une loi et un culte. Or, cette 
adoration à la fois théorique et pratique doit aboutir à une 
cause finale ; et c'est cette cause finale que la théologie cherche 
à définir, à fixer, dans les dogmes qu'il nous reste à étudier. 

On a toujours cru à l'existence d'un problème de la destinée 
humaine. On y croit parce qu'il s'affirme depuis l'origine du 
monde, parce qu'il a été posé le jour où Dieu dit à l'homme : 
« Poussière tu es, et à la poussière tu retourneras (1) » ; on y 
croit parce qu'on ne parvient jamais à l'étouffer sous le poids 
des préoccupations utilitaires. Ne se laissant supprimer ni par 
le plaisir, ni par la douleur, il reste le point d'interrogation 

(1) Genèse, III, 19. 



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2 



PRÉFACE. 



suprême qui se dresse pour chacun de nous au bout de cetle vie 

terrestre. 

Une théologie qui ne se soucierait pas de ce grand sujet, qui 
ne ferait rien, nous ne voulons pas dire pour la solution, mais 
pour l'élucidation et la position nette du problème, resterait à 
l'état d'ébauche, ne répondrait ni aux espérances qu'elle pro- 
voque, ni aux larges horizons qu'elle nous fait entrevoir; elle 
élèverait un édifice sans couronnement. 

Mais quels sont les éléments du sujet? où sont les luminaires 
propres à nous éclairer, à nous guider dans un chemin où il 
est si facile de s'égarer et de perdre le fil conducteur? Si nous 
en croyons l'école théologique, ils sont au nombre de deux; ils 
s'appellent Providence et Rémunération, le dogme de la vie 
future venant se rattacher au principe des peines et des récom- 
penses. 

I. Providence. 



I 

I 



Le premier échelon par lequel nous commençons notre ascen- 
sion vers l'immortalité, c'est la croyance au gouvernement pro- 
videntiel. A défaut de providence, si Dieu, se bornant à lancer 
le monde dans l'espace après l'avoir créé dans un moment de 
caprice, se désintéressait à son développement, ainsi qu'au sort 
des créatures auxquelles il l'a assigné pour demeure, la rémuné- 
ration serait un non-sens. Comment s'imaginer que Dieu s'oc- 
cupe de l'homme mort, s'il le dédaigne vivant? Il ne suffira 
même pas, pour nous rassurer complètement, que cette provi- 
dence soit générale ou collective, en rapport avec les genres et 
les espèces; non, il faut qu'elle se montre à nous spéciale et 
individuelle. La rémunération et la vie future, telles que notre 
intelligence les conçoit, ne sont réelles qu'à cette condition. 
C'est par l'influence directe, personnelle, qu'elles exercent sur 
chacun de nous, que notre destinée est mise en harmonie avec 
nos aspirations. 

Nous n'ignorons pas qu'aujourd'hui, comme autrefois, positi- 
vistes et sceptiques prétendent reléguer le dogme de la provi- 






PRÉFACE. 3 

dence dans la sphère de la spéculation pure, faite pour solliciter 
les méditations de quelques penseurs solitaires, mais sans action 
sur les réalités de la vie. Un simple coup d'oeil jetôsurle monde 
politique et social pourra nous édifier et sur la valeur de cette 
assertion, et sur l'importance du rôle assigné à la providence 
dans les événements humains. 

D'un côté, la scène politique retentit partout du nom d'un 
Dieu-providence ; jamais ce nom n'a été invoqué autant que de 
nos jours. On ne l'entend pas seulement sous les voûtes des 
églises, des temples et des synagogues ; il revient continuelle- 
ment aux lèvres de ceux qui disposent du gouvernement des 
nations. Comme le disait déjà notre chantre sacré : « Tous les 
rois de la terre te rendent des actions de grâce, ô Eternel ; ils 
célèbrent tes voies et chantent ta gloire infinie (1). » Nous 
n'avons pas à scruter ici le degré de sincérité de ces manifestes 
royaux, ni à examiner la diversité des interprétations dont ils 
sont suceptibles. 11 ne s'agit, pour le moment, que de les recueil- 
lir comme un signe du temps, et de noter cette affirmation uni- 
verselle d'un patronage d'en haut. Tel prince lui attribue sa 
prospérité, ses triomphes; tel autre lui rapporte ses défaites. 
Les grands cherchent à l'associer àleurs projets ; la voix des peu- 
ples éclate en cris de joie ou de douleur suivant qu'ils le jugent 
favorable ou hostile à leurs désirs. A son tour, l'individu croit 
reconnaître ses traces dans les événements saillants de l'existence 
du moi, rarement amenés par le cours naturel des choses, sur- 
gissant, au contraire, brusques et inattendus, comme autant de 
brèches faites à l'ordre régulier. Lors donc que la Providence est 
attestée de toutes parts, saluée, glorifiée, invoquée à tous les 
degrés de l'échelle humanitaire, ne serait-on pas mal venu de 
demander où elle est, à l'exemple de cette horde incrédule qui, 
le lendemain de la sortie d'Egypte et du passage de la mer Rouge, 
osait demander à Moïse : « EsUl bien vrai que Dieu se trouve 
au milieu de nous (2)? » 

D'autre part, la société proprement dite ne prend sa véritable 



(l) Psaumes, CXXXVIII, 4 et 5. 



(2) Eiode, XVII, 7. 



I 



4 PRÉFACE. 

assiette que tout autant qu'elle est placée sous le regard de la 
Providence. Un seul fait suffira pour le démontrer. En tout 
temps on a discuté la question de savoir si l'homme vaut davan- 
tage comme individu ou comme membre du corps social. Est- 
ce une question oiseuse? On ne saurait le dire quand on voit 
les pouvoirs centralisateurs et ce qu'on appelle les self-governe- 
ments se disputer si vivement la prééminence. Il n'est donc pas 
indifférent de savoir ce que la notion claire de la providence 
nous révèle à ce sujet. 11 semblerait qu'elle s'attache à nous 
mettre en garde contre deux tendances exclusives. En affirmant 
les rapports immédiats du moindre des humains avec l'auteur 
des existences, elle nous donne la plus haute idée de la dignité 
personnelle, elle nous apprend à n'y renoncer jamais, elle nous 
défend de l'avilir, sous peine de perdre nos droits à la sollici- 
tude du Créateur, faisant l'homme à son image. Et puis, en 
nous le montrant veillant à la direction des intérêts communs 
et des multitudes, elle sauvegarde les droits des corps moraux, 
les intérêts des masses, serrant le nœud qui unit le particulier 
au général, l'individu à la famille, la famille à la cité, la cité à 
la patrie, la patrie à. l'humanité. Mais elle les unit sans les 
confondre, à l'instar de certains métaux qui, même après leur 
fusion, conservent des marques ineffaçables de leur forme pre- 
mière. Il s'ensuit que, tout en devenant membre actif et zélé du 
groupe dont il fait partie, l'homme ne doit cesser d'être et de 
rester lui-même; il en résulte, en outre, que la société n'est 
bien constituée que si elle satisfait à cette double condition. 
Elle sera, non pas le pilon qui écrase les matières séparées pour 
les amalgamer, mais le lien de la vie (1) qui contient les âmes, 
mais sans en altérer la personnalité. 

Ici vient se poser une autre question : Pouvons-nous, dans 
une matière si grave, si transcendante, espérer atteindre à un 
certain degré de précision? Avons-nous à notre disposition un 
compas qui nous aidera à tracer, sinon l'immense cercle, du 
moins les grandcslignesdugouvernementprovidentiel?L'exposé 



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I 






(l) I Samuel, XXV, 29. DiiHP! "VlIX 



PRÉFACE. 



5 



qui suit servira de réponse à celte demande. Ce que nous pou- 
vons, ce que nous devons proclamer dès le principe, parce que 
cela nous paraît hors de conteste, c'est que Dieu seul a pu nous 
confier ce qu'il lui plaît que nous sachions de ses modes d'inter- 
vention dans les affaires humaines. C'est assez dire qu'il faut 
aller le chercher dans nos livres saints, fidèle écho de la parole 
révélée, et auprès de ses interprètes les plus autorisés. Nous 
verrons la Providence y apparaître sous les formes, dans les 
attitudes les plus variées: ici, ce sera l'ordonnateursuprême 
veillant à la conservation et à l'harmonie de l'ensemble ; là , le 
maître du temps faisant l'appel aux générations et leur assignant 
à chacune son poste; ailleurs, le dispensateur d'une lumière 
qui pénètre partout, qui fouille dans le for intérieur du plus 
grand comme du plus chélif enfant de la terre. Le livre de la 
Loi nous dira dans quelles circonstances et à quelles occasions 
il convient à cette Providence de prendre le rôle de spectateur 
ou d'acteur. La Bible nous révélera quand et où il lui plaît de 
donner l'impulsion sans infirmer notre libre arbitre. Leprophé- 
tisme et la tradition, qui le complète, nous enseigneront jusqu'à 
quel point l'infaillible justice se concilie avec l'existence du 
mal, tant physique que moral; pour nous éclairer, ils joindront 
au précepte le prestige de l'exemple. N'allons pas croire cepen- 
dant que ces révélations nous livreront le secret de Dieu. Mais 
la théologie nous tracera un cadre si large, elle fera passer sous 
nos yeux tant de faits, avec leurs causes proches ou éloignées, 
elle nous parlera si clairement, si éloquemment de celui qui 
sonde les cœurs et les reins, qui du haut de sa céleste demeure 
contemple les habitants de la terre, assiste à leurs actes, qu'il 
inscrit dans le livre du souvenir, qu'il faudra s'incliner, bon gré 
mal gré, devant la pensée souveraine qui prévoit, qui règle 
tout, reconnaître et bénir la main puissante qui donne à cha- 
cun selon ses œuvres (1). 

(1) Jérémie, XXXII, 19. 



PREFACE. 



II. Rémunération. 









Prise dans son acception la plus générale, la rémunération 
n'est pas seulement un principe, mais aussi un sentiment telle- 
ment inhérent à notre moi que rien au monde ne peut l'en arra- 
cher. On peut le déplacer, le modifier, l'altérer, mais on ne par- 
vient pas à le supprimer. Mais ce sentiment, dira-t-on, n'est-il 
pas en contradiction avec le précepte du désintéressement, que 
l'on fait sonner si haut? Il est vrai que certains moralistes 
superficiels ou exagérés mettent une précipitation aveugle à 
jeter au rebut, comme un vêtement usé, le mobile de la récom- 
pense; ils appellent cela l'émancipation du droit d'activité ; à 
l'exemple d'une défunte école qui prétendait faire de l'art pour 
l'art, ils soutiennent qu'il faut faire le bien pour le bien lui- 
même. Assurément, tout n'est pas faux dans cette thèse : comme 
réaction contre la conception étroite du paradis et de l'enfer, 
dont le crédit, du reste, a considérablement baissé auprès des 
nouvelles générations, elle est dans le vrai et se maintient dans 
la voie du progrès intellectuel et moral ; on ne peut que l'approu- 
ver dans les efforts qu'elle déploie pour spiritualiser la rému- 
nération, d'accord avec la vraie doctrine. Mais elle dépasse le 
but, elle s'égare, quand c'est à la rémunération elle-même, et 
non plus à sa nature, qu'elle s'en prend. Et sait-on bien à quoi 
aboutit cette exagération, celte violence faite à la vérité? Elle 
aboutit à ce fâcheux résultat, que produit toute théorie poussée 
à outrance : en arrêtant le cours régulier des choses, on lui 
fait prendre un chemin qui sera marqué par de grands ravages. 
. Il arrive alors ceci : détournée du lit que lui ont creusé Dieu 
et la nature, écartée de la route qui, jalonnée par la conscience 
et le sentiment, conduit à la vraie béatitude, la rémunération 
va se précipiter dans le torrent bourbeux des convoitises maté- 
rielles. On perd de vue l'idéal, mais pour se mettre à la pour- 
suite d'une grossière image. C'est alors que s'organise sur une 
vaste échelle cette course au clocher que nous pouvons suivre 



1 



PREFACE. * 

des yeux, et dont le prix consiste dans la possession d'un fragile 
instrument de fortune ou d'un hochet de vanité. 

Alors aussi vient surgir la question du salariat, avec les formi- 
dables proportions que nous savons, et les nobles fruits de la 
pensée réclament cette propriété littéraire qui, en dépit de sa 
légitimité, n'est pas faite pour les rehausser, qui les abaisse, 
au contraire, au niveau de la production mécanique. Voilà bien 
un signe du temps, un indice de la rupture de l'équilibre, qu'on 
ne dérange pas impunément, entre la rétribution temporelle et 
la rétribution spirituelle. 

C'est à dessein que nous nous servons du terme d'équilibre. 
Cet équilibre existe, du moins il doit exister, et il ne saurait 
être question de sacrifier l'une à l'autre. La suppression de la 
première au profit de la dernière, qui caractérise les siècles de 
martyre et de foi absolue, n'exprime pas plus une situation 
morale régulière que ne le ferait l'expulsion de celle-ci au béné- 
fice de celle-là. Dès que la balance penche trop d'un côté, la 
réaction ne tarde pas à venir, comme Brennus, jeter le poids 
de son épée dans le plateau opposé. C'est en faveur de l'inté- 
grité de l'ordre moral que Moïse et Salomon insistent à l'envi 
sur la sainte obligation d'avoir de justes balances (1). Ils re- 
poussent les prétentions exorbitantes et les opinions extrêmes, 
d'où qu'elles viennent. 

Alleràla découverte d'une juste pondération entre les récom- 
penses terrestres etles récompenses célestes, chercher aies con- 
cilier dans leur antagonisme et à les réconcilier dans leur lutte, 
trouver un terrain assez vaste pour les contenir sans gêner leur 
mutuelle expansion, est une tâche qui ne manque certainement 
pas d a-propos. Loin de se laisser confiner dans les régions de 
la spéculation, le dogme de la rémunération, comme celui de 
la Providence, pousse sa pointe en pleine réalité. Conduite 
avec sagesse, avec prudence, une pareille étude offrira plus 
d'un remède à des déviations qu'il n'est pas aussi facile de cor- 
riger que de signaler. 



(t) Lévit-, XIX, 3G; Dealer., XXV, 15; Proy., XI, 1; XX, 10 et 13. 



8 



PREFACE. 



L'exposé que nous allons entreprendre, et qui envisagera le 
principe sous ses différents aspects, nous révélera peut-être les 
conditions de l'alliance, nécessaire parce qu'elle correspond à 
notre double nature, entre la rémunération présente et la rému- 
nération future. Nous voudrions démontrer que nulle religion 
n'a compris mieux que le judaïsme la raison d'être de cette 
alliance et les moyens les plus propres à la réaliser. 



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III. Vie future. 

Et si nos efforts ne restent pas stériles, si nous réussissions, 
dans cette étude, à nouer ou à renouer la chaîne qui unit entre 
elles les deux rémunérations, n'aurions-nous pas par cela même 
fait un grand pas vers l'intelligence du problème de la vie 
future? Celle-ci ne s'offre à nous sous des apparences si mys- 
térieuses, nous allions dire si effrayantes, que parce qu'on pré- 
tend la saisir en substance, dans sa forme absolue, détachée et 
séparée de la vie présente. Tant qu'on se bercera du chimérique 
espoir de voir clair dans les arcanes d'outre-tombe, on échouera 
dans une tentative dont le bénéûce le plus clair est de mettre 
à nu notre impuissance et notre folie. Il n'en sera plus de même 
le jour où, nos prétentions devenant plus modestes, on se con- 
tentera de saisir et de suivre le fil qui unit les deux vies. Nous 
n'aurons pas à nous plaindre de notre lot si, comme Moïse 
contemplantla terre promise, du haut du montAbarim (1), nous 
arrivons à jeter de cette rive un regard clair sur la rive opposée. 
Une perception de ce genre, la seule d'ailleurs qu'il nous soit 
donné d'acquérir, pour être moins prétentieuse, n'en aura que 
plus d'efficacité sur la direction de notre conduite morale et 
religieuse. 



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Par ce rapide coup d'œil jeté sur les éléments qui entrent 
dans la composition de cette troisième et dernière partie de 

(0 Deutér., XXXII, «. 



■ 



PRÉFACE. 9 

notre œuvre on peut se faire une idée de leur connexité, de 
leur filiation: la Providence conduisant à la rémunération, et 
la rémunération sagement conçue aboutissant à une conception 
relative de la vie future. On y puisera également la conviction 
que ces dogmes, que nous voudrions pouvoir mettre à la portée 
de toutes les intelligences, ne sont nullement faits pour rester 
enfermés dans les murs de l'école. Ils ont le droit d'entrer dans 
la vie pratique ; leur influence sur l'individu et sur la société 
ne saurait être contestée. Cela n'étonnera personne, pour peu 
que l'on reconnaisse que la lumière ne vient pas d'en bas, que 
c'est dans le firmament, au plus baut du ciel, que Dieu a sus- 
pendu les luminaires faits pour éclairer la terre (1). 



Nous terminerons par un aveu qui nous inspire moins d'hu- 
miliation que de regret : c'est l'aveu de notre faiblesse, de notre 
impuissance à traiter convenablement un sujet aussi vaste, aussi 
ardu, que celui qui a sollicité nos labeurs. Nous ne pouvions 
cependant hésiter, ni cesser de persévérer dans notre tâche, en 
nous sentant soutenus comme par deux anges gardiens, qui, 
d'après la tradition, se tiennent l'un à notre droite, l'autre à 
notre gauche (2). Le premier nous est venu de la source de 
toute science et de toute vérité : c'est Dieu qui nous a prêté 
force et courage (3) pour mener à bonne lin notre entreprise. 
Le second s'est personnifié pour nous dans celle noble famille 
qui est, elle aussi, une providence, une providence pour les 
corps et pour les esprits : qu'elle reçoive ici la nouvelle et pro- 
fonde expression de noire gratitude pour nous avoir maintenu 
jusqu'au bout son généreux concours, aidé à servir la cause de 
la religion universelle par l'exposé des éternelles vérités du 
judaïsme, appelées à devenir le patrimoine de l'humanité (4) ! 



(1) GeDèsc, I, 17. 

(2) Talmud, Taanilh, 11. 



(5) Deutér., VIII, 18. 

(4) Zephania, III, 9; Zacharie, XIV, 9. 



DIXIÈME DOGME. 



DE LA PROVIDENCE. 



DIXIEME DOGME 



DE LA PROVIDENCE CONSIDEREE EN ELLE-MEME ET DANS SES RAPPORTS 
AVEC LA PRESCIENCE DIVINE ET AVEC LE LIBRE ARBITRE. 



yixn "niai bs ïx rpsuin itsattS "paa 
onibsa is3 ïx raan nab irn ->ï*n 
(i"u ,j"> ,j'i cicip) 

Du haut du ciel l'Éternel voit et contemple tous les 
fils de l'homme. Assis sur son trfîne inébranlable, il 
étend sa sollicitude à tous les habitants de la terre. 
Créaleur de tous les cœurs, il eu comprend tous les 
actes. (Psaumes 33, 13, 14 et 15.) 



Formule de Maïmonide (1). — « Croire que Dieu connaît 
toutes les actions des hommes , que jamais sa sollicitude ne 
les abandonne, qu'il n'est pas vrai que « Dieu ne s'occupe pas 
« de ce monde sublunaire (2) ». La vérité est dans ces paroles 
de Jérémie : « Grand par le conseil, tout-puissant par l'ac- 
« tion, tes regards (ô Dieu!) sont ouverts sur toutes les voies 
« de l'homme (3) » ; puis dans ce double témoignage de la Ge- 
nèse : « Dieu vit que la méchanceté de l'homme envahissait 
« la terre (4) » ; Dieu dit : « Le cri de Sodome et d'Amora est 
« devenu trop fort (5). » 



(1) Commentaire à la Mischna, Synhédrin, 
chap. 10. 

(-2) Ézéehiel, VIII, 12; IX, 9. 



(3) Jérémie, XXXII, 19. 

(4) Genèse, VI, 5. 

(5) mi., XVIII, 20. 



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14 



DIXIÈME DOGME. 



CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. 



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Le dogme de la Providence est le couronnement de la vie 
religieuse ; il ne complète pas seulement les deux principes fon- 
damentaux de la Théodicée et de la Révélation, mais il les fait 
entrer, enseignes déployées . dans la pratique de la vie. On 
éprouvera d'autant plus vivement le désir de connaître Dieu et 
ses attributs qu'on saura qu'il s'occupe de nous, qu'il veille sur 
nos actes comme sur nos pensées, que rien de ce qui concerne 
l'homme et la nature ne lui est indifférent, et l'on sera d'autant 
mieux disposé à écouler sa parole, à exécuter ses ordres, à se 
soumettre à sa volonté, que l'on sera convaincu qu'il entretient 
des rapports constants tant avec la création en général qu'avec 
chaque être en particulier. L'idée de Providence rend en 
quelque sorte palpable le lien qui unit la créature au créateur; 
sans elle, ce lien manquerait et de force et de stabilité. S'il ne 
sentait pas au-dessus de lui des bras toujours ouverts pour le 
recevoir, un regard toujours fixé sur lui avec bienveillance, une 
main toujours prête à le guider et à le préserver, l'homme ne 
mettrait guère d'ardeur à se plonger dans la source de tout bien 
et de toute perfection. En dehors de la Providence, il y a place 
encore pour un froid déisme, mais non pour un culte positif 
attirant à lui toutes nos facultés intellectuelles et sentimentales. 
Il appartient donc à la théologie, et ce n'est pas la partie la 
moins essentielle de sa tâche, d'apporter à la religion son contin- 
gent de lumières à l'effet d'élucider le dogme de la Providence, 
en lui faisant un piédestal si élevé qu'il soit vu de tout le monde. 

Quand nous constatons l'importance du principe providentiel 
au point de vue de la religion, il est loin de notre pensée de 
réduire son domaine, d'en méconnaître l'influence sur le monde 
social. Autre chose est la société humaine abandonnée à elle- 
même, fatalement livrée à ses agitations, à ses transformations, 
à ses révolutions, à ses cataclysmes ; autre chose la société se 
développant sous le regard de la Divinité, s'inspirant de sa vo- 
lonté, se reposant sur sa vigilance, se mouvant dans le sens de 



DE LA PROVIDENCE. 



15 



son impulsion, portant en elle comme sur elle les signes de sa 
glorieuse mission. Autant la première se présente à nous sous 
un aspect imprévu, chaos à peine débrouillé, autant la seconde 
se transfigure, nous laissant voir partout, dans l'individu, dans 
la nationalité, dans l'humanité, dans les infiniment petits 
comme dans les infiniment grands , la main qui agit, l'œil qui 
voit et l'intelligence qui gouverne. 

Avant d'aborder l'étude du dogme, il n'est pas sans opportu- 
nité de commencer par en tracer le terrain : on ne doit pas s'a- 
vancer au hasard, errer à l'aventure, dans un champsivaste et, 
pourquoi ne le dirions-nous pas? jusqu'ici si mal délimité. Déjà 
la formule de Maïmonide nous met sur la voie. A bien consi- 
dérer les termes dont il se sert et les citations sur lesquelles il 
s'appuie, on voit bien qu'il s'agit avant tout de la Providence 
dans ses rapports avec l'homme et avec l'humanité. Ce n'est pas 
à dire qu'il faille éliminer de cette étude tout ce qui n'est pas 
l'homme, d'autant moins qu'on ne peut jamais séparer complè- 
tement l'homme de la nature; mais cela signifie que la Provi- 
dence divine est avant tout à l'adresse de l'homme, que c'est à 
cause de lui et à son profit qu'elle s'étend à tout l'ordre naturel. 
C'est là un premier point acquis, dont nous allons tout de suite 
reconnaître l'importance; il nous met en mesure d'écarter 
deux objections soulevées par les adversaires du dogme. 

« Nous voulons bien, disent-ils, admettre que la création est 
sortie de la main de Dieu; avec vous et comme vous, nous 
voyons son doigt partout; nous ne faisons aucune difficulté de 
saluer en lui l'auteur du ciel, de la terre, de l'âme humaine, 
des lois qui en règlent la marche et la durée, des forces qui gou- 
vernent le monde, des éléments qui concourent à la composi- 
tion et à la décomposition des êtres. Mais nous pensons que 
Dieu a créé une fois pour toutes; nous jugeons indigne de sa 
sagesse comme de sa puissance infinie de reprendre constam- 
ment en sous-œuvre la construction de l'univers, de trahir son 
insuffisance, sinon son impéritie, par des modifications, progres- 
sives, nous le voulons bien, mais n'en accusant pas moins l'im- 
perfection de l'ouvrier, incapable de produire d'un seul coup, 



16 



DIXIÈME DOGME. 



[■* 



■ 



et sans y jamais revenir, un chef-d'œuvre achevé de lous points. 
Si Dieu, poursuivent-ils, se voit dans la nécessité de surveiller 
sans cesse la création pour en corriger les déviations, c'est qu'il 
n'a pas su établir des lois infaillibles, c'est que ses œuvres ne 
seraient, pas plus que celles des hommes, frappées au coin de la 
perfection suprême. Le plus intelligent, le plus habile artisan, 
n'est-il pas celui qui sait le mieux donner à son œuvre le gage 
de la durée? Moins celle œuvre sera sujette aux transformations, 
plus il méritera le renom de maître es arts. Or, si tel est notre 
sentiment à l'égard de l'humble potier qui ne sait que pétrir 
et façonner l'argile, oserions-nous attribuer à Dieu une œuvre 
qui exigerait de sa part une vigilance sans fin, à tel point que, 
s'il se laissait aller à un instant d'inadvertance, tout irait crou- 
lant et s'abîmant! » Finalement, ils posent ce dilemme : « Ou 
bien Dieu pouvait créer l'univers parfait et complet, image de 
sa propre perfection, et alors à quoi bon la Providence? à quoi 
bon tous ces soins et cette sollicitude pour une création qui se 
déroule d'après un plan éternel, immuable? Ou il ne le pouvait 
pas, et alors la raison d'être de la Providence est toute trouvée, 
mais aux dépens de sa toute-puissance et de son infaillible sa- 
gesse. — Choisis si tu l'oses », — terminent-ils ironiquement. 
Eh bien, en se plaçant au point de vue de l'illustre docteur, 
qui est aussi le nôtre, en voyant dans la Providence ce qu'elle 
est réellement, le gouvernement de Dieu adapté à la nature de 
l'homme, on ne craint plus l'objection. Si Dieu n'a pas réalisé 
ce chef-d'œuvre d'immobilité qui plairait si fort à nos contra- 
dicteurs, c'est qu'il voulait faire mieux que cela. Au lieu de 
cette immobilité, qui ressemble plus ou moins à la nature morte, 
ne valait-il pas mieux produire la perfection animée, pleine de 
mouvement et de vie, fondée sur la divine alliance de la stabi- 
lité avec le progrès, convier l'homme à participer à ce chef- 
d'œuvre, à y participer de la façon la plus noble, c'est-à-dire li- 
brement et sciemment? Or, en faisant concourir l'homme au 
but final par l'intelligence et par la liberté, Dieu s'était imposé 
spontanément la tâche de veiller sur l'activité humaine, de la 
diriger dans la voie qu'il désirait lui faire suivre, de la rectifier 



DE LA PROVIDENCE. 



17 



dans ses écarts, lui prodiguant, selon les cas, les encourage- 
ments ou les avertissements, tout en se réservant de faire servir 
à ses fins jusqu'aux égarements humains, au même titre que 
l'Écriture nous montre la majesté divine résidant au sein d'Is- 
raël impur et souillé (1). Tel est le rôle assigné à la Providence 
par la tradition religieuse, qui arrive ainsi à combattre le ra- 
tionalisme pur par ses propres armes, opposant dilemme contre 
dilemme : « Ou bien, lui dit-elle, vous niez la grandeur de 
l'homme, sa supériorité sur le reste delà nature, aimant mieux 
l'abaisser au niveau de la brute, en dépit de l'éclatant témoi- 
gnage écrit dans la Genèse et gravé dans notre cœur, et alors 
vous faites bien de repousser la Providence; ou vous recon- 
naissez la suprématie du iils d'Adam, vous ne mettez pas en 
question la tache libre et volontaire qui lui est dévolue; mais 
alors vous ne pouvez vous passer de la Providence, d'un Dieu 
inspirateur et régulateur de cette mission de progression con- 
tinue. » 

Une autre objection a été soulevée au nom de la majesté di- 
vine mal comprise. Est-il à supposer que celui dont la gloire 
remplit le ciel et la terre (2) daigne s'occuper de ce, misérable 
tas de boue et des êtres non-moins misérables qu'elle supporte? 
N'est-ce pas humilier la divinité que de la mettre en rapport 
avec ce grain de poussière perdu dans l'espace, avec celte triste 
humanité, foyer de corruption et de vaines agitations? Déna- 
turant le vrai sens des paroles du Psalmisle : « Les cieux ap- 
partiennent à Dieu; quant a la terre, il l'a donnée aux 
hommes (3), » ils en concluent à la séparation radicale entre 
le ciel et la terre, entre Dieu et l'homme. Tout au plus admet- 
tent-ils une sorte de demi-Providence ; ils tracent un cercle à 
l'action divine, prétendent poser des limites à son intervention, 
osent lui répéter ce qu'il a dit lui-même à la mer : « Tu vien- 
dras jusqu'ici et tu n'iras pas plus loin (4). » Ils enferment donc 
l'influence providentielle dans la sphère des corps célestes, 



I 



1 



(1) Lévit., XVI, 16. 
(3) Jérémic, XXIII, 24. 



(3) Psaumes, CXV, 16. 

(4) Job, XXXVIII, H. 



I 



a 



4 g DIXIÈME DOGME. 

qui, à leur tour, seraient chargés de la direction de ce monde 
sublunaire. A l'exemple de Job apostrophant ses amis, nous se- 
rions tenté de leur dire : « Qui vous a chargés de prendre fait 
et cause pour l'honneur de Dieu (1), qui vous a constitués les 
défenseurs de sa dignité? Prétendez-vous les connaître mieux 
que les organes de la parole révélée, pénétrés de son esprit, 
déclarant unanimement que Dieu met sa grandeur dans ce que 
vous appelez son humilité, qu'il n'est pas plus fier, s'il est per- 
mis de s'exprimer ainsi, du titre de Dieu des dieux et maître 
des maîtres que du nom de « protecteur de la veuve, de l'or- 
« phelin, de l'étranger et des cœurs contrits et brisés (2)? » Il 
est d'ailleurs à remarquer que ce système de la subordination 
de notre globe aux sphères célestes, système qui a joué un rôle 
si considérable dans la philosophie de l'antiquité, n'est pas in- 
connu à l'Écriture. 11 est signalé au mépris et à la réprobation 
du monde par Moïse (3), par Isaïe (4), par Jérémie (5) et par 
Job (6). Maintenant le dogme de la Providence envers et contre 
toutes les opinions opposées et la mettant en regard de toutes 
les hypothèses forgées par la raison et la déraison humaines, 
la Bible ne semble-t-elle pas nous dire : Comparez mon prin- 
cipe, simple et sublime à la fois, avec ces théories boiteuses 
qui ont cours sur le gouvernement général de l'humanité ; en- 
gagez un débat contradictoire entre lui et les doctrines qui se 
flattent de le supplanter, et la lumière sera faite? 

Mais ce n'est pas tout d'avoir placé la Providence sur son vé- 
ritable terrain, de l'avoir mise en rapport immédiat avec 
l'homme, il importe de l'examiner dans ses éléments principaux. 
Et d'abord, il s'agit de savoir si cette Providence divine est ou 
générale, ou nationale, ou individuelle, ou enfin si elle est 
tout cela à la fois. Si la formule de Maïmonide ne pose pas la 
question , elle nous fournit des indications pour la solution. 
Nous avons vu qu'il cite trois textes divers à l'appui du dogme, 



(1) Job, XIII, 8. 

(2) Deulér., X, 17 el 18; lsaïe, LVII, 
1S; Psaumes, LXVlll, 5 et 6; cf. Talmud, 
Meguillu, SI. 



(5) Dcute>., IV, 17. 

(4) haie, XL1V, 25; XLVII, 12 el 13. 

(a) Jérémie, X, 2. 

(u) Job, XXII, 13 et U. 



DE LA PROVIDENCE. 



19 



et ces trois textes nous montrent précisément la Providence 
sous ces trois faces : générale, collective et spéciale. En effet, le 
premier texte a trait au déluge : « Dieu vit la corruption crois- 
sante du genre humain.» Voilà bien un fait de Providence uni- 
verselle. Le second, relatif à la catastrophe de Sodome, nous la 
montre s'atlachant à un peuple, aune fraction quelconque de 
la société, c'est-à-dire à l'élément national. En faisant de l'his- 
toire de Sodome une espèce de pendant du récit du déluge, en 
lui consacrant une place notable dans la série des révélations 
de la Genèse (1), la Bible jette les bases de ce que nous appe- 
lons la Providence collective; elle nous la fait suivre du regard 
dans son passage du genre à l'espèce, de la direction humani- 
taire à celle de ses divisions partielles. Vient enfin le troisième 
texte, qui invoque le Dieu « dont les regards sont ouverts sur 
toutes les voies de l'homme ». C'est la reconnaissance formelle 
de la Providence spéciale, allant de l'espèce à l'individu, ne 
laissant nulle personne en dehors de son rayonnement. Nous 
aurons donc à étudier le dogme sous ces trois aspects succes- 
sifs ; puis, après l'avoir envisagé dans sa triple manifestation, 
il faudra le voir à l'œuvre, s'occuper du problème de son action 
externe et interne, ici se liant aux faits, là s'insinuant dans la 
pensée, et terminer par l'examen des voies et moyens qui ac- 
cusent en elle, mieux que l'Iris de la fable, la messagère de 
Dieu. Maïmonide, à la vérité, ne semble pas se douter de ces 
deux derniers côtés du dogme ; mais à moins de laisser celui-ci 
inachevé, nous ne pouvons négliger aucun de ces points de vue. 
Enfin il est un dernier point à noter. Dans l'immensité de 
son rôle, il arrive à la Providence de heurter d'autres prin- 
cipes, sacrés comme elle et avec lesquels, par conséquent, il 
faut compter. Nous avons nommé la prescience divine, la li- 
berté humaine, l'anomalie du bonheur du méchant et du mal- 
heur du juste. 11 n'est pas possible de passer ces antinomies 
sous silence, de laisser le dogme de la Providence sous le coup 
de contradictions qui, si elles étaient réelles, compromettraient 



(I) Voy noire ItMIalion, p. 41-45. 




<*£!» 



20 DIXIÈME DOGME. 

son autorité. Il est nécessaire de la mettre en présence de ces 
prélendus antagonismes, et démontrer qu'ils n'ont point la 
moindre envie de se combattre, qu'ils sont faits pour vivre en- 
semble dans la meilleure harmonie, que la Providence ne sau- 
rait être hostile soit à un élément sérieux de la théodicée, telle 
que la prescience divine, soit aux lois morales, comme le libre 
arbitre et la juste rétribution des œuvres. 

D'après les considérations qui précèdent, notre exposé du 
dixième dogme devrait embrasser quatre parties ou questions 
distinctes : 1° la Providence proprement dite, 2° le libre ar- 
bitre , 3° la prescience divine , 4° le bonheur des méchants et 
le malheur des justes. Si Maïmonide , commenté par Abra- 
vanel (1), n'en traite que deux, « la connaissance de Dieu et sa 
providence, » Albou comble cette lacune et les énumère toutes 
les quatre (2), en nous annonçant que ses recherches vont porter 
sur les quatre points suivants : 1° la connaissance et la pre- 
science de Dieu. 2° le libre arbitre, 3° la Providence, 4° et la 
rémunération , comprenant le problème du bonheur du mé- 
chant et du malheur du juste. Adoptant cette division de l'il- 
lustre dogmatisto, jaloux d'un autre côté de ne pas prolonger 
cetle leçon outre mesure, nous réserverons la quatrième partie 
pour le dogme suivant de la rémunération, et nous traiterons 
ici successivement de la Providence, du libre arbitre et de la 
prescience divine. 



(l) Rosch Amana, cliap. 8. 



(-2) Rar'm, IV e parlic, préambule. 



PREMIERE DIVISION. 



DE LA PROVIDENCE PROPREMENT DITE. 



I 






■ 



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PREMIÈRE DIVISION. 



DE LA PROVIDENCE PROPREMENT DITE. 






CHAPITRE I er . — De la Providence selon l'Écriture. 



§ 1 er . De la place prépondérante occupée par le dogme de la 
Providence dans laBible, etde la diversité de ses formes. 

Depuis le premier mot de la Genèse jusqu'aux derniers accents 
de la prophétie expirante, le dogme de la Providence occupe 
le devant de la scène, à tel point que la Bible, dans son entier, 
ne semble être que l'écho prolongé de ce principe qu'elle pro- 
clame, qu'elle annonce, qu'elle révèle sous les formes les plus 
diverses, parfois les plus opposées. Voici une esquisse rapide 
qui peut donner une idée de la variété de ses costumes et de 
ses attitudes multiples : c'est tout d'abord la force qui dirige 
les lois de la nature, les suspendant ouïes modifiant à son gré, 
ordonnant au ciel de fermer ses réservoirs, défendant à la terre 
de féconder la semence déposée dans son sein, desséchant 
le lit des fleuves, changeant le sol aride en sol jaillissant, 
ouvrant et fermant tour à tour les trésors de la production, 
confiant l'exécution de ses ordres tantôt à la nature brute, tan- 
tôt à la nature cultivée, employant comme messager de sa 
volonté la famine, la peste, les bêtes féroces, les terribles 
météores, tels que les roulements du tonnerre, les éclats de la 
foudre, les tempêtes, les ouragans, les tremblements de 
terre, etc. 



24 



DIXIÈME DOGME. 



C'estensuite le gouverneur de l'humanité, le Dieu des nations, 
le juge de la terre, qui fait l'appel des générations, qui est avec 
les premiers comme avec les derniers, dont le nom est connu 
et adoré du levant au couchant, du midi au septentrion, et 
devant qui tremblent les extrémités de la terre. Seul il sait 
prédire les événements d'une manière infaillible, annoncer dès 
l'origine la lin des temps. Devant lui toutes lés nations sont 
moins que rien, lenéant; à son arrivée, lès peuples battent des 
mains, poussent des cris de joie, chantant et acclamant le 
grand roi qui juge la terre avec équité et la société avec droi- 
ture. 

C'est encore le Dieu de la nationalité, la Providence collective 
passantdugenre aux espèces, celle qui condamne l'infâme Sodome 
à la destruction, qui frappe l'Egypte jusqu'à ce qu'elle lâche sa 
proie, qui extermine la race gangrenée de Chanaan, qui châtie 
Israël tombant dans l'idolâtrie cl. le vice, qui appelle Aschur 
la verge de sa colère, Nabuchadnetzor sa redoutable massue, 
Cyrua son Messie; qui fait vider successivement le calice d'amer- 
tume à tous les peuple entourant la Palestine et formant le 
premier noyau d'une solidarité générale, qui confectionne le 
joug destiné aux peuples constituant la première monarchie uni- 
verselle, qui élève la lière Babylone et l'orgueilleuse Ainive 
pour rendre leur chute plus éclatante, qui déclarera la guerre 
a l'invincible Gog et le fera tomber sur les monts de la Pales- 
tine, qui dirige le cœur des rois comme les sinuosités d'un 
ruisseau, qui préside à la grandeur et à la décadence de chaque 
fraction de genre humain, depuis les grands empires et la 
haute Asie jusqu'aux petites peuplades d'Amôn, de Moab, de 
Tyr et de Sidon. 

C'est enfin la Providence spéciale se mettant directement en 
rapport avec les individus, non-seulement avec les grands 
hommes chargés d'une mission publique, avec les personnages 
historiques-patriarches, législateurs, pontifes, prophètes, chefs 
a Mat, — avec Abraham, Moïse, Aaron, Samuel, David, Isaïe, 
etc., appartenant plutôt à la catégorie des sujets de la Provi- 
dence collective, mais aussi avec les membres infimes de la 



DE LA PROVIDENCE. 20 

Société, notamment avec les faibles, les opprimés et les éprou- 
vés. Ici c'est la Providence qui prend en main la cause de la 
veuve, de l'orphelin et de l'étranger, qui se glorifie du nom de 
père des infortunés, défenseur des victimes de l'injustice et de 
la violence, vengeur de leurs droits dédaignés et foulés aux 
pieds. C'est le Dieu qui soutienlceux qui tombent, qui redresse 
ceux qui sont courbés, qui fait sa propre cause de celle des per- 
sécutés, qui est bon pour tous, qui ouvre sa main pleine de 
grâces et de bénédictions pour les faire découler sur tout ce qui 
vit ; c'est le Dieu dont on ne peut éviter la présence et le regard, 
ni en escaladant le ciel, ni en descendant dans les profondeurs 
de l'abîme, pas plus en s'envolant sur les ailes de l'aurore qu'en 
se réfugiant par delà les océans; c'est le Dieu qui nous voit au 
dedans comme au dehors, qui pénètre dans les cœurs, qui 
sonde les reins, qui explore les coins et les recoins du for 
intérieur, qui y a sa lampe, la conscience, toujours allumée. 
Artisan du cœur, créateur de l'âme, il en connaît le mieux le 
mécanisme, s'introduit sans efforts dans leurs moindres replis, 
voit aussi clair dans les régions des ténèbres qu'aux splendides 
clartés du soleil élevé à sa septième puissance. 

Le tableau sommaire que nous venons de tracer desdifférents 
aspects de la Providence, nous l'avons tiré non pas de tel ou tel 
endroit, mais de ious les côtés de l'Écriture. C'est la substance 
de cequeleslivres des prophètes eldeshagiographesnous ensei- 
gnent dans des centaines de textes sur les formes multiples de 
l'intervention divine dans l'ordre physique comme dans l'ordre 
moral. 



§2. De V ordre providentiel dans ses rapports avec 
l'ordre naturel. 



Mais, dira-t-on, si l'intervention divine, si l'ordre providen- 
tiel est aussi réel et aussi fréquent qu'on nous l'annonce ci- 
dessus, que devient l'ordre naturel? Ne sera-t-il pas refoulé 
hors de l'univers? Est-il possible de les maintenir et de les 



I 



m* m 



26 DIXIÈME DOGME. 

concilier ensemble? N'est-on pas réduit à choisir entre les 
deux, à embrasser la cause de l'un ou de l'autre, suivant la ten- 
dance des esprits et la direction du moment? C'est ce qu'il faut 
examiner avant d'aller plus loin. Et d'abord, imputer à l'Écri- 
ture la négation de l'ordre naturel serait une grave erreur; loin 
de le nier, elle le proclame hautement dès le début : elle l'affirme 
dans deux circonstances des plus solennelles, lors de l'achève- 
ment de la création et à la fin du déluge. Comment se termine 
le récit épisodique de la Genèse? Par les mots que voici : « Et 
Dieu vit tout ce qu'il avait fait, et c'était très-bien (1). » De 
l'avis de la Tradition et de !a plupart des commentateurs, cette 
expression a irait à la stabilité de l'œuvre de Dieu, par cette 
raison bien simple que la première condition du bien c'est la 
durée. Il s'ensuit que le ciel, le firmament, la terre, les conti- 
nents, les océans, les grands luminaires, les animaux, les végé- 
taux, c'est-à-dire le règne de la nature dans son ensemble, 
sont faits pour d urer, se mouvoir et se développer d'après un plan 
primordial. Mais le déluge universel, ce grand cataclysme qui 
comprend la nature cultivée dans son œuvre de destruction, 
n'est-il pas un démenti officiel infligé à la constance de l'ordre 
naturel? Oui, il le serait si Dieu n'avait pas eu soin de rassurer 
Noé, en lui faisant, dès sa sortie de l'arche, la déclaration sui- 
vante : « Tant que durera la terre, durera aussi la succession 
des semailles et de la récolte, du froid et du chaud, de l'été 
et de l'hiver, du jour et de la nuit (2). » On ne saurait, ce 
nous semble, annoncer en terme plus précis que l'ordre 
naturel ne doit pas cesser. Mais s'il ne doit pas être supprimé 
tantque le monde existe, rien n'empêche qu'il ne soit suspendu 
momentanément sur un point quelconque, si telle est la volonté 
de Dieu, si la suppression de l'ordre naturel est réclamée par 
les nécessités de l'ordre providentiel. Ceci est la vraie théorie 
du miracle, qui n'est pas autre chose, en définitive, que la 
subordination de l'ordre naturel à l'ordre providentiel. Hors 
de ces cas exceptionnels, l'ordre physique est appelé à servir 



(1) Genèse, 1,31. 



(S; Genèse, VIII, 22. 






DE LA PROVIDENCE. 27 

d'auxiliaire à l'ordre moral, comme la Bible l'enseigne fré- 
quemment dans son incomparable langage. Nous y voyons 
Dieu donner ses ordres aux bénédictions de la sixième année (1), 
ouvrir ou fermer les réservoirs de la pluie, tantôt lâcher, tantôt 
retenir les fléaux, messagers de sa colère, reprendre à Israël 
ingrat son blé, son huile, sa laine et son lin (2), enjoindre au 
ciel de féconder la terre (3), disposer de la stérilité et de la 
fécondité par rapport au bétail et même à l'homme (4), accor- 
der la pluie à telle campagne et la refuser à telle autre (5). De 
ces textes et de beaucoup d'autres conçus dans le même esprit 
il ressort que l'ordre naturel est subordonné à l'ordre provi- 
dentiel, sans qu'ils soient d'ailleurs à l'état d'antagonisme. Au 
contraire, celui-là est à celui-ci ce qu'est la matière à l'esprit, 
la lune au soleil, d'après la légende (6). 

Peut-être persistera-l-on à critiquer cet état des choses, àne pas 
vouloir de cet ordre naturel tout à la fois stable et mobile, 
stable par son essence, mobile et changeant par la cause qui 
le gouverne. Pourquoi, demandera-t-on, celte organisation hy- 
bride, pourquoi cette mobilité attachée aux flancs de la sta- 
bilité? Pourquoi? Par une raison fort simple, dont la logique 
saute aux yeux des moins clairvoyants. C'est à cause de 
l'homme, roi de la création terrestre, maître du monde sublu- 
naire ; oui, à cause de l'homme, à qui Dieu dit aussitôt qu'il l'a 
créé : « Remplissez la terre, possédez-la, disposez du règne 
végétal (7). » Et cette assurance, il la renouvelle à Noé à peu 
près dans les mêmes termes (8). Qu'est-ce à dire? Évidemment 
que l'homme est supérieur à la nature, puisqu'elle est mise à 
sa discrétion. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que la nature 
subisse les effets de cette suprématie, qu'elle soit tenue de se 
soumettre à toutes les modifications exigées par les diverses 
conditions et situations humaines, qu'il s'agisse d'un individu, 



(1) Lé\it.,XXV, 21. 

(2) Osée, II, il. 

(3) lliid., v. 23. 

(0 Eiode, XXIII, 26; Deulé>., VU, U. 



(!i) Amos, IV, 7. 

(fi) Beréscliilb Rabba, secl. 6. 

(T) Genèse, I, 23 et 29. 

(8) nu., ix, i-3. 



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28 



DIXIÈME DOGME. 



d'une nationalité ou de l'humanité. Le serviteur ne doit-il pas 
régler ses pas d'après les nécessités, nous ne voulons pas dire 
les convenances de son maître? Voici comment lesage s'exprime 
sur cette question : « Il est trois choses qui font trembler la 
terre, plus une quatrième qui lui est tout à fait insupportable. » 
Or, quelles sont ces choses? « La première, c'est l'esclave 
métamorphosé en roi ; la quatrième, c'est la servante installée 
à la place de sa maîtresse (1). » Voyons encore ce que le 
chantre sacré dit sur ce même sujet : « Tu en as fait (de 
l'homme) presque un dieu, tu l'as couronné de noblesse et de 
majesté, tu l'as laissé disposer souverainement des œuvres de 
ta main, lu as tout mis à ses pieds, — mince et gros bétail, 
animaux forains, oiseaux du ciel, poissons de la mer, — et il 
se trace une route à travers l'Océan (2). » Ainsi l'homme est 
plus que l'égal de la nature, il lui est supérieur, elle est faite 
pour son usage; il peut, il doit s'en servir matériellement et 
moralement Mais, qu'on ne l'oublie pas, s'il a plu à Dieu de 
donner la nature comme servante à l'homme, il n'a pas pour 
cela abdiqué ses droits sur elle, il ne renonce pas à s'en servir 
à son tour, dans l'intérêt même, dans l'intérêt le mieux entendu 
de sa créature privilégiée. C'est pourquoi il en fait son instru- 
ment soit pour avertir, soit pour châtier peuples et individus. 
Et comment procède-t-il alors? 11 dépouille l'homme de cette 
domination dont il n'a su qu'abuser; il intervertit les rôles: il 
le punit par où il a péché, en le rendant victime de ce que 
1'incrédulhé appelle les caprices ou les égarements de la nature, 
et que la religion considère comme autant d'arrêts de la Provi- 
dence. Dans cette occasion Dieu agit comme Jacob à l'égard 
d'Ésaû, lorsqu'il le relève de sa sujétion et l'arme du glaive 
vengeur contre Jacob perverti (3). Alors se réalise la sentence 
du sage: «L'esclave commande, la terre tremble et semble 
s'élancer de ses fondements. » 

Cette solidarité que nous proclamons, d'après l'Écriture, 



■ 



(1) Prov., XXX, -21-23. 

(2) Psaumes, VIII, 6-9. 



(3) Genèse, XXVII, 40. 



DE LA PROVIDENCE. 



29 



entre l'homme et la nature, entre l'ordre physique et l'ordre 
moral, nous allons la retrouver dans la Loi et dans l'histoire 
de la religion. N'est-ce pas une des plus fréquentes et, par suite, 
des plus importantes leçons de Moïse que cette concordance de 
la prospérité matérielle avec la conduite morale et religieuse 
du peuple de Dieu? Ne lui promet-il pas la jouissance de tous 
les biens de la terre tant qu'il reste dans la vraie voie de la piété 
et de la vertu, les lui refusant et les convertissant en maux, en 
châtiments, dès qu'il se rend coupable de défection? N'est-ce 
pas là le principe de ses fameuses remontrances (1)? Ne menace- 
t-il pas Israël intidèle des fléaux de la nature autant que du fer 
ennemi, en s'écriant : « Le glaive sévit au dehors, la terreur 
au dedans (2) ! » Et pour qu'on ne prenne pas ces objurgations 
pour des lieux communs à l'usage des prédicateurs et des mora- 
listes de tous les temps, l'histoire se charge d'en faire une sai- 
sissante réalité. Il nous suffira, pour le prouver, d'indiquer 
une série de faits en rapport avec un seul phénomène de l'ordre 
naturel, avec la famine. Ce sont d'abord les deux famines qui 
marquent la fin du règne de David. Lorsque celui-ci consulte 
Dieu, il lui est répondu, quant à la première, qu'elle est l'expia- 
tion d'un crime de Saûl resté impuni; et relativement à la 
seconde, qu'elle est motivée par sa propre faute. Répondant au 
prophète qui lui laisse le choix entre un châtiment humain et 
un châtiment naturel qu'il appelle divin, le roi pénitent pro- 
nonce ces remarquables paroles : « Il vaut mieux tomber entre 
les mains de Dieu que dans celles d'un homme (3). » David 
reconnaît donc parfaitement le doigt de Dieu dans l'invasion du 
fléau delà stérilité ; il y reconnaît la loi qui rend la nature soli- 
daire de la conduite des hommes. Nous avons ensuite les 
récils dramatiques des famines annoncées, provoquées parËlie 
et Elisée, notamment la première, qui est suscitée par les crimes 
d'Achab et l'impiété de tout Israël. Ce qu'il y a de plus remar- 
quable dans cet événement, c'est que le mal disparaît avec sa 



(1) LiSvit., chap. 26; Deuté>., chap. 28. 

(2) Ibid., XXXII, 25. 



(3) II Samuel, XXIV, 12-14. 



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30 



rilXIEMli «OOIIi. 



cause. En effet, le jour où le peuple, convoqué par le prophète 
sur le mont Carmel, fait amende honorable, abjure l'idolâtrie, 
en s'écriant à la vue du feu descendant du ciel : « L'Éternel est 
Dieu! l'Éternel est Dieu (4)! » l'ordre naturel reprend son 
cours régulier, une pluie bienfaisante vient féconder la terre, 
et la famine disparaît (2). 

Il y a donc non pas antagonisme, mais alliance, alliance 
efficace entre l'ordre naturel et l'ordre providentiel, alliance 
spirituelle, émanation directe de Dieu et de son principe de 
gouvernement. Fidèle messagère de Dieu, exécutrice de 
ses volontés, la nature n'est plus cette force aveugle, fatale 
comme le destin, se mouvant stupidement dans un cercle vicieux ; 
elle n'est pas davantage une force capricieuse, se laissant aller 
à la dérive au gré des vents et des éléments. Non ; elle colla- 
bore, si l'on peut dire ainsi, avec la Providence, voguant de 
conserve avec l'humanité, vis avis de laquelle elle remplit les 
fonctions de gardien, de surveillant, de vigilante sentinelle, 
ne séparant jamais sa cause de celle de sa maîtresse, jouissant 
et souffrant avec elle, ne se désintéressant pas aux destinées 
du genre humain, lui aidant, au contraire, à les réaliser, lui 
montrant tour à tour un visage souriant ou menaçant, la sou- 
mission d'un esclave ou la révolte d'un démon. Que si le 
témoignage delà Loi et de l'histoire, de Moïse et des prophètes, 
ne paraissait pas suffisant, s'il fallait produire de nouveaux 
arguments à l'appui de ce pacte d'alliance, nous en trouve- 
rions un des plus puissants dans le génie môme de la langue 
sacrée. Vous le trouvez dans les nombreux anlhropomorphismes 
appliqués à la nature inorganique. Qu'est-ce donc que cette 
terre représentée avec tous les organes de la vitalité, cette terre 
qui voit, qui entend, qui ouvre et referme sa bouche, qui a un 
cœur, un sein, des flancs, qui conçoit et enfante comme la 
femme, qui tremble et vacille comme un homme ivre (3 ? Est- 
il possible d'affirmer d'une façon plus éclatante la spiritualité 



(1) I Rois, XVIII, 37. 

(a) nu., v. a. 



(3) Voy. noire Thiîodice'e , p. 220-222. 



DE LA PROVIDENCE. 



31 



de la matière inerte? Le rationalisme, qui fait sonner si haut 
ses conceptions et ses découvertes, a-t-il jamais entrevu quel- 
que chose d'aussi élevé? La philosophie s'est-elle jamais doutée 
d'une pareille association, reproduisant sous une forme uni- 
verselle la mystérieuse union de l'âme avec le corps? Ou bien, 
trahissant son propre principe, songerait-elle à prolester contre 
cette assimilation, à s'inscrire en faux contre le sentiment de 
vénération que la religion nous inspire pour celte almamater? 
Mais, si elle s'inflige à elle-même ce démenti, elle nous dispense 
du soin de la réfuter. 

En voilà assez, sans doute, pour la démonstration de notre 
thèse, à savoir qu'il y a coexistence et harmonie entre l'ordre 
naturel et l'ordre providentiel, et qu'ils concourent tous deux, 
chacun à sa manière, au développement humanitaire. Telle 
est cette triple création qui s'abrite à l'ombre de la main de 
Dieu (1), et qui vaut à l'Éternel la triple dénomination de : 
« ordonnateur du ciel, fondateur de la terre et protecteur de 
Zion (2), » c'est-à-dire triple principe de la Providence, de la 
nature et de l'humanité. 



§ 3. De la Providence générale. 

A propos du quatrième dogme (3), nous avons eu déjà l'occa- 
sion de traiter de la Providence générale; nous avons cherché 
à établir que l'éternité de Dieu, ou Dieu dans l'histoire, 
c'est la Providence divine présidant à la succession des 
époques, des évolutions politiques, morales et sociales. Mais 
il faut bien reconnaître qu'en proclamant Dieu le premier et le 
dernier, celui qui annonce la fin dès le principe, qui prédit les 
événements longtemps avant leur arrivée, qui dès le principe 
a fait l'appel des générations, l'Écriture ne nous montre 
encore qu'un côté de la Providence générale. Il faut qu'après 



(1) Isaïe, LI, 1C. 

(-2) Ibid. 



(5) Voy. notre Théodicée , p. 330-342. 




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32 DIXIÈME DOGME. 

nous l'avoir révélée dans le temps, elle nous la montre dans 
l'espace, embrassant d'un seul coup d'œil toutes les fractions 
de la société contemporaine, débrouillant le fil qui unit ces 
millions d'existences éparpillées, opérant ce miracle, qui n'est 
possible qu'à Dieu, de sauvegarder l'individualité au sein de la 
généralité, de faire de l'humanité cette chaîne infinie dont 
chaque anneau conserve sa forme particulière. Qu'est-ce que 
la religion nous enseigne à l'égard de cette nouvelle face de la 
Providence générale? Nous le demanderons à la Bible, fidèle 
dépositaire de la pensée divine ; nous le demanderons surtout 
à ces révélations de la Genèse dont nous avons constaté l'impor- 
tance (]). La Providence générale, c'est-à-dire Dieu dirigeant 
et gouvernant le genre humain comme une personnalité unique, 
a son expression claire et nette dans les récits de la création et 
du déluge. Assurément la création proclame l'unité du genre 
humain, sortant d'une souche, d'un générateur unique, et appelé 
à se perpétuer d'après ce type primitif que Dieu fit à sa ressem- 
blance et h son image. La Bible n'admet aucune distinction 
dans la descendance d'Adam. Nous remarquons, en effet, qu'en 
tête de la première généalogie elle a soin de nous rappeler que 
Dieu créa l'homme à son image et à sa ressemblance (2). Qu'est- 
ce à dire? Que la descendance humaine conserve à perpétuité 
l'empreinte divine dont fut marqué le père commun en sortant 
des mains du Créateur. Puis, à cette égalité d'origine l'histoire 
du déluge vient ajouter l'égalité morale, qui découle de la res- 
ponsabilité. Qu'est-ce que celte condamnation des hommes en 
masse, sinon la conséquence d'une loi unique, s'imposant indis- 
tinctement à tous et ne laissant personne, ni grand ni petit, se 
soustraire à son empire? Qu'est-ce encore que la nouvelle alliance 
contractée avec Noé dès sa sortie de l'arche, lorsque Dieu lui 
annonce parsèment (3) qu'il n'y aura plus de déluge universel, 
que 1 ordre naturel ne seraplus jamais entièrement bouleversé'' 
Pas autre chose que la confirmation d'une Providence générale 



(1) Voy. notre Révélation, p. 23-50 

(2) Genèse, V, 2 et 3. 



(3) Isaïo, LIV, 9. 



DE LA PROVIDENCE. 



33 



qui s'engage à préserver la société de tout cataclysme total. 
Prenons ensuite la vocation d'Abraham. De prime abord celle- 
ci semblerait opérer une scission entre le monde religieux et 
le monde politique ; mais, à y regarder de près, on découvre la 
sanction de la Providence générale. Elle est en toutes lettres 
dans le terme final de cette vocation : « Par toi seront bénies 
toutes les familles de la terre (t), » qui signifie que la race 
d'Abraham sera comme le canal par lequel les bénédictions de 
la vérité religieuse arriveront à tous les peuples de la terre, 
peuple-pontife servant de lien entre la divinité et le restant de 
l'humanité. Dans cette clause finale se trouvent ainsi condensées 
toutes ces idées de fusion, d'unification, de solidarité interna- 
tionale dont notre siècle voudrait s'arroger la paternité. 

En ce qui concerne les développements donnés au principe 
patriarcal par Moïse ou, pour mieux dire, par ses continuateurs, 
nous les avons suffisammentmis en lumière (2) dans l'exposé de 
la doctrine humanitaire du grand prophétisme et des hautes 
aspirations de la poésie sacrée. Celle-ci fut la première à 
reconnaître en Dieu non-seulement le créateur du ciel et de la 
terre, mais aussi le dispensateur des âmes et du souffle de 
vie (3), le roi, le grand roi des peuples, celui qui règne sur 
toute la terre, qui reçoit foi et hommage d'une extrémité du 
monde à l'autre, le Dieu des dieux, le maître des maîtres, 
le juge incorruptible des nations, contemplant du haut des cieux 
tous les fils des hommes, embrassant dans une égale sollicitude 
tous les habitants du globe, prononçant en dernier arrêt sur 
les corps célestes comme sur les rois terrestres (4). 11 est vrai 
que l'Ecriture ne connaît pas les noms abstraits de providence 
et ^humanité, ou, pour mieux dire, elle ne s'en sert pas, les 
abstractions et les idées générales étant alors l'inconnu ; mais 
quelle richesse dans ces dénominations multiples qui consti- 
tuent la philosophie populaire, la généralisation la mieux ap- 
propriée à l'esprit des masses ! 



(1) Genèse, XII, s. 

!2) Voy. noire Révélation, p. 92-97. 

(">,' I.'aïe, XI.II, \ ; NLV, 12 et 18 



(4) Psaumes, chap. 33, 47, SO, 98, 98; 
Isaïe, XXIV, 21. 


















*«33 



I 










34 DIXIÈME UOGNE. 

.Vais il no suffit pas d'avoir mis hors de conteste l'existence 
d'une Providence générale, corrélative à la conception de l'hu- 
manité. Il faut aller plus loin, creuser le dogme, en chercher la 
cause finale. La première question qui surgit ici, c'est celle de 
savoir si l'Écriture reconnaît un but quelconque à l'humanité, 
si elle a un idéal à lui mettre devant les yeux dont elle lui con- 
seille la poursuite à travers la diversité de ses évolutions. Eh 
bien, oui, cet idéal existe : sans doute il n'est pas énoncé dans 
une de ces formules algébriques qu'affectionne tant la raison 
moderne. Qu'on ne s'attende donc pas à le trouver écrit en 
toutes lettres dans un endroit apparent de nos livres saints. 
A notre a\ is, il y a mieux que cela. Ce but suprême, on le ren- 
contre partout, dans le récit, dans la loi comme dans la doc- 
trine. En quoi consiste-t-il? Il consiste dans le développement 
progressif de la personnalité et de la dignité humaine aboutis- 
sant à la connaissance, et, par suite, à l'adoration de plus en 
plus intelligente de Dieu. Que l'on nous pardonne de citer en- 
core les récits de la Genèse, dont les enseignements sont inépui- 
sables. Et d'abord, quel est le motif assigné au déluge? » Dieu 
vit, est-il dit, que la malice de l'homme augmentait sur la terre, 
que les imaginations et penchants de son cœur étaient entière- 
ment tournés vers le mal... Il dit à Noé : La Un de toute chair 
est venue devant moi ; ils (les hommes) ont rempli la terre de 
leurs violences, je vais donc les anéantir avec la terre (I). » 
Voilà une entrée eu matière qui contient une double leçon : 
Premièrement, que l'humanité est soumise à une loi inviolable ; 
secondement, que celte loi a pour objet la sauvegarde de la di- 
gnité humaine, comme le dit encore fort bien le texte : « Et 
Dieu vit la terre qu'elle était gâtée, car toute chair avait cor- 
rompu sa voie (2). » H s'ensuit que si l'individu, ou la société, 
ou le genre humain tout entier arrivait à oublier sa divine ori- 
gine et cessait de reconnaître sa propre image pour tomber au 
niveau de la bestialité, en se laissant aller sur la pente âpre des 
jouissances et des passions brutales, il sera par ce fait déclaré 



(1) Genèse, VI, 5-13. 



(s) im. 



in 



DE LA PROVIDENCE. 33 

déchu, sorti de sa voie, gâté et corrompu. Aussi Dieu a-t-il bien 
soin d'inculquer celte vérité au restaurateur de l'humanité, à 
Noé, lorsqu'il lui dit : « Le respect et la crainte de l'homme pè- 
seront sur tous les animaux de la terre (1). » Par cette assurance, 
si largement commentée par la tradition et la théologie (2), 
Dieu marque de nouveau à l'homme son rang dans l'ordre de 
la création, lui prescrit de se maintenir invariablement au- 
dessus de la race animale, sous peine de perdre son iden- 
tité. De là cette profonde remarque de nos sages que l'animal 
cesse de reconnaître son supérieur dans la hiérarchie des êtres, 
soit dans l'homme mort, privé du souffle divin qui était son au- 
réole, soit dans l'homme dégradé par l'indignité de sa conduite 
morale ou par son asservissement aux mauvaises passions. 

Celte thèse est-elle confirmée par la loi de Moïse? Comment 
en douter en présence de sa sollicitude pour la sainteté et la 
pureté du peuple de Dieu, quand elle se montre si sévère à l'é- 
gard de la moindre violation des bonnes mœurs, si jalouse à 
écarter tout ce qui, de près ou de loin, pourrait influer sur notre 
dégradation physique et morale? L'Ecclésiaste résume cette 
pensée dans le passage suivant : « J'ai souvent médité, dit-il 
mélancoliquement, sur cet étrange contraste entre l'origine et 
la conduite de l'homme ; créature de Dieu, il descend volontai- 
rement au niveau de la bête (3) ! » Maintenant il importe de re- 
marquer que celte dignité humaine, qui fait du plus misérable 
crétin le supérieur du colossal éléphant et du majestueux Réem, 
n'est pas le but, mais seulement le moyen, la boussole qui nous 
montre le chemin, l'étoile polaire qui nous guide au milieu des 
ténèbres. Mais enfin quel est ce but lui-même? Notre rappro- 
chement de Dieu, notre attachement à son service, la connais- 
sance de ses perfections et de ses attributs, la parfaite intelli- 
gence du culte qui lui convient et qu'il aime le mieux ; c'est en 
d'autres termes, la royauté de Dieu reconnue par tous les peu- 
ples, confessée et professée d'une extrémité de la terre à l'autre 



I 



(l) Genèse, IX, 6. 

(S) Cf. Talraud, Sabbath, 1S1; Ika 



liTre III, ohap. 15; AVéda, dissert. 16. 
(3) Ecoles., III, 18. 



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36 



DIXIÈME DOGME. 



remplissant les continents et les îles comme l'eau remplit 
l'Océan, faisant retentir partout le nom et la gloire du Sei- 
gneur (1). Convenons-en : l'humanité n'en est pas réduite à tâ- 
tonner dans l'obscuriié comme l'aveugle en plein midi ; savoie 
est tracée, la route est jalonnée par les révélations de la Genèse, 
de Moïse et des prophètes. Elle n'est pas fondée à dire : « Que 
suis-je, où vais-je? » quand Dieu s'est plu à lui annoncer d'une 
voix si distincte son origine et sa fin. Méditez la Genèse, lui 
répondrons-nous, et vous y trouverez vos parchemins, vos ti- 
tres de noblesse; étudiez la Loi, et vous découvrirez sous la 
lettre les conditions qui sont la sauvegarde de votre dignité; 
lisez les prophètes, et vous verrez l'avenue menant droit au but, 
Dieu glorifié par tous les peuples, et le monde entier devenu 
son temple ! 

Et ce n'est pas tout. La parole révélée ne se borne pas à 
nous ouvrir ces vastes horizons, cette perspective lointaine de 
la béatitude dans l'adoration divine. Elle ne croit pas avoir ac- 
compli sa tâche en disant aux hommes : « Tout cela est à vous, 
si vous savez le chercher ; » elle nous montre Dieu aidant l'hu- 
manité, la soutenant dans ses efforts vers la perfectibilité, fai- 
sant, pour ainsi dire, la moitié du chemin pour faciliter la ren- 
contre. Cela semble du moins ressortir de tant de passages où 
Dieu se plaît à apparaître sur la scène du monde. C'est lui- 
même qui allume le phare sacré sur les sommets de Zion; c'est 
lui-même qui introduit le lils de l'étranger dans sa maison de 
prière; c'est lui encore qui verse l'esprit saint sur toute chair, 
qui opère la fusion des peuples grâce à une sorte de langue re- 
ligieuse universelle, qui veut bien dire au genre humain : « Tu 
es mon peuple, » môme avant que ce dernier lui dise : « Tu es 
mon Dieu (2). » Ce n'est pas à dire que Dieu pousse l'humanité 
forcément ou violemment dans la voie du salut, une pareille as- 
sertion serait démentie parles faits comme par les principes: 



(1) Demér., XXX, 20; Isaïc, XI, 9; 
LIX, 19; Zéph&nîa, III, 9, Zncliarie , 
XIV, 9. 



(-2) Uaïe,IV, S; XVI, 7; Joël, III, 1; 
Zaoh&riô, Xlll, 9; cf. Talraud, Kidouschin, 
70. 



DE LA PROVIDENCE. 



37 



par les faits, qui nous font assister au spectacle de la société, 
si souvent dévoyée, plongée tantôt dans l'idolâtrie, tantôt dans 
le matérialisme, parfois dans l'adoration de sa propre image; 
par les principes, qui protestent, comme nous allons le voir, 
contre toute violence directement exercée sur la liberté hu- 
maine, individuelle ou collective. Dieu ne violente pas plus 
l'âme de l'humanité que celle de Ruben ou de Schiméon. Ce 
qu'il fait, le voici : d'une main il lui indique le but, tandis qu'il 
lui tend l'autre pour franchir les obstacles, procédant envers 
elle comme à l'égard du simple particulier, respectant son libre 
arbitre tout en se tenant prêt à le secourir. Il agit d'autant plus 
identiquement dans les deux cas que l'homme et l'humanité, 
nous venons de le voir, semblent taillés sur le même patron ; 
car si celui-ci est un petit monde (microcosme), celle-ci n'est 
qu'un immense individu (macrocosme). 

La conclusion à tirer des considérations que nous venons de 
développer, c'est que la Providence générale n'est pas une abs- 
traction pure ; elle se présente à nous avec tous les insignes 
de la réalité vivante. Elle marche parallèlement à l'humanité, 
qu'elle dirige vers un but précis, déterminé; et ce but, c'est 
la perfection qui est elle-même la connaissance, nous devrions 
dire la possession de Dieu, obtenue par l'incessant effort intel- 
lectuel et moral, ayant pour base la dignité humaine bien en- 
tendue. 



I 



§4. De la Providence collective ou nationale. 



La reconstruction de la société par Noé et ses fils s'appuie 
sur un élément nouveau. Avant le déluge, vous n'avez que deux 
entités, le genre et l'individu; mais après le déluge apparaît 
sur la scène de l'histoire un élément intermédiaire entre les 
deux, c'est la nationalité. La Bible établit ce point avec une 
grande précision dans la nomenclature qu'elle nous donne de 
la descendance de Noé. « C'est des fils de Noé, dit-elle, que date 
la séparation des peuples, divisés par langues, familles et con- 



38 



DIXIÈME DOGME. 




trées (1). » Et tout aussitôt ce point généalogique est confirmé 
par le récit légendaire de la tour de Babel, nous présentant la 
dissémination des peuples comme la conséquence de la confu- 
sion des langues (2). Il n'est pas douteux que cette légende, 
comme toutes celles de la Genèse, renferme une de ces révéla- 
tions essentielles qui intéressent les origines et les destinées de 
l'humanité. Elle semble vouloir nous dire que la dispersion des 
bommes ne fut pas l'œuvre du hasard, pas plus que de simples 
convenances sociales. Elle est un fait providentiel ayant pour 
objet la fondation des nationalités, le classement des hommes 
par groupes et par races, doués de propriétés physiques et mo- 
rales qui serviront à les différencier, propriétés qui nous sem- 
blent résulter de la double expression « langue et contrée (3). 
Il est donc avéré que le principe des nationalités, que l'on est 
porté à considérer comme une conquête récente, est reconnu et 
proclamé au début de l'âge historique parle livre divin. Ici l'on 
ne peut se défendre d'admirer l'immortel génie qui préside au 
développement de l'histoire du genre humain, attendu que 
sans le principe des nationalités il n'y a pas d'histoire propre- 
ment dite. Mais la Bible se borne-t-elle à affirmer ce principe? 
Non : elle a hâte de nous montrer dans le promoteur des natio- 
nalités celui qui les gouverne, qui surveille leur grandeur et 
leur décadence, ne leur retirant jamais sa sollicitude tant 
qu'elles ne sont pas condamnées à disparaître. Elle nous en 
fournit un exemple éclatant et terrible dans la catastrophe de 
Sodome : il a été suffisamment démontré que Sodome est à la 
Providence nationale ce qu'est le déluge à la Providence géné- 
rale (4). Quelle est, en effet, la leçon qui en découle? Que Dieu 
veille sur chaque peuple, mais en lui laissant liberté pleine et 
entière sur le choix de sa conduite ; qu'il ne se hâte pas de 
punir, si grands, si redoutables que soient les progrès du mal, 
tant qu'il reste quelque espoir d'en arrêter le cours ; qu'à cet 
égard dix justes, grâce aux effets salutaires du principe de so- 



IH 



(1) Genèse, X, 5; XX, 31 el 32. 

(a) nu., xi, i-9. 



(s) md., v. io. ûrtijiujii ûmsixa 

(•*) Voy. noire Révélation, p. 41-45. 



DE LA PROVIDENCE. 



39 



lidarité, peuvent sauver un pays et suspendre l'arrêt de mort. 
Mais l'arrêt, une fois prononcé, doit avoir son cours; le jugement 
doit être exécuté, et il faut laisser passer la justice divine, si tout 
espoir d'amendement est perdu. Il en est d'une société fonciè- 
rement corrompue comme d'un membre gangrené ; il faut le 
couper pour la préservation des autres membres, c'est-à-dire des 
autres nationalités. Tout cela ressort, clair et net, du long récit 
des méfaits de Sodome, de l'intervention d'Abraham et de la 
catastrophe finale (1), Nous pouvons en tirer encore un autre 
enseignement dont on appréciera la valeur théorique. Il sem- 
blerait qu'en même temps qu'elle nous fait voir la Providence 
nationale en plein exercice, l'Écriture tient à la rattacher à la 
Providence générale, et ce n'est pas sans discernement qu'elle 
choisit son champ d'activité. L'épisode de Sodome réalise 
parfaitement ce double résultat : si la dernière nuit de celte 
ville maudite nous révèle sa vraie culpabilité, en mettant en re- 
lief son égoïsme poussé jusqu'à la férocité, elle apporte aussi sa 
sanction à la fraterniié des peuples et sa protestation contre 
toute tentative d'isolement et de séparation absolue en faveur 
de la liaison de tous les anneaux de la chaîne sociale. Tout 
chaînon qui voudrait s'en détacher est condamné à disparaître, 
à cause du désordre qu'il introduit dans l'organisation né- 
cessaire de l'ensemble. Ainsi, de même que l'humanité réfléchit 
la Providence générale, les nationalités, qui ne sont que les 
différents aspects du genre humain , y aboutissent à leur tour 
par l'opération de la synthèse. 

Maintenant il importe d'étudier le principe des nationalités 
dans le mosaïsme et le prophétisme. De prime abord Moïse 
semble marcher à rencontre du principe, lui qui ne connaît au 
monde que le peuple de Dieu, lui qui élève de si fortes barrières 
entre Israël et les Ghananéens. Nous avons déjà expliqué ( u 2) 
les motifs de cet antagonisme provoqué par les nécessités de 
défendre le monothéisme contre les attaques de tout genre aux- 
quelles il était en butte de la part du polythéisme. Ce serait 



(l) Genèse, chap. 18 et 19. 



(2) Voyez notre Révélation, p. 97-201. 



40 



DIXIEME DOGME. 



- 

l 



IX 



donc se tromper que d'imputer au législateur la méconnaissance 
du principe des nationalités. Il l'affirme, du reste, de la manière 
la plus formelle dans son cantique suprême : « Quand le Très- 
haut, dit-il, mit les peuples en possession de leur patrimoine, 
et qu'il procédait à la séparation des fils d'Adam, il fixa les li- 
mites des nations d'après le chiffre des enfants d'Israël (1). Ceci 
est la confirmation solennelle de l'annonce primitive de la dis- 
sémination de la famille de Noé; c'est la consécration de la 
théorie que la physiologie des nations est en rapport avec leur 
configuration géographique. Quant aux prophètes, il suffit de 
rappeler la place considérable occupée dans les livres d'Isaïe, 
de Jérémie, d'Ézéchiel, de Nohum, d'Obadia, de Jonas, par les 
prophéties relatives aux peuples limitrophes de la Palestine (2). 
Nous avons constaté, en nous appuyant sur le témoignage de 
la tradition, que ce sont là des élégies, de véritables messé- 
niennes qui tombent de la bouche d'or des voyants d'Israël. 
Mais si la poésie sacrée gémit sur le sort des peuples idolâtres, 
si le prophète se lamente, si ses inteslins vibrent comme les 
cordes plaintives d'un instrument funèbre, s'il annonce avec 
tristesse ou la chute de Moab ou la ruine de la puissante Tyr (3), 
ne sont-ce pas autant de manifestations du vif intérêt avec 
lequel l'Écriture suit et les péripéties du drame de l'histoire et 
les vicissitudes des nationalités qui formaient le monde d'alors? 
Et voyez quelles profondes traces ce principe a laissées dans le 
judaïsme, puisque la légende, cette poétique de l'histoire sainte, 
s'en est emparée ! Elle nous représente Dieu assistant avec douleur 
au spectacle des chutes sociales, et imposant silence aux concerts 
des séraphins dans cette nuit sombre, fatale, qui précédait la 
submersion des légions de Pharaon dans la mer Rouge : « Quoi ! 
se serait écrié le Dieu de miséricorde, vous osez chanter quand 
les œuvres de ma main vont être submergées (4) ! » 
Voilà donc le principe des nationalités et la Providence na- 




(0 Dealer., XXXII, 8. 

(2) Voy. notre Révélation, p. 88-92. 

(3) Isaïe, XV, s, XVI, 18; XXIII, l-u; 



Ézécbiel, chap. 26-28. 

(*) Schemoth Rabba, sect. 23 ; 
itid. 



Yalkout, 



DE LA PltOVIDENCE. 



41 



tionale, qui en est la régulatrice, acceptés par l'histoire et par la 
légende, par Moïse et par les prophètes. Toute la Bible en est 
imprégnée. C'est sur ce double principe qu'est venu ensuite se 
greffer le système des génies prolecteurs, anges gardiens des 
peuples, système effleuré par le prophète de la captivité (1), et 
jouant un rôle prépondérant dans la mythologie païenne comme 
dans la démonologie mystique. 

De la constatation du principe il nous faut passer à sa raison 
d'être, aller à la découverte de sa cause finale, comme nous l'a- 
vons fait à propos de la Providence générale. S'il est vrai, ainsi 
que nous avons essayé de le démontrer, qu'il existe une mission 
humanitaire , il en est une autre, non moins certaine, qui s'im- 
pose à chaque peuple, mais surtout aux nations mères. L'Écri- 
ture nous apprend-elle quelque chose là-dessus? On peut dire 
sans être taxé d'exagération qu'elle est l'affirmation perma- 
nente de la mission des nationalités appliquée à un peuple 

spécial, à Israël. Jamais oracle n'a formulé en termes aussi 
transparents la destinée d'une race; rien dans les prédictions si- 
byllines, rien dans les révélations de la Pythonisse qui res- 
semble à la vocation d'Abraham ; rien non plus qui soit compa- 
rable à la précision avec laquelle Moïse définit la tâche d'Israël. 
« Vous serez pour moi, dit-il au nom de Dieu, un royaume de 
pontifes et une nation sainte (2). » Vous retrouvez la même 
netteté dans les appellations dont les prophètes décorent la des- 
cendance d'Abraham : ici c'est le peuple que Dieu s'est créé 
pour raconter sa gloire (3) ; là c'est la primeur des produits 
humains consacrée au Seigneur (4); ailleurs c'est le fils du 
Dieu vivant (5) , ou le renom et la gloire des peuples (6). Que 
si en regard de ces définitions intarissables de la mission d'Israël 
l'Ecriture garde un silence pour ainsi dire systématique sur 
celle des autres nations, cette différence de traitements n'a rien 
que de logique. Il ne faut jamais perdre de vue que la Bible 



(l) Daniel, X, 13 et 20; XII, 1. 


(4) Jérémie, II, 3. 


[1) Exode, XIX, 6. 


(S) Osée, II, 1. 


(3) Isaïe,XLIlI, 21. 


(6) Zéphania, III, 20. s *»* s 

! : 











42 DIXIÈME DOGME. 

est avant tout l'organe direct de la religion ; c'est sa tâche d'en 
célébrer les grandeurs, de glorifier ses représentants, de répan- 
dre et de généraliser son influence, tâche immense, qui a de 
quoi l'absorber en entier , au point de laisser fort peu de place 
à tout ce qui s'éloigne de sa sphère d'action. Cependant, en 
disant à Israël : « A toi la religion, à toi les fonctions de pontife 
de l'humanité », elle ne nie pas pourcela les missions politiques 
et sociales qui constituent le domaine des autres nations. Sa ré- 
serve n'est pas si absolue qu'elle l'empêche de soulever parfois 
le coin du rideau pour laisser enlrevoir quelque chose des des- 
tinées particulières de tel ou tel peuple. Sans parler des prophéties 
apocalyptiques de Daniel (1) sur les quatre grandes monarchies 
universelles, nous signalerons le rôle tracé par Jérémie au roi 
Nabuchodonozor. Il l'appelle le serviteur de Dieu (-2) ; il se com- 
plaît dans l'énumération des peuples qu'il fera passer sous le joug ; 
il leur prédit leur asservissement ; il ne leur laisse d'autre aller- 
native que la servitude ou la mort; il lui adjuge l'Egypte comme 
dédommagement des dépouilles emportées du sacdeTyr,maisen- 
levées par la mer (3). Il saule aux yeux que le roi de Babylone 
est investi d'une mission réelle, bien qu'elle ne soit pas définie. 
Apparemment il était l'instrument servant à opérer un rappro- 
chement entre les diverses nationalités qui composaient le 
monde de la première antiquité, à broyer avec le pilon de la 
guerre les éléments hétérogènes que Dieu voulait fondre en- 
semble, dans le grand dessein d'activer les progrès du principe 
humanitaire. Telle est, en général, la raison d'être des grands 
conquérants, de ces vendangeurs qui foulent les peuples sous 
le sabot de leurs coursiers. Ce sont des êtres prédestinés et, 
quoi qu'on dise, les héros de l'histoire resteront toujours des 
héros; les Nemrod , les Nabuchodonozor, les Cyrus , transmet- 
tront leur gloire avec leur mot d'ordre mystérieux aux Alexandre, 
aux César, aux Charlemagne, aux Napoléon, et le cercle de leur 
action unificatrice ira toujours s'élargissant, semblable aux 



M 



(I) Daniel, chap. 7, 8 et '21. 
(î) Jérémie, XXV, 9; XXVII, 6. 



(5) Éïéchiel, XXIX, 18-20. 



DE LA PROVIDENCE. 



43 



orbes tracés par l'eau aulour de la pierre lancée avec violence 
dans son sein. Ce n'est pas à dire assurément que Dieu n'ait que 
ce moyen pour réaliser l'union et la fusion des peuples ; ce serait 
un blasphème, formellement démenti d'ailleurs par la mission 
d'Israël, lequel ne doit agir que par la parole, jamais par le 
glaive (1). Ce qui est vrai, conforme à la révélation biblique 
non moins qu'à l'opinion générale , c'est que les guerres et les 
conquêtes sont l'un des engins les plus formidables, mais aussi 
des plus efficaces de la civilisation, et les grands capitaines, 
tels que Nabuchodonozor et Àschur, sont appelés avec raison 
verge et massue de Dieu (2). Il faut bien que ces tueurs d'hommes 
soient poussés par une impulsion d'en haut, qu'ils participent 
à une œuvre providentielle, puisque, en dépit de leurs ravages 
et de leurs massacres, on n'est jamais parvenu à les rendre 
odieux soit à leurs contemporains , soit à la postérité. Leurs 
noms sont inscrits sur le livre d'or de l'histoire; ils sont le 
symbole des évolutions sociales, le génie qui plane sur la pre- 
mière phase de l'humanité, la personnification du monde asia- 
tique , de l'empire persan, précurseurs des mondes grec et 
romain, dont l'hérilage fut recueilli par le fondateur de l'em- 
pire d'Occident, pour aboutir au héros en qui s'est incarnée la 
révolution française. A côté de cette mission politique s'effec- 
luant par la conquête vient se placer la mission commerciale, 
généralement reconnue comme l'un des agents les plus puissants 
de l'unincation des peuples. L'Écriture la personnifie dans cette 
Tyr, reine des mers, entrepôt du monde méditerranéen, cé- 
lébrée en termes si pompeux par Isaïe et par Ézéchiel (3) ; dans 
celte Tyr, fière de ses richesses et de ses vaisseaux sillonnant 
loutes les mers; dans cette Tyr où venaient affluer les plus 
riches produits de la terre et dont elle faisait ensuite la répar- 
tition entre ses clients; dans celle Tyr qui savait tirer le lin 
de l'Egypte, la pourpre des îles, les métaux précieux de Thars- 
chich, les céréales et les huiles de la Palestine , les chevaux et 



(1) Genèse, XXVII, 22 et 40. 
(â) Isaïe, XI, 5; Jérémie, LI, 20. 



(3) Isaïe, ch. 23; Ézéchiel, ch. 26-28, 






ni 

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M 



DIXIÈME DOGME. 









I 



les mulets de Thogarraa, l'ivoire du fond de l'Arabie, le byssus 
el le cristal de la Syrie, le vin et la laine fine de Damas (1) ; 
dans cette Tyr enfin dont les successeurs s'appellent Carthage, 
Alexandrie, Venise et la puissante Albion. Et maintenant, nous 
le demandons, après cet éclatant témoignage porté parla Bible 
en faveur des trois éléments essentiels du gouvernement de la 
société, nous voulons dire la religion, la politique et le com- 
merce, la première s'identitiant avec Israël, la seconde s'incar- 
nant dans les rois de Ninive et de Babylone, la troisième repré- 
sentée par Tyr la maritime, est-il possible de méconnaître la 
Providence nationale distribuant à chaque peuple sa tâche en 
rapport avec son génie propre, avec ses conditions organiques, 
physiques et géographiques/ Et ces trois types qui la reprodui- 
sent si clairement renferment encore une autre leçon : ils 
mettent en lumière ce point important déjà constaté, à savoir 
que la Providence nationale ne fait que suivre les inspirations 
de la Providence générale, ce qui signifie que les grandes, les 
vraies missions sont celles qui, loin de se renfermer dans le giron 
d'une nationalité restreinte, savent la transformer en une sorte 
de foyer dont la chaleur va se répandant au loin et s'insinuant 
par tous les pores de l'humanité! 



^M 



§ 5. De la Providence spéciale ou individuelle. 



En suivant la voie dans laquelle nous nous sommes engagé , 
et qui va du général au particulier, nous arrivons tout naturel- 
lement à la Providence spéciale, à celle qui a pour nous le plus 
d'intérêt sinon le plus d'importance, en tant qu'elle s'adresse 
directement à chacun de nous , disant à tout individu : Tua res 
agilur. Sous l'influence des développements donnés par l'Écri- 
ture au double principe delà Providence générale et nationale, 
on sera peut-être tenté de croire que la Providence spéciale n'y 



(l) Éifchiol, chap. 26-28. 



DE LA PROVIDENCE. 



45 



occupe qu'une place subalterne. Il n'en est rien , et il nous sera 
facile de démontrer qu'elle y tient un rang égal sinon supé- 
rieur à ses aînées. Nous n'avons qu'à nous laisser descendre au 
courant de nos livres saints, et notre conviction sera bientôt 
faite sur ce point comme sur tant d'autres. 

Nous ferons remarquer d'abord que la Providence spéciale 
figure à la place d'honneur dans ces mêmes récits de la Genèse 
qui nous ont dessiné les contours de la Providence générale et 
de la Providence nationale, comme si la révélation avait hâte 
de nous apprendre que Dieu, tout en s'occupant du genre 
et des espèces, n'estnullement disposé à négligerou àdédaigner 
les individus. Il ne ressemble pas aux rois de la terre , à qui il 
est difficile de régler tout à la fois les intérêts généraux et par- 
ticuliers , exposés à la triste alternative de sacrifier l'universel 
au détail ou le détail à l'universel. Non ; avec cette même sa- 
gesse qui fait rouler les globes dans l'espace, qui pèse les nations 
dans la balance, qui procède à l'appel des générations, il dé- 
mêle le simple particulier confondu dans la masse, le dislingue, 
l'en sépare, le sauve, le conserve, l'entourant d'une sollicitude 
égale à celle qui embrasse le genre humain. C'est une vérité 
que le salut de Noé et puis celui de Lot rendent incontestable. 
A lui seul, le premier fait contre-poids à l'humanité tout entière; 
à lui seul aussi , le second fait pendant à tout un peuple. Voilà 
donc l'individu élevé au niveau d'une nationalité avec celui-ci, 
à la hauteur de la société générale avec celui-là. Convenons 
que la Bible ne pouvait pas mieux débuter au point de vue de 
l'affirmation de la Providence spéciale, ni donner une plus écla- 
tante consécration au titre immortel de la créature faite à l'i- 
mage de Dieu. Nous ne jugeons pas à propos de nous arrêter 
aux enseignements que fournit sur la Providence spéciale l'his- 
toire des patriarches et d'autres personnages marquants, par 
la raison que ces hommes prédestinés , chargés d'un rôle plus 
ou moins officiel, rentrent dans la catégorie des sujets de la 
Providence collective, que nous venons d'étudier. Nous montre- 
rons la Providence spéciale dans ses rapports avec les individus 
du commun, avec ceux qui ne dépassent pas le niveau ordinaire 






■ 



46 



DIXIÈME DOGME. 




et qui sont assis, comme dit l'historien sacré (1), au milieu du 
peuple. 

Où la chercherons-nous d'abord "'dans la législation de Moïse, 
où l'on sent partout le souffle de la Providence spéciale. Et 
comment cela? Par le soin qu'il a de placer ses lois sous la 
sanction de la bienveillance et de la colère divines, pour chacun 
comme pour tous, ensuite par l'affectation de certains termes re- 
venant fréquemment dans la rédaction législative, tels que l'ex- 
pression répétée de homme, correspondant à la noire tout un 
chacun (2), et les mots « tu craindras ton Dieu (3) » , ces derniers 
mettant la Loi en face de la conscience personnelle. Le législa- 
teur-prophète nous indique que tout individu se raltache à la 
Providence par l'un des innombrables fils de la Loi ; il nous in- 
culque celle vérité, que la religion et la morale, non-seulement 
obligent tout le monde, s'imposent à tous et à chacun, mais 
encore provoquent une relation intime, directe, entre la Provi- 
dence et le dernier des hommes du peuple. Il serailsuperflu de 
citer des textes quand la Loi tout entière découle de celte in- 
spiration. 

Si de Moïse nous passons aux prophètes , nous retrouverons 
la Providence spéciale sous une autre forme. Tout à l'heure 
nous les avons vus apportant leur concours au principe de la 
Providence nationale , prendre leur essor vers ces hautes régions 
d'où ils planentsur Israël et sur l'humanité. Il n'est pas facile 
de descendre de ces hauteurs pour retomber dans la mesquine 
réalité et le terre à terre de la vie individuelle. Et pourtant ils 
ont su rendre hommage, éclatant hommage à la Providence 
spéciale. Admirez, en premier lieu, la belle exhortation d'Isaïe 
sur la pénitence, lorsque, quittant le forum de la religion, il en- 
treprend les simples particuliers, appelle l'impie au repentir, 
l'homme inique à l'abandon de ses méfaits (4), promet la béa- 
titude à l'humain, au fils d'Adam qui suit ses conseils, invite 



(i) h Rou, iv, i3. (5) LéTil> XIX u el 

(2) BJ1JK (Dix Lévil., XVII, 3, 8, 10, et 36. 
13; XVIII, 6; XX, 9. (4J i, aïei Lv> ,. 



I 



DE LA PROVIDENCE. 



47 



le fils de l'étranger qui se considère comme un tronc desséché 
à se rallieràDieu (1), souhaite labienvenue à quiconque revient 
à Dieu, de près ou de loin (2). Voyez ensuite Jérémie parler en 
termes fort énergiques de la confiance que chacun de nous doit 
mettre en Dieu, maudire celui qui la lui refuse, bénir celui qui 
la lui accorde sans réserve, dire tout cela au nom du Dieu qui 
scrute les cœurs et sonde les reins (3), c'est-à-dire de la Provi- 
dence spéciale prise dans son acception la plus élevée. A son 
tour, Ézéchiel ouvre un nouvel horizon à la Providence spéciale 
par sa théorie sur la responsabilité humaine, par son ardeur à 
repousser toute solidarité entre les pécheurs, par sa déclaration 
de principe que « le père n'est pas solidaire du fils ni le fils du 
père, que le juste ne sauvera pas le méchant, pas plus que le 
méchant n'entraînera le juste dans sa ruine, et que l'âme pé- 
cheresse périra seule (4) ». Il est évident que la négation de la 
solidarité morale entre les hommes, poussée à l'excès par ce pro- 
phète, implique la Providence spéciale la plus déterminée; car 
il faut bien alors que tout individu ait pour ainsi dire son dos- 
sier, son juge, son interrogatoire et son jugement à part. Ce 
n'est pas le moment déjuger le système d'Ëzéchiel , mais il 
nous importait de montrer l'identité de la doctrine par rapport 
a la Providence durant tout le cycle prophétique. 

Interrogeons encore la poésie sacrée, et nous la retrouverons 
ni moins explicite ni moins affirmative; nous allons en recueillir 
l'expression dans ses plus beaux monuments, dans les psaumes 
et le livre de Job. Sans empiéter sur le terrain de la justice pro- 
videntielle, que nous traiterons à part, nous dirons que le livre 
de Job contient le plus magnifique exposé de la Providence spé- 
ciale, notamment la première réponse d'Éliphaz, le quatrième 
discours de Job et la réponse finale d'Élihou (S). Quant aux 
psaumes, ils sont imprégnés, si l'on peut dire ainsi, du parfum 
providentiel. Soit que vous méditiez les premiers chants où David 



(1) Isaïc, LV1, 2 et 3. 

(2) lbid., LVII, 19. 

(3) Jérémie, XVII, 5, 7 et 10. 

(4) Ézéchiel, cbap. 28 et 53. 



(5) Job, V, 9-13; XII, 10-2,',; XXXIII, 
15-30; XXXIV, 11, 21, 22et20; XXXVII, 
7 et 13. 






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48 



DIXIEME DOGME. 



I 



■ 



invoque le secours divin contre ses nombreux et redoutables 
ennemis, se met sous la protection immédiate de l'Éternel, 
sûr de braver avec cette assistance et les périls qui l'assaillent, 
et la trahison qui l'enveloppe de tous côtés, et les épées tirées 
contre lui, et les calomnies et les médisances plus meurtrières 
que le glaive (1) ; soit que vous étudiiez la prière attribuée à 
Moïse (2), qui nous montre le juste devenant l'objettoutparticulier 
de la sollicitude divine, à tel point qu'elle écarte de lui et les 
pièges, et les agressions, et les fléaux tant habituels qu'extra- 
ordinaires, qu'elle invite les anges à veiller sur lui, à le préser- 
ver de la plus légère atteinte; soit que vous lisiez le cantique 
d'actions de grâces adressé au Dieu qui sauve les voyageurs 
perdus au milieu des sables brûlants du désert, qui brise les 
chaînes du captif avec les portes d'airain et les verrous de fer, 
qui guérit le malade arrivé aux portes du trépas, qui commande 
aux flots déchaînés de s'apaiser, de bercer doucement le frêle 
esquif qui porte le fils de l'homme (3); soit que vous portiez 
votre attention sur le panégyrique du Dieu bon et miséricordieux, 
bon pour tous, miséricordieux pour le plus intime des êtres, 
du roi tout-puissant, mais plus bienveillant encore que fort, et 
pour ce motif se faisant gloire d'être nommé le soutien des tombés 
et le redresseur des courbés, du père nourricier qui ouvre sa 
main, rassasie de ses grâces tout ce qui vit, enfin du juge in- 
dulgent, clément, qui ne reste jamais sourd aux supplications 
sincères et motivées (4) ; en un mot, de quelque côté que vous 
abordiez cette épopée sacrée, sous l'infinie variété d'expressions 
dont abonde le génie lyrique de David, vous retrouvez, à côté du 
Dieu national et humanitaire (5), cette Providence spéciale que 
nous cherchons; vous la retrouvez aussi soucieuse de sa tâche 
propre que la Providence générale peut l'être de sa direction 
universelle. Finalement elle repose sur des fondements dont la 
solidité ne laisse rien à désirer, puisque ces fondements s'ap- 
pellent la Genèse, la Loi, la prophétie etla poésie sacrée. 



(1) Psaumes, chap. 5-7; 
22; 25-23; 31; 35-41. 

(2) lbid., chap. 91. 



U-U; 16; (3) lbid., chap. 107. 

(4) lbid., chap. 145. 
(*) Voy. notro Tuéodicée, p. MI-3C8. 



DE LA PROVIDENCE. 



49 






CHAPITRE II. — De l'action providentielle. 

Après avoir étudié la Providence au point de vue du principe 
et dans ses caractères généraux, il importe de la suivre dans 
ses manifestations extérieures, de la faire descendre des hau- 
teurs de la théorie dans le domaine de l'action directe et po- 
sitive, de déterminer enfin, si c'est possible, le mode de son 
intervention dans la vie et les affaires humaines. Cette nou- 
velle étude est très-nécessaire pous nous rendre exactement 
compte des faits et gestes de la providence spéciale, avec la- 
quelle chacun de nous a besoin de se mettre en règle. Remar- 
quons en outre que celle-ci n'est qu'une troisième forme d'un 
seul et même principe et que, à l'instar de ses deux aînées, elle 
doit tendre vers un but identique , la direction de l'homme dans 
la voie de ses destinées. Or, comme la double nature de l'homme, 
qui semble appartenir à l'ordre composite, « poussière de la terre 
façonnée par Dieu et animée du souffle de vie qui est une éma- 
nation de Dieu (1), » le soumet à une double loi, à celle de la 
perfection externe et de la perfection interne, il doit y corres- 
pondre nécessairement une Providence également double, ex- 
terne et interne, et c'est ce que nous allons essayer d'é- 
tablir. 



§ 1 er . De la Providence externe. 

La philosophie et la morale posent, chacune de son côté, la 
question de savoir par quels exploits et actes extérieurs on peut 
acquérir la perfection, ou,du moins s'en approcher. Mais en 
regard de leurs solutions diverses et, par suite, plus propres à 
opérer la confusion que la conviction, vient se placer celle que 
la religion nous propose avec son infaillible autorité. Et quelle 
est celle solution ? C'est la pratique de la charité. On ne saurait 

(1) Genèse, 11, 7. 






■ 




50 



DIXIEME DOGME. 



■ 



guère contester à la charité une certaine préséance sur les autres 
commandements divins, non pas sous le rapport hiérarchique, 
par le rang qu'elle occupe dans l'ordre des prescriptions, la loi de 
Moïse n'admettant pas ce genre de gradation, ne voulant pas 
de distinction entre les devoirs. Elle aime mieux les faire dé- 
couler de la même source et les revêtir d'une égale sanction , 
égalité éminemment rationnelle, puisqu'elle a pour but d'éviter 
l'écueil de la dépréciation de telle obligation' au profit de telle 
autre. Point de tarif différentiel pour les pratiques de vertu et 
de piété, voilà le principe de la tradition (1). Mais ce n'est pas 
à dire qu'au point de vue subjectif il n'y ait certaines prescrip- 
tions souveraines, dominant les autres de toute la hauteur du 
prix qu'y attache la révélation. Or, c'est parmi ces dernières 
que la charité occupe une place à part. Et comment le savons- 
nous? Nous le savons grâce à un double enseignement qui se 
continue tout le long de l'Écriture. 

Le premier consiste dans celte affectation constante du litre 
de Dieu de la charité, ainsi que dans la riche variété d'expres- 
sions qui reproduisent cette qualification. Nous avons d'abord 
les treize attributs de Dieu (2), consacrés pour la plupart à la 
définition des grâces et bontés divines. On sait le rôle que 
jouent ces treize attributs dans la doctrine comme dans la lé- 
gende (3), à quel point leur influence s'est conservée puissante 
et salutaire dans le culte public. Nous avons ensuite la triple 
juxtaposition, également signalée par la tradition (4), de la 
grandeur et de la miséricorde infinies, le parallèle tracé par 
Moïse, les prophètes et les hagiographes, entre le Dieu des 
dieux, le maître des maîtres, et le champion de la veuve, de 
l'orphelin et de l'étranger (5), entre celui qui est haut élevé, 
qui réside à l'altitude suprême, et le compagnon des affligés et 
des abaissés (6), entre celui qui chevauche dans le septième 
ciel (Arâboth) et celui qui ne dédaigne pas de s'appeler père de 



J 

■ 



(I) Abotk, II, 1. 

(î) Eiode, XXXIII, 6 cl T. fiVTO S"1 

(3) Voy. noire Tuéodicée, p. '2S4-28". 



(4) Talmud, Meguilla, 5t. 

(5) Deutér., X, 17-18. 

(6) Isaïe, LVI1, 18. 



H 



DE LA PROVIDENCE. 



51 



l'orphelin et protecteur de la veuve (1). Viennent ensuite les 
dénominations qui nous représentent Dieu aimant la charité, 
semblable à l'artiste qui se complaît et se glorifie dans la plus 
noble de ses œuvres. « L'Éternel, dit David, non-seulement est 
charitable, mais il aime les actes de charité (2). » Et ailleurs: « Il 
aime la charité et lajuslice (3). » « Je suis le Seigneur, dilJé- 
rémie en son nom, qui pratique la générosilé, lajuslice et la 
charité sur la terre, et ce sont là mes délices (4). » Chérissant à 
ce point les actions bienfaisantes, il doit aimer les justes (Zadi- 
kim), ouvriers du bien social, et haïr dans la même mesure les 
méchants (Reschaïm), chez qui prédomine l'égoïsme avec tous 
les mauvais sentiments qu'il porte dans ses flancs. C'est là le 
secret de cetle antinomie qui se maintient d'un bout à l'autre de 
la Bible, depuis Moïse jusqu'à Malachie (5), et qui divise l'hu- 
manité en deux classes, en deux catégories générales, les justes 
et les méchants. 

Le second enseignement est encore plus précieux, en ce qu'il 
se rattache plus étroitement à la question providentielle. Il s'a- 
git de l'intervention directe de Dieu dans l'exercice delà charité 
publique et privée, prenant en main la cause des faibles et des 
opprimés contre ceux qui osent les allaquer et, chose plus 
remarquable, même contre ceux qui les abandonnent ou ne les 
soutiennent qu'avec tiédeur. A cet égard nous constatons que 
rarement le législateur met Dieu aussi directement en scène 
qu'en matière de philanthropie: « Vous ne vexerez, dit-il, ni 
la veuve ni l'orphelin; car si vous les tourmentez et qu'ils 
crient vers moi, j'écoulerai cerlainemenl leurs plaintes. Alors 
ma colère éclalera contre vous, je vous tuerai avec le glaive, 
vos femmes deviendront veuves et vos enfants orphelins (6). » 
Un peu plus loin il dit encore : « Si tu prends en gage la 
couverture de ton prochain, tu la lui rendras avant le coucher 
du soleil ; comment reposerait-il (s'il en élait privé) ? C'est avec 



(1) Psaumes, LXVIII, 5 et 6. 

(a) Mi., XI, 7. 

(3) IHd., XXXUI, 5. 



(4) Jérémie, IX, 25. 

(5) Exode, XXIII, 7; Malachie, III, 18. 
(G) Eiode, XXII, 20-23. 






I 



52 DIXIÈME DOGME. 

elle qu'il couvre sa nudité. Aussi bien l'écouterai-je, s'il crie 
vers moi, car je suis miséricordieux (1). » Dans le Deutéronome 
le législateur, revenant a la charge sur les obligations du créan- 
cier envers le débiteur pauvre, insiste de nouveau sur l'inter- 
vention de Dieu: « Qu'il puisse dormir sous sa couverture; il 
le bénira, et cet acte de charité te sera compté devant l'Éternel, 
ton Dieu (2). » C'est encore Dieu qui s'intéresse directement au 
sort du pauvre journalier à qui l'on retient son salaire, ne fût- 
ce que du jour au lendemain : « Fais en sorte, dit Moïse, qu'il 
ne crie pas contre loi vers Dieu, qui ne te pardonnerait pas cette 
faute (3). » Les hagiograpbes abondent dans le même sens: 
« C'est à la vue du pauvre que l'on dépouille, du nécessiteux 
que l'on fait crier, que je me lève, dit le Seigneur, pour ac- 
courir au secours des victimes de l'iniquité (4). » Mais c'est 
l'auteur des Proverbes, le vulgarisateur de la morale sociale, 
qui donne sa forme la plus précise, la plus énergique, à l'inter- 
vention providentielle en faveur des classes malheureuses dés- 
héritées, exposées à la violence et aux dénis de justice : « Ne 
violente pas le pauvre, dit-il, en l'imaginant qu'il est sans dé- 
fense; n'écrase pas le prolétaire dans la foule : ils ont un ven- 
geur, c'est l'Éternel, qui fait payer de la vie des spoliateurs les 
injustices commises à leur égard (5). » « Ne déplace pas les 
bornes des propriétés, n'envahis pas les champs des orphe- 
lins ; car leur défenseur est bien fort, c'est à lui que tu auras af- 
faire (6). » « Se boucher les oreilles afin de ne pas entendre les 
cris du nécessiteux, c'est s'exposer soi-même à supplier vaine- 
ment un jour (7). » Avec celte même énergie qu'il met à expri- 
mer l'indignation que Dieu éprouve à la vue d'un féroce ou 
lâche égoïsme, il dépeint la sympathie céleste pour les nobles 
agents de la charité : « C'est prêter à Dieu que de faire du bien 
au pauvre, et acquérir un titre inaliénable à la rémunération 



(I) Exode, 11,25 et 20. 
(8) Dcutcr., XXIV, 10-13. 
(S) Deutér., XXIV, 15. 
(4) Psaumes, XII, e. Cf. Berésohllh 
Rabba, B60t. TE. 



(5) Prov., XXII, 21 et Î3. 

(0) Ibii., XXIII, 10 cl II. 

(1) lliid., XXI, îô. 



DE L.V PROVIDENCE. 



Ci 3 



divine (1). » « Opprimer le pauvre c'est insulter au créateur, 
comme c'est l'honorer que de gratifier le nécessiteux ( u 2). » 

Ces textes, que nous pourrions multiplier, mettent hors de 
conteste celte vérité que ce qui touche Dieu le plus près dans 
la conduite des hommes, ce qui excite le plus son intérêt et sa 
coopération, c'est la pratique de la charité. Combler les la- 
cunes de la législation humaine, suppléer à la justice ordinaire 
qui s'arrête à la limite du tien et du mien, l'épurer, la transfi- 
gurer au moyen de sa fusion avec le noble sentiment de la bien- 
veillance, sanctifier notre activité par le désintéressement, met- 
tre à la portée de tout le monde, depuis le plus grand jusqu'au 
plus petit, une couronne aussi brillante que celle qui couvre le 
front des saints ou des puissants monarques, faire concourir les 
fractions et les membres isolés à la conservation delà société par 
l'assistance mutuelle, par ce lien de bienfaisance qui fie tous à 
chacun et chacun à tous, à l'exemple des rouages nombreux qui 
concourent au fonctionnement de la machine par leur action et 
leur réaction continuelles, créer un idéal qui soitau niveau des 
plus humbles et des moins intelligents, un idéal dont personne 
ne puisse dire « Il est hors de mon atteinte », réalisable par le 
denier de la veuve, par l'obole de l'orphelin, aussi bien que par 
la fastueuse aumône du millionnaire, par ce motif qu'il est tout 
autant dans le- sentiment qui l'accompagne que dans l'acte lui- 
même ; finalement, assigner à l'individu sa véritable place dans 
le mécanisme de l'univers, le mettre en relation avec la famille, 
puisavec la localité, puis avec la patrie, puis avec la nationalité, 
et par celte dernière avec l'humanité : voilà l'objectif de la Pro- 
vidence spéciale se reliant à la Providence nationale et univer- 
selle. N'est-il pas vrai que le progrès social et le développement 
humanitaire dans la voie de leurs destinées n'ont d'autre base 
que la charité, ou bien, comme dit le Psalmisle, que le monde 
se construit par la charité (3)? Qu'est-ce que la famille? La charité 
physique. La patrie? La charité morale ou de sentiment. L'hu- 



(1) ProT., xix, n. 

(2) Ibid., XIV, 31. 



(3) Ps., LXXX1X, 5. H321 lOtt bVfl> 



54 



DIXIEME DOGME. 



I 






I 



manité? La charité universelle. Qu'est-ce que l'instruction reli- 
gieuse, littéraire et scientifique? La fusion des croyances et des 
idées, c'est-à-dire la charité intellectuelle. Et puis, n'est-ce pas 
encore la charité qui nous fait faire le pas décisif dans le che- 
min qui ahoutit aux pieds du trône de la majesté divine? Il n'y 
a pas moyen de s'y tromper, puisque Dieu a hien voulu nous le 
dire, en nous ordonnant de suivre ses traces, c'est-à-dire de 
devenir bons et bienfaisants comme lui (1), nous déclarant que 
la bonté et la générosité sont ses délices? Ne l'eût-il pas dit, les 
organes de la révélation eussent-ils gardé le silence là-dessus, 
le fait n'en serait pas moins patent, éclatant, gravé sur chaque 
feuillet de la création, qui se montre à nous comme l'œuvre de 
relui qui, dans sa bonté, renouvelle journellement la cosmo- 
gonie (2). 

11 est donc parfaitement démontré que la Providence spéciale 
se manifeste avant tout, et sous le rapport externe, par le prin- 
cipe et par l'action de la charité ; c'est elle qui attire son atten- 
tion vigilante, suivant avec une sollicitude constante la marche 
de la bienfaisance publique et privée, applaudissant à ses con- 
quêtes et témoignant son déplaisir de ses défaillances, tenant 
compte de ses moindres comme de ses plus brillantes manifes- 
tations, ne dédaignant aucun de ses agents, reconnaissant ses 
amis et ses ennemis, examinant avec autant de soin que d'im- 
partialité l'effort déployé par tout un chacun pour ou contre 
elle, ne restant indilférenl à aucune des démonstrations dont 
elle est l'objet, attendu que le bien général n'est que la résul- 
tante de toutes les offrandes, sacrifices et dévouements indivi- 
duels. Nous comprenons fort bien maintenant pourquoi Dieu se 
montre si jaloux d'assurer le triomphe du principe de la charité, 
si sévère à l'égard de ses violateurs, si gracieux, si généreux 
pour ses appuis et propagateurs. C'est qu'il ne s'agit de rien 
moins que de l'exécution ou du dérangement du plan provi- 
dentiel, autrement dit de la grave et éternelle question du riche 
et du pauvre. 

(l) Dealer., XIII, 5; Talmud, Sota, f*. (S) Voy. notre Théodicéo, p. 51 et 119. 



I 



DE LA PROVIDENCE. 



55 



Oui, nous voilà en présence de celle antinomie , de cet anta- 
gonisme qui paraît si contraire à noire égalité d'origine , de ce 
dualisme qui semblerait incompatible avec l'unité du genre hu- 
main, qui a provoqué à toutes les époques tant de conflits, de 
haines et de sanglantes collisions, qui est enfin l'un des plus re- 
doulables problèmes posés à la société moderne. La raison 
s'épuise à la recherche d'une solution soit matérielle, par l'ex- 
tinction du paupérisme, soit morale, en remontant vainement 
à la cause de l'anomalie. Pour nous, nous préférons nous en 
tenir à celle que la révélation biblique nous a léguée depuis trois 
mille ans, et qui peut-être donneralo mot de l'énigme. Que nous 
apprend-elle donc sur ce grand sujet? Que la corrélation de la 
richesse avec la pauvreté, de la surabondance avec l'indigence, 
du superflu avec le manque du nécessaire, est le vrai ciment de 
l'édifice social, la chaîne qui unit ensemble les individus et les 
masses. Quand on veut faire une construction solide, on ne se 
borne pas à juxtaposer les matériaux, même en les serrant for- 
tement les uns contre les autres. Il faut encore évider ceux-ci, 
rendre saillants ceux-là, faire en sorte que les madriers s'em- 
boîlentbien, que les saillies comblent exactement les vides, et 
qu'il» s'embrassent dans une étreinle suprême. La solidité et 
aussi la stabilité sont à ce prix. Eh bien , s'il en est ainsi pour 
la matière inerte, pense-t-on que la société humaine, composée 
de membres intelligents, et d'une organisation à la fois si com- 
plexe et si délicate, ait un moindre besoin d'idenlilicalion el 
d'entrelacement? Et quelle plus noble mutualité que celle qui 
est fondée sur le double sentiment de la générosité el delà gra- 
titude! Est-il possible d'opérer la fusion humanitaire dans des 
conditions plus conformes à notre dignité? 

Oh! quenossagesenont bien compris l'importance quand ils 
sesontmisàlacouler dansle bronze biblique ! Voici comment ils 
interprètent un passage des Psaumes, dont le sens littéral 
est : « Qu'il (le roi) demeure éternellement en présence de 
Dieu; fais (ô Dieu!) que la grâce et la vérité soient ses anges 
gardiens (1). » De cette simple invocation en faveur de laprospé- 

(1) Psaumes, LX[, 8. 



56 



DIXIÈME DOGME. 



I 



■ 



rite du roi, l'exégèse traditionnelle a fait tout un dialogue dont 
les interlocuteurs sont Dieu et David. David dit à Dieu « que le 
monde arrive enfin à une situation stable, exemple des vicissi- 
tudes continuelles de la fortune. » Le Seigneur lui répond : 
<« Mais alors, qui remplira les devoirs de la vraie charité (1)? » 
El quelle est la signification de ce dialogue? Ce n'est rien moins 
que la position de la question du paupérisme, suivie de sa solu- 
tion. « Que le monde soit stable devant Dieu, » c'est-à-dire 
pourquoi cette division, pourquoi cette scission profonde dans 
la société, égale par son origine comme par sa fin, mais si iné- 
gale par la distribution des richesses? Pourquoi notamment 
cette mobilité incessante, ce flux et ce reflux de bien-être, cette 
fluidité de l'or coulant plus rapide que le Ilot de la mer? à quoi 
bon ces vaines et constantes agitations provoquées ici par le 
besoin, là par la convoitise? Ne vaudrait-il pas mille fois mieux 
en finir avec cet état fiévreux de la société, supprimer celte iné- 
galité, et avec elle tous les fléaux qu'elle engendre, par une 
répartition fixe et immuable des moyens d'existence, éteindre 
ainsi les haines, les dissensions, la misèreet les soucis rongeurs? 
« C'est vrai, répond la Providence, mais alors aussi point de 
charité, point de bienfaisance, point de tendre et noble solli- 
citude parmi les hommes, point d'action et de réaction du riche 
sur le pauvre, ni du pauvre sur le riche. Alors que devient 
celte ceinture sympathique, plus belle que celle de Vénus, tis- 
sue, non par les grâces, mais par les qualités morales , faite de 
commisération, de dévouement, d'affection, d'amour et de re- 
connaissance? Alors le monde perd son principal charme, cesse 
d'être le reflet de la bonté infinie, l'image du Dieu de la grâce 
et de la miséricorde; alors l'indépendance réciproque des hu- 
mains, se suffisant chacun à soi-même, fait surgir autour de 
l'individu comme un rempart d'égoïsme; et, cessant de s'inté- 
resser aux faits collectifs, nationaux et humanitaires, il devient 
un obstacle au lieu d'être un coopérateur à l'action de la Pro- 
vidence générale. » On ne saurait, ce nous semble, expliquer 

(I) Talmud, Baba Balhra, 10; Schomoth Rabba, sect. 11. 



DE LA PROVIDENCE. O; 

en termes plus saisissants les puissants motifs de l'inégalité 
des conditions. 

Faudrait-il en conclure qu'il n'y a rien à faire , rien à tenter 
en vue de l'extinction du paupérisme, de l'amélioration pro- 
gressive des classes souffrantes , de la diminution graduelle du 
prolétariat, de la transformation du salariat, en un mot de 
toutes ces questions sociales qui tiennent aujourd'hui le haut 
du pavé, s'imposant aux gouvernements comme l'énigme du 
sphinx, en tuant ceux qui les négligent ou les dédaignent? A 
Dieu ne plaise! Ce serait tirer du principe des conséquences 
tout opposées à sa nature et au hut qu'il se propose. La Provi- 
dence spéciale ne peut qu'applaudir à tous ces efforts, aussi 
méritoires qu'intelligents, déployés par la charité publique 
comme par la charité privée, par celle d'en haut et parcelle 
d'en bas, pour le soulagement des misères. Puisse-t-elle mul- 
tiplier comme une bénédiction, sous le patronage du Dieu de 
charité, toutes ces ingénieuses institutions! puisse-t-elle en 
fonder journellement de nouvelles, créer hôpitaux, orpheli- 
nats, crèches, asiles, maisons de refuge, maisons d'invalides, 
sociétés de bienfaisance de toute nature, écoles et cours gra- 
tuits ! Plus elle avancera dans cette voie salutaire, plus elle 
gagnera en force et en vitesse pour aller plus loin encore. C'est 
bien à cet immense déploiement des ressources de la charité 
que s'applique la maxime de nos sages : « Le bien engendre le 
bien comme le mal engendre le mal (1). » La seule réserve qu'il 
convienne de faire au nom de la religion , c'est que l'on se 
garde bien de l'espérance illusoire d'aboutir jamais à une égale 
répartition des biens de la terre, qui ne serait pas autre chose 
que la suppression de la solidarité morale. Or, cette solidarité 
fait mieux que de lier les individualités : elle reproduit sous une 
forme nouvelle le mystère de la génération ; elle fusionne les 
classes par l'accomplissement de leurs obligations réciproques, 
à peu près comme les époux s'identifient pour créer la famille. 
Est-ce là une simple assertion? N'est-elle pas confirmée par 



(i) Aboth, IV, -2. rtlStt ÎTlSa 131B1U. 



58 



niXIÈME DOGMlï. 






l'expérience journalière, par le spectacle des faits qui se passent 
sous nos yeux? Que voyons-nous, eneffet, tout aulourde nous? 
Une complète rénovation des formes de la charité ; elle semble 
avoir procédé au renouvellement de son outillage, comme on 
dit aujourd'hui. Ses constructions ne sont pas seulement plus 
nombreuses, mais aussi beaucoup plus parfaites que celles du 
passé; le service de l'assistance est bien autrement rapide ; on 
est parvenu à élever dans une certaine mesure le niveau du 
bien-être général, à rendre les privations moins longues et 
moins amères. Mais, sérieusement, a-ton fait un seul pas en 
avant vers cette égalité qui est le rêve des utopistes? Non , les 
distinctions sociales n'ont subi qu'un simple déplacement, mais 
elles n'ont rien perdu de leur réalité. Jadis elles se rangeaient 
sous deux chefs, la naissance et la fortune; aujourd'hui elles 
semblent se confondre dans une catégorie unique, celle de la 
fortune, « et c'est l'or, comme dit l'Ecclésiaste, qui paraît être 
le souverain arbitre (1). » Il est à remarquer en outre qu'à 
tout prendre, la misère n'a pas diminué. Elle s'est amoindrie, 
nous le reconnaissons , relativement au passé ; elle s'est dé- 
pouillée, nous le voulons bien, d'une partie de ses haillons et 
de ses plaies; elle n'est plus aussi hideuse que celle de l'ancien 
régime. Mais, qu'on ne l'oublie pas, à cette élévation du niveau 
du bien-être sont venus correspondre des besoins nouveaux, 
et, par suite, le rapport entre les aspirations et les satisfactions 
sociales n'a pas changé. Le prophète-législateur l'a dit avec 
son infaillibilité : « Il ne cessera jamais d'exister des nécessi- 
teux sur la terre (2). » Pourquoi? Nous venons de le dire : pour 
que la charité ne discontinue pas sur la terre, pour que le 
courant de la bienfaisance, semblable à la rosée de la résur- 
rection (3), ne cesse de souffler et d'enfler les voiles du navire 
qui porte l'humanité. 

C'est ainsi que nous comprenons cette grande colère mani- 
festée par Dieu contre les violateurs de la charité et les motifs 






(I) Ecclés., X, 19. 
(8) Deutér., XV, 11. 



(3) Talmud, Haguiga, 13. 






DE LA PROVIDENCE. 



o9 



de son intervention directe en faveur des victimes de cette 
transgression. Contrevenir à la loi de charité, c'est déranger le 
plan de l'ordonnateur suprême, s'attaquera son principe de 
gouvernement, ébranler les bases du monde moral, déplacer 
l'axe de la société , substituer l'égoïsme à la solidarité , l'isole- 
ment au principe fécond de l'association; en un mot, c'est s'en 
prendre à la Providence spéciale dans la plus noble de ses ma- 
nifestations, dans celle qui se rattache étroitement à l'action de 
la Providence nationale et universelle. Nous avons donc raison 
de faire de la charité l'instrument de la Providence externe; 
rien de plus sensible ni de plus tangible que l'inégalité des 
conditions sociales engendrant le miracle de la bienfaisance 
publique et privée, laquelle jaillit de la source intarissable des 
sollicitudes divines. 






§ 2. De la Providence interne. 

La Providence serait incomplète si elle s'arrêtait à l'inter- 
vention extérieure que nous venons de décrire. Évidemment 
elle doit communiquer avec lameilleure partie de nous-mêmes, 
avec l'âme et ses facultés essentielles, avec ce souffle de vie 
qui constitue notre personnalité réelle: il faut, en un mot, qu'il 
y ait une Providence interne. Il le faut d'autant plus que par 
l'action publique les hommes se ressemblent plus ou moins, ne 
différant que par les nuances. Ce qui nous marque au coin de 
l'individualité, ce qui fait de chacun de nous un être complet, 
distinct, c'est la pensée : plus encore que le style , l'esprit est 
l'homme. Quand même la religion ne ferait pas porter ses ré- 
vélations sur ce point, il ne serait guère possible de supposer 
que la Providence spéciale néglige ce foyer intime d'où partent, 
comme autant de rayons lumineux, l'intelligence, la sensibilité 
et la volonté. Après s'être mis en évidence sur la scène du 
monde, elle n'aurait rien à dire à notre moi, elle se refuserait 
à éclairer notre conscience! On voit bien ce que celte hypo- 
thèse a d'illogique. Heureusement nous n'en sommes pas ré- 






GO 



DIXIÈME DOGME. 



duit à combattre des paradoxes, et l'Écriture vient à notre se- 
cours avec un luxe d'informations qui équivaut à la certitude. 
Puisons d'abord dans le réservoir des lois de Moïse, dont plus 
d'une s'adresse à la pensée seule; telles sont l'institution de 
l'holocauste, n'ayant d'autre raison d'être, d'après l'opinion 
traditionnelle, que de servir d'expiation aux mauvaises sug- 
gestions (1) ; la défense de faire semblant de ne pas voir la bête 
du prochain égarée, afin de se soustraire au devoir de la lui 
ramener (2); la défense de haïr son frère dans son cœur (3) ; la 
défense de se laisser aller à l'endurcissement du cœur à l'égard 
du débiteur insolvable (4) , aux approches de l'année de re- 
lâche; la défense de garder le ressentiment d'une injure (5). 
Nous avons ensuite le commandement tant de fois répété d'ai- 
mer Dieu de tout cœur et de toute âme. L'insistance avec 
laquelle le législateur revient sur cette expression sacramen- 
telle (6) serait, à elle seule, un témoignage suflisant de la Pro- 
vidence inlerne. Il fautbien queDieu soit ennous, qu'il attache 
quelque importance à ce qui se passe dans celte chambre, ob- 
scure de la conception, puisqu'il réclame pour lui-même les 
pensées et les sentiments qui s'y fabriquent, les mettant au- 
dessus du culte officiel qu'on lui offre avec toute la pompe et la 
solennité dont il est susceptible. Mais il y a quelque chose de 
plus décisif encore en matière de législation inlerne : c'est le 
dernier commandement du Décaloguc, qui a trait à la convoi- 
tise pure (7) , faisant de l'obligation du cœur, d'une disposition 
de la morale intime , le dernier mot de la révélation sinaïque. 
La Loi nous apporte donc un notable contingent de prescrip- 
tions qui restent inexplicables en dehors du contrôle de la Pro- 
vidence inlerne. Celle-ci est l'objet d'affirmations aussi nettes, 
aussi précises, de la part des prophètes. C'est Samuel, qui 
ouvre la voie, érigeant le fait en principe : « L'homme ne voit 



(1) LêVit., chap. 1 ; 6 , 
commentateurs. 

(2) Deulér., XXII. 1-4. 

(3) Lê>il.,XIX, H. 

(4) Deulér., XV, 7-10. 



Cf. tous les <t>) Léyit., XIX, 18. 

(6) Deulér., IV, 29; VI, S; X, 12 ; 
XXI, 13 cl 18; XXVI, 16; XXX, 2, 6 cl 
10. 

(l) Eiode, XX, 1*. 



HE I.A PROVIDENCE. 



«il 



que par les yeux, lui dit une voix d'en haut, mais Dieu plonge 
dans le cœur (1). » Puis c'est le principe qui se traduit dans 
l'expression de « Dieu qui sonde les cœurs et les reins (2) », 
expression qui n'est pas autre chose que la formule populaire, 
à la portée de tout le monde , de la Providence interne. Ajou- 
tons-y finalement la profonde sentence du livre des Proverbes, 
valant à elle seule une théorie : « L'âme humaine est le flam- 
beau avec lequel Dieu fouille les abîmes du cœur (3). » Quelle 
comparaison lumineuse que celle 'qui fait de l'âme une lampe 
allumée par la main de Dieu, de façon que ces profondeurs de 
la conscience, insondables pour nous qui nous connaissons si 
peu nous-mêmes, n'ont pour lui nul secret! 

Après avoir produit les litres originaux de la Providence 
interne, nous devons faire pour elle ce que nous avons fait pour 
sa compagne, la Providence externe, fixer la forme qui la rend 
saisissable pour nous, déterminer le signe qui l'annonce et qui 
la met en rapport avec le moi. Celle forme cxiste-t-elle? Y a-l-il 
un signe, un symptôme par lequel elle sollicite l'homme in- 
terne, le cœur, l'âme et la conscience? Oui , il existe, il a un 
nom, il s'appelle la confiance en Dieu. Qu'est-ce que la confiance 
en Dieu? Un sentiment qui naît avec nous, qui occupe dans le 
sein du moi une place non moins considérable que la charité , 
ce critérium de la Providence externe dans le non-moi et dans 
le monde social, une racine divine que nous ne parvenons ja- 
mais, quelque ardeur de destruction que nous y mettions, à 
extirper entièrement de notre sein , une force qui , bannie, ex- 
pulsée, indignement chassée, y rentre par des sentiers incon- 
nus, s'y maintient et y domine en dépit de nous-mêmes. Elle 
est cette persuasion intime que non-seulement Dieu s'intéresse 
à nous du haut de sa céleste demeure, mais qu'il est en nous, 
que chacun le porte dans son cœur, qu'il ne quille jamais notre 
for intérieur, que nous ne pouvons pas plus nous cacher de 



(1) I Samuel, XVI, 7. 10; XX, 12; I Chron,, XXV1I1 , 9; 

(2) Psaumes, VII, 10; CXXX1X, 12; XXIX, 17. 

Prov., XVII, 3; Jérémie, XII, 20; XVII, (ô) Prov,, XX, 27. 



DIXIEME DOGME. 



1 

■ 


: 






■ 














l 


■ 


















H. 



lui qu'il ne veut se cacher de nous; elle est enfin cette ullima 
ratio que nous ne manquons jamais d'invoquer quand la science 
et les ressources humaines nous ont dit leur dernier mot, 
quand la prospérité avec son cortège d'illusions et de chimères 
a fait place aux cruelles épreuves de l'adversité, ou lorsque, ar- 
rivés aux portes du trépas, ayant vidé le calice de la vie ma- 
térielle, l'approche de l'éternité nous dessille les yeux, nous 
montrant dans sa sombre réalité le néant de toutes les entre- 
prises accomplies sous les auspices de l'intérêt et de la passion. 
Mais il importe d'établir que cette confiance dont nous parlons 
et qui nous met toujours en présence de la Divinité est une 
faculté des plus complexes. Elle est non-seulement la foi pro- 
prement dite, la foi religieuse , mais aussi cette voix ou ce cri 
de la conscience qui joue un rôle sérieux dans la philosophie 
morale. Nous l'avons constaté plus d'une fois déjà : si la reli- 
gion ne connaît pas les termes qui sont devenus les types des 
abstractions spéculatives, elle les remplace avantageusement par 
des qualifications accessibles à toutes les intelligences, de nature 
à élever le vulgaire à la hauteur du profond penseur. Et c'est 
ainsi que ce mot simple de « confiance en Dieu » résume l'en- 
semble des faits internes qui mettent l'âme en rapport avec la 
Providence; le lien qu'elle a l'art de façonner n'a pas qu'un 
seul fil, il en contient de fort nombreux. La confiance en Dieu 
est dans le courage que l'on déploie dans les nobles et saintes 
entreprises, la persévérance qui ne se laisse pas rebuter par les 
obstacles, la résignation qui sait braver les souffrances et las- 
ser la mauvaise fortune, la joie et la dignité qui découlent de 
la conviction qu'on pense et qu'on agit sous le regard de Dieu, 
le zèle et le dévouement dont fait preuve celui qui aspire à con- 
tenter le souverain maître de l'univers, la crainte de s'attirer 
son déplaisir ou sa colère en allant à rencontre de sa volonté, 
le désir de réparer les fautes commises et, par celte réparation, 
de se pourvoir en grâce auprès de la bonté infinie, la conso- 
lante perspective de l'avenir, la conviclion inébranlable que 
celte étroite communauté avec Dieu n'est pas le rêve d'un jour, 
qu'elle dure aulant que celui qui s'est plu à nous rattacher à 



DE LA PROVIDENCE. 



68 



lui par ce fil invisible, c'est-à-dire qu'elle est impérissable. 
Ce que nous venons de dire de l'étendue de la signification 
du terme « confiance en Dieu », au point de vue de la religion, 
nous explique le rang qui lui est assigné dans la Bible, notam- 
ment dans les Psaumes. David l'invoque, celte confiance, dans 
les nombreuses péripéties de sa vie accidentée. Dans les situa- 
tions les plus critiques, persécuté par Saùl, dénoncé parDoég, 
trahi par de faux amis, il ne désespère jamais, parce que sa 
confiance en Dieu ne l'abandonne pas (1). S'il a été sauvé, s'il 
a triomphé de ses terribles ennemis, c'est grâce à cette inalté- 
rable confiance (2). Aussi les justes par excellence sont-ils ceux 
qui se fient en Dieu et n'espèrent qu'en lui (3) ; aussi ne cesse- 
t-il de recommander celle foi, celle confiance, à Israël, à la 
maison d'Aaron, à tous ceux qui craignent Dieu (4), et enfin 
au peuple (o), c'est-à-dire à tout le monde. Les grâces, dit-il, 
enlourent celui qui met sa confiance en Dieu (6). A son tour, Sa- 
lomon rend hommage à ce sentiment, exalte ceux qui mettent 
leur confiance dans le Seigneur (7). En ce qui concerne les 
livres prophétiques, nous nous bornerons à deux citations. La 
première est empruntée à Isaïe et a trait à la perpétuité de la 
confiance : « Fiez-vous à Dieu éternellement, car c'est avec son 
nom ineffable qu'il a créé les mondes (8). » Qu'est-ce à dire ? 
Que la confiance en Dieu est la stabilité, qu'elle repose sur une 
base non moins solide que celle qui sert de fondement à la 
création. D'où vientla création? comment l'univers est-ilarrivé 
à 1'exislence ? Est-il le produit d'un long travail, d'un violent 
effort, d'une conception laborieuse, d'un plan médité à loisir? 
Non ; il est l'œuvre de la seule volonté de Dieu, le souflle desa 
bouche, comme dil le chanlre sacré (9). Eh bien, celte puis- 
sante réalité que nous voyons, que nous louchons, qui nous 
presse partout , celle nalure qui est née d'un signe de la bien- 



(ll Psaumes, 25; 31; 52; 56 ; 57, ele. 
(2) lliid., 18; 21; 27 ; 40. 
15) IbU., LI; 37. 

(4) tbiâ., 115. 

(5) IbU., LXII, 9. 



(G) Psaumes, XXXII, 10. 
(7) Prov., XIV, 20; XVI, 20; XXVIII, 
5. 
\S) Isaïe, XXVI, 4. 
(a) Psaumes, XXXIII, G. 






rt> 



64 



DIXIEME DOGME. 



^ 



■ >*» 



veillance divine, a son pendant dans la confiance que l'homme 
témoigne à son Dieu ; par elle il est aussi sûr de posséder Dieu, 
de s'unir à lui par un lien indissoluble, que la nature est cer- 
taine de se développer au gré de son désir. Peut-on alors hési- 
ter à entrer dans celte voie ou y marcher d'un pas incertain? 
Vient ensuite Jérémie qui nous la fait envisager sous un autre 
point de vue : « Maudit soit l'homme , s'écrie-t-il, qui met sa 
confiance dans l'homme, son appui dans un bras de chair, en 
se détournant de Dieu ! Béni soit l'homme qui met sa con- 
fiance en Dieu, qui ne se fie qu'en l'Éternel ! (1) » Que l'on mé- 
dite un peu sur cette application à un sentiment, à un fait 
essentiellement interne du principe de bénédiction et de malé- 
diction, de ce même principe dont Moïse a fait la sanction de la 
Loi pratique (2). Ainsi le prophète fait de la confiance en Dieu 
l'équivalent de la Loi; il lui reconnaît une importance égale à 
celle de l'ensemble des observances religieuses. Pourquoi? Ap- 
paremment pour le motif que nous avons indiqué , à savoir que 
la confiance en Dieu est le critérium de la Providence interne, 
le canal par lequel il plaît à celle-ci de communiquer avec 
nous , la preuve authentique de sa présence et de sa résidence 
au sein de l'homme. Lui refuser cette confiance, ou la partager 
entre lui et un autre être, c'est mettre en question, dans le pre- 
mier cas , l'existence de Dieu ; dans le second , l'unité de Dieu. 
Le prophète a donc bien fait d'y attacher la sanction suprême 
delà bénédiction et de la malédiction. 

Il est péremptoirement démontré par l'assentiment unanime 
des organes de la révélation que la confiance en Dieu est une 
chose précieuse ; précieuse , en effet, par sa nature comme par 
ses résultats. Par sa nature, en ce qu'elle est comme le trait 
d'union entre l'âme et la Providence ; par ses résultats , dont le 
plus glorieux est celte identification du faible mortel avec la Di- 
vinité en pleine vie terrestre, partout et toujours. 

La Providence interne n'est donc pas un vain mot, ni une 
notion vague el confuse ; elle est réelle, ayant sa résidence dans 






(1) Jérémie, XVII, S et 9. 



(2) Deutér., XI, iu. 



I* 



' '•■ 



DE LA PROVIDENCE. 



65 



chacun de nous; elle est vivace, se manifestant par des aspira- 
tions fortes et continues, ne disparaissant jamais entièrement 
du sein de l'être intelligent; elle est sensible, nous allions dire 
palpable, grâce à celle immortelle confiance dont Dieu a bien 
voulu déposer lui-môme le germe dans noire cœur, mais qu'il 
est de notre devoir de soigner, de culliver, d'améliorer, de 
perfectionner, de rendre digne, en un mot, de celui à qui nous 
en faisons hommage, qui l'agrée comme une offrande sponta- 
née quand il pourrait la réclamer comme un droit. 

§ 3. De la'prière dans ses rapports avec la Providence. 

Le double exposé que nous venons de faire de la Providence 
externe et de la Providence interne nous amène naturelle- 
ment à traiter de la prière. Il s'agit, bien entendu, de la prière 
considérée comme une émanation directe du dogme que nous 
éludions. A vrai dire, la prière est une forme mixte partici- 
pant à la fois de la Providence interne et de la Providence ex- 
terne, et voici comment : D'un côté, elle jaillit du fond de 
l'homme, elle a son point de départ dans le for intérieur, elle 
traduit la confiance en Dieu que nous avons décrite; de l'autre, 
elle lui sert d'expression, de manifestation extérieure, la pous- 
sant du dedans au dehors, de l'état spéculatif à 1 élat actif, la 
rendant visible à tous et praticable pour tous. Et cette double 
nature, spirituelle et matérielle, que la prière réunit en elle 
plus spirituelle cependant que matérielle, la parole étant l'or- 
gane direct de la pensée, cette double nalure fait son origina- 
lité comme sa grandeur. 

Ici nous avons à répondre à certaines questions qu'il n'est 
pas bon de passer sous silence. Première question : La prière 
est-elle une démonstration réelle de la Providence? Incontes- 
tablement, puisque son témoignage n'est ni temporaire ni lo- 
cal, mais incessant et universel. Où est le peuple ou l'individu 
qui n'éprouve le besoin de prier, de s'adresser à l'Être su- 
prême, de lui confier ses joies et ses douleurs, d'invoquer sa 

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06 DIXIÈME DOGME. 

justice ou sa boulé, de solliciter sou assistance ou son pardon? 
« Du levant au couclianl, s'écrie le dernier prophète, le nom 
de Dieu est grand parmi les nations; partout on lui offre en- 
cens et sacrifices; oui, mon nom est grand parmi les nations, 
dit l'Eternel Zébaoth (1). » Qui ne s'adresse à cette puissance 
invisible toutes les fois que les ressources visibles et probables 
font défaut? Qui ne s'adresse à elle avec une ferveur et avec un 
espoir tout différents de ceux qu'il ressent lorsqu'il a recours 
aux grands de la terre? Qui n'a pas éprouvé cette satisfac- 
tion, cet apaisement et celte sérénité de l'âme qui suivent la 
prière sincère , exaucée ou non, comme une première récom- 
pense? Jamais les supplications adressées à l'homme, lors 
même qu'elles reçoivent le plus sympathique accueil , ne don- 
nent celte jouissance morale. L'homme qui prie l'homme se 
sent plus ou moins humilié; l'homme qui prie Dieu se sent 
ennobli cl renforcé. 

La seconde question a plus de gravité : il s'agit du rôle se- 
condaire, inférieur, que jouerait la prière dans les enseigne- 
ments de l'Ecriture. Si l'efficacité de la prière, nousobjecte-t-on, 
est telle que vous L'affirmez, si clic est l'expression vraie du 
dogme de la Providence, comment se fait-il qu'elle tienne si 
peu de place dans les dispositions législatives de Moïse? Tan- 
dis qu'il décrit et qu'il précise, avec des soins qui vont jusqu'à 
la minutie, loul ce qui a rapport aux sacrifices et au culte pon- 
tifical, à peine fait-il mention de la prière, se bornant à la va- 
gue désignation d'une espèce de confession de péché qui doit 
accompagner le sacrifice expiatoire (2)! Au surplus, point de 
liturgie, point de rituel, point de réglementation de cet acte 
si éminemment religieux, qu'on ne rencontre que dans les in- 
stitutions, relativement modernes, du grand synode (3). Gom- 
ment expliquer celle lacune, si ce n'esl par une sorte d'indiffé- 
rence professée par Moïse pour la prière? A bien réfléchir ce- 
pendant, l'objection est plus spécieuse que solide; le silence 



(i) Malachic, I, 11. 

(2) Lévil., XVI, 21; Nombre», V, 7. 



(5) Voy. noire Introduction générale, 
p. 66-68. 



DE LA l'KOVIDENCE. 



67 



de Moïse peut s'interpréter, et d'une façon rationnelle, dans un 
sens plutôt favorable que contraire à cette manifestation du 
sentiment religieux. Si le législateur s'est abstenu d'en régler 
les conditions, qui nous dit que ce ne fût par suite de la haute 
idée qu'il se faisait de la prière? Pourquoi aurait-il limité, en- 
fermé dans un vêlement étriqué, ce qui doit jaillir spontané- 
ment de la source des sentiments intimes? Pourquoi soumettre 
au niveau du convenu la meilleure portion du service divin? 
Ne valait-il pas mieux se dispenser de mettre une sourdine au 
cri de la conscience, laisser l'expression libre reproduire la 
pensée libre'.' Et notez bien que, de cette façon, il associait le 
culte spontané avec le culte prescrit, vivifiant le cérémonial 
par l'adoration pure, faisant à la pensée et au sentiment reli- 
gieux une part d'autant plus large qu'elle était indéterminée. 
Or pour atteindre ce but il fallait précisément renoncer à in- 
tervenir dans les moyens de communication qui mettent Dieu 
en rapport immédiat avec .chacune de ses créatures intelli- 
gentes. Nous sommes d'autant plus autorisé à émettre cette 
assertion qu'elle semble confirmée par le peu que nous savons 
des motifs qui présidèrent à la rédaction du rituel (1), accu- 
sant non pas le progrès, mais la décadence du culte. 

Ainsi la réserve du législateur n'est nullement un indice de 
l'état d'infériorité dans lequel il tient la prière, comme se plai- 
sent à l'imaginer les esprits prévenus; elle milite bien plus en 
faveur de l'excellence de cet organe divin auquel il aime à 
laisser toute sa spontanéité. Comment d'ailleurs prendre le 
change quand on sait la place qu'elle occupe dans l'histoire 
sainte, et, ce qui est plus remarquable, dans la vie propre de 
Moïse? Quoi! la prière serait chose indifférente, accessoire, 
quand nous la voyons couler à pleins bords dans la Bible, sem- 
blable à ces fleuves dont la source se cache dans la région du 
paradis, puisque la légende la fait remonter jusqu'au père du 
genre humain (2)1 Pour nous renfermer dans les temps histo- 



(I) Maïmoniile, Yad ha-IIazaka, traité do 
la Prière; cf. notre Inlrod. générale, u. s. 



(2) Bercscliitli Itatiba, sect. Si, fin. 






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68 DIXIÈME DOGME. 

riques, nous ferons remarquer que déjà du temps d'Abraham 
la prière était en si haute estime que le bénéfice en était in- 
voqué pour des tiers; c'est ainsi, en effet, que le patriarche 
prie pour Abimélech et pour la coupable Sodome (1). C'est à 
celte catégorie qu'appartiennent encore les bénédictions pa- 
triarcales, qui ne sont pas autre chose que des prières pour la 
prospérité de la mission d'Israël. Vous avez ensuite la prière 
de Jacob implorant le secours de Dieu contre les fureurs 
d'Ésaù; les cris des Hébreux contre l'oppression et les oppres- 
seurs. Viennent ensuite les nombreuses intercessions de Moïse 
en faveur de son peuple, sollicitant le pardon des coupables, 
s'évertuanl à lléchir la juste colère de Dieu, notamment la 
longue intercession qu'il entreprend. à la suite de la sédition 
du veau d'or, et qui, d'après son propre aveu, aurait duré 
quarante jours et quarante nuits (2). Est-il possible de suppo- 
ser un instant que Moïse faisait 11 de la prière, lorsqu'il en 
use dans une si large mesure, et qu'il déclare que le salut 
d'Israël fut le prix de ses instances (3)? La période historique 
nous fournit encore de nombreux spécimens de prières : c'est 
d'abord le cantique de Débora (4 ; c'est Hanna, la pieuse mère 
de Samuel, qui met dans ses actions de grâces adressées au 
Seigneur cet enthousiasme et celte ferveur qui avaient fait ac- 
cueillir sa première supplique (5); c'est Samuel lui-même qui 
promet au peuple convoqué en assemblée générale de ne ja- 
mais cesser de prier pour lui (6); c'est David, dont plusieurs 
prières nous ont été conservées indépendamment des psau- 
mes (7); c'est Salomon, dont tout le monde connaît la belle 
prière lors de l'inauguration du temple (8); c'est Elie, invo- 
quant Dieu sur le mont Carmel (9); c'esl le roi Ézéchias re- 
merciant le Seigneur de sa guérison miraculeuse (10); ce sont 



II 



(1) Genèse, chap. 18 et 20. 

(2) Deulcï., IX, iS-29. 
(S) lbi'1. 

(4) Juges, chap. S. 

(5) I Samuel, I, lllolil; II, 

(6) Ibid., XII, 33. 



10. 



(7) I! Samuel, eu 7, 22 el 23; I Chron., 
chap. 16, 17 et 2'J. 

(K) I Rois, chap. 8; II Curon., chap C. 
(9,i I ltois, chap. 18. 
( I 0) Isaïe, chap. 38. 



■ 



DE LA PROVIDENCE. 



69 



•enfin les chants, élégies el invocations des Assaph, des Hé- 
mann et des Ethann, qui vont jusqu'à la fin du cycle biblique 
et de la captivité de Babylone (1). Ce qui caractérise ce 
sommaire de la prière collective et individuelle pendant une 
période de plus de neuf siècles, c'est la spontanéité dont nous 
avons parlé plus haut, faisant de chacune de ces manifesta- 
tions l'expression libre du sentiment personnel, de l'inspira- 
tion du moment, de la pression des circonstances. Toutes, elles 
s'offrent à nous avec le caractère de l'oraison, marquées au 
coin de cette liberté de conception et d'allure qui en fait le 
principal mérite. Otez l'initiative, supprimez l'inspiration in- 
terne, remplacez-les par la réglementation, par une formule 
immuable, et alors la prière, sans perdre toute son efficacité, 
surtout si nous savons y mettre un peu de notre cœur et de 
notre âme, perd assurément de sa valeur originelle; alors elle 
est ce qu'une pâle copie est à l'original, l'action mécanique, 
automatique, à l'effort direct, au mouvement prime-saulier. 

Ce n'est pas, d'ailleurs, le seul mérite des modèles de prières, 
qui nous ont été légués par l'Écriture. Ils sont pleins d'ensei- 
gnements sur l'objet et le but de ces communications avec 
Dieu, non moins que sur les résultats qu'il nous est permis 
d'en espérer. Constatons d'abord qu'une portion notable de 
ces spécimen est consacrée à chanter les louanges de l'Éternel. 
Moïse, dans le cantique de la mer Rouge comme dans son chant 
final; Débora, Hanna, David et ses collaborateurs, s'attachent 
bien plus à célébrer la gloire du Très-Haut qu'à solliciter ses 
faveurs. Dans notre étude sur la formation de la liturgie offi- 
cielle (2), nous avons pu nous convaincre que ses auteurs se sont 
inspirés des susdits modèles en consacrant à leur tour la par- 
lie la plus apparente de leur rituel à la glorification de Dieu; 
el nous savons que sur les dix-huit bénédictions qui consti- 
tuent la base de l'oraison quotidienne, il n'en est réellement 
que trois : la sixième, la septième et la huitième, qui aient 



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I 






(1) Psaumes, 74; 77; 39; 88; 89; 1-22; (i) Voy. noire Introduction générale, 

126; 132; 137. p. 66-68. 



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niXIÊMR DOGME. 



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trait à nos besoins matériels. On ne pouvait assurément mettre 
plus de réserve et de modération dans la poursuite du bien- 
être temporel. Un second pointa noter, c'est que beaucoup des 
prières indiquées, et qui ont réellement pour objet les faveurs 
et les grâces terrestres, sont impersonnelles, ou, pour mieux 
dire, ne sont pas personnelles. Ce n'est pas pour leur propre 
compte qu'Abraham et Moïse invoquent soit le pardon, soit la 
bienfaisante intervention de la Providence. Le premier inter- 
cède, nous l'avons dit déjà, pour le ravisseur de sa femme et 
pour l'inique Sodome; le second va plus loin encore; il ne lui 
suffit pas d'implorer la grâce de son peuple : de la cause des 
criminels il fait la sienne, au nom d'une solidarité qui ne l'o- 
bligeait pas le moins du monde. « Si tu pardonnes au peuple sa 
faute, dit-il à Dieu, c'est bien ; sinon, de grâce, efface-moi de 
ton livre (1). » Dans celte voie le père des prophètes est suivi par 
ses successeurs — Samuel, Élie, Elisée, — qui ne songent le 
plus souvent qu'àce rôle modeste d'intercesseur auprès de Dieu, 
nous allions dire de défenseur officieux. Il est hors de doute 
que c'est là un des éléments de la mission prophétique, puis- 
que nous voyons des rois tels qu'Ézéchias, Josias et Sédécias 
solliciter cette intercession dans les circonstances critiques (2). 
Il s'agit ensuite de signaler les tendances des prières person- 
nelles : en examinant celles que l'Écriture nous a conservées, 
nous pouvons nous convaincre qu'elles ont pour objet tantôt 
la délivrance d'un grand danger, tantôt la satisfaction d'un 
besoin légitime ou d'un noble désir. Telles sont, en effet, la 
prière de Jacob demandant à Dieu de quoi manger et de quoi 
se couvrir (3), la prière de Hanna demandant à Dieu un fils 
pour le consacrer à son service (4) , la prière du roi Ezéchias sup- 
pliant Dieu de lui rendre la santé avec la vie (5), les protesta- 
lions de David à l'égard de ses ennemis , aussi iniques qu'im- 






(I) Exode, XXXII, 32. 
12) I Rois, XIX, 1-4; nid., XXII, 13 
M; Jdrémie, XXI, 2. 



(3) Genèse, XXVIII, 20-22. 
(i) 1 Samuel, I, 10 et II. 
(S) II Rois, XX, 2 «tô. 






DE LA l'ItOVIDENCE. 



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placables (1). Cela ne veut pas dire qu'en dehors des cas spé- 
cifiés la prière soit vaine ou déplacée, assertion exagérée et, 
par cela même, contraire à la vérité; mais cela signifie que, 
môme au point de vue matériel, nos prières ne doivent jamais 
franchir les limites de la modération et de la justice. Deman- 
der le superflu, ce serait se montrer indigne du nécessaire; 
solliciter la satisfaction de besoins factices, c'est s'exposer à 
perdre celle des besoins naturels. Nous ferons remarquer en- 
suite que la Bible a enregistré plus d'une supplique restée 
inexaucée ; ce ne doit pas être sans raison. Ainsi, par exemple, 
Abraham échoue dans ses instances en faveur de Sodome; 
ainsi toutes celles auxquelles se livre Moïse à l'effet d'obtenir 
l'entrée dans la Terre promise restent sans résultat ; ainsi en- 
core son', entièrement inefficaces les prières et les mortifica- 
tions de David en vue de la conservation du fruit de son union 
criminelle avec Balh Schebâa ( u 2). Évidemment il s'attache une 
leçon morale à ces faits, leçon qu'il n'est pas difficile d'en dé- 
gager. Ils nous avisent que c'est à tort que nous compterions 
sur la prière comme sur un moyen infaillible, en la prenant 
pour une panacée universelle, une espèce de passe-parlout qui 
ouvre toutes les portes du ciel. La Providence reste toujours 
souverain juge de la prise en considération de nos pétitions. 
Qu'on le sache bien : il n'est pas de personnage, si haut placé 
qu'il soit dans l'estime de Dieu, témoin Moïse, ni de cause si 
digne d'intérêt, fût-elle plaidée par un apôtre de l'humanité, 
témoin Abraham suppliant Dieu de pardonner à tout un peuple, 
qui ne puissent échouer devant l'arbitre des destinées indivi- 
duelles et générales. 

Nous devons nous borner à ces considérations sommaires, 
n'ayant à envisager ici la prière qu'au seul point de vue du 
dogme de la Providence; elles suffisent, d'ailleurs, à la con- 
clusion que nous croyons pouvoir en tirer, à savoir que si, d'un 
côté, la Loi et la doctrine biblique ne s'expriment qu'avec ré- 
serve sur la nature et les conditions de la prière, l'histoire 



(l) Psaumes, passim. 



(*) 11 Samuel, XII, 16-23. 



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II 










'Z DIXIÈME DOGME. 

sainte, de l'autre, nous offre une riche compensation en nous 
la montrant sous les aspects les plus variés : « invocation, ac- 
tion de grâces, chant, élégie, lamentation, supplique, oraison 
puhlique, instance privée, expression de la pensée religieuse, 
du sentiment moral, des besoins corporels. » Elle semble nous 
apostropher en ces termes : « fils de la terre, vous allez par- 
fois jusqu'à douter de la Providence. Comme jadis vos pères au 
lendemain de la sortie d'Egypte, vous semblez dire : Est-il 
bien sûr que Dieu se trouve au milieu de nous (1)? Regar- 
dez donc et voyez : voyez ces patriarches, ces grands hommes, 
ces rois et ces prophètes, ces peuples et ces individus , ces 
croyants et ces idolâtres, cette longue série de siècles et de gé- 
nérations, voyez-ies célébrer, chanter, glorifier, invoquer et 
prier le Dieu invisible. Écoulez ce concert harmonieux qui 
semble s'élancer des ailes de la terre (2), et ce cri de souffrance 
qui sort de la poitrine du genre humain et monte vers le ciel. 
Descendez ensuite dans votre propre cœur, prêtez une oreille 
attentive à ces voix mystérieuses qui murmurent dans votre 
sein et que ni le bruit du monde ni les accents de l'orgueilleuse 
raison ne parviennent à étouffer; à ces voix qui, tantôt sourdes 
et faibles, tantôt claires, fortes et capables de briser tous les 
obstacles, sont l'expression môme de la vérité. Sentez, appré- 
ciez la réaction salutaire qu'exerce sur tout votre être une fer- 
vente prière, le soulagement qu'elle apporte à votre surexcita- 
lion, l'espoir et la foi qu'elle fait succéder à la défiance et au 
désespoir, l'apaisement qui se fait alors parmi ces vagues qui 
grondent au fond de vous-même, la dignité, l'estime person- 
nelle qu'elle vous fait recouvrer en raison directe de l'humilia- 
tion que vous ressentez en face de Dieu. Procédez donc con- 
sciencieusement à ce double examen, historique et physiolo- 
gique, externe et interne, et vous reconnaîtrez le sens profond 
de ces paroles prophétiques : « En ce jour (c'est-à-dire le jour 
« où vous donnerez toute votre confiance à Dieu), vous vous 
« écrierez : Rendez des actions de grâces au Seigneur, invo- 



(1) Eiode, XVII, 7. 



(2) haïe, XXIV, 16. 



DE LA PROVIDENCE. 



73 



« quez son nom, propagez parmi les peuples la connaissance 
« de sa gestion providentielle, proclamez partout son nom sn- 
« blime. Chantez le Seigneur et son œuvre glorieuse, dont l'u- 
« nivers entier porte témoignage. Éclate en cris de joie et d'al- 
« légresse, ô fille de Sion, car il est grand au milieu de toi, le 
« saint d'Israël (1).» 

Nous définissons, par conséquent, la prière, la forme der- 
nière, le signe indélébile, le cachet suprême du dogme de la 
Providence, résumant en elle les formes précédemment étu- 
diées et analysées, tenant tout à la fois de la Providence in- 
terne et externe, embrassant dans une immense étreinte l'in- 
dividu, la nation, l'humanité, le monde organique et inorga- 
nique. C'est l'immortel chantre des psaumes qui convie toute 
la nature à participer à ce concert divin : « Louez Dieu, dit-il, 
cieux, cieux des cieux, terre, animaux, insondables abîmes (2)!» 
Et si jamais la Providence pouvait être méconnue , oubliée des 
hommes, l'impérieux besoin de la prière qui se fait sentir à 
tous viendrait la restituer dans son éclatante réalité 1 

§ 4. Des différents modes de l'intervention providentielle. 

Après avoir envisagé le dogme de la Providence dans ses ca- 
ractères généraux comme dans ses manifestations principales, 
après l'avoir reconnue, sous le premier rapport, humanitaire, 
nationale et individuelle; sous le second, externe, interne, en- 
fin d'une nature mixte grâce à l'opération de la prière, il nous 
reste encore à l'observer dans le fait de l'intervention, à en 
étudier les règles, s'il y en a, et nous l'aurons alors examinée 
sous toutes ses faces. Est-il des règles de ce genre? sont-elles, 
sinon fixes et invariables, du moins perceptibles pour nous ? 
La Bible semble l'affirmer en agitant si souvent devant nos 
yeux le doigt de Dieu (3), la main de Dieu , le bras de Dieu, 

(1) Isaïe, XII, 4-6. (3) Eiode, VIII, 15; IX, 3; Deut., IV, 

f2) Psaumes, 148; cf. notre Théodicéc, 31; IX, 29; Prophètes, passim. 
p. 361-368. 






74 



DIXIÈME DOGME. 



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c'est-à-dire accusant l'intervention manifeste d'en haut. Puis, 
l'application de ce triple terme à la délivrance égyptienne nous 
dit clairement que celte intervention s'annonce par le miracle. 
Le miracle consiste donc dans une certaine combinaison de 
l'ordre naturel avec l'ordre providentiel; c'est sa seule raison 
d'élrc, et nous avons en lui le premier mode de l'intervention 
de la Providence. Mais ce serait se tromper sur le caractère et 
la portée du miracle que de ne voir en lui qu'une émanation 
de la Providence collective. A la Providence spéciale vient 
correspondre le miracle privé, ce que la tradition appelle 
le miracle caché, et dont la théorie a été formulée par l'un de 
nos théologiens les plus autorisés (1). Oui, il se produit ici 
sur la scène modeste de la vie privée ce que nous avons vu 
se développer d'une manière si dramatique sur la grande scène 
de l'histoire sainte, nous voulons dire des modifications inces- 
santes à la vie et aux conditions normales. 

Il est à remarquer à ce sujet que la perfection du créateur 
et du conservateur de l'univers gît surtout dans l'unité de son 
action; 'il ne peut pas gouverner les individus autrement que 
les masses. A celles-ci donc les miracles éclatants, les prodiges 
qui frappent de stupéfaction et de terreur, les brusques sus- 
pensions des lois physiques, tout le prestige du merveilleux; à 
ceux-là les miracles sans bruit, une assistance dépouillée de 
tout caractère d'apparat, un concours qui, sans s'écarter des 
conditions habituelles de la vie, ne laisse pas que de porter 
sur lui une trace quelconque du doigt de Dieu, un salut qui, 
sans offrir rien d'extraordinaire, n'en déjoue pas moins et les 
prévisions de la raison et les préparatifs de la force. Il s'ensuit 
que l'intervention de la Providence est dans le miracle pris 
dans son acception la plus générale, dans le miracle privé, ca- 
ché, mais pas tellement caché qu'il en devienne imperceptible, 
plus encore que dans le miracle public. 

Nous allons soumettre cette théorie à la double épreuve de 
l'idée et du fait, de la doctrine et de l'histoire. Voici ce que 

(l) Na'hmanidc, commentaire a la Tbora, sect. Wa-frael passim. 



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II!-: LA PROVIDENCE. 



75 



nous enseigne la première : « Il (Dieu) déjoue, nous dit-elle 
« par la bouche d'Isaïe, les pronostics des devins, rend insen- 
« ses les magiciens, fait reculer en arrière les sages, dont il 
« tourne le savoir en stupidité. Mais il accomplit aussi la pa- 
« rôle de son serviteur et réalise les desseins de ses messa- 
« gers (1). » Puis avec plus de développement, par l'organe de 
Job : « Il déjoue les desseins des malicieux et empêche leurs 
« mains d'accomplir leurs projets ; il prend les sages dans leurs 
« propres ruses et rend inconsidérés les conseils des esprits 
« retors; il les plonge dans l'obscurité en plein jour, les jette 
« en plein midi dans les ténèbres de la nuit, alin de sauver le 
« pauvre de leur bouche acérée comme un glaive et de la vio- 
« lence de leurs mains. » Et plus loin encore : « Il dépouille 
« les conseillers de leur sagesse et rend les juges insensés; il 
dénoue les liens formés par les rois et les change en ceinture 
de gloire; il fait délirer les pontifes et désorganise les forts; 
il été la parole aux éloquents et enlève aux anciens le pres- 
tige de leur expérience; il verse le mépris sur les notables 
et desserre la ceinture des orgueilleux; il tire les artifices 
cachés de leurs profondeurs obscures et fait paraître au grand 
jour les mystères de la mort. Il induit les nations en erreur 
« quand il veut les perdre, et c'est lui qui les conduit quand 
« il lui plaît de les faire prospérer; il ôle le courage aux chefs 
« des peuples et les égare dans des solitudes sans issue ( u 2). » 
Il importe de bien méditer ces textes, si l'on tient à ne pas les 
détourner de leur vrai sens, et en déduire ensuite des consé- 
quences erronées. On n'a qu'à les mal interpréter pour les 
faire aboutir au fatalisme, mettre la Providence en contradic- 
tion avec la liberté humaine en lui imputant des procédés de 
coercition à l'égard des nations comme des simples particu- 
liers. Quelle est donc la véritable signification de cette action 
providentielle? La voici : Dieu laisse aux hommes toute lati- 
tude pour ruminer et préparer leurs projets; il ne les arrête 
guère dans la formation de leurs desseins. Qu'il s'agisse de 



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I 



(l) Isaïe, XL1V, 25 et 26 



(2) Job, V, 12-15; XII, 1 T - 2 i . 






76 



DIXIÈME DOGME. 



chefs d'Élat, de rois, de grands, de conseillers publics ou pri- 
vés, il assiste en impassible spectateur à leurs résolutions comme 
à leurs actes, leur en laissant le mérite ou la responsabilité. 
Mais après les avoir ainsi livrés à eux-mêmes, à leurs inspira- 
tions propres, virtuelles et réelles, il se réserve d'en diriger le 
résultat final au gré de son jugement. Dieu n'empêche pas les 
malicieux de former de mauvais desseins, mais il les déjoue; 
il permet aux esprits malfaisants de combiner leurs machina- 
tions diaboliques avec toute la ruse dont ils sont capables, mais 
il les prend dans leurs propres filets. Celle interprétation, qui 
ressort claire et nette des premiers versets, il faut l'étendre à 
toutes les expressions imagées qui suivent et qui sont autant 
de formes de l'intervention divine. Et quand le prophète ou le 
poëte dit que Dieu rend les sages fous, les prudents inconsidé- 
rés, les forts impuissants, il veut parler de la consommation 
finale de leurs tentatives, dont le succès ou l'insuccès ne peut 
exercer aucune influence rétroactive sur la mesure du libre ar- 
bitre. Oui, ces entreprises bien conçues, sagement calculées, 
habilement combinées dans toutes leurs parties, appuyées de 
toutes les ressources d'intelligence et d'activité, mais tournant 
finalement à la confusion de leurs auteurs, sont le plus sûr in- 
dice d'une volonté, d'une décision d'en haut. Sans ce frappant 
contraste entre la conception et la réalisation, entre la prépa- 
ration du drame, mûri pendant des jours et des années, et le 
dénoûment, renversant d'un souffle ce laborieux échafaudage, 
la Providence divine n'en existerait pas moins, mais nos sens 
épais la laisseraient passer inaperçue , et avec nos pères re- 
belles nous demanderions : « Où est-elle? » Mais le doute dis- 
paraît forcément devant l'évidence; il ne peut que s'incliner 
devant ces coups de théâtre qui trompent toutes les prévisions, 
devant ces péripéties subites, ces changements à vue, ces mi- 
racles naturels qui s'opèrent journellement sur la grande scène 
de l'humanité comme sur les petits tréteaux delavieordinaire. 
Toutes les fois que vous voyez le juste échapper aux griffes du 
méchant, l'ho mme simple et sans malice éviter les pièges d'un 
génie malfaisant, le faible se soustraire aux attaques de la 



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DE LA PROVIDENCE. "7 7 

force brutale, le bourreau tomber à la place de la victime; 
quand vous voyez ces manœuvres, ces violences, ces instru- 
ments du crime, retomber sur la tête de leurs artisans, vous 
pouvez dire : « Il y a miracle, il y a intervention providen- 
tielle. » 

L'histoire sainte confirme-t-elle la doctrine? les faits sont-ils 
en harmonie avec le principe qui vient d'être posé/ C'est ce 
qu'il nous reste à examiner. Quelques exemples suffiront pour 
celte contre-épreuve. Prenons le premier conflit que nous si- 
gnale l'histoire des patriarches, le conflit qui surgit entre Jacob 
etËsaù. Nous voyons ce dernier, fort et violent, homme aux 
passions ardentes, ne reculant devant aucune extrémité, épiant 
le moment de satisfaire sa vengeance, marcher contre son frère 
à la tête de quatre cents hommes résolus comme lui ; et quand 
enfin il l'a devant lui, lorsqu'il n'a qu'à tirer le glaive, qu'à 
faire un signe, pour anéantir ce frère ennemi avec tous les 
siens, nous le voyons courir à sa rencontre, lui sauter au cou, 
pleurer et pardonner : n'est-ce pas ici le Dieu qui déjoue les 
projets des malicieux et qui en empêche l'accomplissement ? Je- 
tons ensuite un coup d'œil sur l'épisode de" Joseph haï de ses 
frères, victime de leur jalousie, arraché à la tendresse de son 
vieux père, jeté dans une fosse, vendu et revendu comme es- 
clave, oublié pendant deux ans dans le cachot, en sortant tout 
à coup comme d'une tombe... pour devenir ce grand person- 
nage dont ses frères sont obligés de reconnaître la supériorité : 
n est-ce pas Dieu qui prend les rusés dans leurs propres fdeis? 
Étudions encore les longues persécutions auxquelles David est 
en butte, les dangers qu'il court lorsqu'il est pourchassé par 
Saûl, exposé à la trahison, aux délations, obligé de chercher 
un asile chez les Philistins, ces morlcls ennemis d'Israël, et 
toutes ces vicissitudes aboutissant à la mort de Saûl et à son 
propre avènement au trône : n est-ce pas le Dieu qui dénoue 
les liens formés par les rois et les jette autour de leurs reins? 
Méditons enfin la levée de boucliers d'Absalon, d'Absalon 
vainqueur de son père, sur le point de s'emparer de sa per- 
sonne s'il suit l'avis d'A'hilophel, dont les conseils pas- 



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78 



DIXIÈME DOGME. 






saienl à cette époque pour des inspirations divines (1), au Jieu 
d'adopter l'opinion de Houscliaï, qui n'avait ni le renom ni 
l'expérience du célèbre conseiller, de Houscliaï, qui le fait cou- 
rir à sa perte : n'est-ce pas le Bleu qui fait perdre aux sages 
leur influence et leur prestige? Il est d'autant moins permis 
d'en douter que, chose rare, l'historien sacré couronne le ré- 
cit par celle réllexion : « C'est Dieu qui avait fait échouer le 
sage avis d'A'hitophelpour amener le malheur sur Absalon(2).» 

Voilà des fails, des exemples, qui sont autant de démonstra- 
tions irréfutables de notre théorie sur l'intervention providen- 
tielle. Il est donc hors de conteste qu'elle procède d'une façon 
saisissante, miraculeuse, par le renversement des règles de la 
sagesse vulgaire, par le triomphe de l'imprévu sur le prévu, 
de l'inattendu sur le convenu. Ce qui ressort de ces exemples 
avec non moins d'évidence, c'est le principe que l'intervention 
de la Providence n'infirme en rien le libre arbitre. Ni Esaû 
dans sa haine contre Jacob, ni les frères de Joseph méditant 
sa mort ou sa disparition, ni Saiil acharné à la perle de David, 
ni Absalon violant les lois de la nature, ne subissent la moin- 
dre contrainte dans l'élaboration de leurs projets funestes. Ils 
conservent jusqu'au bout leur liberté de pensée et d'action; 
c'est pour cela qu'ils assumenl la responsabilité pleine et en- 
tière des entreprises auxquelles leur nom reste attaché. Ce 
n'est pas encore le moment de traiter la question du libre ar- 
bitre, qui a droit à une étude spéciale; mais nous ne pouvions 
nous dispenser d'y toucher, en tant qu'il est nécessaire d'éclai- 
rer le dogme de la Providence et de ne pas courir le risque de 
l'exposer sous un faux jour. 

Maintenant que nous connaissons quelque peu la manière 
de procéder de la Providence spéciale, l'empreinte qu'en gar- 
dent les événements humains, les traces qu'elle laisse de son 
passage et qui, elles aussi, trahissent le pas d'une déesse, il 
reste une dernière question. Ce n'est pas la moins ardue, et. 
nous avons hâte d'en faire l'aveu, 'elle ne nous paraît pas sus- 



(1) H Samuel, XVI, (ô. 



(2) lbid., XVII, n. 



DE LA PROVIDENCE. 



79 



ceptible d'une solution catégorique. Il s'agirait de savoir s'il 
est possible de déterminer les cas, comme nous avons essayé de 
le faire pour les modes, de l'intervention providentielle. Ces 
cas sont-ils appréciables, portent-ils leurs signaux avec eux? 
S'ils existent, il n'est pas assurément facile de les reconnaître. 
Ce qui rend la solution fort problématique, c'est une certaine 
contradiction que nous rencontrons ici entre la théorie et la 
pratique, entre la doctrine biblique et la réalité. D'un côté, 
l'Écriture s'évertue à nous montrer Dieu intervenant dans les 
affaires humaines pour défendre la bonne cause, faire triom- 
pher la justice, le droit, la morale et la vérité, contre l'ini- 
quité, la violence, l'égoïsme, l'impudeur et la perversion in- 
tellectuelle. Il ne saurait, du reste, en être autrement de la 
part de celui que Moïse invoque comme « le Créateur dont 
l'action est parfaite et toutes les voies justes, le Dieu de la vé- 
rité et non de l'iniquité, le maître par excellence de l'équité et 
de la droiture (I) », que David appelle «. le Dieu qui aime la 
charité et la justice (2) », que le prophète qualifie de « Sei- 
gneur pratiquant la grâce, la charité, la justice, et en faisant 
ses délices (3)». Mais, comme revers de la médaille, nous avons 
des faits nombreux, enregistrés par l'histoire sainte, d'où il 
résulte que si Dieu n'intervient pas en faveur de l'injustice, il 
n'a garde de se faire constamment le champion du bon droit, 
il lui plaît souvent de laisser la violence et la ruse infernale 
arriver jusqu'à consommation. En veut-on des exemples? C'est 
l'infortuné Naboth qui tombe sous les coups de la vindicative 
et sanguinaire Jézabel (4) ; c'est le pontife Àbimélech qui, 
pour prix de l'hospitalité accordée à David proscrit et fugitif, 
devient la victime d'un infâme délateur, périt par un meurtre 
juridique, entraînant dans sa ruine toute une lignée de prêtres 
et ÎS'ob, la ville sacerdotale (5); c'est Jonathan, le vaillant 
cœur, le noble ami de David, qui pousse le désintéressement 



(1) Demcr., XXXI I, 4. 

(2) Psaumes, XXX11I, S. 
(3J Jért'roic, IX, 2î. 



(ij I Rois, chap. 21. 

(5J I Samuel, cuap. 21 et 22. 



■■ 



m 



80 



DIXIÈME DOGME. 






jusqu'à l'abnégation, et qui tombe sur le champ de bataille à 
côlé de son coupable père (1). 

Et ce n'est pas tout : non-seulement la Providence se tient 
souvent à l'écart, comme nous le voyons par ces faits histori- 
ques, mais il lui plaît parfois d'aflicber, pour ainsi dire, sa 
non-intervention. La Bible a un terme spécial pour celle abs- 
tention : c'est celui de « détournement de sa face », employé 
par Moïse dans sa dernière allocution (2), et qui signifie que 
Dieu ne fait rien pour la bonne cause, qu'il la laisse temporai- 
rement mais ostensiblement succomber sous les coups de l'in- 
justice et de la violence conjurées contre le droit, ne se lais- 
sant pas plus fléchir par les supplications des victime qu'il ne 
s'émeut des blasphèmes des bourreaux. 

Celle différence d'altitudes dans des situations identiques, 
ce contraste apparent entre la sollicitude et l'insouciance de 
Dieu par rapport à l'homme, ne s'expliquent guère, à moins d'y 
reconnaître les signes du grand mystère qui se rattache au 
problème de la répartition de la justice divine. Encore est-il à 
remarquer que, s'il y a mystère, nous ne sommes pas prisa 
l'improvisle; Dieu nous en a prévenus, en nous disant par l'or- 
gane du prophète : « Mes pensées ne sont pas les vôtres, ni 
vos voies les miennes; autant le ciel est au-dessus de la terre, 
autant mes voies et mes pensées sont au-dessus des vôtres (3).» 
Assurément cela ne veut pas dire qu'il faille renoncer à com- 
prendre les actes de la Divinité, chasser la raison de la sphère 
des choses saintes comme Platon chassait les poêles de sa ré- 
publique. Les extrêmes sont toujours périlleux, et il n'est pas 
bon, surtout en matière de théodicéo, de poser l'alternative de 
« tout ou rien ». Nous avons vu d'ailleurs la Tradition elle- 
même faire entrer profondément la sonde dans l'histoire 
sainte (4). Il nous esl donc permis de procéder du connu à 
l'inconnu, d'appliquer les solutions acquises aux problèmes 



■ 
I ' 



(l) I Samuel, cliap. 20 et 51. 

(•2) DeulAr., XXXI, 17 et 18; XXXII, 20. 

□133 ^non. 



(5) Isaïo, LV, 8 et !>. 
(4) Voy. notre Introduction générale , 
p. I U 1 18. 



■ 



■ 



DE LA PROVIDENCE. 



81 



qui attendent encore la leur. Le texte susvisé vient tracer une 
règle de conduite que feront bien de suivre tous ceux qui s'oc- 
cupent de ces questions transcendantes; à savoir qu'il con- 
vient d'user d'une grande réserve dans l'appréciation des faits 
du gouvernement providentiel. Il s'ensuit que si, de temps en 
temps, nous rencontrons dans l'histoire ou dans la vie réelle 
des hommes et des choses qui nous apparaissent comme des 
monstruosités, il ne faut pas se hâter d'en induire à l'intima- 
tion de la Providence au lieu d'avouer la faiblesse et les infir- 
mités de nos facultés intelligentes. 

Mais s'il est difficile, peut-être même impossible, d'établir des 
règles fixes en matière d'intervention et de non-intervention 
divines, d'autant plus que le problème se complique de la ques- 
tion ardue du bonheur du méchant et du malheur du juste, il 
y a une chose qui est indubitablement acquise : c'est la certi- 
tude de cette intervention, certitude basée sur l'idée comme 
sur le fait. Elle intervient, non pas d'une façon obscure, mais 
assez visible pour délier le doute et l'incrédulité; elle inter- 
vient notamment par le miracle domestique, jouant dans la vie 
ordinaire un rôle analogue à celui du miracle officiel dans les 
grands événements sociaux; elle intervient par la préserva- 
lion du juste de tous les pièges qui l'entourent, en faisant échec 
aux projets les mieux concertés des méchants; elle intervient 
par l'aplanissement des obstacles qui se mettent entre l'homme 
et le but qu'il poursuit, quand ce but est digne de son atten- 
tion, conforme à sa volonté suprême; elle intervient en faveur 
de Jacob, pour en faire le fondateur d'une race prédestinée; 
de David, pour nous offrir dans sa personne le roi modèle et le' 
chef d'une dynastie populaire, de David qui personnifie en lui 
la théorie et la pratique de l'intervention divine, qui sait le 
mieux exprimer l'action providentielle parce qu'il en a le plus 
vivement ressenti les effets. Aussi la définit-il « un ange du 
Seigneur qui veille constamment sur ses élus et opère leur 
salut (1). » 






(I) Psaumes, XXXI V, 8. 



82 



DIXIEME DOGME. 



RÉSUMÉ DE LA DOCTRINE BIBLIQUE EN MATIERE DE GOUVERNEMENT 
PROVIDENTIEL. 



I 



■ 



- 



H 



La place que le dogme de la Providence occupe dans l'Écri- 
ture, le soin tout particulier qu'elle met soit à le décrire, soit à 
nous le montrer en plein exercice et sous toutes ses faces, le 
nombre et l'importance des témoignages qu'elle porte en sa fa- 
veur, l'étendue et la profondeur des enseignements qui en dé- 
coulent, poussant leurs rameaux dans tous les sens et projetant 
leur ombre sur la législation, la prophétie, la poésie et l'histoire, 
ont nécessité de notre part des développements inusités, sans 
lesquels notre étude fût restée encore plus incomplète. Une 
récapitulation devient donc indispensable si l'on tient à em- 
brasser d'un coup d'œil le champ parcouru. Nous avons com- 
mencé par écarter l'objection de l'antagonisme que l'on pré- 
tend exister entre l'ordre naturel et l'ordre providentiel. Nous 
avons essayé d'établir par des textes irrécusables que, loin de 
se contredire, ils se concilient parfaitement. L'ordre naturel a 
sa sphère d'action, stable et régulière, comme l'ordre provi- 
dentiel a la sienne. Au premier, les trois règnes de la nature; 
au second, l'homme et l'humanité, sous la réserve de la supré- 
matie de celui-ci sur celui-là, au même titre que l'esprit gou- 
vernant la matière. Il n'y a rien que de normal dans le fait de 
la suspension temporaire des lois physiques. Dieu ayant mis le 
monde organique et inorganique à la discrétion de l'homme, il 
peut, il doit lui faire subir les modifications qu'exige l'intérêt 
de ce dernier. Ces modifications sont de deux sortes: 1° les mi- 
racles, suspendant directement le cours de l'ordre naturel; 
2° les perturbations et fléaux, « famine, peste, sécheresse, oura- 
gan, tremblement de terre, inondations, invasion de rongeurs 
ou de bêles féroces », faisant des dérèglements de l'ordre phy- 
sique un châliment ou un avertissement pour l'homme. 11 est à 
remarquer à ce propos que la philosophie est forcée de s'incli- 
ner devant l'union de la raison avec la nature; elle aurait, par 
conséquent, mauvaise grâce à contester ce qu'il y a de sublime 



DE LA PROVIDENCE. 



83 



dans cetle alliance du ciel avec la terre, de la Providence avec 
les faits cosmiques. 

De ce premier point nous avons passé au véritable objectif 
du dogme, l'homme considéré dans ses rapports avec Dieu, 
placé sous son regard immédiat. L'envisageant dans ses aspects 
divers, nous avons vu la Providence apparaître sous trois formes 
distinctes, tour à tour générale, nationale et individuelle. La 
Providence humanitaire a son expression dans des termes usi- 
tés, familiers, tels que « toute la terre, la terre et son contenu, 
le monde et ses habitants, toute chair, Adam, tout Adam et fils 
d'Adam », et sa sanction dans unemullitude de faits historiques 
et prophétiques, tels que le déluge, l'influence d'Israël sur le 
monde païen, les prédictions d'Isaïe et de Zacharie sur la dif- 
fusion universelle de la théodicée (1), du monothéisme (2) et du 
culte unitaire (3). Au moyen de ces indications précises il nous 
a été donné de soulever un coin de rideau, d'entrevoir dans un 
certain clair-obscur le but assigné à l'humanité ; et ce but paraît 
consister dans la réunion de tous les peuples dans l'amour et 
l'adoration du vrai Dieu (4). La société s'avance vers lui lente- 
ment, mais sûrement, sous la direction de celte Providence gé- 
nérale, habile à faire converger vers le foyer de sa sainte 
volonté tous les rayons de l'activité humaine et jusqu'à ses 
égarements. 

Nous avons ensuite été comme ébloui des clartés versées par 
la Bible sur les manifestations de la Providence nationale , qui 
déroule ses longs plis dans l'histoire depuis la vocation d'Abra- 
ham jusqu'à la chute de la royauté d'Israël. Jamais le principe 
de nationalité ne s'est affirmé avec tant d'éclat; voilà bien un 
peuple qui a sa lâche propre : ce peuple, c'est le peuple de Dieu ; 
sa lâche, c'est la réalisation de l'idéal religieux Dans le courant 
de cet exposé il a été démontré qu'à côté de sa mission, Israël a 
toujours reconnu celle des autres peuples rivaux ou ennemis , 
différente de la sienne, mais ayant sa place plus ou moins large 



i 



(l) Isaïe, XI, 7. 

(•2) Zacharie, XIV, 9. 



(S) Isaïe, LVI, 7. 
(4) Zephauia, III, 9. 



m 



84 



DIXIEME DOGME. 



dans l'économie du genre humain. Mizraïm, Tyr, Sidon, Am- 
môn, Moab, Édom, Ninive et Babylone comparaissenl l'une 
après l'autre devant le tribunal prophétique qui semble chargé 
d'instruire leur cause et prononcer leur arrêt au nom de la Pro- 
vidence nationale. Nous avons vu mieux que cela encore ; en 
examinant de près le rôle prépondérant joué par quelques-uns 
de ces peuples et par des chefs tels qu'Hiram de Tyr, Nabucho- 
donozor et Cy rus, nous y avons découvert le germe de la théorie 
des peuples initiateurs reliant la Providence générale à la Pro- 
vidence nationale, et des grands hommes ou héros formant le 
trait d'union entre celle-ci et la Providence spéciale. En ce qui 
concerne celte dernière, elle coule par tous les pores de l'Écri- 
ture; elle s'impose à nous avec la double autorité du précepte 
et de l'exemple, se présente avec toute la pompe du langage 
des psaumes et de l'idiome de Job, après avoir été gravée au 
fronton de la Genèse dans cette immortelle inscription de 
« l'homme fait S l'image de Dieu « . La meilleure preuve delà Pro- 
vidence spéciale n'est-ce pas celle qui repose sur la sympathie 
du créateur pour la créature qui lui ressemble? 

Mais ce n'est pas tout d'avoir restitué la Providence dans ses 
éléments constitutifs; il importe de la décrire dans ses mani- 
festations, de la faire descendre dans la vie réelle, de signaler 
sa présence en nous comme tout autour de nous, dans le moi 
comme dans le non-moi. C'est ce que nous nous sommes efforcé 
de faire en cherchant à la saisir dans son action externe el in- 
terne, à surprendre et à fixer les signes de son influence sur 
nos pensées et sur nos actes les plus saillants. Ces symptômes, 
nous croyons les avoir trouvés dans le fait extérieur de la 
charité cl dans le fait intérieur de la confiance en Dieu, le pre- 
mier régnant sur le monde social, le second prédominant dans 
notre conscience intime, s'y élevant comme une citadelle que la 
Providence s'est construite au sein de chacun de nous, ou comme 
une source qui alimente toutes nos bonnes résolutions, ayant 
son expression fidèle dans la prière, ce point de jonction entre 
la Providence externe et la Providence interne. Voilà des faits 
tout à la fois psychologiques et sensibles, si accessibles, sifami- 



. 



DE LA PROVIDENCE. 80 

liers à la généralité des hommes qu'il n'est pas plus facile de les 
révoquer en doute que de nier le soleil en plein midi. 

La Providence ne s'arrête pas là ; elle va plus loin encore sur 
la route de l'évidence ; elle pousse la condescendance jusqu'à 
nous faire toucher du doigt son mode d'intervention dans nos 
affaires. Il ne lui suffit pas de nous dire par l'organe de ses 
plus dignes confidents : « Je suis le directeur de l'humanité, le 
régulateur des nationalités, le guide du membre le plus infime 
de la famille humaine; reconnaissez ma présence et dans le lien 
mystérieux qui réunit tous les enfants de la terre dans les em- 
brassements de la charité, et dans la voix qui parle au fond de 
vous-même un langage tantôt confus, tantôt parfaitement arti- 
culé, et dans ces aspirations de la foi, mentales et orales, qui 
portent notre âme à s'élancer hors de son enveloppe matérielle 
pour se jeter dans le sein de l'infini. » Elle connaît trop bien 
les misères de notre nature, les doutes et les méfiances qui nous 
tourmentent, pour ne pas tout faire dans le but de les dissiper. 
Que fait-elle alors? Elle nous livre, jusqu'à un certain point, le 
secret de ses procédés; par les interprètes de la doctrine comme 
par la bouche de l'histoire, elle nous dit : « Quand vous verrez 
le juste échapper comme par miracle aux embûches du méchant, 
triompher des efforts les mieux concertés, le plus habilement 
combinés, réussir et se sauver par les moyens mêmes qui de- 
vaient concourir à sa ruine, et en face de lui l'artisan de l'ini- 
quité ou tomber dans la fosse qu'il avait creusée pour son pro- 
chain, ou bien sentir s'écrouler sous lui l'édifice laborieux de 
ses ruses et de ses crimes; quand vous verrez la franchise tour- 
ner en sagesse, la malice en stupidité, et. les événements s'ac- 
complir au rebours de l'intention de ceux qui les ont préparés, 
sachez bien que c'est moi, le Seigneur, qui fais cela. Vous sau- 
rez alors que « au-dessus des plus hauts est le Très-Haut qui 
veille sur tout comme il gouverne tout (1). » 

Mais nous avons dû avouer notre impuissance à fixer d'une 
manière nette et précise les règles qui président au renverse- 



(I) Ecclés., V, 1. 



*^" 



86 



DIXIÈME DOGME. 



ment des lois de la sagesse vulgaire, à cette intervention divine 
qui agit, parce que nous avons appelé le miracle domestique ou 
caché ; et vraiment ce serait être par trop exigeant que de de- 
mander à la Providence de nous livrer tous ses secrets. 11 est 
bien constaté qu'elle ne se fait pas le champion de toutes les 
bonnes causes, le redresseur de tous les torts; il lui plaît d'agir 
ici, de s'abstenir là, sans que nous sachions pourquoi. Mais, 
abstention ou action, tout a sa raison d'être dans la sagesse 
infinie, tout a sa cause, patente ou latente, latente le plus sou- 
vent, eu égard à la faiblesse ou à la perversion de notre intelli- 
gence, comme l'atteste encore l'Ecclesiaste (1). 

Tels sont les graves enseignements que nous avons puisés, en 
matière de Providence, dans l'élude consciencieuse des textes 
de l'Écriture. Loin de nous la prétention d'avoir embrassé tous 
les aspects du dogme: ce sont de simples jalons posés le long 
de l'avenue qui doit conduire au monument de la théologie 
reconstituée. 



CHAPITRE III. — De la Providence selon la tradition. 



I 



Nous procéderons ici comme nous l'avons fait vis-à-vis les 
dogmes précédents, nous grouperons sous un petit nombre de 
chefs les points saillants de la doctrine traditionnelle, soit qu'ils 
confirment, soit qu'ils modifient les résultats acquis par l'exposé 
biblique. Nous y retrouverons souvent les mêmes idées, mais 
revêtues d'une nouvelle forme qui en fait l'originalité, faisant 
leur apparition sous le brillant manteau de la légende ou les 
broderies de la fiction. Mais le dogme ne perdra rien à ce ra- 
jeunissement; il y gagnera, au contraire, la faveur des masses, 
le prestige d'une théologie populaire. 



■ 

I 



(1) Ecoles., VII, 29. 



- 



DE LA PltOVIDENCE. « / 

§ 1 er . De la stabilité de l'ordre naturel. 

On est assez généralement disposé à imputer à la tradition 
des opinions exagérées en matière d'intervention providen- 
tielle; on l'accuse de vouloir éliminer l'ordre naturel en le ré- 
duisant à néant. S'il en était ainsi, la tradition serait en con- 
tradiction avec l'Écriture dont nous avons exposé la doctrine 
par rapport à la stabilité de l'ordre naturel (1). Mais c'est là une 
imputation erronée : non-seulement elle reconnaît la fixité des 
lois physiques, mais encore elle va jusqu'à la faire prévaloir 
sur le miracle, dans le sens du moins que le vulgaire attache 
à ces phénomènes extraordinaires. N'est-ce pas que par miracle 
on entend habituellement la suspension brusque et imprévue 
du mécanisme de l'univers? Eh bien, voici une opinion tra- 
ditionnelle, exprimée avec une certaine autorité, pour laquelle 
le miracle n'est nullement ce bouleversement subit que l'on 
croit, mais un fait prévu, arrêté dans la pensée du Créateur dès 
le principe. Elle est formulée dans le traité d'Abolh en ces 
termes : « Dix choses extraordinaires furent créées le vendredi 
« soir à l'heure du crépuscule, savoir : l'ouverture de la terre 
« (le cratère de Korah), l'orifice du puits (la source qui jaillit 
« pendant tout le temps du séjour d'Israël dans le désert), la 
« bouche de l'ânesse (de Biléam) , l'arc-en-ciel, la manne, le 
« bâton (avec lequel Moïse faisait ses miracles), le schamir 
« (petit insecte dont le seul contact avec la pierre suffisait pour 
« la fendre et l'approprier à sa destination dans la construc- 
« lion du temple), l'Ecriture (de la loi ou seulement des deux 
« tables de la loi) (2), la transparence de l'Écriture (des deux 
« tables) (3), enfin ces tables elles-mêmes (4). » Il va sans 
dire qu'on est allé à la découverte de la vraie signification de 
ces créations de la dernière heure, qu'on a cherché à trouver 
le mot de l'énigme. Maintenant, si l'on veut bien se rendre 



(1) Voy. plus haut, chap. I", S -'• 

(2) Voy. les commentateurs du traité 
d'Abolh; cf. Maïmonide , comment, à la 



Misehna, ibid.; Guide, V e partie, chap. 60. 

(3) Ibid. 

(4) Aboth, chap. V, Mischna G. 



88 



DIXIÈMi: DOGME. 



I 



■ 



n» 



■ 

■ 






compte de la nature des objets énumérés, on reconnaîtra qu'il 
ne s'agit pas ici de ces miracles éclatants, surprenants, ne fai- 
sant qu'apparaître cl disparaître. Non ; ce sont bien des pro- 
diges, mais s 'offrant à nous avec le caractère de la durée et, par 
conséquent, ne pouvant pas être considérés comme le renver- 
sement de l'ordre naturel. Or, c'est précisément ce caractère, 
moitié phénoménal, moitié normal, qui les rend peu sympa- 
thiques à notre intelligence. Nous comprenons la suppression 
momentanée de l'ordre physique, nécessité par les exigences 
de l'ordre providentiel; mais nous comprenons moins la juxta- 
position, la simultanéité du naturel et du surnaturel. L'ano- 
malie et la règle ne semblent-elles pas s'exclure ? L'antagonisme 
des principes peut-il devenir la cause même de leur alliance? 
A celte grave objection la Mischna vient répondre que tous les 
faits miraculeux qui se présentent soit avec le caractère de la 
stabilité, même relative, soit dans les conditions d'une réalité 
matérielle (la bouche de la terre et la bouche de l'ânesse), ont 
été préparés au moment final delà création, qu'ils participent 
de la double nature du prodige et de la Genèse régulière. C'est 
ce qu'on veut indiquer sans doute par ce moment crépusculaire 
du vendredi soir, point intermédiaire entre la cosmogonie sor- 
tant des mains du Créateur et l'univers suivant le cours normal 
de son développement. Il s'agit donc évidemment de la conci- 
liation du surnaturel avec le naturel, aux dépens du prestige 
du miracle. 

Voici un autre passage plus décisif encore : — « R. Jonathan 
« a dit : Dès le principe, Dieu fit ses conditions à la mer, en lui 
« prescrivant de diviser ses eaux à l'arrivée des Israélites sur 
« les bords de la mer Rouge. » R. Jérémie, généralisant cette 
« donnée, dit ceci : Ce n'est pas avec la mer seule que Dieu fit 
« ses conditions, mais avec tous les éléments de l'univers. » Tel 
« est le sens des paroles d'Isaïe : « C'est moi (dit l'Éternel) dont 
« les mains déroulèrent les deux, c'est moi qui ai donné mes 
« ordres à tous les corps créés (I) ; » paroles qui ont la si- 

(1) Isaïe, XLV, 1-2. 



I 
I 

M 



DE LA PROVIDENCE. 



89 



« gnification suivante: C'est moi qui, dès l'origine du monde, 
« ai prescrit à la mer de se retirer devant Israël, au ciel et à la 
« terre de rester muets à l'injonction de Moïse, au soleil de 
« s'arrêter sur l'ordre de Josué, aux corbeaux de nourrir le 
't prophète Élie, aux flammes de respecter Hanania, Mischael 
« et Azaria, aux lions de ne pas toucher à la personne de 
« Daniel, au monstre marin d'avaler d'abord et de rejeter en- 
« suite le prophète Jonas (1). » 

Ainsi, ce ne sont plus seulement certains faits prodigieux, 
ceux de la Mischna susvisée, qui auraient été l'objet d'une ré- 
glementation primordiale, mais tous les miracles indistincte- 
ment, n'importe leur cause ou leur nature, à tel point qu'il n'y 
aurait jamais renversement ou suspension des lois physiques. 
Nous ne faisons ici que suivre l'interprétation de Maïmonide : 
« Lorsque Dieu, dit-il à ce propos, créa l'univers, il doua aussi- 
tôt les forces physiques de celle faculté ou disposition modifica- 
tive qui les rend propres à s'adapter à tous les miracles (2). » 
Il est vrai que cette seconde proposition frise de trop près le 
fatalisme; car si l'ordre universel est préconçu, préétabli, dans 
sa marche régulière comme dans ses déviations, que devient le 
libre arbitre, écrasé sous cette loi immuable? Le texte du traité 
d'Aboth, qui laisse au miracle une marge convenable, est plus 
conforme aux principes de la vraie théologie ; il domine l'autre 
de toute la supériorité d'un enseignement des pères de la Syna- 
gogue sur une opinion isolée. Mais on ne saurait contester à 
celle-ci le mérite de rendre un éclatant hommage au principe 
de la stabilité de l'ordre naturel ; elle trahit une sorte de préoc- 
cupation chez nos docteurs de le défendre contre tout soupçon 
d'inconsistance. 

Pour nous, nous trouvons dansles deux passagesla confirmation 
de la leçon biblique que nous avons exposée, à savoir que l'uni- 
vers et tout ce qu'il contient suivent la loi d'un développement 
régulier, d'une progression continue dont les interruptions ne 



(l) fieréschilh Rabba,sect. 5; cf. Guide, 
II e partie, cliaii. 29; Akéda, dissert, 1B. 



!2) Ouille, u. a. 



D 



90 



DIXIÈME DOGME. 






■ 

I 

I 

■ 

! 

I 



sont pas l'effet du caprice, de l'aveugle hasard, mais d'une 
volonté non moins prévoyante qu'intelligente. 

§ 2. De la cause générale des modifications de l'ordre 
naturel. 

La tradition s'explique fréquemment sur les causes des mo- 
difications que subit l'ordre naturel. Ces causes peuvent être 
ramenées à une seule, le lien de sujétion qui existe entre la 
nature d'une part, l'homme et l'humanité de l'autre. Voici en 
quels termes s'affirme cette thèse: « Bien que l'homme, y li- 
sons-nous, soil le dernier produit de la création, dans la pensée 
de Dieu il en fut le premier, la cause finale; tel est le sens de 
ces paroles que le poète sacré adresse à Dieu : » Tu m'as formé 
le dernier et le premier (1), » le premier en puissance, le der- 
nier en acte (2). » Cette idée de la subordination de toute la 
nature à l'homme a été formulée avec une grande précision 
dans l'aphorisme suivant : « Dieu fit dépendre la durée de la 
création, au moment même où il la produisit, de l'acceptation 
de la Thora par Israël, et il la prévint qu'il la ferait rentrer dans 
le néant dans le cas de non-acceptation de la loi (3). « On ne 
saurait mieux dire que la nature a été faite pour l'homme con- 
sidéré comme être intellectuel et moral , pratiquant la sainte 
Thora. Et la conséquence qui découle logiquement de cette 
leçon, c'est que l'inférieur doit subir toutes les modifications 
que pourrait réclamer l'intérêt de conservation du supérieur. 
Passant du principe à l'application, la tradition rattache à la 
volonté providentielle tout d'abord les phénomènes météorolo- 
giques et les perturbations physiques. Voici comment elle en 
parle : « Que signifient ces météores aux aspects et à la voix 
formidables, sans exercer d'ailleurs une action directe sur la 
nature? Que viennent faire ce tonnerre dont les roulements 

(1) Psaumes, CXXXIX, S. 

(2) ISeréschith Rabba, seel. S; Midrasch Yelamdenou. 
(5) Tdlmud, Schabbalh, 00 






DE LA PROVIDENCE. 



91 



nous effrayent, ces éclairs dont la vue terrifie, ces secousses 
souterraines qui nous font chanceler comme une femme ivre , 
ces panaches flamboyants qui couronnent la cime du volcan? 
Leur principal objet est de nous faire rentrer en nous-mêmes, 
de nous inspirer une crainte salutaire, de nous porter à songer 
au peu que nous sommes, comparés à ces phénomènes gran- 
dioses. Les roulements du tonnerre notamment ont pour but 
de niveler les gibbositcs du caur, conformément à ces paroles 
de l'Ecclésiaste : « Dieu les fit (les coups de tonnerre) pour inspi- 
rer la crainte aux hommes (1). » 

En ce qui concerne les fléaux physiques, on nous enseigne 
ceci : « Sept genres de calamités viennent en punition de sept 
v violations morales ou religieuses : la sécberesse est provoquée 
« par la négligence à payer la dîme ; la disette, par la suppression 
« radicale de la dîme ; la famine, par la cessation du prélève- 
« ment de la 'Halla; la peste, à litre de châtiment des crimes 
« qui ne sont pas déférés à la justice des hommes; la guerre 
« et ses dévastations, en punition des dénis de justice, de la 
« perversité des juges et des fausses interprétations de la loi ; 
« l'invasion des bêtes féroces vient en expiation du parjure et 
« du blasphème ; l'exil et ses souffrances sont la répression de 
« l'idolâtrie, de la luxure, de l'homicide, de la violation des 
« dispositions relatives à l'année sabbatique (2). » Cette 
théorie n'est pas autre chose que la réduction en formule ca- 
nonique du large enseignement de Moïse sur la corrélation des 
biens et des maux terrestres avec l'observation et l'inobserva- 
tion des lois divines. Messagère de Dieu, instrument de sa jus- 
tice, la nature prodigue à l'homme ses grâces ou ses maléfices 
en proportion de son obéissance ou de sa désobéissance à la 
volonté suprême. Noble doctrine que celle qui spiritualise la 
matière, qui, tout en la mettant à la discrétion de l'homme, la 
lui donne comme une compagne intelligente, etnon comme une 
esclave vile et enchaînée! 




I 



fl) Ecclcs., III, li; MidraschKobileth, (•>) Aboth, V, 11. 

ibii.\ Talmud, Boracholh, 59. 



92 



DIXIÈME DOGME. 






Pour compléter sur ce point la doctrine traditionnelle , il 
nous reste encore à lixer les rapports directs de l'ordre naturel 
avec l'ordre providentiel. Nous les trouvons indiqués sous celte 
forme saisissante et dramatique à laquelle la tradition aime à 
confier les plus profonds de ses enseignements, la forme lé- 
gendaire, dont nous allons donner deux spécimens: « Quand 
Josué ordonna au soleil de s'arrêter, le grand luminaire lui ré- 
pliqua : « C'est à moi que tu oses imposer silence : mais qui donc 
chantera à ma place la gloire duSeigneur! C'est moi, — » ré- 
pond le chef d'Israël (1). Ce colloque entre Josué et le soleil 
ne serait autre chose, d'après le sagaceErama (2), qu'un débat 
contradictoire entre l'ordre naturel et l'ordre providentiel. 
« C'est moi qui, dit le premier au second, par la stabilité démon 
existence et la régularité de mes mouvements, c'est moi qui 
suis la démonstration perpétuelle de la gloire et de la puissance 
du Créateur. Toute déviation dans mes allures, tout point 
d'arrêt dans ma rotation, la moindre suspension de l'accomplis- 
sement de ma tâche, n'auraient-ils pas cet effet désastreux d'a- 
boutir à la négation de la sagesse créatrice, à la substitution du 
hasard à une volonté immuable? Non, répond victorieusement 
l'ordre providentiel. Il y a quelque chose de plus démonstratif 
encore que l'ordre fatal et inflexible: c'est la subordination de 
cet ordre à une grande cause, intéressant la totalité ou une 
fraction de l'humanité, comme par exemple la victoire rem- 
portée par Israël sur Chanaan, symbole du triomphe du mo- 
nothéisme sur l'idolâtrie. Un fait pareil de l'ordre moral en dit 
plus long sur la gloire de Dieu que l'astre du jour sortant ra- 
dieux comme le nouvel époux de la chambre nuptiale (3). » 

Voici maintenant la seconde légende, plus caractéristique 
encore : « R. Pinchas ben Yaïr se mit un jour en route pour al- 
ler remplir la noble mission de charité qui consiste à racheter 
les captifs. Tout à coup il se voit arrêté par un cours d'eau 
nommé Guinaï. « Guinaï, lui dit-il, divise tes eaux pour me 



f 



(1) Beréschilh Rabba, sect. 7, 84 et 97. 

(2) Voy. Akéda, dissert. 58. 



(5) Psaumes, XIX, c. 









DE LA PIIOVIDENCE. 



93 



« livrer passage. — Nous avons tous les deux , réplique 
« celui-ci, notre mission à remplir: moi, j'ai celle de faire 
« couler mes eaux, comme lu as celle de pratiquer le bien. 
« Mais il y a cette différence entre nous deux que, tandis que 
« moi je suis sûr de m'acquitter de ma tâche, tu es bien moins 
« certain de l'accomplissement de la tienne. » Insistant avec 
menace, le saint Rabbi lui dit : « Ëcoute-moi bien, si tune 
« me livres passage, à moi et aux personnes qui m'accompa- 
« gnent, je vais ordonner, de par la volonté d'en haut, que ton 
« lit soit desséché à tout jamais. » Aussitôt Guinaï d'obéir, de 
retirer ses eaux devant le Rabbi et ses compagnons de 
route » (1). C'est la même idée exprimée avec toute la vivacité 
delà discussion. Ici, le cours d'eau, organe de l'ordre naturel, 
ne se borne pas à refuser de céder aux injonctions du rabbin, 
représentant de l'ordre providentiel. Il ne veut reconnaître en 
lui ni un supérieur ni un égal; c'est pour lui-même qu'il re- 
vendique la supériorité, fondant ses prétentions sur son infail- 
libilité, sur sa constante fidélité qui n'est pas sujette à la lassi- 
tude, qui ne se laisse pas prendre de défaillance. Avec une 
apparence de raison il reproche à l'ordre providentiel l'absence 
de cette régularité et de ces qualités visiblement inaltérables; 
il lui reproche ses oscillations, ses mouvements un peu saccadés, 
ses soubresauts, et surtout l'inconsistance de ses instruments, 
êtres faillibles et périssables. Et qu'est-ce que l'ordre providen- 
tiel répond à cela? Que signilie cette réplique menaçante : « Si 
tu ne m'obéis pas, je vais faire dessécher ton lit » ? C'est ta re - 
vendication pure et simple de la suprématie qui lui appartient 
de par la loi qui subordonne la matière à l'esprit. Il proclame, 
avec autant déraison que de bon sens, qu'un seulactede charité 
ou de piété, accompli dans les conditions voulues, réalisé dans 
la plénitude des facultés intellectuelles, l'emporte dans la ba- 
lance divine sur l'inexorable constance des lois physiques. Pour- 
quoi? Parce que la priorité et la préséance appartiennent non 
pas à l'obéissance passive, involontaire, mais à l'adoration libre 



(i) Tnlmud, lluliin, 7; cf. Akéda, dissertation 80. 



94 



DIXIÈME DOGME. 



et spontanée, consciente d'elle-même, pleine d'initiative. Donc 
la nature doit se prêter, par la suspension extraordinaire au- 
tant que par le cours ordinaire de ses lois, c'est-à-dire par le 
miracle, à tout ce qui vient coopérer soit au maintien, soit à la 
restitution de l'ordre religieux et moral. 

Nous l'avons dit : la Tradition ne fait pas toujours du nou- 
veau ; mais, au grand avantage de l'instruction des masses, elle 
donne un corps aux abstractions métaphysiques par l'invention 
de ces personnifications symboliques des éternelles vérités. 



§ 3. De la Providence collective. 



■ 



■ 



■ 



Nous commençons ici par un aveu : c'est que la Providence 
humanitaire a peu d'écho dans la tradition. Cela se comprend 
d'ailleurs: absorbés par les efforts qu'ils déploient dans le 
sens de la surexcitation de l'orgueil national, à l'effet d'ali- 
menter la foi d'Israël au milieu des cruelles épreuves qu'il subit, 
le Midrasch et le Talmud ont parfois oublié qu'il existe un 
monde, une humanité. Il serait injuste de leur en faire un re- 
proche, pour peu que l'on se reporte à ces époques néfastes, àces 
longues et sanglantes persécutions dont la période est à peine 
close. Quand on est repoussé de partout, on se replie naturel- 
lement sur soi-même, on use avec quelque droit des repré- 
sailles morales, en traçant dans son imagination un cercle au 
sein duquel on trône, on domine, on exerce une royauté spiri- 
tuelle, et que l'on rend inaccessible, infranchissable aux autres. 
Est-ce à dire que l'humanité leur est totalement inconnue, qu'il 
y a solution de continuité entre la doctrine prophétique et la 
doctrine traditionnelle? Assurément non ; l'idée de l'humanité 
s'y retrouve indirectement, grâce à un procédé des plus simples, 
celui de la généralisation. Etendez à tout le monde l'effet des 
promesses qu'elle fait à la race de Jacob, ou bien, si vous ai- 
mez mieux, prenez Israël pour type de l'humanité, et vous 
aurez réintégré celle-ci dans tous ses droits, rendu au genre 
humain sa raison d'être et la perspective de ses destinées. 



DE LA PROVIDKNCK 



«13 



En revanche, elle lient grand compte de cette Providence na- 
tionale qui fait et défait les empires, qui distribue les rôles 
parmi les peuples, qui prescrit à chaque fraction sa tâche propre. 
A ce sujet, nous allons dégager sa pensée, enveloppée dans un 
double vêtement sentencieux et légendaire. La première nous 
offre des propositions comme celle-ci : « Nulle souveraineté ne 
peut usurper, même de l'épaisseur d'un cheveu, sur celle qui 
la précède ou la suit (I ). » « Quand Dieu veutchâlier un peuple, 
il commence par châtier son prince ou son Dieu (2), » sentence 
remarquable, qui nous apprend que la décadence d'un peuple 
commence le jour où il cesse de suivre les aspirations de son 
génie national, soit qu'il déserte sa mission, soit qu'il ne la 
comprenne plus. Mais le principe des nationalités est formelle- 
ment et solennellement posé dans les deux légendes suivantes, 
la première relative à la révélation sinaïque, la seconde au ju- 
gement dernier : « Quand Dieu eut décidé de révéler sa Loi à 
« l'univers, il la présenta d'abord à d'autres peuples, notam- 
« mentaux descendants d'Esaiï et d'ismaël, en leur qualité de 
« premiers-nés d'Isaac et d Abraham. Mais ceux-ci, ne voulant 
« l'accepter que sous bénéfice d'inventaire, demandèrent à 
« Dieu de leur en faire connaître les dispositions principales. 
« A Édom Dieu répondit : « Tu ne tueras pas. — Je ne puis ac- 
« cepter cette loi, réplique Édom, ma mission consistant essen- 
« liellement dans l'emploi des engins de la guerre, d'après la 
« bénédiction paternelle: «Tu vivras par la gloire (o).» A 
« Ismaël Dieu déclina le septième commandement : « Tu ne vo- 
ce leras pas. — Comment, se récria celui-ci, puis-je me sou- 
« mettre à une prescription diamétralement opposée aux des- 
« tinées qui me sont promises? N'est il pas dit dans le livre de 
« la Genèse : « Ismaël aura la main partout (4)?» C'est après 
« ces fins de non-recevoir que Dieu offrit sa Loi à Israël, qui 
« l'accepta sans condition (5). » 11 ne faut pas une grande per- 



( l) Talmud, Taanilh, ' . 
(2) Midrasch llaguilha, fin; Talmud cl 
Midrasch, paasim. 

[:,, Genèse, XXVII, 40. 



(4; Il/il., XVI, 12. 

(5) Talmud, Aboda Zara, i ; Midrasch ei 
Zohar, paaim. 



RHB 



SJC 



DIXIÈME DOGME. 



; 



spicacilé pour découvrir sous ce langage satirique à l'adresse 
des non-israéliles l'affirmation du génie particulier des races, 
et il est facile d'en démêler la signification. Cela veut dire ap- 
paremment que telle nation aura la mission d'agir parla guerre 
et la conquête, comme le peuple romain ; telle aulre s'agran- 
dira par les incursions et le pillage, comme les hordes arabes ; 
tandis qu'Israël sera chargé de gouverner par la religion. 

Voici maintenant ce qu'on nous apprend par rapport au ju- 
gement dernier: « Au jourdu jugement, Dieu siégera, la sainte 
« Thora en main, et dira : « Que tous ceux qui ont cultivé la 
« Loi viennent chercher leur récompense.» Et tous les peuples 
« d'accourir pêle-mêle. « Point de confusion, reprend Dieu. 
« Que chaque nation comparaisse à son tour.» Alors défilent en 
« ordre, en premier lieu la grande et puissante nationalité 
« d'Ëdom, puis celle des Perses, puis les autres. «Qu'avez- 
« vous fait sur la terre? » leur demande le juge suprême. A 
« cette question elles répondent successivement par l'énuméra- 
« lion de leurs institutions politiques, de leurs gigantesques 
« monuments, de leurs innombrables constructions, de leurs 
« exploits guerriers, de toutes les améliorations matérielles 
« réalisées en ce monde. «Dans tout ce que nous avons fait, onl- 
« elles soin d'ajouter, nous avions toujours en vue la mission 
« d'Israël, c'est-à-dire que nous nous sommes chargées de 
« la besogne matérielle pour le mettre à même de se livrer 
« sans partage à sa lâche propre, à l'élude de la Thora et à la 
« propagande religieuse. — Est-ce bien vrai? réplique le Sei- 
« gneur. Vos efforls et vos actes n'auraient-ils pas eu pour 
« mobile unique voire bien-être temporel, la pure satisfaction 
« de vos sens(l)? » Évidemment ce remarquable interroga- 
toire est le résumé des conditions essentielles du principe des 
nationalilés. Il s'agit de l'alliance du temporel avec le spirituel. 
On se plaît à rendre hommage aux missions partielles des 
peuples; on ne leur en veut pas de suivre chacun sa voie, on 
ne les blâme pas du vif essor qu'ils font prendre aux intérêts 

(l) Talmuil, Aboda Zara, /. i. 



Ks 



DE LA PROVIDENCE. 



97 



matériels, pourvu qu'on n'en fasse pas le but exclusif de la ci- 
vilisation, pourvu qu'on n'oublie pas qu'ils doivent être au 
service de l'éducation morale et religieuse de la société. Re- 
marquons en outre qu'on appuie sur l'idée de la solidarité des 
peuples, et l'on vient nous apprendre que, s'il est incontestable 
que chacun d'eux a sa route plus ou moins tracée, il n'est pas 
moins vrai qu'il y en a une commune à tous, celle qui conduit 
au palais de la Loi, qui aboutit à cette sainte Thora que Dieu 
lient dans ses bras. Que s'il en a confié la garde à Israël, ce 
n'était pas pour en priver les autres races, mais, au contraire, 
pour leur donner un guide, pour offrir un drapeau aux peuples, 
une lumière aux nations (1). 

On le voit bien, la Tradition reproduit à sa manière, c'est- 
à-dire en les rajeunissant, les vérités disséminées dans l'Écri- 
ture sur les aspects généraux de la Providence. Par sa méthode, 
où la réalité prend les formes et les couleurs prismatiques de 
la fiction, elle donne à des idées plus ou moins saisissables au 
vulgaire une fixité qui défie la versatilité de la raison humaine. 
Voilà, en effet, une double démonstration qui offre tous les ca- 
ractères de l'évidence au sujet de l'action providentielle, tant sur 
l'ordre physique que sur l'ordre politique. Il nous reste encore 
à exposer la doctrine traditionnelle sur la Providence spéciale. 

§ 4. Des manifestations de la Providence spéciale. 

Au point de vue de la Providence spéciale, le reproche que 
l'on serait tenté de faire à la Tradition , ce n'est certes pas d'en 
avoir amoindri l'importance, mais, au contraire, de lui faire la 
place trop large, au détriment de la liberté et de l'activité 
humaine. Il est plus d'un passage talmudique qui, pris à la 
lettre, semblerait pousser l'intervention divine jusqu'à l'exagé- 
ration, nous allions dire jusqu'à la puérilité. Telle est toute une 
série de propositions relatives à l'alimentation , déclarée mira- 

(1) Isale, XI, 10; XLIX, 6; LX, 3. 






98 



DIXIÈME DOGME. 



mm 



culeusejeplus grand des miracles (1). Tel est encore cet apho- 
risme bien connu: « L'homme ne se cogne pas le petit doigt ici- 
bas si ce n'est par une volonté formelle d'en haut (2). » Il im- 
porte de se rendre exactement compte de la pensée de la Tra- 
dition relativement aux deux points indiqués , la nourriture et 
la souffrance, considérées comme les deux grandes manifes- 
tations de la Providence spéciale. 

1° Les subsistances. — Comme nous venons de le dire, le 
Talmud et les Midraschim insistent particulièrement sur l'énorme 
difficulté des subsistances. Voici quelques passages qui s'y rap- 
portent: « Les subsistances exigent un effort double de celui de 
l'enfantement. — Les subsistances coûtent plus de labeur que 
la délivrance; car la délivrance s'opère par l'entremise d'un 
ange, tandis que Dieu seul peut donnera chaque être sa pâ- 
ture (3). — Il est trois clefs dont Dieus'est réservé la disposition 
exclusive, sans vouloir les confier à quelqu'un de ses messagers: 
la clef qui ouvre le trésor des subsistances, la clef qui ouvre 
le sein de la femme au moment de l'enfantement, la clef qui 
ouvre les tombes au jour de la résurrection (4). — Un jour de 
pluie a plus d'importance que le jour de la résurrection des morts, 
celui-ci n'étant réservé qu'aux justes, mais celui-là est fait pour 
les méchants comme pour les justes (5). —Un jour de plaie équi- 
vaut au jour où furent créés le ciel et la terre (6). » Constatons 
d'abord qu'il s'agit ici, non pas de l'homme en général, mais 
de l'individu, le Talmud déclarant expressément dans ce même 
exposé que Dieu fait descendre la pluie en faveur d'un seul 
homme, d'un seul cbamp, voire même d'un seul plant (7). Il 
dit encore que « Dieu crée des voies aériennes par lesquelles 
la pluie aboutit directement au champ du juste (8). » 

Comment faut-il entendre celle théorie des subsistances? 
Est-ce la négation des forces productives de la nature? Est-ce 



■ 
I 



^H 



(1) Talmud, l'essahim, 118; Taauith , 
2 el 7. 

(2) Talmud, Ilullin, 7. 

(5 l'essahim, h. s.; Beréschllh Rabba , 
■CCt. 20. 



(i) Taauilb, 2. 

(5) Ibid., 7. 

((',) Ibid. 

17) Ibid., 9. 

(8) Ibid.; Zsoharie, X, 






■ 



DR LA PROVIDENCE. 



99 



que Dieu supprime la création du troisième jour, la force végé- 
tative déposée dans la terre, pour se substituer à elle ? Hypo- 
thèse absurde, qui serait démentie par la doctrine biblique et 
traditionnelle déjà exposée au sujet de la stabilité de l'ordre 
naturel. On veut nous apprendre seulement que la perpétuité 
des subsistances et la confiance qu'elle nous inspire sont des 
faits providentiels. Que l'on songe un peu aux fléaux qui peuvent 
arrêter et qui arrêtent journellement la production, — la séche- 
resse, les ouragans, les inondations, les trombes, les innom- 
brables rongeurs, les influences climatériques et météorolo- 
giques, sans compter la guerre et la dépopulation ; — que l'on 
se dise que tous ces éléments de destruction surgissent brus- 
quement, tantôt sur un point, tantôt sur un autre; que rien dans 
la nature n'est de force à s'opposer à leur course désordonnée; 
qu'ils pourraient s'étendre à tout un continent, envahir la ma- 
jeure partie ou la totalité du sol cultivable. Et cependant cela 
n'arrive jamais, et ces fléaux exercent rarement leurs ravages 
au delà d'un certain rayon, et dans les limites môme où ils 
se renferment ils ne procèdent guère par une ruine totale. 
Puis, ce qui n'est pas moins digne de remarque, c'est que la 
société ne s'effraye pas de ces éventualités possibles, qu'à cet 
égard elle vit dans celle parfaite sécurité qui fait reposer le 
nourrisson paisible et confiant sur le sein maternel. Eh bien, 
cette tranquillité de l'homme en présence de tant de symptômes 
faits pour ébranler sa foi, cette continuité de la subsistance gé- 
nérale bravant les obstacles et les révoltes de l'ordre naturel, 
ne sont-ce pas là des miracles égaux ou supérieurs, grâce à 
leur durée, au passage de la mer Rouge? Que vienl-on nous 
parler de stabilité, de régularité, de la constance de l'ordre 
physique, quand c'est lui-même qui nous offre le spectacle con- 
tinuel de ses luttes sourdes, des dissensions qui déchirent son 
sein, de ses incessantes perturbations et de ses subits boulever- 
sements? Dieu seul peut accomplir ce grand prodige qui con- 
siste à faire de l'ordre avec du désordre. Réduite à ses propres 
forces, la production finirait infailliblement par succomber à 
la violence des agressions auxquelles elle est en lutte ; elle ne 



100 



DIXIÈME DOGME. 



résisterait pas longtemps aux éléments désorganisateurs qui la 
pressent de tous côtés. Comment donc ne pas voir la main de 
Dieu, sa pensée, sa vigilante sollicitude, dans cette alimenta- 
tion assurée à tous les êtres créés, à toutes les classes, à tous 
les âges, aux genres, aux espèces, aux individus, aux trois 
règnes de la nature non moins qu'a celui qu'il a fait à son image? 
Est- il possible de fermer les yeux à l'évidence, de se refuser à 
reconnaître avec la Tradition que « la Providence consacre trois 
heures par jour à la distribution des vivres, à la répartition 
alimentaire, depuis le prodigieux Réem jusqu'à l'infime vermis- 
seau (1)? » Et comme la Tradition, s'inspirant du génie du 
Mosaïsme, s'est bien gardée de séparer la théorie de la pratique, 
jalouse de faire pénétrer ses enseignements à travers les nuages 
de la spéculation, qu'a-t-elle fait? Elle s'est attachée à vulga- 
riser l'expression de celle vérité, de cet éclatant témoignage de 
l'intervention providentielle au moyen des subsistances. Elle 
l'a donc incorporé dans le rituel par l'institution de la récita- 
tion trois fois répétée chaque jour du cent quarante-cinquième 
psaume , lequel rend pleinement hommage à « celui qui ouvre 
sa main et rassasie de sa bienveillance tout ce qui vit (2). » 
Les fondateurs de la liturgie ont pensé avec raison que la re- 
connaissance doit être constante comme le bienfait, et du mira- 
cle des subsistances ils ont fait une sorte de profession de foi 
populaire en matière de Providence. 

2° Les souffrances. — Reprenons, pour l'expliquer et lui 
restituer son vrai sens, l'aphorisme cité plus haut: « L'homme 
ne se cogne pas le petit doigt ici-bas, si ce n'est de par la 
volonté d'en haut. «Prise à la lettre, cette sentence n'est pas autre 
chose que le fatalisme, l'absorption de la liberté et de l'activité 
humaine par le gouvernement divin. Mais on comprend tout de 
suite que ce n'est pas sur une maxime ou une proposition isolée 
que l'on puisse raisonnablement bâtir une doctrine. Faisons donc 
un exposé plus étendu des enseignements talmudiques par 



(!) Talmud, Aboda Zara, 



(2) Psaumes, CXLV, 16; cf. Talmud, 
lieracbotb, 4. 



DE LA PROVIDENCE. 



101 



rapport aux souffrances. Constatons qu'à côté de l'adage précité, 
et comme pour lui faire contre-poids, nous en avons un autre ainsi 
conçu: « Point de mort sans faute, point de souffrance qui ne soit 
l'expiation d'un méfait (1). » Vient ensuite une proposition plus 
étendue, enseignant que « toutes les fois que l'homme sent l'ai- 
guillon de la douleur, il doit aussitôt procéder à un examen de 
conscience, opérer sur lui-môme une espèce d'enquête morale 
qui ne peut qu'aboutir à la pénitence (2). » C'est conformément 
à cette doctrine que le Talmud se livre ailleurs à une longue 
énumération des maux qui ne sont que la juste punition des 
violations morales et religieuses (3). Non-seulement le vice ma- 
tériel, est-il dit à ce sujet, mais encore la pensée, l'acte mental 
du vice, se trahit au dehors par des plaies et de cruelles infir- 
mités (4). Ne jugeant pas à propos de s'en tenir au seul précepte, 
la Tradition cite des faits nombreux où la souffrance et la-faute 
sont présentées comme un véritable enchaînement de l'effet 
avec sa cause. Nous en reproduirons un seul : « Un rabbin il- 
a lustre et chef d'académie, est-il raconté, s'aperçut un jour 
« que son vin venait de tourner en vinaigre. Frappés de cet ac- 
« cident, ses collègues lui dirent que cette perte subite ne pou- 
« vaitêtrequel'expiationdequelquedélitmoral. — Pourquoi, 
« se récria- t-il, me soupçonner sans motif apparent? — Et 
« pourquoi, répliquent ces derniers, soupçonner Dieu de l'attirer 
« un dommage gratuit, immérité (5)? » 

Que faut-il conclure de cet ensemble de préceptes en matière 
de souffrance et de douleur? Que la douleur en général, et sous 
quelque forme qu'elle se fasse sentir, — mal physique, mal moral, 
accidents, désastres de famille, perte d'argent, — est un aver- 
tissement du ciel, une sorte de bâton de commandement dont 



(1) Talmud, Schabbath, 54; cf. Guide, 
III e partie, cliap. 17, et traduction S. Munk, 
ibid., p. 126, note 2. 

Les scoliasles font remarquer (voyez 
Tossephatto, l. c.) que celte double proposi- 
tion, bien que réfutée dans sa première par- 
tie, subsiste dans la seconde , dans celle qui 



considère toute souffrance comme châtiment 
d'une faute. 

(B) Talmud, Beracholh, S. 

(3) Talmud, Schabbath, 32 et 33. 

(4) Ibid., Mi. 

(5) Talmud, Berachoth, 5. 



102 



niXIÈME DOGME. 









■ 



la Providence se sert pour nous corriger et nous engager à 
rentrer en nous-mêmes. Que si la physiologie et ce qu'on ap- 
pelle la philosophie de la nature accueillent cette théorie avec 
un sourire ironique, avec une moue dédaigneuse, la Tradition 
s'en consolera par l'assentiment delà conscience populaire. Les 
dénégations, d'où qu'elles émanent, ne peuvent rien contre l'é- 
vidence, contre ce que nous voyons et éprouvons journellement. 
Est-ce que le commun des hommes, dès qu'ils se sentent frappés 
dans leur personne, dans leurs affections ou leurs intérêts, 
ne lèvent pas aussitôt les yeux vers le ciel, demandant à Dieu, 
mentalement ou oralement, ce qui leur vaut cette peine? 
L'homme touché par le bout de cette verge a beau remonter à 
la cause directe , physique , tangible de son mal , il ne parvient 
pas à se persuader que la nature seule en est l'auteur ; il ne 
peut croire que Dieu n'y soit pour rien. Dans son for intérieur 
il entend une voix qui parle plus haut que tous les murmures 
et suggestions de la raison, et il reste convaincu que la 
Providence n'est pas étrangère à ce qui lui arrive ; il sait par 
intuition que le Créateur ne se désintéresse jamais à ce qui 
fait la joie ou la douleur de sa créature d'élite. On peut dire 
que cette conviction croît en raison directe de l'étrangeté ou de 
la soudaineté de l'épreuve. Plus celle-ci est inexplicable par des 
raisons naturelles, plus elle nous apparaît comme une messagère 
d'en haut. Or, n'est-il pas certain que nous sommes assaillis 
par une foule de maux dont la cause nous échappe, mystère 
pour le docteur, mystère pour le savant, mystère pour le mora- 
liste? Est-il sage, est-il raisonnable de l'attribuer à l'aveugle et 
stupide hasard, plutôt que d'y reconnaître le doigt du Dieu- 
providence, vengeur et rémunérateur? 

Nous insistons sur celte dernière considération. Oui dirons- 
nous encore, voir dans chaque peine un avertissement céleste, 
y a-t-il là quelque chose qui répugne à la raison humaine, qui 
révolte noire intelligence? Ce n'est donc rien que de nous 
mettre ainsi en communication fréquente avec Dieu, et nous 
porter à refaire souvent cette revue de nous-mêmes que nous 
sommes si disposés à négliger, aimant mieux concentrer nos 



HE LA l'UOVIDENCK. 



1 03 



facultés sur ce qui se passe tout autour de nous? Le sentiment 
populaire a donc ses racines dans le mot; il est l'écho de la 
conscience personnelle. Tous deux, ils sont d'accord pour 
nous signaler dans la souffrance l'effet certain de l'intervention 
providentielle. En fin de compte, nous ne voyons pas pourquoi 
la métaphysique rejetterait celte doctrine. Tout bien considéré, 
à quoi aboutit cette dernière? A l'expulsion du hasard du sein 
du monde. Quand on nous dit que le petit doigt ne se blesse 
sans le bon plaisir de Dieu, que prétend -on? Qu'il y a peu ou 
point de hasard dans l'ordre moral; que dans cette sphère reli- 
gieuse où l'homme vit et se développe sous le regard de Dieu, 
il n'y a que des actes libres et spontanés, émanant ou de l'initia- 
tive humaine ou bien de la volonté divine. Celte blessure que 
je ressens, vous voulez l'imputer à une cause fortuite, pourquoi? 
Parce que sa cause réelle vous échappe. Mais qu'est-ce que le 
hasard? La négation de la causalité, c'est-à-dire le néant. Mais 
le néant peut-il engendrer le néant? Pourquoi sortir de cette 
vérité élémentaire, à savoir que tout effet a sa cause efficiente, 
et que si vous ne trouvez celte cause ni en vous ni autour de 
vous, ni dans le moi ni dans le non-moi, soyez sûr alors qu'elle 
est en Dieu. Notez bien qu'il s'agit ici de la cause première, 
intelligenle, sans préjudice des causes intermédiaires qui en 
découlent, et donl nous aurons à exposer la théorie dans le cours 
de ces études. Est-ce moins rationnel que le principe des causes 
fortuites, ou bien serait-il plus flalteur pour notre orgueil, nos 
hautes aspirations, d'avoir affaire au hasard à l'éternel bandeau 
sur les yeux qu'à la sagesse infinie? Poser la question, c'est la 
résoudre. 

Qu'on se pénètre donc bien de ceci : Si la Providence existe, 
si noire laborieuse démonstration n'est pas une œuvre vaine, 
s'il est établi qu'elle daigne se mettre à la portée de tous, 
qu'elle aime à siéger à côté de chacun de nous et dans notre 
propre sein, elle ne pouvait nous dispenser une marque plus 
efticace ni plus salutaire de sa présence que ce sentiment de la 
douleur, grande ou petite, intense ou légère, morale ou maté- 
rielle, cet avertissement de la souffrance, opérant un véritable 



104 



DIXIÈME DOGME. 






déplacement dans nos facultés, les transportant tout d'un coup 
du dehors au dedans , les rendant attentives à ces voies mysté- 
rieuses, écho de la Jérusalem céleste (1). 

Il importe de remarquer, avant de clore ce chapitre, que les 
deux modes de l'intervention providentielle que nous venons 
de décrire d'après la Tradition correspondent à la doctrine bi- 
blique dans ses rapports avec la Providence externe et la Pro- 
vidence interne, les subsistances à la première, les souffrances 
à la seconde. S'ils diffèrent des caractères que nous avons 
assignés nous-même aux deux manifestations générales du 
dogme, c'est moins dans le fond que pour la forme. Car, à tout 
prendre, les subsistances se confondent avec la pratique de la 
charité publique et privée, de même que les souffrances provo- 
quent la confiance en Dieu en nous signalant sa présence dans 
nos cœurs et dans nos reins. A cet égard, la Tradition est venue 
donner des contours plus précis aux lignes majestueuses mais 
un peu flottantes du langage épique de l'Ecriture. 



RÉSUMÉ DU CHAPITRE III. 



H 



La Tradition reproduit les éléments constitutifs du dogme de 
la Providence avec une fidélité qui n'exclut pas l'originalité. 
Stabilité de l'ordre naturel, alliance avec l'ordre providen- 
tiel, suprématie de celui-ci sur celui-là, Providence collective 
et individuelle, interne et externe, ont passé successivement 
sous nos yeux sous les traits expressifs de la physionomie légen- 
daire combinée avec le caractère sententieux. Cette conformité, 
qui n'est pas l'uniformité, mais l'expression de l'harmonie qui 
règne entre les deux grands organes de la vérité révélée, nous 
semble un argument décisif en faveur de l'infaillibilité du prin- 
cipe. Oserait-on taxer d'hypothèse ce qui repose sur le fonde- 
ment trente fois séculaire des deux cycles , tracé d'abord sur le 
marbre biblique, et gravé ensuite avec le burin talmudique? Nous 
avons vu chacun des deux garder sa forme propre, la Tradition 



M 



(I) I«»ïe, LX1I, 6 et 7. 



DE LA PROVIDENCE. 



105 



rajeunissant le texte sacré , le représentant sous des aspects 
nouveaux, nous ouvrant de vastes horizons sur ce monde qui 
s'anime, qui se transfigure sous le regard de Dieu, et nous lais- 
sant entrevoir un champ de découvertes plus vaste encore. Nous 
avons parlé d'originalité : on ne peut, ce nous semble, contes- 
ter ce mérite à la double théorie des subsistances et des souf- 
frances, qui, superficiellement étudiée, paraît incliner vers le 
fatalisme, mais, mieux comprise, n'est qu'une réaction énergi- 
que contre le système du hasard. Dans son ardeur, ardeur trop 
vive peut-être, à détruire le prestige de cet agent fatal, intelli- 
gent, elle l'expulse entièrement du domaine intellectuel et mo- 
ral, où elle ne laisse en présence l'un de l'autre que Dieu et 
l'homme. 

Si l'on pouvait réduire à un point unique la multiplicité des 
enseignements que nous avons essayé de mettre en lumière, 
nous les résumerions dans renonciation suivante : « Spiritualité 
des rapports de la Providence avec l 'humanité. — Cette spiri- 
tualité ressort de la plupart des documents que nous avons ana- 
lysés : et de cette belle légende qui contient le dialogue entre 
l'ordre naturel et l'ordre providentiel , où la nature finit par 
reconnaître la supériorité de l'homme fondée sur la pratique 
de la vertu comme surla propagation de la sainte vérité; et de 
celte Apocalypse où Dieu, au jour du jugement dernier, sans 
condamner absolument les efforts dépensés en vue de l'amélio- 
ration matérielle de l'humanité, ne tient sérieusement compte 
que des conquêtes réalisées sur le terrain de la Thora, c'est-à- 
dire dans la sphère des intérêts immatériels, moraux, religieux; 
et enfin de cette thèse de la douleur élevée à la hauteur d'une 
Iris sacrée, avertissement permanent, ne faisant défaut à per- 
sonne, nous engageant tous tant que nous sommes à faire pré- 
dominer l'homme interne sur l'homme externe. Il s'agit moins 
ici de faire justice des imputations dirigées contre les tendan- 
ces prétendues matérialistes de la Tradition que de rétablir 
les vrais principes au point de vue de l'alliance du spirituel 
avec le temporel. Oui, il est parfaitement établi que le vrai, le 
juste, le bien, ces trois formes de l'idéal, sont les trois marches 






I 



106 



DIXIÈME DOGME. 



■ 



de la mystérieuse échelle qui vu de la terre au ciel. Supprimez 
ces voies aériennes, et aussitôt il faut renoncer à tout espoir de 
communication avec Dieu. Prières, invocations, gémissements, 
larmes, génuflexions, ne sont plus que de vaines tentatives à la 
poursuite des satisfactions des sens , constituant autant de dé- 
viations de la voie providentielle qui doit être jalonnée par le 
judicieux emploi de nos facultés intelligentes, par la pratique 
des nobles sentiments et des belles actions, par les aspirations 
de l'âme vers l'idéal de sainteté et de vérité. 

Disons encore que cette spiritualité que le dogme de la Pro- 
vidence a pour objet de mettre en plein relief découle de la môme 
origine que l'homme lui-môme. Elle n'est pas autre chose que 
la ressemblance, l'image de Dieu, décrite par le Genèse, image 
qui nous différencie de tous les êtres animés, et dont l'empreinte 
ne s'efface jamais complètement de notre vivant, ainsi que 
la Tradition l'affirme dans un langage saisissant : « L'enfant 
d'un jour, y lisons-nous, peut se passer d'une garde contre les 
rongeurs, il est gardé par sa ressemblance avec Dieu, laquelle 
lui est une proteclion et une auréole. Mais une fois mort, fût-ce 
le corps d'un géant, d'un colosse de la taille du roi Og, le cada- 
vre n'est plus à l'abri des attaques des bêtes ; car avec l'âme 
s'en va cette majesté qu'elle apporte au fils d'Adam à sa nais- 
sance, mais qu'elle emporte en le quittant (1). » Eh bien, cette li- 
gure animée, ennoblie par la présence de l'idéal, ce reflet céleste 
épandu sur la face de l'homme fidèle à son origine et à sa fin, ce 
front marqué du sceau de la prédestination et dans lequel l'a- 
nimal reconnaît son maître, Dieu y reconnaît aussi son image. 
Mieux elle sauvegarde sa pureté primitive contre les altérations 
que veulent lui faire subir les passions, plus avant elle pénètre 
ans l'affection et dans la sollicitude providentielle; plus elle 
s'en éloigne, et plus elle s'écarte du chemin des grâces spiri- 
tuelles. Alors, par une sorte de réaction fatale, à mesure que 
la Providence se retire , se refusant de reconnaître son œuvre 
dans cet être perverti et abâtardi, l'instinct bestial gagne tout 



(f) Talmud , Scliabbatli , 151 ; Genèse, IX, â. 



DE LA PROVIDENCE. 



107 



le terrain perdu par la suprématie humaine, à tel point que la 
brute finit par prendre pour son égal celui qui ne mérite plus 
d'être son maître et Seigneur (1). 

Tels sont les résultats de cette nouvelle application du dogme 
à la morale (2), découverte parle génie intuitif de la Tradi- 
tion et que nous allons retrouver dans les systèmes développés 
par l'école théologique. 






CHAPITRE IV — De la Providence d'après l'école 
théologique. 



Nous ne sachions pas qu'avant Maïmonide le dogme de la 
Providence ait été traité ex professa par l'école théologique. Ni 
Saadia ni Ba'hya (3) n'abordent la question théoriquement. 
Ils discutent celle du bonheur des méchants et du malheur des 
justes, mais bien plus au point de vue de la justice divine, 
ainsi que nous le verrons dans le dogme suivant, que dans ses 
rapports avec la Providence. Le peu qu'ils en disent ne jette 
aucune lumière sur le principe, pas plus qu'il ne fournit d'élé- 
ment nouveau à l'objet de cette étude. L'exposé théologique 
sur la Providence ne commence réellement qu'avec Maïmo- 
nide, dont nous allons reproduire la théorie, non pas textuel- 
lement, mais dans ses points essentiels. 



§ 1 er . Maïmonide. 

Il commence par un préambule sur les arguments philoso- 
phiques contre l'omniscience et la Providence divines, et s'ex- 

(1) Genèse, IX, 2. un passage dans son traité de la Confiance. 

(2) Voy. notre Théodicée, les conclusions Voir Devoirs du Cœur, 4 e traité, chap. 3, 
des trois premiers dogmes. 6 e proposition. 

(r>) Ce théologien y consacre cependant 






108 



DIXIÈME DOGME. 



I 

I 



I 



prime à peu près en ces termes (1) : « Ce qui tout d'abord 
« amena les philosophes à contester ou à nier la Providence, 
« c'est le spectacle apparent d'un certain désordre qui règne 
« dans la société. La vue fréquente du malheur des justes et du 
« bonheur des méchants les a conduits au dilemme que voici : 
« Ou bien Dieu ignore les choses spéciales, ne percevant au- 
« cun fait particulier, ou il les perçoit et les conçoit. » Ce di- 
<r lemme est, en effet, rigoureusement logique. Examinant en- 
« suite la dernière hypothèse, celle de l'omniscience de Dieu , 
« ils disent qu'il doit arriver l'une des trois choses suivantes: 
« Ou Dieu imprime aux faits une direction régulière et par- 
ce faite, ou bien il est impuissant à y faire régner l'ordre, ou 
« enfin il le peut, mais il ne le veut pas, aimant mieux les 
« laisser à l'abandon, les livrer au hasard, soit par un senti- 
« ment de mépris pour ces êtres infimes du monde sublunaire, 
« soit par un sentiment de malveillance à l'instar de certains 
« hommes qui, possédant les moyens de faire du bien, con- 
« naissant les besoins de leur prochain, se refusent néanmoins 
« aie secourir, parce qu'ils cèdent à leur mauvais naturel... 
« Or, poursuivent ces mêmes philosophes, les deux dernières 
« suppositions, c'esl-à-dire l'impuissance et le mauvais vou- 
« loir, sont tout à fait inadmissibles en Dieu, on ne peut les 
« lui attribuer sans commettre un blasphème. Il ne reste donc 
« que la première, à savoir que Dieu ne connaît rien des faits 
« particuliers de ce monde, à moins de soutenir qu'il les con- 
« naît et les dirige parfaitement, ce qui est démenti par l'évi- 
er dence, par l'expérience journalière Insensés! s'écrie 

« l'auteur avec raison (qui de Charybde tombe en Scylla), 
« qui, pour éviter une hérésie, tombent dans une autre bien 
« pire! N'osant imputer à Dieu ni l'impuissance ni l'incurie, 
« ils le taxent d'ignorance, ils affirment que tout ce qui se 
« passe dans ce bas monde lui échappe ! Leur erreur provient 
« de ce qu'ils envisagent les vicissitudes humaines d'un point 
« de vue entièrement faux, de ce qu'ils ne tiennent compte ni 

(l) Guide de> Égarés, III» partie, chap. i6. 



2 



DE L/V PROVIDENCE. 



109 



« des causes du mal, imputables à ceux-mêmes qui le subis- 
« sent, ni des infirmités inhérentes à la matière , ainsi que 
« nous l'avons exposé (1). Pour atténuer les conséquences vi- 
« cieuses et absurdes de cette ignorance de Dieu , ils se sont 
« efforcés de la démontrer par plusieurs raisons. Ils disent 
« donc : 1° que les faits particuliers, hommes et choses, ne 
« sont perceptibles que par les sens, mais non par l'inlelli- 
« gence, et partant ils échappent à Dieu par cela seul qu'il n'a 
« point de sens ; 2° que ces faits sont infinis en nombre ; or, 
« la connaissance n'étant pas autre chose que ce qui entoure 
« et embrasse les objets perçus, ne peut pas embrasser l'in- 
« fini, l'illimité; 3° que la connaissance des faits nouveaux 
« impliquerait en Dieu des modifications continuelles, corres- 
« pondant à la notion successive des phénomènes. Ils n'ad- 
« mettent pas avec nous, hommes de la religion, dit l'auteur, 
« que Dieu connaît les choses avant leur naissance, de façon à 

« éviter tout changement ou successivilé Au surplus, ils 

« ne sont pas plus d'accord entre eux qu'avec nous: les uns 
« accordent à Dieu la connaissance des espèces, en lui déniant 
« celle des individus; les autres, jaloux d'éliminer de Dieu 
« tout ce qui implique la pluralité, ne lui laissent d'autre notion 
« que celle de son essence; d'autres, enfin, antérieurs à Ans- 
ce tote, croient avec nous que Dieu sait tout, que rien au 
« monde ne lui reste caché 

« Encore une fois, le grand motif de ces opinions diverses 
« et opposées, la cause première de tous ces sophismes, c'est 
« le désordre apparent de la machine sociale qui leur semble 
« mal fonctionner, notamment en ce qui concerne l'adversité 
« du juste et la prospérité des méchants. » 

Après avoir ainsi signalé le rapport de la question de l'om- 
niscience avec celle de la Providence divine, l'auteur va expo- 
ser dans le chapitre suivant les différentes opinions qui ont 
cours en matière de providence proprement dite. 

Chapitre 17. — « Il existe sur la Providence divine cinq 

(!) Guide des Égarés, III e parlie, chap. 8-lï. 






no 



DIXIÈME DOGME. 






1 

1 

■ 

■ 

H 



« opinions, toutes très-anciennes, remontant jusqu'à l'époque 

« des prophètes et de la révélation. 

« Première opinion. — C'est celle d'Épicure, qui rejette 

« toute idée de Providence pour toutes les parties de la créa- 

« tion, générales ou spéciales, célestes ou terrestres, ne recon- 

« naissant ni ordonnateur, ni régulateur, ni directeur, et ne 

« voyant dans l'ensemble des êtres que des agrégations for- 

« tuiles, mêlées et confondues au hasard. Celle opinion avait 

« quelques rares adeptes en Israël du temps de Jérémie, qui la 

« mentionne avec blâme (1) ; elle est complètement réfutée par 

« Aristole. 

« Deuxième opinion. — C'est celle d'Aristote, qui veut bien 

« admettre la Providence pour une partie de la création, mais 

« en attribuant l'autre partie au hasard. A l'entendre, la Pro- 

« vidence s'élend aux sphères célestes, douées chacune d'une 

« existence individuelle et permanente. Ce sont les êtres des 

« sphères célestes qui en engendrent d'autres pour lesquels la 

« stabilité individuelle est remplacée par la stabilité généri- 

« que; et par une transformation identique , la Providence 

« cesse, pour ces êtres inférieurs, de rester spéciale et devient 

« générale. Ce n'est pas à dire, toutefois, que les individus du 

« monde sublunaire soient totalement abandonnés au hasard. 

« Non, il y a là une sorte de gradation en rapport direct avec 

« l'influence providentielle, et qui va en grandissant, des in- 

« dividus de la nature inorganique à ceux de la nature orga- 

« nique, puis aux végétaux, puis aux animaux, puis à l'ani- 

« mal raisonnable et intelligent, c'est-à-dire à l'homme. Mais 

« quant aux mouvements et aux phénomènes qui se réalisent 

« parmi les individus de chaque espèce, la Providence n'y est 

« pour rien, et c'est le hasard seul qui les dirige. Qu'un bœuf 

« écrase une fourmilière ou qu'un temple s'écroule sur les fi- 

« dèles réunis en prière, la Providence n'intervient pas plus 

« dans le dernier cas que dans le premier. L'auteur, résu- 

« mant ensuite le système d'Aristote, dit que dans ce système 



I 



(l) Jérémie, V, là. 



DE LA P110V1DENCE. 



141 



« tout ce qui se présente avec des conditions de permanence et 
« de stabilité, comme les sphères célestes , et tout ce qui dans 
« notre monde sublunaire suit une règle généralement fixe et 
« invariable, sauf de rares exceptions, tout cela constitue le 
« domaine de la Providence. Tout ce qui, au contraire, n'offre 
« pas ce cachet de durée et de régularité, notamment les con- 
« dilions de l'existence de l'individu dans les règnes végétal, 
« animal et humain, n'a rien de commun avec la Providence. 
« Et comme cette opinion se rattache à celle de l'éternité du 
« monde, la Providence est d'une impossibilité radicale à l'é- 
« gard des individus de notre monde périssable.» Le prophète 
« Ëzéchiel reproche celte opinion comme un crime aux incré- 
« dules de son temps (1). 

« Troisième opinion. — C'est l'opinion de la secte des As- 
ti charités (2), le contraire de la deuxième. Ne donnant abso- 
« lument rien au hasard, elle attribue tout à une volonté et à 
« une direction d'en haut. D'accord avec Aristote sur l'identité 
« de la cause qui fait tomber la feuille de l'arbre ou provoque 
« la mort de l'homme, les Ascharites la font remonter dans les 
« deux cas jusqu'à Dieu. C'est Dieu qui préside à la chute de 
« la feuille, qui en fixe l'heure et le lieu; c'est lui qui arrête 
« et dispose d'avance les mouvements de tout individu ainsi 
« que son repos. A leurs yeux, le possible n'existe pas; il n'y a 
« que le nécessaire el Y-impossible : en d'autres termes, le pos- 
« sible n'existe que par rapport à nous, mais nullement par 
« rapport à Dieu. Dans celle opinion, fait remarquer l'auteur, 
« la religion devient un non-sens, puisque l'homme est com- 
« plétement privé du libre arbitre. Mais les Ascharites ne re- 
« culent devant aucune conséquence de leur système, si ab- 
« surde qu'elle soit. Ils ont toujours la même réponse stéréo- 
« typée : « Dieu l'a voulu ainsi; il l'a voulu sans motif ni but 
« appréciable; et il n'y a d'autre justice que le bon plaisir de 
« Dieu. » 



(0 Ëzéchiel, IX, 12. 



(S) Voir le Guide de S. Munk, l re partie, 
p. 338, note 1 . 



112 



DIXIÈME DOGME. 



« Quatrième opinion. — C'est celle des Motazales (1), qui 
« reconnaissent à l'homme le libre arbitre, et, par suite, ad- 
« mettent la raison d'être des prescriptions et des défenses re- 
« ligieuses comme des peines et des récompenses. Ce qui les 
« préoccupe surtout, c'est de faire découler les actes de Dieu 
« de sa sagesse infinie, et d'écarter de lui toute imputation 
« d'iniquité ou d'injustice. Mais, pas plus que les précédentes, 
« cette opinion ne saurait échapper aux objections et aux con- 
« tradiclions. Si Dieu sait tout et qu'il soit parfaitement juste, 
« comment se fait-il que des individus naissent infirmes? Ils 
« n'ont cependant pu faire du mal avant de venir au monde! 
« Pour quel crime commis l'animal est-il tué, écorché? Pré- 
« tendent-ils que cela se fait pour le plus grand bonheur des 
« êtres sacrifiés dans un monde meilleur, c'est-à-dire que le 
« plus chétif animal, que l'insecte que nous écrasons du pied 
« sans le voir aurait droit à une récompense future? 

« L'auteur a soin de faire observer qu'il n'a pas la moindre 
« intention de ridiculiser les systèmes qui ont cours sur la 
« Providence, sachant parfaitement que, tous les trois, ils ne 
« sont que la conséquence exagérée d'un point de départ lo- 
« gique. Celui d'Arislote, c'est la nature de l'être, la réalité 
« sensible. Les Ascharites tenaient essentiellement à écarter 
« de Dieu l'ignorance, et poussaient jusqu'à l'absurde, jusqu'au 
« délire, la réaction contre cette hypothèse. Les Motazales 
« portaient leurs préoccupations d'un autre côté, non moins 
« jaloux de défendre Dieu contre l'imputation d'iniquité que 
« les ascharites l'avaient été au sujet de celle d'ignorance. 
« Mais, eu égard à la difficulté de concilier, d'un côté, cette 
« justice de Dieu avec les souffrances endurées par l'innocent, 
« et, de l'autre, l'omniscience de Dieu avec le libre arbitre 
« dans sa plénitude, ils ont abouti aux contradictions que nous 
« venons de signaler. 

« Cinquième opinion. — C'est la nôtre, dit l'auteur, ou, 
« pour mieux dire, celle de notre Loi. Nous allons l'exposer, 



(l) Voir Guide, u. «., p. 394, note î. 



DE LA PROVIDENCE. 



H3 



« telle qu'elle est consignée d'abord dans nos livres prophé- 
« tiques, puis dans la tradition, puis dans les écrits de nos 
« sa\ants modernes, et enfin d'après notre propre point de 
« vue. C'est la pierre angulaire de l'édifice de Moïse que, grâce 
« à la parfaite et complète intégrité du libre arbitre, par sa 
« nature comme par son choix et par sa volonté, l'homme est 
« apte à entreprendre tout ce que son organisme et son intel- 
« ligence le rendent susceptible d'accomplir. Les animaux, de 
« leur côté, se meuvent librement. C'est Dieu qui l'a voulu 
« ainsi dès l'éternité. C'est là un principe que jamais personne 
<r de notre communion n'a songé à mettre en question. Une 
« autre vérité fondamentale de la loi de Moïse, c'est la croyance 
« que Dieu est incapable de la moindre iniquité, et que dans 
« tout ce qui nous arrive, heur ou malheur, faits privés ou 
« publics, nous devons reconnaître la marque de sa justice, 
« justice rigoureuse et absolue, à tel point que cette épine qui 
« vous entre dans le doigt et que vous en relirez aussitôt est 
« un acte de châtiment, de même que la moindre jouissance 
« est l'effet d'une récompense. Tout ce qui nous arrive est juste 
« et mérité (1), bien que souvent nous ignorions comment. » 
« Telle est la substance des différentes opinions sur la Pro- 
ie vidence. Il en résulte que ce spectacle si riche, si multiple, 
« si changeant, que nous offre l'individualité humaine, Aris- 
« tote l'attribue tout entier au hasard, les Ascharites à la seule 
« volonté de Dieu, les Molazales à sa sagesse, et nous , hommes 
« de la révélation, nous y voyons le résultat de la respon- 
« sabilité humaine dans ses rapports avec la rémunération 
« divine. Il semble tout naturel aux Ascharites que Dieu lor- 
« ture le juste durant sa vie terrestre et le plonge après sa 
« mort dans le feu éternel. « Dieu le veut, » disent-ils; cela 
« leur suffit. Mais les Motazales, ne pouvant pas accepter cette 
« doctrine, entraînés parle désir de réagir contre tout ce qui 
« implique une ombre d'injustice en Dieu, professent que 
« toute peine doit avoir sa récompense, voire même celle qui 



) Deut ., XXXII, 4. 



114 



DIXIÈME DOGME. 



« est endurée par une fourmi ; ils laissent donc à la sagesse 
« divine le soin de mesurer la récompense à la souffrance. 
« Nous (israélites), nous croyons que les choses humaines s'ac- 
« complissent selon le mérite des hommes et la justice de Dieu, 
« que Dieu est incapable du moindre déni de justice et qu'il 
« ne châtie que le coupable. Telle est aussi la doctrine tradi- 
« tionnelle, proclamant qu'il n'y a point de mort sans péché, 
« point de souffrance qui ne soit une expiation (1), « que l'on 
« mesure à l'homme selon la mesure dont il s'est servi lui— 
« même (2) ». Elle enseigne en outre que la justice est une 
« chose absolument nécessaire de la part de Dieu, à tel point 
« qu'il récompense l'homme de bien même pour des actes qui 
« ne sont pas prescrits par la loi, de même qu'il punit le mal- 
« faiteur pour toute mauvaise action, ne fût-elle pas l'objet 
« d'une défense formelle. C'est dans ce sens qu'elle formule les 
« maximes suivantes : « Dieu ne prive nulle créature du salaire 
« qui lui est dû (3). Taxer Dieu de prodigalité, c'est mé- 
« riter la mort; il est patient et longanime, mais il finit lou- 
« jours par réclamer son dû (4). La récompense d'un acte 
« obligatoire l'emporte sur celle d'un acte non obligatoire , 
« c'est-à-dire accompli sans responsabilité (5). » Ce dernier 
« texte nous dit clairement qu'il y a une rémunération même 
« pour les actes de vertu non prescrits. Il est vrai, d'un autre 
« côté, que la tradition parle aussi de souffrances d'amour, 
« dont il n'est pas fait mention dans l'Écriture, souffrances 
« qui, loin d'être l'expiation d'une faute, n'auraient d'autre 
« but que d'augmenter la récompense du juste. Elle serait ainsi 
« d'accord avec l'opinion des Molazales : mais, encore un coup, 
« il n'en est nullement question dans la Bible, l'épreuve 
« d'Abraham, pas plus que celle de la manne (6), ne rentrant 
« le moins du monde, comme on le suppose à tort, dans la 






(1) Talmud, Sabbalh, bH. 

(2) Sûla, chap. I er , Misohna S. 

(3) Talmud, BabaKama, 38; Talmud, 
Pessabim, 118. 



(4) Bcréschith Rabba, sect. 67 ; Talmud, 
Baba Kama, KO. 

(5) Talmud, Kidouschin , 31; Talmud, 
Aboda Zara, 3; Talmud, Baba Kama, 87. 

(6) Genèse, XXII, 1; Deulér., VIII, 3. 



DE LA PROVIDENCE. 



H5 



« catégorie des souffrances d'amour. Il est bien entendu que 
« dans tout ce que nous venons d'avancer au sujet de la res- 
« ponsabililé et de la rémunération, tant au nom de la loi 
« écrite que de la loi orale, il ne s'agit que des individus hu- 
« mains, jamais des animaux. Il n'y a que parmi les derniers 
« Guéonim que l'opinion énoncée du mérite des bêtes, em- 
« pruntée aux Motazales, ait pu trouver quelque créance M). 

Opinion personnelle de l'auteur. — « Mon opinion person- 
« nelle, dit Maïmonide, est que la Providence divine s'exerce 
« réellement dans ce monde sublunaire, mais elle n'est indivi- 
« duelle que pour l'homme qu'elle suit dans toutes ses phases 
« personnelles, bonnes ou mauvaises (2). Quant aux animaux 
u et, à plus forte raison, aux végétaux, il n'y a pas pour eux de 
« Providence spéciale. Nous sommes parfaitement d'accord 
>( avec Aristote quand il nie l'intervention de la Providence 
o soit dans la chute d'une feuille, soit dans le fait de la mouche 
« devenant la proie de l'araignée, du moucheron noyé dans le 
« crachat d'un homme, du poisson happant le vers à la surface 
« de l'eau. En tout ceci nous ne voyons que l'effet du hasard 
« pur, tout comme Aristote lui-même. Mais ce qu'il importe 
« de bien constater, c'est que la Providence suit pas à pas ce 
« que nous appelons Yêpanchement divin (3). Il s'ensuit que 
« Yespèce qui est favorisée de cet épanchemenl, et dont les in- 
« dividus deviennent autant d'êtres spirituels propres à per- 
« cevoir tout ce que l'être spirituel est susceptible d'apprendre 
» conformément à la loi de sa nature, cette espèce, disons- 
« nous, est l'objet permanent de la grandeur divine sous l'in- 
« fluence du principe de la rémunération. Nous en concluons 
« que s'il est vrai, comme le prétend Aristote, que le naufrage 
« du vaisseau et la chute d'une maison qui s'écroule sur ses 
« habitants sont l'effet du hasard, nous ne devons ni ne pou- 
« vons attribuer au hasard l'entrée des hommes dans ce navire 
« qui a été submergé ou dans cette maison qui s'est écroulée. 



(l) Voy. traduction S. Munk, 
III e partie, p. 1-28, note 4. 



Guide, (2) Deulér., XXXII, *. 

(5) Cf. Guide, II e partie, chap. )2. 



116 



DIXIÈME DOGME. 






■ 



« Ce dernier fait est la part de la volonté et de la justice de 
« Dieu, dont nous sommes impuissants à découvrir les règles 
«. d'action. Ce qui me confirme dans mon opinion, poursuit 
« l'auteur, c'est que nulle part dans nos prophètes il n'y a trace 
« d'une Providence spéciale pour tout ce qui n'est pas l'espèce 
« humaine. Tout au contraire, ils vont jusqu'à s'étonner de ce 
« que la Providence spéciale daigne s'attacher à l'homme, si 
« infime, si peu digne d'attirer sur lui l'attention du Créa- 
« teur (1). Les textes bibliques qui affirment la Providence 
« spéciale vis-à-vis l'individu humain sont très-nombreux (2); 
« elle découle d'ailleurs, claire et transparente, de l'histoire 
« des patriarches. Pour les individus de la race animale, il en 
« est indubitablement comme le pense Aristote; c'est aussi ce 
« qui nous fait comprendre comment il nous est permis et, dans 
« certains cas, prescrit de les tuer et d'en user à notre gré. Un 
« témoignage éclatant en faveur de cette opinion, à savoir qu'à 
« l'endroit des animaux il n'y a qu'une Providence collective, 
« mais nullement individuelle, se trouve dans le prophète Ha- 
« hacuc. A la vue du triomphe de Nebuchadnetzar et de ses 
« affreux carnages, le prophète indigné ose interpeller Dieu en 
« ces termes : « Seigneur, as-tu donc abandonné, oublié les 
« hommes, les as-tu jetés en proie au hasard comme les pois- 
ci sons de la mer et les vers de la terre (8)? » Puis, se rélrac- 
« tant aussitôt, il reconnaît que cet abandon des hommes n'est 
« le résultat ni de l'oubli ni du délaissement providentiels, mais 
« le châtiment de leurs crimes (4). Que si de certains textes, 
« bibliques ou talmudiques (o), on tenait à faire ressortir une 
« Providence pour les animaux, nous dirions oui ; mais c'est la 
« Providence générale, en rapport avec les espèces, mais non 
« avec les individus. Oui, Dieu prépare sa pâture à chaque 
« espèce d'animal, mais à l'espèce seulement. Au surplus, Aris- 



(l) Psaumes, VIII, S; CXLIV, 3. 

(s] Exode, XXXII, 53 et 34; Lévit., 

XX, 6; XXIII, 30; XXXIII, 1S; Jérémie, 

XXI, 14; XXXII, 19; Job, XXXIV, 21. 



(3) Habacuc, I, 14. 

(4) Ibid., v. 19. 

(5) Psaumes, CIV, il; CXLV , 16 
CXLV11,9; Tatmud, Schalibalh, 107; Aboda 
Zara, 3. 



DE LA PROVIDENCE. 



11' 



« tote lui-même reconnaît ce genre de Providence, et Alexan- 
« dre le rapporte formellement au nom du Stagyiïte. Que l'on 
« ne s'imagine pas nous embarrasser par tels passages de l'Écri- 
« ture et de la tradition qui nous défendent de maltraiter les 
« animaux (1). Ce sont là des recommandations purement 
« morales ; il s'agit de nous déshabituer de tout acte de cruauté 
« gratuite, de nous implanter dans le cœur des sentiments de 
« pitié et de miséricorde, et c'est pour le même motif qu'il nous 
« est interdit de tuer les animaux en dehors du besoin de 
« notre consommation (2). « Mais pourquoi, objeclera-t-on, 
« la Providence spéciale s'arrête-t-elle à l'homme? pourquoi ne 
« s'étend-elle pas aux animaux? » C'est exactement comme si 
« l'on demandait : « Pourquoi Dieu a-t-il dispensé l'intelli- 
« gence à l'homme, et non à l'animal? » Que répondent les 
« trois opinions ci-dessus mentionnées à cette dernière ques- 
« tion? « La volonté de Dieu, ou la sagesse de Dieu, ou la 
« nature de l'être l'a ainsi ordonné. » Eh bien, la réponse 
« s'applique aussi bien à la première question. » 

Ne croyant pas encore s'être suffisamment expliqué, l'auteur 
poursuit en s'adressant directement à son disciple (Joseph Ben 
Yehouda) : — « 11 faut bien remarquer que je suis loin d'im- 
« puter à Dieu la moindre ignorance comme la moindre im- 
« puissance. Non ; ce que je crois, c'est que la Providence (spé- 
« ciale) suit l'intelligence, s'attache à elle, en tant qu'elle 
« émane de l'être intelligent, de l'intelligence parfaite et su- 
ie préme. La Providence est en raison directe de Vêpanchement 
« divin ; elle va où il va, se manifeste et se communique dans 
« la même mesure, c'est-à-dire que l'individu participera de la 
« Providence autant qu'il participe de l'intelligence. L'opinion 
« que je viens de développer me paraît la plus conforme tout 
« à la fois à la raison et à l'Écriture ; toutes les autres, exposées 
« plus haut, aboutissent à l'exagération ou à la confusion. La 

(l) Nombres, XXir, 32; Deutér , XXV, 4 ; Talmud, Baba Mezia, 32; TalmuJ, Scbab- 
batb, 18*. 

(î) Deutér., XII, 20. 



118 



DIXIÈME DOGME. 



I 



■ 






m 



« première, celle d'Àristote, présente des lacunes considé- 
« râbles ; les deux autres arrivent à l'incohérence et à la folie , 
« à de coupables hérésies, et finalement à la ruine de l'ordre 
« social. Telles sont les conséquences logiques de la négation 
« de la Providence spéciale pour l'homme, l'assimilant à la 
« brute. » 

Chapitre 18. — Dans ce chapitre, Maïmonide complète sa 
théorie sur la nature de la Providence spéciale dans ses rap- 
ports avec l'individu humain. — « Il vient d'être démontré, 
« dit-il, qu'entre toutes les espèces, celle du genre humain est 
« l'objet particulier de la Providence spéciale. Or, il est avéré 
« que ce que l'on appelle genre et espèce est une conception 
« abstraite, purement intellectuelle, n'ayant aucune réalité en 
« dehors de notre entendement. En fait, il n'y a que des indi- 
« vidus ou des collections d'individus. Il s'ensuit que si la Pro- 
« vidence se met en rapport avec l'intelligence humaine, c'est 
« bien avec l'intelligence de chacun, avec la raison de Ruben, 
« de Chiméon ; et comme la Providence est en raison de l'é- 
o panchement divin, et que l'épanchemenl divin lui-même se 
mesure sur la capacité intellectuelle et morale de chacun, la 
Providence s'exercera sur chaque individu en proportion de 
ses aptitudes spéciales, naturelles ou acquises. Il en résulte 
que les grâces providentielles se répartissent fort inégalement 
« parmi les hommes : d'une puissance prodigieuse chez les 
« prophètes, très-forte encore chez les gens d'une haute piété, 
« elles sont faibles et finissent par devenir nulles vis-à-vis les 
« ignorants et les pécheurs, au point de les assimiler aux es- 
« pèces animales (1). Cette loi de proportion entre l'action de 
« la Providence et le degré de piété, de sagesse et de perfection 
« chez les individus constitue l'un des principes fondamentaux 
« de la loi divine. Il sert de base à toute l'histoire des patriar- 
« ches; il est la raison d'être des bénédictions et des promesses 
« qui leur sont prodiguées de la part de Dieu (2). Quant à la 
« sollicitude toute particulière que Dieu témoigne aux justes et 



1 
■ 

■H 



(1) Psaumes, XL1X, 21. 



(2) Genèse, XV, 1; XXVI, 3; XXVIII, 15. 



■ 



■ 



DE LA. FROVIDENCE. 



119 



« qu'il refuse péremptoirement aux méchants, elle est égale- 
« ment l'objet de nombreux textes bibliques (1) ; ils nous disent 
« que l'homme se sauve ou se perd, non pas en raison de ses 
« forces corporelles et de ses aptitudes physiques, mais suivant 
« le degré de son rapprochement ou de son éloignement de 
« Dieu. Maïmonide termine ses considérations sur la Provi- 
« dence spéciale en faisant observer que la spéculation méta- 
« physique l'a conduit au même point et au même résultat qui 
« sont proclamés par la révélation prophétique, à savoir que 
« l'influence divine, providentielle, s'étend à chacun de nous 
« dans la mesure de la perfection et du mérite individuels. 11 
« recommande le présent chapitre à toute l'attention des pen- 
ce seurs, il le recommande comme l'expression de l'alliance de 
« la vérité religieuse avec les meilleures données philosophi- 
« ques en matière de Providence. » 



APPRÉCIATION DE LA DOCTRINE DE MAÏMONIDE. 

On s'aperçoit tout de suite des lacunes qui existent dans l'é- 
tude du grand théologien sur la Providence. Il laisse de côté 
bien des éléments qui font partie intégrante du dogme et sans 
lesquels il ne saurait présenter qu'une physionomie incomplète. 
Comme, au lieu de l'aborder directement par l'Écriture et par 
la Tradition, il y entre par la petite porte, par celle du pêripa- 
tétisme grec et arabe, il ne voit que les côtés éclairés à la pâle et 
terne lumière de la philosophie. C'est cet écueil que nous avons 
dû signaler plus d'une fois déjà, et qui, s'il n'a pas brisé, Dieu 
merci, l'esquif de la théologie, y a pratiqué plus d'une brèche. 
Ainsi Maïmonide ne dit rien des rapports entre l'ordre naturel 
et l'ordre providentiel, ni de la Providence collective dans ses 
rapports avec l'humanité, ni des signes par lesquels elle mani- 
feste sa présence et son action parmi les hommes. Nous ne vou- 
lons pas dire que ces points essentiels aient complètement 



(1) I Samuel, II, 9; Psaumes, XXXIV, 16; XCI, 15. 




120 



DIXIÈME DOGME. 



■ 



■ 



échappé à l'esprit vaste et sagace de l'illustre docteur; on les 
trouve disséminés dans divers endroits de son traité, mais sans 
être coordonnés et ramenés au principe générateur dont ils 
émanent. Parmi ces lacunes, nous remarquons surtout celle de 
la Providence collective, c'est-à-dire générale et nationale, que 
l'auteur semblerait, non pas oublier, mais nier, quand il dit si 
catégoriquement (chap. 18, au commencement et à la fin) qu'en 
dehors de la spéculation il n'y a ni genres ni espèces, mais 
seulement des individus. Il n'est pas possible cependant qu'il 
s'inscrive en faux contre tant de textes qui mettent en scène le 
Dieu du monde, le Juge de la terre, le Roi des nations, le Maî- 
tre des peuples et des armées. Mais, toujours entraîné par ses 
préoccupations philosophiques, ardent à réagir contre les sys- 
tèmes qui repoussent la Providence individuelle, il ne voit que 
celle-ci à défendre, à mettre en relief, à consolider, à mettre 
à l'épreuve des attaques. 

Après avoir ainsi constaté des lacunes regrettables dans la 
théorie de Maïmonide, il est d'autant plus de notre devoir d'ap- 
précier avec justice et impartialité les enseignements qu'il 
nous donne sur la Providence spéciale. S'il ne voit qu'elle, du 
moins il la voit bien, il l'observe attentivement, il la sonde d'un 
profond regard, il nous la montre en principe et en action. Au 
point de vue du principe, sans nous dire rien de nouveau, rien 
qui ne soit connu de tous ceux qui ont des notions bibliques et 
talmudiques, il revendique avec énergie les titres de la Provi- 
dence spéciale, en rétablit l'authenticité selon l'Écriture et la 
Tradition, et surtout réfute avec une grande vigueur de bon 
sens et de logique les opinions opposées, en mettant au grand 
jour les conséquences absurdes auxquelles elles aboutissent. A 
cet égard, on ne saurait lui en vouloir de se complaire dans 
l'exposé des systèmes philosophiques , puisque son but était 
d'en signaler la faiblesse et l'inanité comparativement à la va- 
leur morale de la doctrine traditionnelle. C'est un modèle de 
discussion rationnelle que cette réfutation des principes parles 
conséquences théoriques et pratiques qui en découlent. 
Mais l'originalité de la thèse de Maïmonide n'est pas là elle 



1 ■■ 



DE LA PROVIDENCE. 



121 



est dans ce qu'il dit de la nature de la Providence spéciale et 
de son mode de communication avec l'homme qui en est l'objet. 
Nous n'hésitons pas à dire qu'elle est l'expression la plus élevée, 
la forme la plus pure de la Providence. C'est avec raison qu'il 
recommande à son disciple (chap. 17 et 18) d'en faire l'objet de 
ses plus graves méditations, et qu'il la nomme l'une des bases 
fondamentales de la religion [Ibid.). Nous voulons parler de ce 
rapport qui unit l'âme humaine à l'âme divine, de cette sympa- 
thie qui règne entre la raison universelle et la raison indivi- 
duelle qui en est une émanation, du spirituel qui attire le spi- 
rituel, de l'image divine se rapprochant de son modèle, de cette 
loi, en un mot, qui mesure les grâces providentielles à l'ef- 
fort intellectuel et moral cherchant à s'en rendre digne. Ainsi 
envisagée, la théorie de la Providence nous ouvre des horizons 
tout nouveaux; elle devient la clef de bien des passages et des 
récits de l'Écriture. Il est à remarquer, du reste, que dans l'o- 
pinion de Maïmonide elle ne limite pas ses efforts à un seul 
dogme; elle embrasse dans son envergure l'enseignement dog- 
matique tout enlier; elle est, ou du moins elle doit être l'âme 
de la théologie moderne; elle jaillit de la source sacrée d'où 
sont sorties les idées qui ont prévalu en matière d'anthropo- 
morphismes et de prophéties; elle tend aussi vers le même 
but, « spiritualiser la religion, découvrir et saisir l'esprit sous 
la lettre, reconnaître dans celle-ci le vêtement et la couleur 
propres à solliciter l'intelligence par l'intermédiaire de l'imagi- 
nation, celte faculté hybride qui participe des sens et de l'es- 
prit, ne jamais oublier que sous celte forme il y a quelque chose 
qu'on n'atteint pas avec les organes, qui tout au plus pcuvenl 
faire la courte échelle à la raison. » C'est grâce à cette ten- 
dance de l'école théologique en général, mais qui se personni- 
fie dans Maïmonide, que la religion s'épure, qu'elle subit une 
véritable transfigurai ion où l'immatériel l'emporte de plus en 
plus sur le matériel et le contingent, que les communications 
de Dieu avec l'homme se dégagent peu à peu de l'enveloppe 
grossière qui leur sert de moyen, sans cesser d'être moins 
réelles ni moins efficaces ; que l'Être suprême se manifeste 






122 



DIXIÈME I10GME. 



I 



I 






■ 



à nous de mieux en mieux dans sa gloire et dans sa majesté ! 
Nous nous expliquons ainsi la vive insistance que met l'au- 
teur à limiter la Providence individuelle à l'homme et à la nier 
pour les animaux. On aurait tort d'y voir soit une marque de 
complaisance pour les opinions d'Aristole, soit une de ces 
assertions spéculatives qui faisaient le charme de l'école. Non , 
elle fait partie intégrante de son système providentiel. En effet, 
si la Providence s'étendait à l'individu de la race animale, il 
en résulterait une certaine égalité de condition entre l'homme 
et la bête, non moins contraire à la raison qu'à la religion. La 
Providence perdrait beaucoup de son caractère essentiellement 
spirituel, elle se matérialiserait en quelque sorte au détriment 
de sa vraie nature, au grand préjudice du but qu'elle se pro- 
pose. C'est alors que l'homme pourrait exiger avec quelque 
raison l'intervention divine pour ses affaires exclusivement 
temporelles, réclamer la protection et la sollicitude que Dieu 
veut bien accorder au plus vil, au plus chétif insecte. Mais 
il ne saurait plus en être ainsi dès que l'on reconnaît celte 
séparation tranchée entre les deux manifestations de la Provi- 
dence, ne s'occupant pas de l'espèce animale, tandis qu'elle 
veille sur l'individu humain. Il suffit de se rendre compte de 
celle distinction, d'en donner la seule explication dont elle soit 
susceptible, à savoir que dans le genre humain chaque indi- 
vidu forme pour ainsi dire une espèce à part, que tout homme, 
si dégradé, si bas tombé qu'il soit, n'est jamais complètement 
dépouillé du signe de sa grandeur originelle, qu'il conserve 
dans un coin quelconque de sa personnalité un rayon, une 
étincelle de l'intelligence d'en haut, qu'enlre le dernier des 
humains et le plus noble des animaux il reste toujours un 
abîme infranchissable. Or la conséquence de celle différence 
radicale, c'est que plus l'homme recherche les satisfactions des 
sens et de la matière, plus il se rapproche de la condition bes- 
tiale, s'éloignant d'autant de la Providence; plus, au contraire, 
il aspire vers les biens spirituels, vers les satisfactions que 
procurent la vertu, la morale, la sainteté, l'étude, la pureté du 
corps et de l'àme, plus il se rapproche de la Providence spé- 






DE LA PROVIDENCE. 



123 



ciale, couronnant dans sa personne l'image divine de l'auréole 
de beauté et de splendeur (1). 

Et ce qui fait la solidité et la grandeur de cet aperçu sur la 
Providence générale et spéciale, c'est sa parfaite conformité 
avec la doctrine de l'Écriture, avec le texte de la Genèse. Un 
grand théologien l'a remarqué déjà (2) : la production des 
animaux et des végétaux est exprimée à diverses reprises par le 
terme selon son espèce (3) ; mais il n'est employé ni pour la créa- 
tion des corps célestes ni pour celle de l'homme. Il y a dans 
ce fait la confirmation assez claire de la distinction qui vient 
d'être établie entre l'homme et la bête au point de vue de la 
Providence. Quant à la spiritualité de la Providence, n'esl-elle 
pas le dernier mot des enseignements que nous y avons puisés 
sur les manifestations et l'intervention divines? N'est-elle pas 
au fond de ses révélations sur le but de l'humanité, sur le 
principe de nationalité, sur la diversité des modes de commu- 
nication qu'elle constate entre nous et Dieu? Ne ressort-elle 
pas avec éclat de ce lien multiple formé par la charité, par la 
confiance, par la prière, qui traduit lidèlement nos aspira- 
tions à l'immatériel et à l'idéal, par l'aiguillon de la douleur, 
notamment de la douleur morale si bien faite pour nous 
arracher aux instincts brutaux? A la vérité, la Bible ne 
s'exprime pas dans la langue de Maïmonide ; le mot spiritualisme 
lui est inconnu. Mais elle nous offre mieux que cela : elle nous 
donne la chose, sinon le mot. C'est le triomphe de la religion 
d'avoir créé cette langue sacrée qui nous conduit à travers les 
sinuosités de ses allégories, de ses paraboles, de ses figures, de 
son style coloré, si habiles à frapper l'oreille et l'esprit du vul- 
gaire comme de l'élite de l'humanité, qui nous conduit douce- 
ment, progressivement, et sans jamais nous faire lâcher notre 
point d'appui, vers les régions de la théorie pure et Iransceii- 
dantale. Nous avons parlé tout à l'heure de transfiguration : 
ce sera la transfiguration du prophète Élie qui s'élève lentement 



(1) Psaumes, VIII, 6. 

(2) Albou, Iltarim, I re partie, ebap. II. 



(S) Genèse, I, v. Il, 12, 21, 24 et! 



n 






124 



DIXIÈME DOGME. 



vers le ciel, dont l'ascension graduelle est suivie de l'œil du 
disciple qui s'écrie : « Mon père, mon père, char et cavalier 
d'Israël (1)! » Oui, telle est la transfiguration de la Bible 
opérée par la théologie ; et c'est Maïmonide qui en est l'un des 
plus habiles artisans. Nous venons de le voir ouvrir une nou- 
velle section sur la grande voie de la vraie théologie , faire 
pour le dogme de la Providence ce qu'il a fait pour l'immaté- 
rialité de Dieu dans la première partie, pour le prophétisme 
dans la seconde partie de son œuvre, c'est-à-dire en restituer 
l'essence spirituelle. 



§ 2. Albou. 

Nous nous bornerons à l'exposé sommaire des idées dévelop- 
pées par l'auteur au sujet de la Providence dans la quatrième 
partie de son traité des dogmes (2). 

Chapitre 7. — Des objections contre la Providence. — « Au 
« point de vue religieux, il ne saurait y avoir le moindre doute 
qu'il n'existe une Providence spéciale, veillant sur les indi- 
vidus humains comme sur les actes isolés de chacun, pour 
les récompenser ou les punir selon leurs œuvres. Mais la 
philosophie se montre moins empressée à admettre ce dogme. 
Et d'abord, quant à ceux qui refusent à Dieu la connaissance 
des faits comme des êtres individuels, il ne saurait être ques- 
« tion de Providence : il est trop évident que « point de con- 
« naissance, point de Providence divine ». La question ne se 
« pose donc que pour ceux des philosophes qui admettent en 
« Dieu la connaissance absolue. Ce qui en rend la solution dif- 
■ ficile, c'est la grande objection tirée du malheur des justes 
" et du bonheur des méchants, telle qu'elle est exposée dans ie 
« livre de Job (3). La difficulté gît surtout dans la prospérité 
« des méchants. Les maux des justes peuvent s'expliquer jus- 
« qu'à un certain point ; rien n'empêche de les attribuer à des 



(l) Il Itois, 11, là. 

('2) Ikarim, IV partir, ohap, 7 et suiv. 



[5) Job, IX, ii-îi. 



1IE LA PROVIDENCE. 



125 



« fautes commises en secret, restées cachées, connues de Dieu 
« seul qui jugea propos de leur infliger un châtiment public (1). 
« Mais comment justifier, comment concilier avec la Providence 
« la prospérité du méchant, du tyran , de l'alliée, du blasphé- 
« maleur, de celui qui est un fléau pour tous ses semblables? 
« Ici l'auteur fait l'analyse rapide des opinions de Job et de ses 
« interlocuteurs, en se tenant strictement dans les limite^ de la 
« donnée de Maïmonide (2), constate qu'elles roulent sur la 
« double objection, et finalement dit qu'avant d'essayer de la 
« résoudre il faut démontrer la réalité de la Providence II 
« espère l'établir sur une base inébranlable par trois sortes de 
« preuves : 1° preuves physiques d'une Providence générale; 
, ( 2° preuves morales d'une Providence spéciale; 3" preuves 
« ralionnelles. » 

Chapitre 8. — Des preuves delà Providence générale. — 
« Elles sont au nombre de deux : — 1° l'émergemenl du conli- 
« nent, 2° la pluie. » L'émergemenl du continent est un argu- 
« ment péremptoire et sans réplique contre les adversaires de 
« la Providence. Quelle est donc la prétention de ces derniers''' 
« Ils affirment doctoralement que l'univers est fondé sur un 
« ordre naturel, primordial, immuable, qu'il est aujourd'hui 
« ce qu'il a toujours été, qu'il n'existe enfin aucune volonté 
« ni puissance capable de changer les lois de la nature. 
« Qu'ils nous expliquent donc, s'écrie l'auteur, cet émer- 
« gement du continent, phénomène dont ils ne peuvent con- 
« tester l'anomalie, la contradiction avec l'ordre naturel! La 
« nature et la hiérarchie des éléments exigeraient que la terre, 
« le dernier des quatre éléments primitifs, fût toujours au- 
« dessous et non pas au-dessus de l'eau, et par suite privée 
a d'animaux et de végétaux. Ne fallait il pas une volonté su- 
« prême, faisant violence à l'ordre naturel, le soumettant et le 
« façonnant à l'obéissance contre son gré? El cet argument, 
« l'auteur le fait admirablement ressortir du commencement 



(l) Aboth, 4; Miachna, S et 19 ; T.ilmad, 
Kidongchîn. 



(2) Cf. Guide, II1« partie, ebap. 22 et 23. 



H 



126 



DIXIÈME DOGME. 



« du discours que Dieu adresse directement à Job (1), discours 
« qui débule par une série d'apostrophes concernant l'émer- 
« gement du continent. Cette preuve en faveur de la Providence 
« générale n'est pas d'ailleurs particulière au livre de Job ; 
« elle a été employée par d'autres organes de la religion, no- 
« tamment par Jérémie (2) et par la tradition (3), qui dit ceci : 
« Lorsque Dieu ordonna la concentration des eaux, le génie de 
« l'Océan protesta, disant que la surface du globe lui apparte- 
« nait, et alors Dieu le tua. » Qu'est-ce à dire? Pas autre chose 
« que ce que nous venons d'établir, à savoir que l'émergement 
« du continent est un fait contre nature, lequel ne pouvait se 
« réaliser que grâce à une volonté devant laquelle tout doit 
« s'incliner et se taire. Il interprète dans le même sens une 
« partie du psaume 83 (4), où la retraite des eaux dans le lit de 
« l'Océan est considérée comme un fait de la bonté de Dieu, 
« supérieure à sa justice. 

« 2° La pluie est la seconde preuve d'une Providence générale : 
« elle est alléguée comme telle et par Elipliaz et par Elihu (5). 
« Tous les deux, ils proclament l'indispensable nécessité de la 
« pluie tant pour les produits que pour les conditions atmos- 
« phériques. Ni l'homme ni la terre ne pourraient résister 
« longtemps à une sécheresse permanente. Et pourtant, malgré 
v sa nécessité, malgré l'impossibilité d'exister sans elle, la pluie 
« ne saurait être attribuée à la loi de l'ordre physique, parla 
« raison qu'elle manque totalement de cette régularité et de 
« cette fixité qui caractérisent les faits de la nature. Ne semble- 
« t-elle procéder par bonds, par des allures aussi capricieuses 
« que désordonnées, tantôt se précipitant en masse torrentielle, 
« tantôt apparaissant comme un miracle après une longue et 
« cruelle sécheresse? Elle se manifeste enfin à des périodes 
« irrégulières et d'une façon imprévue, comme l'enseigne en- 
« core le livre de Job. A Job prétendant que la pluie a ses lois 



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(1) Job, XXXVIII, 5-11. 

(2) Jéïcmie, V, 21 et 22. 

(3) Schemoll) Rabba, Sect. 15. 



(4) Psaumes, XXXIII, S-8. 

(5) Job, V, 10 et H ; XXXVI, 27-31. 



DE LA PROVIDENCE. 



127 



« fixes (1), Dieu réplique: « Où est donc le père de la pluie, 
o le générateur de la rosée (2) ? » Soit, nous dira-t-on, la pluie 
« n'est pas le fait de l'ordre naturel et régulier : mais nous l'at- 
« tribuons au hasard. « Vous ne le pouvez pas davantage, ré- 
« pond l'auteur. Le hasard n'engendre rien de stable; ses pro- 
« duils sont privés de toute propriété conservatrice. Mais si 
« elle n'est l'effet ni d'une cause physique ni d'une cause for- 
ci tuite, d'où peut donc provenir la pluie? Elle ne peut décou- 
« 1er que d'une volonté qui est au-dessus de la nature comme 
« du hasard, de la volonté directe de Dieu, veillant à la con- 
« servalion du genre humain comme à celle des animaux et des 
« végétaux qui constituent son alimentation. » Mais ce n'est 
« pas tout : La pluie n'est pas seulement une preuve de la Pro- 
« vidence générale; elle constitue aussi un témoignage en 
« faveur de la Providence spéciale qui se montre dans l'efli- 
« cacité de la prière quand les justes sollicitent et obtiennent 
s la pluie, comme nous le savons par l'exemple d'Ëlie ou 
« d'Onias (3). Aussi l'Écriture et la tradition reconnaissenl- 
« elles à la pluie ce caractère providentiel (4). Voilà donc la 
« Providence générale bien démontrée par l'émergement du 
« continent, comme par la nature bienfaisante mais irrégulière 
« de la pluie. » 

Chapitre 9. — Ici l'auteur fournil trois preuves à l'appui de 
la Providence spéciale : « \° L'impuissance et la nullité, si sou- 
ci vent constatées, des projets des méchants, lois même qu'ils 
« sont le mieux conçus et le plus habilement préparés. Celte 
« première preuve est essentiellement historique : elle résulte 
« des vains efforts faits par les frères de Joseph pour s'en dé- 
« barrasser, des inutiles tentatives de Saùl pour luer David, de 
« l'inanité des longues el cruelles persécutions organisées par 
« tous les peuples contre Israël, de cet agneau traqué par tant 
« de loups et leur échappant toujours (5) ; des faits si étonnants, 



(1) Job, XXVIII, 26. 

(2) Job, XXXVIII, 28. 

(5) I Rois, 18; Talmud, Taanilli, 23. 
(4) Jérémie, V, 24 ; Psaumes, CXLV1I, 



8; Amos, IV, 7 ; Zacharie, X, 1 ; Talmud, 
Taanilh , 2. 

(5) Talmud, Yoma, 69. 



■ 






■ 



I 



128 IIIXIÉME DOGME. 

« si contraires à la marche habituelle des choses, sont autant 
« d'indices révélateurs d'une Providence spéciale qui protège 
« le faible contre le fort, en déjouant les desseins les mieux 
« combinés de ce dernier (1). — 2° Les représailles ou le ta- 
ct lion. Il arrive souvent que le châtiment offre un tel caractère 
'< de représailles qu'il n'est pas possible de ne pas y reconnai- 
« tre la main d'un juge infaillible. En voici quelques exemples : 
« les Egyptiens jettent les enfants israéliles à l'eau et sont sub- 
* mergés par les eaux de la mer Rouge; les chiens qui avaient 
léché le sang de l'infortuné Naboth lèchent le sangd'Achab 
son meurtrier ; David se rend coupable de l'enlèvement d'une 
femme et il est puni par le viol commis sur ses femmes. 
Aussi la loi du talion moral est-elle fréquemment invoquée 
« dans nos livres sacrés et considérée comme appliquée direc- 
tement par Dieu (2). —3° Les visions et les révélations noc- 
turnes ayant pour objet de donner un avertissement à quel- 
qu'un, de le rendre attentif à sa conduite, de l'effrayer par des 
« tableaux sombres et lugubres afin de le ramènerai! bien. Ces 
« avertissements, toujours individuels, ne peuvent être autre 
« chose qu'une manifestation de la Providence spéciale. C'est 
« Elihu qui se fait l'interprète de cette preuve qu'il décrit avec 
« ses conséquences morales (3). » 

Chapitke 10. — Deux preuves rationnelles delà Providence 
spéciale, dont l'une, subjective, se rapporte à Dieu, et l'autre, 
objective, à l'homme. L'auteur commence par la seconde et dit 
ceci : — « L'intelligence, qui dislingue l'homme de l'animal, 
« est plus qu'un moyen de conservation pour l'espèce humaine, 
« puisque l'espèce animale se conserve parfaitement sans elle. 
« Elle constitue pour l'homme son vrai, son seul titre desupé- 
<• riorité sur la béte, et par cela implique la Providence spé- 
» ciale. Il est tout à fait inadmissible que Dieu, après avoir 
« jugé l'homme digne d'une aussi grande faveur, l'abandonne 






(1) Psaumes, CXVI, 6; CXLVI, 7; Job, el 8; Abolb , II, 7; Talmud , ISeracholh , 
V, 12-16; XXXVIII, 15. 61; Talmud, Sota, 8. 

(2) Psaumes, IX, 1 C et 17; XXXVII, (3) Job , XXXIII, 15-20; cf. GllMe, 
U et 15; Isaïe, XXX, 16; Joël, IV, 3, 7 III? parlie, oliap. 25. 



UE LA PROVIDENCE. 



129 



i 



ensuite à lui-même, à l'égal de la brute. Cette distinction, 
cette prérogative octroyée à l'homme, dénoie de la part de 
Dieu une estime, et par suite une attention qui n'est pas 
autre chose que la Providence spéciale, proportionnée au 
degré d'intelligence de chacun. Ici l'auteur invoque l'autorité 
deMaïmonide,quiasi largement exposé celte théorie (1), et le 
témoignage du livre de Job (2), où les mots Sélnvi et Da- 
lou'hoth s'appliquent, le premier à la faculté intelligente, le 
second aux idées premières ; c'est-à-dire que Dieu dit à Job : 
Si j'ai dispensé à l'homme des dons si précieux, c'était appa- 
remment pour un but élevé, pour entretenir avec lui des 
rapports spirituels. » Il commente ensuite dans le môme sens 
le psaume VIII, qu'il regarde comme un hymne sublime 
chanté en l'honneur de la faculté de l'entendement humain, 
rayon de l'intelligence suprême. — 2° La preuve subjective , 
c'est la perfection de Dieu, impliquant nécessairement la Pro- 
vidence spéciale. Il est incontestable que la sollicitude que 
l'ouvrier porte à ses œuvres est réputée une noble qualité, 
et nous l'estimons d'autant plus parfait qu'il s'occupe davan- 
tage de tous ceux qui tiennent à lui par un lieu, quelconque; 
et vice versa, moins il s'y intéresse, plus nous le déclarons 
imparfait. Or Dieu, qui est la sagesse et la perfection môme (3) , 
doit posséder et déployer au plus haut degré cette attention, 
celle sollicitude, celte Providence enfin, à l'égard de ses créa- 
tures. C'est encore Elihu qui proclame, qui affirme énergi- 
quement celte grande vérité; c'est lui qui nous montre la 
Providence spéciale de Dieu fondée sur sa puissance comme 
sur sa justice (4). « Mais, objeclera-t-on, nous ne contestons 
nullement la perfection divine; ce qui nous fait douter de la 
Providence, c'est l'indignité de l'homme, sa bassesse, sa na- 
ture infime, pour laquelle Dieu ne peut éprouver que de l'é- 
loignement et du mépris. » Et c'est effectivement l'un des 



(1) Ct. Guide, III e partie, chap. ITcll.t, 
et notre appréciation ci-dessus de la théorie 
de Maïmonide. 



(8] Job, XXXVIII, r,G. 

(3) Job, IX, t. 

(4) Job, XXXIV, 9-.iQ 



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DIXIÈME DOGME. 



« arguments de Job , qui prétend que Dieu méprise l'homme, 

« et môme lui impute ce dédain comme une injustice (1). Eh 

« bien, Elihu réfute encore cette objection dans sa quatrième 

« réplique (2). « Non, dit-il; Dieu n'abandonne l'homme ni 

« par défaut ni par mépris ; il n'est pas d'un sage ouvrier de 

« planter là son œuvre, tant qu'il peut la perfectionner; non, 

« il n'est pas possible que Dieu éprouve pour l'homme de l'a- 

« version après lui avoir prodigué les dons de la raison. Et ce 

« n'est pas tout : dans la théophanie qui forme le dénouement 

« de ce drame moral , c'est Dieu lui-même qui reproduit ce 

« double argument en faveur de la Providence spéciale. Dans 

« sa première réponse, il la montre résultant de sa sagesse et 

« de sa puissance ; dans la seconde, il la fonde sur sa justice , 

« incompatible avec ce prétendu mépris du Créateur pour ses 

« créatures (3). Et Job, s'inclinant devant cette double dé- 

« monstration, confesse son erreur en disant à Dieu: « Tupeux 

« tout, c'est-à-dire tu possèdes la puissance infinie; rien ne 

« t'échappe, c'est-à-dire tu as la sagesse infinie (4). » 

Chapitre 11. — De la Providence spéciale à l'égard de 
l'homme, considérée comme une conséquence nécessaire de la 
Providence générale envers les espèces animales : 

« Rien de plus admirable assurément que l'attention et la 

« prévoyance que nous découvrons dans l'organisme de chaque 

a espèce animale. Voyez d'abord les bêtes a cornes brouter 

« l'herbe des champs, la matière qui sert à la formation des in- 

« cisives étant absorbée chez eux par les cornes; voyez les 

« bêtes et les oiseaux de proie, munis de défenses pour saisir 

« leurs victimes et possesseurs d'un venin propre , en guise de 

« feu, à cuire leurs aliments; voyez les petits du corbeau 

« trouvant leur nourriture d'une façon toute miraculeuse ; 

« voyez la fourmi si laborieuse, si active à faire ses provisions; 

« voyez le chameau avec son long cou, proportionné à la hau- 

« leur de ses jambes, indispensable pour le mettre à même de 



II) Job, XVII, 17 et 18; X, 3. 
(2) Job, XXXVI, 5-11. 



(3) Job, 38; XL, 8-1 i. 

(4) Job, XLII, 2. 



. 



DR LA PROVIDENCE. 



131 



« prendre ses aliments. En un mot, il n'y a point d'espèce ani- 

« maie qui ne révèle, chacune à sa façon et sous les formes les 

« plus variées, la sagesse providentielle empreinte dans son 

« organisation comme dans son genre d'existence. « C'est 

« vrai, nous dira-t-on ; il y a là une preuve évidente d'une 

« Providence générale qui veille sur les espèces. Mais com- 

« ment voulez-vous en déduire la Providence spéciale, indivi- 

« duelle, s'attachant à chaque homme en particulier? — Par 

« une raison bien simple, répond l'auteur: c'est que la dis- 

« tance est bien moins grande d'une espèce animale à l'autre 

« que d'un individu humain à l'autre. Il faut bien se dire que 

« la race humaine offre autant d'espèces qu'elle compte d'indi- 

« vidus; à elle seule, elle présente toutes les variétés possi- 

« blés, toutes les classifications imaginables. D'un côté, vous 

« avez des hommes qui, par leurs appétits et leurs instincts, 

« se distinguent à peine de la brute; de l'autre, des personna- 

« lités qui, grâce à leur intelligence et à la hauteur de leurs 

« aspirations, semblent plutôt appartenir à la sphère des anges. 

« Et l'on oserait prétendre que pour ces innombrables espèces 

« humaines, car, encore un coup, ce sont de véritables espèces, 

« il n'y a qu'une Providence unique, tandis que chaque espèce 

« animale a la sienne ! Aussi bien la Providence spéciale, ayant 

« des rapports particuliers et directs avec chacun de nous, est 

« seule de nature à nous expliquer la diversité et la mullipli- 

« cité des manifestations qui nous la révèlent : la prophétie, 

« le songe, la vision, les châtiments ordinaires et extraordi- 

« naires, les maladies, les souffrances morales, etc. C'est en- 

« core Elihuqui nous signale celte diversité comme une preuve 

« péremptoire de la Providence spéciale : il parle du songe et 

« de la vision nocturne, de la maladie, de la prison, de la mi- 

« sère (1) ; il y voit autant d'avertissements par lesquels Dieu 

« nous invite à nous amender et à rentrer dans la bonne voie , 

« tant pis pour nous si, au lieu d'en profiter, nous les altri- 

« huons au hasard » 



(1) Job, XXXIII, 15 el 19; XXXVI, 8-10 et 16. 



132 



DIXIÈME DOGME. 









Chapitre 16. — De la prière dans ses rapports avec le dogme 
de la Providence spéciale. Albouest le seul de nos grands théo- 
logiens qui traile de la prière à un point de vue dogmatique en 
la rattachant au principe de la Providence, et c'est son livre 
qui nous a servi de point de départ aux considérations que 
nous avons présentées à ce sujet (1). Reproduire la substance 
de son opinion sur la prière est pour nous un devoir que nous 
ne voulons éluder: « Croire à la Providence, dit l'auteur, c'est 
« croire en même temps à l'efficacité de la prière, de même 
« que s'abstenir de prier Dieu, c'est ou nier la Providence, ou 
« bien, tout en y croyant, douter du pouvoir de Dieu d'accor- 
« der à l'homme sa demande, seconde hypothèse non moins 
« condamnable que la première. La règle de conduite en cette 
« matière, c'est de croire en Dieu, d'avoir foi en son pouvoir 
« comme en sa justice, mais de douter de soi-même, de ses 
« droits, de ses titres aux faveurs providentielles (2). 11 im- 
porte d'autant plus de se pénétrer de cette vérité, à savoir 
que les bontés de Dieu sont les effets de sa générosité, mais 
nullement les conséquences de nos droits, qu'elle nous ex- 
plique un fait qui nous étonne, nous voulons dire les dons 
« et les grâces dont Dieu comble parfois celui qui nous en pa- 
« raît le moins digne. C'est la prière qui lui vaut cette distinc- 
te lion, qui lui crée non pas des litres, mais une sorte de voie 
« divine par laquelle ces biens temporels lui arrivent. Un autre 
« point essentiel à constater, c'est que ce droit de grâce n'ap- 
o parlient qu'à Dieu seul; il ne le partage avec aucun être, ni 
« ange, ni esprit pur, ni sphère céleste, toutes ces forces, su- 
« périeures et inférieures, matérielles ou immatérielles, étant 
« limitées de leur nature et ne pouvant s'exercer que sur les 
« êtres qui sont appropriés à subir leur influence. Les élé- 
« menls et les planètes ont chacun sa destination propre et ne 
« sauraient empiéter les uns sur les autres, Telle est la doctrine 






lv 



(l) Vot, ci dessus, même dogme, cli. Il, mente par la Tradition ; Vaïkra Rabba, sec- 
Si 3. lion 27. 
i-2) Daniel, IX, 18; Job, XLI, 2, corn- 






DE LA PltOVIItENCE. 



133 



« traditionnelle quand elle met en présence l'ange du froid el 
« Fange de la chaleur, qui ne peuvent sortir de leur spécialité 
« que de par la volonté formelle deDieu (1). Il est donc bien en- 
te tendu que les forces de la nature, célestes et terrestres, ne peu- 
« vent pas plus changer leur caractère qu'étendre leur influence 

« en dehors de leur rayon Il s'ensuit qu'on ne saurait 

« adresser ses prières à aucun des corps célestes qui agissent 
« fatalement, mais à Dieu seul, qui agit librement, sciemment, 
« qui a la faculté de faire une chose ou son contraire, d'exaucer 
« ou de rejeter nos supplications (2). » 

Chapitre 17. — L'auteur complète ses considérations sur la 
prière : « Dieu est l'unique dispensateur du bien; c'est ce qu'il 
« est facile de démontrer. La générosité, prise dans un sens 
« absolu, repose sur quatre conditions essentielles. 11 faut que 
« l'auteur de la générosité soit : 1° immuable; 2° tout-puissant, 
;< n'ayant besoin du concours de personne (3) ; 3° disposant 
« dans la même mesure du pour et du contre, eu égard à 
« l'immense variété et à la contradiction de nos désirs (4) ; 
« 4° placé au-dessus de tout obstacle, ne rencontrant rien qui 
« fasse échec à sa volonté (5). Or, ces quatre conditions indis- 
« pensables au vrai distributeur des grâces ne se trouvent 
« réunies- qu'en Dieu , ainsi que le proclame Moïse dans son 
« chant final (6). Après avoir insisté de nouveau sur la con- 
« venance de solliciter de Dieu non pas la justice, mais la 
« grâce, l'auteur fait une remarque importante relativement à 
» la source d'où doit jaillir la prière. Elle doit procéder, dit-il, 
« de l'intelligence, et non pas du sentiment, car ce n'est que 
« par l'esprit que nous puissions reconnaître en Dieu le sou- 
ci verain arbitre des personnes et des choses. Sans doute, la 
« sensibilité est souvent le mobile qui agit sur nous le plus di- 
« rectement; mais il n'en est pas moins vrai que la saine im- 



(1) Talmud, Pessabim, 1 18. 

(2) Psaumes, CVII , 0; Jonas, 
II Chron., XXX, 12 et 15. 

(3) Isaïe, XL1V, ai. 



(4) haïe, XLV, 7. 

(5) Job, IX, (2. 

(6 Deulér., XXXII, 



^feC^' 



134 



DIXIEME DOGME. 



« pulsion à la prière gît dans la faculté intelligente (1), et que 
« nos rapports avec Dieu doivent avoir leur point de départ 
« dans la plus noble partie de nous-même. » 

Chapitre 18. — Des objections contre la prière. — « Ces 
« objections sont analogues à celles qu'on a formulées contre la 
« prescience divine (on sait qu'Albou traite de la prescience 
« avant la Providence). On pose le dilemme suivant: « Ou 
« bien Dieu a décidé de faire du bien à tel individu, ou il ne 
« veut rien faire pour lui, et, dans l'un comme dans l'autre cas, 
« à quoi bon la prière ? Que peut-elle contre la volonté de Dieu? 
« Cornaient aurait-elle pour effet de faire vouloir à Dieu ce qu'il 
« ne voulait pas d'abord, ou de faire en sorte qu'il ne veuille plus 
« ce qu'il voulait auparavant? » La solution est identique à 

« celle qui a servi au problème de la prescience : c'est-à- 

« dire qu'il ne faut pas plus se préoccuper de la difficulté de 
« concilier la prière avec l'immutabilité de Dieu que nous ne 
« le faisons à propos de l'incompatibilité de la prescience de 
« Dieu avec la nature du possible. Ici encore le livre de Job 
« nous donne l'objection et la réponse. Job ne croit pas à l'effi- 
« cacité de la prière; il croit à la fatalité, au destin, il taxe la 
« prière de démarche vaine et stérile: « A quoi bon adorer 
« Dieu ? de quelle utilité est pour nous la prière ? » s'écrie-t-il (2). 
« Mais Zophar et Eliphaz le reprennent vertement là-dessus : 
« Zophar, en lui reprochant celte outrecuidance, en l'assurant 
« que la prière jointe à la réparation du mal porte des fruits 
« assurés (3); Eliphaz, en lui faisant observer que, s'il nous 
« fallait rejeter la prière à cause de la modification qu'elle sem- 
« blerait entraîner dans la volonté de Dieu, il faudrait par le 
« même motif s'inscrire en faux contre la prescience divine, en 
« tant qu'incompatible avec la nature du possible, nier la con- 
« naissance de Dieu, et finalement ne voir dans l'univers que 
« l'œuvre du hasard qu'il appelle Orah Olam (4). « Essaye 



(1) Psaumes, X, 17; Isaïe , LXV, 24; 
Daniel, X, 12. 

(S) Job, XXI, U-IS. 



(5) Job, XI, 15 et 14. 
(4) Job, XXII, 15-15. 






DE LA PROVIDENCE. 



135 



« donc d'invoquer Dieu, dit-il à Job, et tu ne tarderas pas à 
« ressentir les effets de tes supplications (1). » 

Dans les chapitres suivants, l'auteur se livre encore à de 
hautes considérations sur la nature et l'essence de la prière. 
Nous regrettons de ne pouvoir le suivre sur ce terrain; mais ce 
serait nous écarter trop de notre sujet, et nous devons nous 
borner à en donner l'indication sommaire. Il traite de la béné- 
diction patriarcale, qu'il considère comme participant de la 
prière et de la prophétie (chap. 19) ; il cherche à expliquer l'in- 
succès de certaines prières, notamment de celle de Moïse de- 
mandant à entrer dans la Terre sainte (chap. 21); il la pré- 
sente comme une sorte de panacée universelle (chap. 20) ; il 
fait connaître les éléments qui sont indispensable à cet acte 
d'adoration, savoir : le recueillement, le choix des expressions, 
le débit et l'accentuation ; il constate la supériorité de la prière 
collective sur la prière individuelle. Nous devons terminer ici 
le résumé de la théorie d'Albou sur la Providence et en faire 
une courte appréciation. 

APPRÉCIATION DE LA DOCTRINE D'ALBOU SUR LA PROVIDENCE. 

Une partie des lacunes que nous avons signalées dans la dé- 
monstration de Maïmonide ont été comblées par Albou. Ce 
n'est plus la Providence spéciale qui seule occupe la scène ; la 
donnée devient plus large, et notre auteur, moins préoccupé des 
doctrines philosophiques que Maïmonide tient tant à combattre 
ou à s'assimiler, ne se laissant pas enfermer dans ce cercle de 
Popilius, partage son attention entre la Providence générale et 
la Providence individuelle. Un autre point à constater à l'avan- 
tage d'Albou, c'est que, tandis que le maître consacre la majeure 
partie de son argumentation à démolir Aristote, Ascharites et 
Motazales, et se contente d'aftirmer sa propre opinion plutôt 
que de la prouver, ce dernier se livre à une démonstration en 

(1) Job, XXII, 27 et 28. 






136 



DIXIÈME DOGME. 



_M 



règle portant également sur les deux côtés de la Providence. 
C'est la partie remarquable, originale, de l'étude que nous 
venons d'analyser; il s'y élève à toute la hauteur d'un organe 
autorisé de la théologie ; il s'appuie sur le fond solide des lois 
physiques et météorologiques. C'est l'émergement du conti- 
nent (1), c'est la pluie dans ses irrégularités, nous allions dire 
dans ses caprices, ne procédant ni'de l'ordre naturel, qui s'ac- 
cuse par sa régularité, ni du hasard, qui se fait remarquer par 
l'absence de toute stabilité, et, par conséquent, ne pouvant 
émaner que de la volonté providentielle, attendu qu'en dehors 
des causes naturelles et fortuites, il ne reste que la cause pre- 
mière et universelle. Mais la plus belle de ses preuves, chef- 
d'œuvre de bons sens et de raison, c'est celle qui fait découler 
la Providence spéciale des entrailles mêmes de la Providence 
générale, c'est cette comparaison entre l'individu humain et 
l'espèce animale, cet aperçu, à la fois si ingénieux et si vrai, de 
la distance- bien autrement grande entre deux membres du 
genre humain qu'entre deux espèces animales : l'un s'élevant 
par son intelligence et ses efforts moraux jusqu'à la perfection 
angélique, devenant presque un Dieu, comme dit le Psalmiste (2) ; 
l'autre se laissant entraîner par les sens et les passions gros- 
sières jusqu'au niveau et même au-dessous de la bête. Est-il ad- 
missible que Dieu n'accorde pas à deux individualités d'une 
distinction si nette, si tranchée, autant d'attention qu'il donne, 
par exemple, à la famille du lion et à celle du tigre, qui, mal- 
gré leurs nombreux points de similitude, ont chacune cepen- 
dant sa conformation propre? 

Quant à la spiritualité du contact providentiel, Albou n'ajoute 
rien à la doctrine du maître, qu'il adopte purement et simple- 
ment. Ce dernier, du reste, a laissé peu ou rien à dire sur ce 
point, qu'il a parfaitement déterminé. 

Les arguments d'Albou, puisés dans le spectacle de la nature 



■ 




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1 





(1) Cf. le livre Yikawou Hamaïm de Samuel ibn-Tibbon , qui développe cette preuve ex 
professo. 

(4) Psaumes, VIII, 6. 






DE LA PROVIDENCE. 



13' 



et dans l'observation des phénomènes physiques, ont pour la 
vraie théologie d'autant plus de valeur qu'il les appuie sur 
l'Écriture, qu'il les met sous le patronage des livres saints. Si- 
gnalons surtout le parti qu'il sait tirer du livre de Job, qui est 
réellement un riche répertoire d'observations faites sur la nature. 
Sans apprécier pour le moment la valeur théorique de ce mo- 
nument, sur lequel nous aurons à revenir en traitant la ques- 
tion du malheur des justes et du bonheur des méchants, nous ne 
pouvons nous défendre de rendre hommage au judicieux emploi 
fait par notre auteur des textes, notamment de la doctrine d'Élihu. 
Non , Élihu ne se borne pas, comme le pense Maïmonide (1) , à 
asseoir la Providence spéciale sur la base obscure de l'avertis- 
sement donné parle songe ou la maladie; ce serait mutiler la 
thèse du plus puissant argumenlateur de Job que de la réduire 
à ces proportions mesquines. Sa véritable base, large et solide, 
c'est la nature, la nature dans ses manifestations diverses et 
multiples: c'est la pluie, c'est la rosée, ce sont les phénomènes 
de la météorologie, ce sont les merveilles de la géologie. Il nous 
fait voir la Providence, comme le fait ensuite Dieu lui-môme 
en s'adressanl directement à Job, dans la force qui a créé tous 
ces prodiges, et qui fait jaillir de leur antagonisme même l'har- 
monie universelle. Par l'importance qu'il donne à la preuve 
physique de la pluie, Albou se rattache étroitement à la doctrine 
traditionnelle, qui, nous l'avons démontré, émet la môme opi- 
nion et reconnaît aussi dans le fait de la subsistance le signe 
infaillible de l'action providentielle. 

Notons enfin les considérations de l'auteur sur la prière, 
rameau détaché du dogme de la Providence, sur la prière, qui 
ne serait plus qu'une branche morte et llétrie si cette racine 
immortelle cessait de la nourrir de sa sève. Il n'est pas indifférent, 
à coup sûr, même au point de vue moral et pratique, de sou- 
der l'un des actes les plus généralement répandus de la religion, 
l'acte par excellence du culte public et privé, de le souder à 
l'un des principes fondamentaux. C'est conforme à la donnée 



(l) Ct. Guide, III e partie, chap. 13. 




138 



DIXIÈME DOGME. 



des maîtres de la théologie, à celle de Moïse, qui, nous l'avons 
constaté tant de fois déjà, enchâsse le dogme dans les lois et 
les prescriptions faites pour le féconder. 

Il y a donc progrès, progrès notable, dans la thèse d'Albou. 
Il ne se contente plus d'envisager le dogme du seul point de 
vue de la Providence spéciale , sous l'angle aigu de la répar- 
tition inégale des biens de la terre; il en restitue la plupart des 
éléments, sinon tous; il en reproduit les formes essentielles 
d'après nature, nous voulons dire selon l'Écriture et la Tradi- 
tion ; il élargit sensiblement le cadre tracé par Maïmonide. 

§ 3. Isaac Erama. 



m 



Bien que nous n'ayons pas l'habitude de faire l'exposé théo- 
rique et textuel des opinions de cet illustre rabbin en matière 
de dogmes, et que nous les fondions ordinairement avec les 
enseignements talmudiques dont il s'inspire , nous croyons ici 
devoir reproduire sommairement, mais fidèlement, les idées 
qu'il professe sur la Providence, et qui sont disséminées dans 
les dissertations qui forment le fond de son commentaire sur 
le Pantateuque. Nous lui devons d'autant plus cet hommage 
qu'il nous a été d'un grand secours dans cette étude ; car c'est 
lui qui, le premier, a formulé nettement le principe de la dis- 
tinction entre l'ordre naturel et l'ordre providentiel. Voici donc 
la substance de sa théorie : 

« Par rapport au gouvernement de l'univers, il existe deux 
« natures, ou, pour mieux dire, deux ordres (1): le premier, c'est 
« l'ordre naturel, aveugle et fatal, toujours identique à lui-même 
« depuis l'origine du monde, ne se souciant ni des causes, ni 
« des effets, ni des personnes, ni du temps; le second, c'est 
« l'ordre providentiel, c'est-à-dire spirituel, intelligent, coexis- 
« tant avec le premier depuis la création , attendu que ce que 
« nous appelons miracle et fait surnaturel remonte à la genèse 



(l) Akéda, dissertation 15. 









DE LA PROVIDENCE. 



139 



« primilive et coïncide avec la formation même des éléments. 
« Ainsi le surnaturel , qui est anomalie vis-à-vis de l'ordre 
« naturel, est la loi normale de l'ordre spirituel. Maintenant, 
« ce qu'il importe de constater dès le principe, c'est que l'or- 
« dre spirituel ou providentiel n'existe que pour les hommes, 
« et indirectement pour les choses, en tant qu'elles exercent une 
« influence bienfaisante ou maligne sur la condition humaine. 
« C'est à l'adresse des hommes que surgissent ces altéralions 
« et ces perturbations physiques qui effrayent le vulgaire, mais 
« dont les sages et les pieux ont le secret. L'auteur cite ici et 
« ailleurs (1), à l'appui de sa thèse, les passages talmudiques 
« que nous avons expliqués plus haut (2) d'après son interpréta- 
it tion. Nous ajouterons seulement ce qu'il dit sur la proposition 
« qui s'applique au passage de la mer Rouge , à savoir que les 
« deux interlocuteurs qui y figurent représentent deux opini- 
« nions. D'après la première, il n'y aurait qu'un seul ordre, 
« l'ordre naturel, avec ses exceptions, avec ses suspensions 
« temporaires , prévues dès l'origine , ne faisant qu'une appa- 
« rition instantanée, pour laisser aussitôt la nature reprendre 
« son cours régulier. C'est la seconde opinion, celle de R. Jé- 
« rémie, qui proclame deux ordres simultanés, ayant cha- 
« cun son existence propre, et présidant, le premier, à tous 
« les faits normaux, le second, à tous les faits anormaux, à 
« cette série de miracles qui s'échelonnent le long du cycle bi- 
« blique. Celle-ci est donc la vraie, dans la pensée de l'auteur. 
« A. ce propos, il combat l'opinion de Moïse de Narbonne (3), 
« aux yeux duquel il n'y a qu'un seul ordre, qui ne serait ni 
« tout à fait physique ni tout à fait providentiel; mais le 
« naturel et le surnaturel se combineraient, ne différant 
« entre eux que du plus au moins, différence dont la perception 
« et la notion exacte constitueraient le degré prophétique. 
« L'auteur traite cette assertion d'hérétique, contraire à la 
« véritable pensée du maître, qui, dans son commentaire sur 



(i) Akéda, dissertation 39 el 40. 

(2) Voy. ci-dessus, même dogme, cliap 1 



(5) Voir ce commentateur du Guide , II e 
partie, chap. 29. 




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I 



140 DIXIÈME DOGME. 

« la Mischna (1), reconnaît le double ordre que nous venons 
« d'indiquer et les fait remonter tous deux à l'origine de la 
« création. Ce double ordre ne se contente pas d'ailleurs de 
« s'aflirmer purement et simplement; chacun d'eux contient le 
« principe de hiérarchie, qu'il est facile d'y découvrir: il con- 
« siste, pour l'ordre naturel, dans le rang relatif des sphères 
« célestes et des corps planétaires, depuis le septième ciel jus- 
« qu'à notre globe infime, le dernier sur l'échelle des mondes ; 
« et, pour l'ordre providentiel, dans les générations d'hommes 
« saints et pieux qui se succèdent dans l'histoire. Sous ce dernier 
« rapport, il importe en effet de remarquer que, si l'ordre provi- 
« dentiel, comme il vient d'être établi, a été fait pour l'homme, 
« c'est pour l'homme fidèle à sa loi, à sa nature spirituelle. L'au- 
" leur en déduit cette conséquence, que la puissance et la réalité 
« de l'ordre surnaturel sont toujours en raison du nombre des 
« hommes d'élite dignes de cette marque de la sollicitude su- 
« prème: plus il y en a dans une génération, plus celle-ci est 
« sous la protection de la Providence; moins il y en a, et moins 
« il y aura de surnaturel, qui pâlira, s'éclipsera et finira par 
« disparaître. On ne saurait trop le répéter, l'ordre spirituel 
« dépend entièrement du degré de développement de la vie spi- 
« rituelle, celui-là ayant été fait pour celle-ci. Que si la vie spi- 
« rituelle bat en retraite devant la vie matérielle et ses exigences 
démesurées, si l'homme déserte son poste, déchoit de son rang 
pour descendre au niveau de la brute, il perd tous ses droits 
aux bénéfices de l'ordre spirituel, et dès lors il est en butte à 
toutes les fluctuations, à tousles orages de la vie organique, sans 
protection contre les agressions du sort et du hasard. Et alors il 
arrive parfois que l'homme, ainsi dégradé, perd jusqu'à cette 
< image divine, cette ressemblance d'en haut qui le caractérise, 
« et sa physionomie prend de plus en plus la forme bestiale. Il 
« en résulte que le respect inné que l'animal ressent pour 
« l'homme s'évanouit, que celui-ci ne lui inspire plus cette 
« crainte et cette terreur dont Dieu parle à Noé au moment de 
« renouveler le pacte d'alliance avec l'humanité. L'animal ne 

(l) Maïmonide, Commentaire sur la Mischna Abolh ; chap. 5, Mischna 5. 



■ 



DE LA PROVIDENCE. 



141 



s'attaque à l'homme que tout autant qu'il croît reconnaître 
en lui non plus son supérieur, mais son semblable (1). L'au- 
teur pense trouver dans ce principe l'explication du miracle 
de Daniel dans la fosse aux lions. Grâce à son éloignement 
pour tout aliment impur, Daniel aurait à ce point conservé 
ou perfectionné dans sa personne le type humain qu'il appa- 
rut aux lions comme transfiguré. Il commente dans le môme 
sens, et d'une manière fort ingénieuse, un autre passage 
talmudique, relatif au miracle de la fournaise ardente (2). » 
Après cet exposé de principes au sujet de l'ordre naturel 
et de l'ordre providentiel, Erama en tire des conséquences 
morales et même ethnologiques. « Étant constaté, dit-il, que 
« l'ordre spirituel est en relation étroite avec l'intégrité de 
« l'idéal humain, il s'ensuit qu'il y a non-seulement sous ce 
« rapport différentes catégories parmi les hommes, mais encore 
« entre ces catégories mêmes une différence aussi radicale 
« que celle qui sépare l'homme de l'animal. Telle est, conti- 
« nue-t-il, la distinction tranchée entre Israël et les autres 
« nations, ou, pour mieux dire, entre le peuple de Dieu et les 
« nations profanes, dans le cas, bien entendu, où celui-là reste 
« fidèle à sa mission. Oui, le peuple de Dieu est aux autres ce 
« que l'homme est aux animaux ; et cela est si vrai, si inconles- 
« table, que l'Écriture s'exprime en termes parfaitement idcn- 
« tiques sur l'infériorité de l'animal à l'égard de l'homme et 
« sur celle des gentils vis-à-vis d'Israël. Car, do même que la 
s terreur de l'homme pèse sur la bête qui lui sert de nour- 
« riture, de même — la crainte et la terreur d'Iraël pèseront 
« sur les peuples idolâtres (3), — et il dévorera les nations des 
« ennemis (4). — C'est par application de celte vérité, de celte 
« similitude entre l'animal et ce que l'on pourrait appeler 
« l' homme-animal , que David, au moment de combattre le 
« géant Goliath, Hercule grossier, le compare aux bêles fé- 
« roces, à l'ours et au lion, dont il a triomphé déjà (o). » 



(l) Talmud, Sabbalb, 182 ; cf. ci-dessus, 
cuap. i, § 4. 

(a) Talmud, Pessaliim, 118. 



(3) Deutér., XI, 25. 

(+) Deuler., VI, 16; Nombres, XXIV, 8. 

(S) I Samuel, XVII, SG 










142 



DIXIÈME DOGME. 



m 



Nous ne suivrons pas l'auteur dans les développements qu'il 
donne à cette thèse de l'élection d'Israël, qu'il pousse jusqu'à 
ses conséquences extrêmes, au point d'avancer que l'organisa- 
tion politique et religieuse de ce peuple était réglée sur celle 
du Cosme (1). Elle n'est d'aucun intérêt pour la question qui 
nous occupe. Mais nous devons donner une place à la tâche 
qu'il assignetanl à l'ordre naturel qu'à l'ordre Providentiel (2). 

« L'ordre naturel, selon Erama, a trois objets : 1° réaliser 
« la production et assurer la subsistance des êtres inorganiques 
« et organiques; 2° servir de terrain aux manifestations du 
« libre arbitre, qui ne peut se déployer que sur la scène du 
« monde (3); 3° servir d'instrument à l'ordre spirituel quand 
« celui-ci, par suite de la conduite des hommes, ne juge pas à 
« propos d'intervenir, aimant mieux laisser aller les choses 
« à leur cours ordinaire. Il entre dans quelques développe- 
« ments sur ce troisième point, dont il croit trouver laconfir- 
« malion dans les prophéties de Jérémie conseillant à Juda 
« de se soumettre au joug du roi de Babylone, contrairement 
« aux suggestions des faux prophètes, qui annonçaient une dé- 
fi livrance surnaturelle, mais à laquelle la corruption du peu- 
« pie ne lui donnait aucun droit. L'ordre spirituel, à son tour, 
« a deux objets : 1° diriger et protéger les personnages saints 
« et pieux, les adeptes de la loi divine en général, ce qui con- 
« stitue sa lâche régulière; 2° agir, mais exceptionnellement, 
« dans des cas d'impérieuse nécessité, sur les païens, sur les 
« non-israélites, ainsi que nous le savons par les catastrophes 
a du déluge et de Sodome, ou accidentellement, c'est-à-dire 
« en exerçant une influence médiate sur les hommes saints et 
« la nation sainte. 

« Quant à l'action providentielle, Erama adopte la classifi- 
« cation à laquelle nous nous sommes arrêté. Il reconnaît 
« 1° une Providence générale; 2° une Providence nationale, 
« qu'il qualifie, lui, de Providence Israélite; 3° une Providence 






(l) Akéda, dissertation "•--'. 
{•2) Akéda, dissertation 50. 



(5/ Akéda, dissertation 5; Abolb, cli. 
Miscnna 1 . 






DE LA PROVIDENCE. 



143 






« individuelle, spécialement en rapport avec les justes. En ce 
« qui concerne la première, il enseigne que Dieu, bien qu'il ait 
« remis le gouvernement du monde à ce que l'on appelle Tar- 
it dre planétaire, ne l'abandonne jamais entièrement à la dis- 
« crétion de ce dernier. Aussi, quand il s'aperçoit que le désor- 
« dre moral s'empare de la totalité ou d'une portion notable 
v du genre humain, il intervient pour rectifier la marche de la 
« société, soit par un cataclysme universel, soit par la confusion 
« des langues, comme nous le dit la légende de la tour de Ba- 
« bel, soit enfin par la destruction d'une nationalité, enseigne- 
« ment qui nous donne la catastrophe de Sodome. La Provi- 
« dence israélite, selon l'auteur, l'emporte sur la première en 
« ce qu'elle ne se borne pas à une surveillance générale et 
« lointaine, mais qu'elle se traduit par une sollicitude toute 
« particulière , et s'annonce par celte vigilance constante que 
« l'on n'exerce qu'à l'égard de ceux dont l'existence nous est 
« bien chère. Enfin, la Providence individuelle se met en rap- 
« port avec les justes, les pieux, les saints, avec tous ceux qui, 
« grâce à leur vie exemplaire, semblent vouloir s'identifier 
« avec Dieu, et, pour ce motif, méritent qu'il s'occupe d'eux 
« comme de lui-même. L'auteur invoque ici le témoignage 
« d'Aristote (1), rendant hommage, lui aussi, à cette sorte d'in- 
« limité qui règne entre Dieu et ses rares élus. Plus ils vivent 
« de la vie spirituelle, plus ils sont chers à Dieu, dit-il. Fidèle 
« à la vraie méthode théologique, qui se sert de l'Ecriture 
« comme d'une pierre de touche pour éprouver les doctrines, 
« Erama appuie sa théorie, que nous venons de résumer, sur 
« le psaume XXXIII, dans lequel il croit trouver la sanction 
« de la triple Providence, d'abord générale, puis nationale, et 
« enfin spéciale pour les justes (2). » 



Résumé général de la première partie du dixième 



DOGME. 



On ne vous en voudra pas d'avoir introduit dans notre cadre 
cette analyse succincte des idées professées par Erama sur la 



(1) Arislole, Éthique, cliap. 10. 



(2) Voy. Akéda, dissertation :,i. 



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DIXIEME DOGME. 



V 



providence. On s'apercevra sans peine qu'elles complètent 
celles qui ont été émises par Maïmonide et par Albou A lui 
l'honneur d'avoir été le premier à poser les bases des rapports, 
disons mieux, de l'harmonie qui règne entre l'ordre naturel et 
l'ordre providentiel, de cette alliance qui est la clef de tant de 
mystères, qui contient la réhabilitation éclatante et tout à fait 
rationnelle du miracle, qui sait mettre la paix et la concorde là 
où notre courte vue ne voyait que conflit et antagonisme. A lui 
encore l'initiative d'un tracé complet du dogme, de la détermi- 
nation de ses trois aspects principaux , qui nous a mis sur la 
voie de tous les éléments constitutifs du dogme, d'une Provi- 
dence partageant ses soins entre l'individu, la nationalité et 
l'humanité. 

Nous avons vu se reproduire ici un fait spéculatif que nous 
avons eu déjà l'occasion d'observer à propos d'autres principes 
fondamentaux (1), à savoir que les organes de l'école théolo- 
gique ont rarement embrassé un dogme quelconque sous toutes 
ses faces, chacun d'eux s'allachanl à un côté différent qu'il 
s'efforce de mettre en lumière. El l'unité, ou, pour mieux dire, 
la progression de la théologie, gît dans cet enfantement labo- 
rieux, successif, des grandes vérités dogmatiques. De là l'impé- 
rieuse nécessité de l'étudier dans ses principaux organes, à 
moins que l'on ne préfère aboutir à des résultats partiels qui 
ne seraient pas plus la véritable expression du dogme qu'une 
ébauche informe n'est une œuvre de maître. Et si nous étions 
assez heureux pour réunir tous les éléments qui entrent dans la 
notion de la Providence, nous le devrions à l'étude attentive 
des principes formulés pendant les trois cycles , le troisième 
enveloppant ses deux aînés comme le second enveloppe le pre- 
mier. Le sujet est-il épuisé? Non, par cette raison bien simple 
qu'il est inépuisable. C'est surtout aux conceptions qui sont à 
la fois primordiales et éternelles que s'applique la qualification 
donnée par Job à la sagesse : « Incommensurable comme l'es- 
pace, infinie comme l'océan (2). » 11 importe donc de travailler 

(i ') Voy. notre Théodicée cl notre Révélation, passim. 
(Sj Job, XI, 9; T.ilmud, Eroubin, 21. 






■ 



DE LA PROVIDENCE. 



Mo 



sans cesse à cette œuvre de reconstruction de la vérité reli- 
gieuse; chaque pierre apportée à l'édifice est une marque de 
progrès ; chaque pas fait en avant est une conquête au profit 
de la science sacrée. Ce qui n'importe pas moins, c'est de s'ar- 
rêter de temps en temps pour jeter un coup d'œil rétrospectif 
sur le chemin parcouru, sur le labeur accompli. Appliquons ce 
procédé à la Providence comme nous l'avons fait à l'égard des 
dogmes précédents. 

Ëpars dans l'Écriture et dans la tradition, il s'agissait avant 
tout de recueillir les matériaux, de les classer suivant leur na- 
ture, de les approprier au monument que nous nous proposions 
d'élever. Pour nous acquitter de cette tâche, nous avons com- 
mencé par tracer ce que l'on pourrait appeler le domaine pro- 
videntiel, envisageant le dogme tour à tour dans son essence, 
dans ses rapports généraux avec l'homme et la société, dans 
son action directe. Relativement au premier point , nous avons 
vu la Providence planant sur l'humanité, sur les diverses na- 
tionalités comme sur les innombrables individus , conservant 
la matière et l'esprit, s'étendant à la nature organique et inor- 
ganique, réalisant cette âme du monde confusément entrevue 
par la philosophie ancienne (1), veillant à son œuvre avec la 
sollicitude de l'habile ouvrier qui ne se repose que sur lui- 
même pour le gouvernement de la machine qu'il a créée avec 
amour. Sur le second point, nous nous sommes attaché à sur- 
prendre l'action providentielle dans ses manifestations princi- 
pales. Nous l'avons trouvée en dehors comme en dedans de 
nous-mêmes : au dehors , dans le fait des subsistances ne fai- 
sant jamais complètement défaut ni aux hommes ni aux ani- 
maux, dans le paupérisme considéré comme le stimulant de la 
charité, dans celle chaîne d'or de la fraternité universelle unis- 
sant les hommes par le bienfait et parla gratitude, substituant 
à la simple juxtaposition des êtres le lien moral de la solida- 
rité; au fond de nous-mêmes, dans celte confiance indestruc- 
tible, dans celte foi profonde, intuitive, qui finit toujours par 



(l) Voy. Guide, II e partie, chap. 4. 



10 



14G 



DIXIEME DOGME. 



■ 

M 



nous ramener à Dieu, en dirigeant vers lui nos yeux avec nos 
cœurs, nos pensées avec nos paroles; et puis encore dans cet 
aiguillon de la souffrance, précieux avertissement qui s'adresse 
à tous les fils d'Adam , attendu qu'il n'y a personne au monde 
qui ne souffre ou dans son corps, ou dans son esprit, ou dans 
ses affections, ou dans son bonheur, ou dans ses intérêts. 
Enfin le troisième point, l'intervention providentielle propre- 
ment dite, a été mis en parfaite évidence par l'Histoire Sainte. 
Confirmant la doctrine d'Isaïe et de Job sur l'impuissance et la 
vanité des projets des méchants contre les justes, en dépit de 
l'habileté de leurs combinaisons, sanctionnant le précepte par 
l'exemple, l'Histoire Sainte nous montre Jacob échappant à la 
vengeance d'Ësaii, Joseph triomphant de l'implacable hostilité 
de ses frères, David évitant toutes les embûches de Saùl et de ses 
ennemis, et, sur une scène plus vaste, Israël, pauvre agneau 
traqué par tant de chasseurs acharnés à sa perte, résistant à 
toutes les attaques, sortant de ses épreuves purifié et retrempé. 
Au-dessus de ces trois phases, et comme pour les unifier en un 
seul point lumineux , apparaît la spiritualité du dogme de la 
Providence, telle qu'elle nous est enseignée par les organes les 
plus autorisés de l'école théologique, celle spiritualité qui re- 
jaillit sur le tout et qui s'insinue dans les moindres particula- 
rités, dans les coins les plus mystérieux de l'univers, embras- 
sant les missions nationales et les tâches individuelles, montrant 
autant d'aversion pour limage de Dieu qui se dégrade et s'avi- 
lit que d'affection et de sympathie pour celle qui se mire dans 
la perfection intellectuelle et morale, et qui ne veut voir la 
ligure humaine que dans la dignité humaine ! 

Nous doutons fort que la raison moderne soit en mesure de 
nous fournir des enseignements comparables à ceux qui se sont 
si largement déroulés devant nous, et nous n'hésitons pas à 
prédire de grandes destinées au dogme de la Providence tel 
qu'il est professé par le judaïsme. 



■ 






DEUXIÈME DIVISION. 



DO LIBRE ARBITRE. 






I 



I 









DEUXIEME DIVISION. 



DU LIBRE ARBITRE. 



Il serait oiseux de démontrer que la question du libre arbitre 
se rattache étroitement à celle de la Providence. Si Maïmonide 
a oublié de mentionner cette corrélation dans son formulaire 
dogmatique, il a réparé l'omission dans son traité théologique, 
où il commence son exposé de la Providence dans les termes 
suivants : — « C'est un principe fondamental de la loi de Moïse, 
« que l'homme possède dans toute sa plénitude la faculté d'agir ; 
« que par sa nature , par son choix comme par sa volonté, il 
« fait tout ce qu'il nous est possible de réaliser dans les limites 
« posées à notre activité (1). » — Nous croyons d'ailleurs 
avoir établi que, si le libre arbitre n'existait pas, l'ordre provi- 
dentiel perdrait sa principale raison d'être. Si rien ne change 
ni ne se modifie, si les éléments intellectuels et moraux sont, 
aussi bien que la matière, sous l'influence d'une loi immuable, 
l'ordre naturel suffirait à cette tâche. L'intervention constante 
et directe de Dieu ne se comprend qu'en tant qu'il s'agit de rec- 
tifier les déviations de l'individu et de la société, lorsqu'ils s'é- 
cartent par trop du chemin qui leur est tracé. C'est alors que 
la Providence a soin de corriger ces écarts, en ramenant 
l'homme dans la voie qui conduit au juste et au bien. C'est 
parce qu'il a plu à Dieu de créer l'homme libre qu'il s'est obligé 




(1 ) Guide, III e partie, chap. 17, cin- lie, traité de la Pénitence, chap. 6, halacha 
quième opinion. Cf. Yad ha-Hazaka, I re par- première. 



: ;.'' : 



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■ 

■ 



150 



DIXIÈME DOGME. 



à le surveiller, à le suivre dans toutes les sinuosités de la vie , 
sans jamais se relâcher dans sa vigilance, comme le dit le poète 
sacré: « Il ne dort ni ne sommeille, le gardien d'Israël (1). » 
Nous n'en dirons pas davantage pour justifier le plan que nous 
avons adopté, et qui consiste à traiter du libre arbitre à la suite 
de la Providence. 



CHAPITRE I er . — Du libre arbitre selon l'Écriture. 



§ I er . Les textes bibliques et leur explication. 



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■ ■ 



Il suffit d'y mettre un peu de bonne foi pour reconnaître à 
la Bible le mérite d'avoir affirmé hautement, solennellement, 
le principe du libre arbitre. Qui ne voit tout d'abord, que la lé- 
gislation de Moïse manquerait de base si elle n'avait pour fon- 
dement la liberté humaine? Sans parler des châtiments corpo- 
rels et de la vindicte publique qui forment la sanction pénale 
des lois de toutes les nations, qu'est-ce donc que l'assentiment 
et la colère de Dieu, si souvent invoqués par le législateur, pré- 
sentés comme les compagnons inséparables du mérite et du dé- 
mérite? La rémunération divine implique la responsabilité 
humaine, de même que celle-ci implique la liberté. Que fait 
donc la Bible? Elle n'attend pas jusqu'à la promulgation de la 
loi pour proclamer le libre arbitre ; elle en fait la basé des pre- 
miers rapports de Dieu avec l'homme. Quel est, en effet, l'objet 
de la première révélation faite à Adam? C'est la défense de 
manger du fruit de l'arbre delà science: or on ne défend qu'à 
celui qui possède la faculté d'enfreindre. Cela résulte plus clai- 
rement encore de l'interrogatoire subi par les coupables, 
l'homme rejetant la faute sur la femme, la femme sur le ser- 
pent tentateur; c'est-à-dire qu'ils plaident non pas la fatalité 

(l) Psaumes, CXXI, 4. 



I 



DU LIBRE ARBITRE. 



151 



ni la contrainte matérielle, mais les circonstances atténuantes, 
molivées par une certaine pression morale, par l'entraînement 
et la séduction (1). Remarquez encore que ce système de dé- 
fense n'est pas admis par le juge suprême et que l'arrêt pro- 
noncé par lui sortit, comme on dit au palais, son effet plein 
et entier. Pourquoi? Évidemment parce que Dieu a départi à 
l'homme la liberté morale à dose suffisante et que celui-ci se 
trouve armé d'une force de résistance propre à le faire triompher 
des attaques de ce genre. 

Veut-on quelque chose de plus formel? On n'a qu'à prendre 
la révélation de Caïn : « Le péché l'attend à la porte, lui est-il 
dit; il cherche à l'attirer à lui, mais tu en es le maître (i). » 
Peut-on dire plus nettement à l'homme: Tu es libre, mais res- 
ponsable ; tu as une lutte à soutenir, mais tu n'es le jouet d'au- 
cune fatalité; tu as un redoutable ennemi à combattre, mais tu 
es armé pour le combat et pour la victoire? Ainsi la révélation 
primitive et la révélation sinaïque sont d'accord sur ce point 
capital. 

Est-ce tout? Non, il y a quelque chose de mieux encore. En 
pareille matière, l'alliance de la théorie avec la pratique, de 
l'idée avec le fait, est presque de rigueur, et le génie organi- 
sateur de Moïse ne pouvait pas s'y tromper. Sachant que la fa- 
talité joue un grand rôle dans les moeurs des anciens peuples de 
l'Orient, berceau d'Abraham et de la race hébraïque; ne vou- 
lant pas, d'un autre côté, que l'intervention divine, qui occupe 
l'avant-scène dans sa constitution, vienne jamais à étouffer la 
voix du libre arbitre, le législateur a soin de consolider le prin- 
cipe de la liberté en le traduisant en acte, en en faisant l'objet 
d'une de ces manifestations grandioses dont le souvenir de- 
vait se perpétuer à travers les générations. Il s'agit de la solen- 
nité prescrite par Moïse et accomplie par Josué(3), de la pro- 
clamation des bénédictions et des malédictions dans la vallée 



(1) Voy. noire Révélation, p. 33-Jii. (5) Deutér., XI, 29; XXVII, 11-14 

(i) Genèse, IV, 1. Cf. notre Révélation, Josué, VIII, 30-35. 
f. c. 



D 



152 



DIXIÈME DOGME. 



■ 



qui sépare le mont Garizim du mont Ëbal, sur chacun des- 
quels se tenaient debout six tribus, la moitié d'Israël, sanction- 
nant par un unanime et retentissant Amen cette profession de 
foi de la liberté morale faite à haute et intelligible voix par les 
lévites. Ce n'est pas nous, à coup sûr, qui afficherons le dédain 
pour l'enseignement théorique; ce n'est pas nous qui contes- 
terons l'efficacité de la doctrine qui s'infiltre lentement dans les 
couches populaires, semblable à la goutte d'eau qui creuse à la 
longue le plus dur rocher. Mais cela ne nous empêche pas de 
rendre justice à ces commémorations et journées historiques 
qu'on peut appeler à bon droit les champs de mai de la religion, 
où la vérité semble s'élever sur le pavois pour être acclamée par 
les masses. C'est à cette catégorie qu'appartient la manifestation 
sur les monts Garizim et Ebal, où la grandeur majestueuse de 
la scène fut appropriée à la grandeur imposante de la céré- 
monie. 

Si de Moïse nous passons aux prophètes et à leur enseigne- 
ment, nous verrons que le libre arbitre y coule à pleins bords, 
le prophétisme n'étant après tout qu'un appel incessant et pres- 
sant à celte noble faculté. Qu'est-ce donc que ces brûlantes ex- 
hortations au sujet de l'intelligence et de la pratique de la loi, 
et ces menaces dirigées contre les violations religieuses et mo- 
rales, et ces perspectives d'une brillante régénération, promise 
comme la récompense d'une douloureuse expiation? Ce sont 
autant de tableaux d'une réalité qui n'est possible qu'avec la 
liberté humaine. Parmi les termes dont ces prédicateurs inspi- 
rés se servent pour flétrir la conduite et les défections d'Israël, 
nous remarquons celui de prostitution ou d'infidélité, dont les 
remontrances d'Osée et d'Ezéchiel sont pleines (1). Tout le 
monde connaît la femme éhontée du premier, ainsi que la san- 
glante satire du dernier, représentant Juda et Israël, Jérusalem 
et Samarie, sous la figure de deux sœurs livrées à la plus in- 
fâme prostitution. Eh bien, l'infidélité n'est-elle pas le corrélatif 
de la liberté? N'implique-t-elle pas la faculté de choisir, de pas. 



(I) Osée, chap. 1, 2, 3, 4, 5, 7 et 9; Ézéchiel, chap. 16 et 23; Jérémie, chap. 3. 



Dtl L1BRR AIIRITIIG. 



153 



ser d'un extrême à l'autre, de déserter la vertu pour le vice, 
la voie du devoir pour les sentiers sauvages de la licence? Un 
autre terme non moins significatif, et dont l'emploi remonte 
d'un côté jusqu'à Moïse, pour redescendre de l'autre en pleine 
tradition, c'est celui du retour vers Dieu, résumant en lui l'en- 
semble des actes et des sentiments de la pénitence (1). Or ce 
retourne peut s'effectuer que par le fait de l'initiative person- 
nelle, et, par suite, d'une impulsion interne venant en droite 
ligne du libre arbitre. S'il est un acte au monde qui soit en 
contradiction avec le principe du fatalisme, c'est assurément 
l'acte du retour vers Dieu, de celle précieuse Theschoulia 
(i-ciiar), réaction énergique contre la pression de la matière, la 
contrainte des sens et, la violence des passions. Il s'ensuit que 
l'on comprendrait fort mal les prophètes et le prophétisme si 
on se laissait aller contre eux à des soupçons de tiédeur ou 
de froideur par rapport à la liberté morale. Elle s'y trouve 
broyée avec les couleurs qui caractérisent la langue spéciale de 
ces envoyés divins. 



I 



§ 2. Solution des objections tirées de l'Ecriture contre 
le libre arbitre. 

En regard des paroles et des actes que nous venons de citer 
en faveur du libre arbitre, il s'en présente d'autres qui semble- 
raient le mettre en question et lui substituer la fatalité. Il y a 
d'abord l'objection bien connue de Y endurcissement du cœur de 
Pharaon, opéré par Dieu lui-même, endurcissement qui se re- 
produit à l'égard du roi Si'hon, des peuplades chananéennes, 
voire même d'Israël en décadence (2). On sait que les détrac- 
teurs de la Bible ont fait grand bruit de l'endurcissement de 
Pharaon, de Pharaon qu'ils n'hésitent pas à présenter comme 



(1) Deutér., clup. 50 ; (saïc, 5b; Jéré— 
mie, 5 et 4; Ézéchiel, 18; Osée, 14; Joël, 2. 
Talmud, traités de Rosch Hasf 1 '-- et de 
Yoma, et passim 



(2) Exode, chap. 3, 9, 10, Il et 12 ; 
Deutér., II, 30; Josué, XI, 20; Isaïo, 
VI, 10. 











1 



tf| 



154 



DIXIÈME DOGUE. 






■ 



l'innocente victime des vengeances d'en haut, dont Moïse se 
faisait l'instrument. Pour ne pas empiéter sur le terrain delà 
tradition et de l'école théologique, qui toutes les deux s'occu- 
pent de l'objection, nous voulons nous en tenir strictement au 
texte de 1 Écriture, et montrer qu'on aurait grandement tort 
d'en arguer contre le libre arbitre. Commençons par donner 
gain de cause à nos adversaires ; prenons à la lettre l'endurcis- 
sement du cœur de Pharaon ; supposons que c'est la volonté de 
Dieu qui le maintient en état de révolte, qui étouffe dans le 
cœur du tyran tout retour aux sentiments de justice et d'hu- 
manité. Qu'est-ce que cela prouve? Que le libre arbitre n'existe 
pas? que « l'homme s' agile et Dieu le mène » ? Pas le moins du 
monde. Il n'en résulterait qu'une chose, à savoir qu'il peut ar- 
river, mais tout à fait exceptionnellement, que des criminels 
déjà endurcis sont parfois maintenus, fortifiés dans leur état 
mental, s'il plaît à Dieu de leur infliger un châtiment exem- 
plaire, de façon à faire tourner leur culpabilité même au prolit 
de l'instruction des rois et des peuples. Mais n'est-ce pas une 
vérité vulgaire, un argument du sens commun, que l'exception 
confirme la règle? Et cette violence faite à un pécheur hors 
ligne, et celte contrainte exercée sur un méchant obstiné, ne 
sont qu'une preuve de plus à l'appui de la liberté humaine dans 
l'état normal et habituel. S'il n'en était pas ainsi, la Bible nous 
annoncerait-elle, comme à son de trompe, non pas une fois, 
mais dix fois, que Dieu fortifia le cœur de Pharaon ? Il faut bien 
que ce soit là une anomalie, un fait irrégulier, en opposition 
avec le cours ordinaire des choses, pour que le récit le relève à 
tant de reprises, au moyen de cette phrase stéréotypée: « Et 
j'endurcirai le cœur de Pharaon, et Dieu endurcit le cœur de 
Pharaon. » C'est un miracle, si l'on veut, un miracle de plus à 
enregistrer au nombre de ceux qui constituent l'épopée de 
l'Exode. C'est une suspension sut generis de l'ordre naturel, un 
point d'arrêt dans l'action du libre arbitre, au même titre que 
les dix plaies sont une suspension de l'ordre physique. On le 
voit bien, loin d'en sortir mutilé, le principe y gagne cette sta- 
bilité de la règle mise en regard de l'exception. 



DU LIBRE ARBITRE. 



155 



Mais tout ceci n'est qu'une hypothèse; nous avons raisonné 
dans le sens de nos contradicteurs. En réalité, l'expression 
d'endurcissement du cœur opéré par Dieu ne saurait être prise 
à la lettre; ce serait oublier les plus graves enseignements de 
la théodicée, notamment la théorie des anthropomorphismes ( I ) . 
Il a été établi que tout fait ou idée qui s'écarte sensiblement de 
l'action ou de la pensée régulière est réputé œuvre divine. Le 
vent de Dieu, la flamme de Dieu, les cèdres de Dieu (2), expri- 
ment l'idée de l'extraordinaire, du prodigieux. Nous sommes 
d'autant plus fondé à appliquer cette interprétation à l'endur- 
cissement de Pharaon que le récit lui-même a soin de nous la 
suggérer dès le dèhut. C'est à la première apparition de Dieu à 
Moïse, c'est dans sa première allocution , qu'il lui tient ce langage : 
« Je sais que le roi d'Egypte ne vous laissera pas aller , pas même 
sous les coups de ma main puissante jusqu'à ce que je dé- 
ploie ma force et que je l'accable sous le poids de mes prodiges ; 
alors seulement il vous lâchera (3). » Est-ce clair? Dieu signale 
à Moïse les difficultés de sa mission ; il le prévient qu'il aura 
affaire à un roi puissant, orgueilleux, doué d'une forte close 
d'énergie et d'obstination, nullement disposé à céder autrement 
qu'à la dernière extrémité. Mais, persistera-t-on à objecter, si 
ce n'est qu'une figure, si Pharaon ne fait que céder à son pro- 
pre entêtement, pourquoi Dieu ne l'écrase-t-il pas d'un seul 
coup? pourquoi ne rend-il pas le miracle plus éclatant par la 
soudaineté de la catastrophe? L'objection est encore prévue, et 
l'Écriture a soin de nous expliquer la conduite de Dieu àl'égard 
du roi d'Egypte : « Je pourrais bien, lui fait-il dire par Moïse, 
t'anéantir, toi et Ion peuple, par le fléau de la peste; si je t'ai 
maintenu, c'est pour te montrer ma force et faire connaître mon 
nom par toute la terre (4). » Pour plus de certitude, la chose 
est répétée à Israël dans des termes identiques : « C'est moi , 
dit l'Éternel, qui ai endurci le cœur de Pharaon afin de dé- 



(t) Voy. notre Théodicée, p. 217-288. 
(2) Nombres, XI, 3); Psaumes, CIV, (6; 
Cantiques, VIII, 6. 



(3) Eiode, III, 19 et 20. 

(4) Eiode. IX, 15 et 16, 



I 
I 






5 - ff 



■ 






156 



DIXIEME DOGME. 



ployer contre lui tous mes miracles, afin de perpétuer chez tes 
fils et tes petits-fils le souvenir des prodiges opérés en Egypte ; 
vous saurez ainsi que je suis le Seigneur (1). » Qu'est-ce à dire ? 
Que la grandeur du châtiment est proportionnée à la force de 
la rébellion : plus celle-ci prend de l'intensité , et plus Dieu 
saura la faire tourner à sa gloire et au triomphe des vrais prin- 
cipes. Maintenant, rien de plus facile que d'étendre cette inter- 
prétation qui jaillit du texte à tous les cas semblables mention- 
nés dans la Bible. La défaite de Si'hon et l'extermination des 
Chananéens répondaient si bien aux desseins de Dieu sur Is- 
raël que l'on est en quelque sorte tenté de voir sa volonté di- 
vine dans le fait de leur résistance suivi de leur destruction. 
En définitive, qu'on les prenne dans le sens littéral ou qu'on 
leur applique l'exégèse des anthropomorphismes, ces expressions 
aux semblants fatalistes n'infirment en rien le principe du libre 
arbitre. C'est le cas ou jamais de dire avec l'auteur des Pro- 
verbes : « Quand la sottise de l'homme pervertit sa voie, il s'en 
prend à Dieu (2). » Quant à cet étrange passage d'Isaïe, disant : 
« Que l'on bouche le cœur de ce peuple, qu'on lui durcisse les 
oreilles, qu'on détourne ses yeux, de peur qu'il ne voie, n'en- 
tende , ne comprenne et ne fasse quelque effort en vue de sa 
guérison (3) », il suffit vraiment de la moindre perspicacité 
pour y découvrir l'indice d'une situation désespérée , d'une 
démoralisation incurable, d'un peuple courant follement à sa 
ruine. Elles subsistent donc dans leur intégrité, les paroles du 
législateur : « J'ai mis devant toi la vie et la mort , la bénédic- 
tion et la malédiction ; choisis la vie (4). » 

§ 3. Des limites de la liberté morale. 



I 






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■ 




1 





Après avoir affirmé le principe de la liberté morale, il im- 
porte d'en fixer les limites, de dessiner les contours de sa sphère 
d'action. Et d'abord , n'est-elle pas illimitée? Voilà bien une hypo- 



(1) Exode, X, l et 2. 

(2) ProT., XIX, 3; et. Talmud, Taanith, 9. 



(3) Isaïe, VI, 10. 

(4) Deiitér., XXX, 19. 






DU LIBRE ARBITRE. 



157 



thèse qui reçoit un double démenti de la part de l'expérience 
comme de la religion elle-même. La première nous fait voir la 
liberté humaine entourée de toutes sortes d'entraves clans son 
passage de l'état virtuel à l'état réel , du domaine du moi dans 
celui du non-moi. Que de projets avortés , que de dessein 
échoués, que de résolutions inaccomplies dans le cours de la 
vie! Et notez bien que nous ne parlons ici des entreprises mon- 
daines, des affaires de plaisir ou d'intérêt, dans lesquelles la 
liberté morale est moins impliquée que la passion ou l'instinct. 
Non, il s'agit des actes de piété ou de vertu, souvent empêchés 
par des obstacles indépendants de notre volonté , tels que la 
maladie , les accidents, la perte de la fortune, et mille autres 
circonstances imprévues. Est-ce que le libre arbitre ne se 
heurte pas journellement contre ces êcueils qu'il rencontre 
soit sur la haute mer, soit au moment de rentrer dans le port? 
Quelle est donc cette liberté si peu maîtresse de ses actes et du 
terrain où elle doit se déployer? Et si nous nous tournons du 
côté de la religion , de la religion que nous venons de voir 
proclamer si formellement la liberté du choix entre le bien et 
le mal, ne sommes-nous pas frappé du spectacle de l'antago- 
nisme entre la liberté et la volonté providentielle ? Sans revenir 
sur la doctrine d'Isaïe et de Job, amplement exposée (1), qui 
nous montre Dieu prenant souvent plaisir à déjouer les des- 
seins le plus habilement combinés, nous citerons quelques 
textes, formulés en sentences et en préceptes autoritaires, qui 
sembleraient réduire à zéro la part de la liberté. Voici les plus 
expressifs : « Nombreuses sont les pensées dans le cœur de 
l'homme, mais c'est le dessein de Dieu qui se réalise (2). » 
« C'est Dieu qui dirige les pas de l'homme, celui-ci n'y en- 
tend rien (3). » « Qui a jamais conçu et réalisé une chose sans 
l'agrément du Seigneur? N'est-ce pas la bouche du Très-Haut 
qui décide du bonheur et du malheur (4) '! » 



(0 Vey. plus haut, I" partie, chap. Il, i (ï) Itiid., XX, 84; Psaumes, XXXVII, 23. 
§ 4. (4) Lament., III, 57 et 58. 

(2) ProY., XIX, 25. 



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158 



DIXIÈME DOGME. 



I 
1 

■ 

I 
I 

: 



Comment concilier ces faits et ces préceptes avec la plénitude 
du libre arbitre? En mettant ce dernier à sa place, en détermi- 
nant nettement ses limites. Oui, le libre arbitre est complet, 
absolu, mais seulement dans l'homme interne ; au sein du moi 
il ne rencontre ni entraves, ni obstacles; nul effort au monde 
ne peut violenter notre conscience; ni bomme ni ange ne sau- 
raient vous forcer à vouloir ce que vous ne voulez pas; chacun 
est maître de sa pensée, souverain arbitre de ses résolutions 
intimes. Mais, dès qu'il s'agit de l'exécution libre de vos déter- 
minations librement arrêtées, votre liberté n'est plus que rela- 
tive, enfermée dans le cercle que trace tout autour de nous le 
monde du non-moi; et ce cercle va s'élargissant ou se rétrécis- 
sant suivant les lieux, les temps et les circonstances extérieu- 
res. Ici la liberté morale est arrêtée au seuil même du monde 
physique; là elle parcourt certains degrés de la vie pratique; 
ailleurs elle va jusqu'au bout, menant à bonne lin ses concep- 
tions. La seule règle qu'il y ait à constater en celte matière, 
c'est l'absence de toute règle fixe, eu égard à l'impossibilité déjà 
établie de limiter l'action providentielle traçant sa voie à la li- 
berté humaine. Mais cette limitation est-elle juste, est-elle ra- 
tionnelle? Evidemment. Qu'est-ce que la liberté morale? Un 
fait essentiellementindividuel ; elle ne saurait, par conséquent, 
exercer en dehors du moi une souveraineté qui ne serait qu'une 
usurpation sur le domaine public. N'oublions pas, du reste, 
que la liberté a pour fidèle compagne la responsabilité, allant 
où elle va, s'arrêlant où elle s'arrête, vivant et mourant avec 
elle. Au moment où nous cessons d'être libres, nous cessons d'ê- 
tre responsables, et conséquemment nous n'avons pas à nous 
plaindre, au point de vue de la justice, de ce que la réalité vient 
faire échec aux plus nobles efforts du cœur et de l'esprit. Ici 
commence la tache de la Providence, qui assure ou empêche les 
résultats que nous poursuivons, selon sa volonté et son juge- 
ment suprêmes. À cet égard , il en est de la liberté morale 
comme de la liberté matérielle: elle doit s'arrêter court à l'en- 
droit où elle entrerait en collision avec celle d'autrui. 

Les textes que nous avons cités sont-ils en désaccord avec la 



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IIU LIBRE ARBITRE. 



159 



thèse que nous soutenons? Nullement. Tous ils attribuent à 
Dieu le résultat , la cause finale , sans songer à infirmer ou à 
diminuer le rôle du libre arbitre. Et cela est si vrai que le pro- 
phète élégiaque, après avoir tout imputé à la volonté d'en 
haut, — heur et malheur, actes et phénomènes,— a soin d'a- 
jouler : « Mais de quoi se plaindrait l'homme vivant? N'est-il 
pas maître de ses péchés (I)? C'est dans ce rapprochement im- 
médiat du vouloir de Dieu et de la liberté de l'homme que se 
trouve la solution du problème. Il y a là deux principes qui , 
loin de s'exclure, sont destinés à vivre en bonne et parfaite 
harmonie. Voici, en effet, la leçon qui nous paraît en ressortir : 
il peut arriver qu'en présence des obstacles que le libre arbitre 
rencontre sur son cheinm, arrêté tantôt à son début, tantôt 
dans le cours de son développement, souvent au moment déci- 
sif, au bruit de celle affirmation répétée que tout aboutit fina- 
lement à la volonlé de Dieu en dépit de nos aspirations comme 
de nos tentatives, il peutarriver, disons-nous, que, s'exagérant 
les conséquences de celte théorie et renonçant alors à sa liberté 
morale comme à une faculté mort-née, l'homme se laisse aller 
à la dérive du fatalisme el perde toute foi en son initiative. Eh 
bien, non! s'écrie Jérémie : nous n'avons pas le droit de nous 
désespérer tant que nous restons maîtres de nos péchés, c'est- 
à-dire tant que nous avons le choix spontané entre le bien et le 
mal, tant que nous avons la force, et nous l'avons toujours, de 
lutter contre les tendances funestes, de dompter le vice, de 
réagir contre les passions coupables. C'est là une prérogative 
assurée, une faculté qui ne nous fait jamais défaut. Mais, si 
l'homme n'est jamais désarmé contre le mal moral, s'il trouve 
en lui, toutes les fois qu'il songe à y faire appel, une puissance 
de résistance proportionnée à l'attaque, suffisante à l'accom- 
plissement du devoir; si, d'un autre côlé , sa responsabilité ne 
va pas au delà de cetle limite, il a tout ce qu'il lui faut pour 
travailler efficacement à sa perfectibilité. La guerre faite au 
mal n'est-elle pas le plus sûr garant de la réalisation du bien? 

(0 l-amenl., III, 39. 






















160 



DIXIÈME DOGME. 



En résumé , domination pleine el entière dans la région in- 
terne, pouvoir restreint dans le domaine extérieur, parallèle 
de la responsabilité avec la liberté, celle-là ne dépassant jamais 
celle-ci d'une ligne ; force de résistance constante et invaria- 
ble contre les suggestions et les attaques du mal moral : tel est 
le but du libre arbitre, le champ d'action qui forme son empire. 



CHAPITRE II. — Du libre arbitre d'après la Tradition. 



§ 1 er . Des principes professés par la Tradition en matière 
de liberté morale. 

Si la Tradition est pleine de leçons et de préceptes, déjà 
formulés, (1) relativement à la Providence, si parfois elle sem- 
ble étendre l'empire de celle-ci au delà des limites raisonna- 
bles, elle ne laisse pas de tracer à l'action providentielle, com- 
me jadis Dieu à la mer, une ligne infranchissable. Nous allons 
voir que cette ligne n'est pas tirée d'une main mal assurée. 
Loin d'être confuse ou flottante , elle s'offre à nous avec une 
remarquable netteté. Où se trouve-t-elle? Dans la proposition, 
si concise et si précise : « Tout est au pouvoir de Dieu , 
excepté la crainte de Dieu (2). » Voilà certes une formule po- 
pulaire, dédaignant les régions nébuleuses de la spéculation 
pour parler le langage des masses, jalouse de leur communi- 
quer en un seul mol la quintessence des élucubrations des 
sages. Ici la simplicité de l'expression ne nuit en rien à la pro- 
fondeur de la pensée. Pour nous, nous y démêlons, à côté de 
l'affirmation du libre arbitre, la détermination même de sa 
sphère d'activité. 

Tout est au pouvoir de Dieu, excepté la crainte de Dieu, 



■ 



(l) Voy. plus haul, I 1 '» partie, chap. III, (2) Talmud, Berachoth, 53. 



DU LIBRE ARBITRE. 



161 



cela signifie apparemment que le libre arbitre ne jouit de la 
plénitude de ses facultés que vis-à-vis la crainte de Dieu; en 
d'autres termes, la conduite morale et religieuse. Au sein de cet 
orbite, la liberté bumaine est absolue, sans contre-poids, déga- 
gée de toute entrave; mais, hors de celle sphère, elle tombe 
sous la volonté de Dieu, qui peut, selon les cas, hâter, ralentir 
ou annuler ses efforts. C'est déjà la confirmation de la thèse 
développée dans le chapitre précédent, à savoir que la liberté 
de l'homme n'est parfaitement complète que dans le domaine 
du for intérieur, siège de son gouvernement. Ce n'est pas à dire 
assurément que, dès qu'elle franchit le seuil du non-moi, la 
liberté morale est dépouillée de sa puissance, que son passage 
de la virtualité à la réalité est marqué par la perle de toutes ses 
prérogatives; ce serait absurde. Qu'est-ce que des résolutions 
qui resteraient sans effet au-dehors? de sages pensées, de no- 
bles sentiments que nous aurions toute faculté de concevoir, 
mais nul moyen d'exécuter? Mais le sens n'est pas douteux, 
pour peu que l'on se rapporte aux résultats obtenus par notre 
exposé biblique : il s'agit de la puissance restreinte dans la 
sphère de l'activité pratique, opposée à la puissance absolue de 
la liberté sur le terrain de la conscience. 

Dans un ordre d'idées plus élevé, la proposition susvisée 
comporte encore une autre interprétation. Elle nous apprend 
que la vraie liberté, la seule digne de ce nom, c'est la liberté 
morale, la liberté qui nous laisse le choix enlre le bien el le 
mal, enlre la bénédiction et la malédiction, enlre le noble et 
l'ignoble, entre le spirituel el le temporel. Tout ce qui ne ren- 
tre pas dans l'une ou l'autre de ces catégories morales est 
moins l'affaire de la liberté que de l'instinct, de l'instinct qui 
nous fait l'égal et souvent l'inférieur de l'animal. Est-ce à dire 
que le bien-être matériel et les conditions dans lesquelles il 
s'accomplit sont indignes d'une attention sérieuse , d'un choix 
réfléchi? Non, assurément. Ce serait une assertion formelle- 
ment démentie par l'Écriture, qui nous enseigne, par l'exemple 
comme par le précepte, que nous pouvons, que nous devons 
même assurer noire bien-êlre réalisé par le travail. Elle pro- 

li 









'■■:■ 












162 



DIXIÈME DOGME. 






■ 

I 



clame heureux l'homme qui craint Dieu, mais heureux et 
prospère celui qui jouit du labeur de ses mains (1). Il s'ensuit 
que notre siècle n'est pas si blâmable de s'être laissé aller sur 
la pente des améliorations physiques, ni si coupable de vouloir 
élever très-haut le niveau du bien-être général. Il n'y a là rien 
de contraire aux vrais principes de la loi écrite et orale. Ce 
qu'on est en droit de lui reprocher, c'est de prendre souvent 
le moyen pour le but, en ne voulant rien voir au-delà de cette 
élévation de la condition terrestre. L'homme n'est vraiment 
lui-même, fidèle à la loi de sa nature, que tout autant qu'il con- 
sidère la satisfaction des intérêts matériels comme un échelon 
qui conduit à la possession des trésors bien autrement précieux 
du vrai et du beau moral. Et ce magnifique don de la liberté, 
nous l'avons reçu pour nous orienter dans la voie de l'idéal. 
Où aurait-il donc sa résidence , si ce n'est dans notre propre 
sein, faisant de notre conscience la salle de ses délibérations? 
Là s'élaborent les grandes opérations intellectuelles, les pro- 
jets longuement médités, les débats contradictoires entre l'affir- 
mation et la négation ; là se forgent les graves résolutions 
et les énergiques décisions, et les fortes déterminations qui 
peuvent aboutir au salut ou à la ruine de toute une société. 
Évidemment, le libre arbitre ne donnera la mesure de ses capa- 
cités que dans cette officine intime où se préparent les maté- 
riaux de toutes les grandes et saintes obligations. Tel est, à 
notre avis, le sens spéculatif de l'adage « Tout est entre les 
mains de Dieu, hormis la crainte de Dieu », nous signalant 
une certaine corrélation entre Dieu et l'homme interne, nous 
révélant que celui-ci est aussi parfaitement maître de la direc- 
tion de sa conscience que Dieu l'est de l'existence universelle. 
Cependant, malgré la profondeur et l'étendue de sa signifi- 
cation, notre proposition ne renferme pas toute la théorie du 
libre arbitre. Elle nous dit bien que l'homme dispose de sa 
liberté morale; mais elle ne nous dit pas si et jusqu'à quel 
point il peut en disposer dans la pratique. De sorte que l'on 



(1) Psaumes, CXXVI1I, 1 et 2; cf. Talmud, Beracholli, 8. 



DU LIBRE ARBITRE. 



163 



pourrait croire qu'elle reste confinée dans le monde virtuel, 
impuissante à franchir la barrière qui la sépare de la vie active' 
Or, nous l'avons dit tout-à-1'heure, si l'influence du libre ar- 
bitre ne se faisait pas fortement sentir dans les actes qui s'ac- 
complissent sous ses auspices, il ne serait qu'un instrument 
bien faible de la perfectibilité humaine. Aussi la Tradition a- 
t-elle eu soin de compléter sa pensée par une autre proposi- 
tion, ainsi conçue. « Nous trouvons dans la Loi, dans les pro- 
« phètes et dans les hagiographes, la triple confirmation de 
« cette vérité, que la Providence facilite à l'homme le parcours 
« du chemin qu'il désire suivre. Le livre de la Loi nous donne 
« cet enseignement à propos de Biléam. D'abord Dieu lui 
« dit : « Ne vas pas avec ces gens » ; et peu après : « Tu peux 
« aller avec eux (1). » La prophétie s'exprime ainsi : « Je suis 
« l'Eternel, ton Dieu, qui t'instruis à ton profit, qui te conduis 
« dans le chemin que tu préfères (2), » Dans les hagiographes 
« nous lisons ceci : « Celui qui veut s'associer aux mauvais 
« sujets n'en sera pas empêché ; mais la bienvaillancc (divine) 
« est réservée aux humbles (3). » Nous avons eu déjà l'occasion 
de noter l'importance de ce genre de démonstration; ce n'est 
qu'en vue de l'affirmation d'une haute vérité religieuse ou mo- 
rale que le Talmud use du procédé solennel de la triple sanc- 
tion (4). Ainsi, la forme même de celle proposition nous fait 
présumer de la valeur du fond. Effectivement, il s'agit ici de ce 
passage difficile du libre arbitre du monde interne à la réalité 
externe. Que nous apprennent maintenant les textes cités à 
l'appui du principe? Ils nous apprenent que, pas plus en théorie 
qu'en fait, en fait parl'épisodede Biléam, en théorieparla doc- 
trine prophétique comme par la sagesse gnomique, le libre 
arbitre ne reste enchaîné au fond de nous-mêmes comme dans 
une caverne. Les obstacles qu'il peut rencontrer en chemin 
Dieu se plaît souvent à les lever, ou du moins à les écarter afin 



(1) Nombres, XXII, 12 et 20. 

(2) Isaïe, XLV1II, 17. 



10 



(3) PrOT., III, 34; cf. Talmud, Maccolb, 

(4) Voy. notre Relation, p. 275. 



I 

■ 
■ 






164 



DIXIÈME DOGME. 



■ 



■ 




de laisser le champ libre à nos résolutions. Que la liberté mo- 
rale se rassure donc; qu'elle ne se plaigne pas de l'exiguité de 
son terrain : elle peut prendre du champ, les larges espaces 
ne lui font pas défaut. Dieu lui concède la faculté de se diriger 
d'après ses aspirations propres, lui permettant d'aller où elle 
veut, de s'associer avec qui lui plaît, dans les limites bien en- 
tendues de l'appréciation individuelle, en tant qu'elle reste 
renfermée dans le cercle qui lui est tracé par l'action provi- 
dentielle. 

Si nous ne nous trompons, la doctrine du libre arbitre, 
telle qu'elle ressort de ces deux leçons, qui se complètent réci- 
proquement, satisfait aux exigences de la raison non moins 
qu'aux principes de la religion; elle accorde au principe des 
facultés illimitées presque la toute-puissance dans le monde 
intérieur, avec des pouvoirs raisonnables et suffisants pour l'ac- 
tion du monde extérieur. Ce qui nous intéresse fort ici au point 
de vue de la stabilité du dogme, c'est que la doctrine jaillit de 
la source pure de l'Écriture, et que la Tradition en revendique 
les titres, non pour elle-même, mais pour la parole révélée 
sous la triple forme, historique, prophétique et sentencieuse. 

Pour compléter la doctrine traditionnelle au sujet du libre 
arbitre, il importe de citer la réponse qu'elle fait aux objections 
qui nous ont occupé déjà, notamment à celle quon a voulu 
tirer de l'endurcissement du cœur de Pharaon. Voici comment 
elle la réfute : « La déclaration faite par Dieu ne fournit-elle 
« pas aux héri tiques [Minim) un double argument contre la 
« justice divine et contre la liberté humaine? Ne sont-ils pas 
« fondés à soutenir que Pharaon n'était pas coupable, puis- 
« qu'il agissait sous l'influence d'une impulsion fatale? Non, 
« est-il répondu; les Minîm ne peuvent arguer en rien de 
« cet endurcissement de Pharaon, lequel a la signification que 
« voici : Dieu commence par avertir le pécheur à différentes 
« reprises. Si, au lieu de tenir compte de ces avertissements, 
« celui-ci persiste dans sa mauvaise voie, alors les portes de 
« la pénitence se ferment pour lui, et il recevra son châtiment 
« plein et entier. Et c'est précisément ce qui arriva à Pha- 



■ 



DU LIBRE ARBITRE. 165 

a raon. Après lui avoir vainement prodigué les remontrances, 
<i Dieu semble lui dire : « Tu ne veux pas m'écouler, tu te fais 
« gloire de ton obstination; eh bien, soit, je ne m'y oppose 
« pas; je ferai mieux encore, je te prêterai la force néces- 
« saire pour pousser l'entêtement jusqu'aux limites du 
« possible (1). » 

Nous nous bornerons à mettre en relief la portée rationnelle 
de ce passage. Nos sages ne se souciaient nullement d'adopter 
une interprétation dictatoriale, s'imposanl aux esprits avec 
l'autorité d'un oracle. Ils se préoccupaient justement des ob- 
jections de leurs adversaires. Au lieu de les repousser dédai- 
gneusement au nom d'une foi aveugle, procédé fort commode, 
mais d'une efficacité plus que douteuse, ils tenaient à les ré- 
soudre logiquement, en cherchant à concilier les textes sacrés 
avec les données de la raison et du bon sens. 

Quant à la réfutation considérée en elle-même, elle ne fait 
que corroborer les observations que nous avons présentées sur 
les inconvénients d'une interprétation par trop littérale, sur la 
nécessité de tenir compte du sens figuré des termes bibliques, 
toutes les fois qu'il s'agit des rapports de la divinité avec l'hu- 
manité. C'est ainsi que , pour la Tradition aussi , endurcir le 
cœur de Pharaon veut dire accorder toute latitude à son esprit 
de rébellion, le laisser se développer dans toute son intensité, 
en un mot respecter le libre arbitre. 



§ 2. De la liberté morale dans ses rapports avec l'activité 
matérielle. 

Nous venons de voir le libre arbitre mis hors de page par la 
Tradition. Il faut convenir pourtant que parallèlement à cette 
doctrine, qui est la vraie, semblerait s'en dérouler une autre 
où prédominerait le fatalisme jouant le rôle prépondérant dans 
la sphère de l'activité matérielle et sociale. Il est souvent ques- 



(1) Schemolh Rabba, secl. 13. 



166 



DIXIÈME DOGME. 



I 



I 



tion dans le Talmud du Mazzal (1) — influence planétaire, 
prédestination venant d'en haut, bonne ou mauvaise étoile, — 
qui ne serait pas sans exercer une influence plus ou moins di- 
recte sur les conditions essentielles de la vie, notamment sur la 
longévité, la génération et la fortune. La légende môme se met 
de la partie et vient donner sa sanction à ce système : « C'est 
« un recommandable docteur de la Loi qui se trouvait réduit à 
« la dernière misère. Un jour il fut pris de défaillance , tomba 
« en syncope, et eut alors une vision qu'il raconta ensuite à ses 
« collègues. Dieu lui était apparu, et, aux plaintes que le rab- 
« bin lui adressait sur la dureté de son sort , lui répliquait en 
« ces termes : — Désires-tu que j'opère une révolution dans 
« l'ordre de la nature afin de te placer sous l'influence d'une 
« étoile plus propice? Je puis le faire; mais, sache-le bien, ce 
« sera aux dépens de la part de rémunération future, qui en sera 
« diminuée d'autant. — Non, non, s'écria le rabbin, à cette 
« condition-là je ne veux pas de changement (2). » Eh bien ! 
n'est-ce pas là une influence fatale, fille ou sœur du destin, qui 
vient faire échec à tous les efforts humains? Nous ne le nions 
pas : il y a ici des traces manifestes des idées chaldéennes, ba- 
byloniennes, zabéennes, sur la puissance de l'astrologie judi- 
ciaire. Ce qui peut étonner, ce n'est pas tant le prestige qu'a 
pu exercer sur les organes de la Tradition un système qui re- 
monte à la plus haute antiquité et qui a gouverné tout le monde 
oriental, que la réserve avec laquelle ils l'accueillirent. Nous 
savons, en effet, que la théorie du Mazzal a provoqué dans le 
Talmud une discussion de principe dont le dernier mot est : 
« Point de Mazzal pour Israël (3). » Pourquoi? Par ce motif 
qu'en pratiquant la Loi de Dieu , en exécutant fidèlement les 
prescriptions morales et religieuses qu'elle contient, Israël se 
place sous la protection immédiate de Dieu, c'est-à-dire en de- 
hors de toute influence planétaire. Maintenant, donnez au 



v 



(1) Talmud, Schabbalh, 1S6; Talmud, 
Moed Katan, 28. 

(2) Talmud, Taanilb, 25. 



(3) Talmud, Schabbalh, u. s. 

fes-i©^ ira -px 



I 



DU LIBRE ARBITRE. 



1G7 



terme Israël toute sa portée (1) ; prenez-le dans l'acception gé- 
nérale d'une société pieuse et vertueuse, et le pouvoir du 
Mazzal si redouté en sera singulièrement réduit , et la fatalité 
perdra presque toute sa clientèle. Il importe d'ailleurs de bien 
déterminer le rapport qui existe entre le Mazzal et la liberté mo- 
rale telle que nous l'entendons; c'est ce rapport qui nous donne 
la clef delà légende citée. Quand Rabbi Éléazar se plaint de la 
cruauté du sort, qu'est-ce que Dieu lui répond? Qu'il n'est pas 
le jouet d'un arrêt irrévocable du destin, plus puissant que Ju- 
piter, que sa science et sa piété lui donnent droit à une révolu- 
tion radicale opérée en sa faveur. Mais finalement il y perdrait 
plus qu'il n'y gagnerait, par cette raison sans doute que la for- 
tune et les soins qu'elle sollicite le détourneraient de l'étude de 
la sainte Loi , c'est-à-dire qu'il n'y a pas ici fatalité, mais pré- 
vision et entente divines en vue du plus noble emploi de la li- 
berté morale. 

Pour arriver à une intelligence parfaite de la situation de la 
liberté morale vis-à-vis des aptitudes naturelles, nous citerons 
une autre légende des plus remarquables : « L'ange préposé à 
« la conceptualilé, y est-il dit, s'appelle nuit; sa tâche consiste 
« à présenter aux regards de Dieu la goutte séminale qui va de- 
« venir un être humain et à lui demander : Seigneur, que dé- 
« cides-lu à l'égard de cette goutte? Sera-ce une personne ri- 
« che ou pauvre, vaillante ou infirme, un esprit pénétrant ou 
« obtus? Mais , est-il ajouté , l'ange ne demande jamais à Dieu 
« sa décision sur la question de savoir si le futur humain sera 
« un juste ou un méchant (2) . » Voilà un texte qui est plus que 
la confirmation du libre arbitre; il en détermine les rapports 
avec les autres facultés essentielles, résumées ici, comme dans 
la Bible (3), dans celle trinité de la sagesse , de la vaillance et 
de la fortune. Notons d'abord que l'affirmation du libre arbitre 
est faite sans condition. Le génie de la conceptualilé ne de- 
mande jamais à Dicn si l'homme sera juste ou méchant. Pour- 



(1) Talmud, Succa, 28. 
(î) Talmud, Nidda, 16. 



(s) Jérémle, IX, 13. 




■ 












I 



' 






lt) o DIXIÈME DOCME. 

quoi? Parce qu'il ne convient pas à Dieu de décider quoi que ce 
soit à cet égard ; il ne veut pas exercer la moindre pression sur 
la liberté morale qu'il a octroyée à l'être fait à son image : celui- 
ci sera ce qu'il voudra être, ni plus ni moins. Ce qui est moins 
facile à digérer, c'est cet arrêt divin et, par suite, infaillible, 
qui fait l'homme sage ou sot, fort ou faible , riche ou pauvre. 
Mais que deviennent alors nos efforts, nos travaux, notre ini- 
tiative, toute cette activité que nous déployons, ardente, dévo- 
rante, pour nous faire nous mêmes notre sort? Vraiment, il 
vaudrait mieux, dans cette hypothèse, se croiser les bras, lais- 
ser le mystérieux oracle suivre son cours , puisque aussi bien 
nous ne pouvons rien contre lui. Et puis, difficulté plus grave, 
comment concilier celte assertion avec toutes les recommanda- 
lions, si vives et si pressantes, qui nous sont faites par l'Écri- 
ture au sujet du travail conduisant au bien-être, et de l'instruc- 
tion aboutissant à la sagesse, si bien-être et sagesse sont choses 
irrévocablement décidées dès notre naissance? 

Qu'on se reporte maintenant aux considérations déjà pré- 
sentées, au nom de la Tradition elle-même, sur la nature du li- 
bre arbitre, et l'on verra bien qu'elles ont obvié à celte diffi- 
culté. La légende susvisée vient tracer la ligne de démarcation 
entre la liberté morale et ce que l'on appelle les aptitudes in- 
nées. Tandis que la première est absolue, ne subissant ni pres- 
sion ni contrainte externes, gardant invariablement le choix 
entre le bien et le mal, il en est tout autrement de ces engins 
de l'activité matérielle et sociale lesquels sont, dans une cer- 
taine mesure, préparés et réglés d'avance. Est-ce qu'on préten- 
drait contester l'existence de dispositions naturelles qui diffé- 
rencient les individus? Est-ce qu'on oserait nier la réalité des 
facultés natives? Est-ce qu'un tel ne possède pas une rapide 
conception par rapport à tel autre dont l'esprit est aussi lourd 
que paresseux? Est-ce que Ruben n'est pas doué du génie du 
commerce, de l'industrie, de l'acquisition des richesses, àl'op- 
posite de Schiméon, qui est impropre à toute opération mercan- 
tile? Est-ce que Pierre ne se montre pas adroit à tous les exer- 
cices corporels, habile en tout ce qui exige la vigueur et la 



DU LIBUE ARB.TRE. 



469 



promptitude dans l'exécution, en regard de Paul, qui ne sait tirer 
aucun parti de ses organes physiques? Et n'est-ce pas précisé- 
ment cette inégalité d'aptitudes qui constitue le vrai Mazzal, 
c'est-à-dire l'inégalité de la chance? Or, ce fait, pour ainsi dire 
physiologique, aboutit à une leçon morale de la plus haute im- 
portance, leçon que le prophète avait en vue lorsqu'il s'écriait : 
« Que le sage ne se vante pas de sa sagesse, ni le fort de sa 
vaillance, ni le riche de ses trésors ! L'homme qui a le droit de 
se glorifier, c'est celui qui comprend Dieu, qui sait reconnaître 
en lui le dispensateur de la grâce, delà justice et de la charité 
sur la terre (1). » Il y a concordance parfaite entre ce texte et 
notre légende. Oui, l'homme peut se glorifier des résultats con- 
quis dans le domaine de la religion et de la vertu comme étant 
ses biens à lui, créés par son labeur et lui garantissant tous les 
droits de la paternité. Quant aux autres acquisitions, produit 
des aptitudes physiques ou intellectuelles, ellesnelui appartien- 
nent pas en propre ; il y remplit un rôle plus ou moins méca- 
nique, mérite plutôt le nom de coopérateur que d'auteur, et 
par conséquent aurait tort de s'attribuer tout l'honneur de 
conquêtes qu'il lui eût été impossible de réaliser sans cette pré- 
disposition d'en haut. 

Nous n'aurions qu'à pousser plus avant notre interprétation 
de la légende pour y découvrir tous les éléments qui différen- 
cient la liberté morale des aptitudes naturelles. Nous nous bor- 
nerons à signaler encore deux points. Le premier est une omis- 
sion. L'ange de la conceptualité demande à Dieu : « Que dé- 
cides-tu de ce germe? Sera-t-il sage ou sot, fort ou faible, riche 
ou pauvre? » Maintenant remarquez bien que Dieu ne répond 
pas à celte question. Pourquoi ce silence, si ce n'est pour écar- 
ter les fausses interprétations? Si Dieu répondait : « Ce germe 
sera ceci ou cela », on aurait quelque raison de croire à la fa- 
talité, à un arrêt préconçu et irrévocable. Mais le silence, on 
l'a dit, est souvent plus éloquent que la parole. Dieu évite de 
se prononcer, afin de nous faire sentir que les dispositions na- 








(I) JMmle, IX, iî cl 23. 



170 



DIXIÈME DOGME. 



I 



■ 



lurelles qu'il nous a implantées ne se développent pas quand 
même, malgré notre incurie ou notre opposition. Non, il faut 
que nous nous fassions ses auxiliaires, à tel point que les plus 
riches facultés restent improductives si nous en négligeons la 
culture. Ceci nous amène au second point, à celle appellation 
de nuit donnée à l'ange de la naissance, indice du mystère qui 
préside à cette gestation morale et sociale (1). Il s'ensuit qu'il 
n'y a pas plus de prédestination pour les faits des aptitudes 
naturelles que pour ceux du libre arbitre. Il y a celte différence, 
que les derniers dépendent entièrement de nous, conception et 
action, depuis le commencement jusqu'à la fin, tandis que les 
premiers subissent plus ou moins l'influence primordiale de la 
volonté divine, différence qui a ses racines dans la mission su- 
périeure de l'homme et de l'humanité. Si le but de l'homme 
était la force matérielle qui assure l'indépendance physique, ou 
le bien-être que procure la richesse, ou bien la sagesse dans 
ses applications pratiques, l'inégalité dans la répartition de ces 
facultés serait une injustice évidente, dont Dieu est incapa- 
ble (2); mais comme ce n'est là qu'un objet secondaire, dominé 
par la tâche suprême de faire le meilleur et le plus noble em- 
ploi du libre arbitre, la Providence lui a donné pour fondement 
l'égalité parfaite et complète , supprimant à cet égard toute 
distinction entre le savant et l'ignorant, entre le vaillant et le 
chétif, entre un Crésus et un mendiant. 

La gravité et la profondeur des enseignements qui découlent 
de cette légende nous ont imposé une interprétation un peu 
longue. C'est qu'elle ne contient rien moins que la théorie de la 
liberté morale considérée en elle-même et surtout dans ses rap- 
ports avec les autres organes de l'initiative humaine. 

Nous compléterons cel exposé de la doctrine traditionnelle 
en matière de libre arbitre par l'explication d'un adage lalmu- 
dique devenu dicton populaire, lequel semblerait en désac- 
cord avec nos conclusions. C'est l'aphorisme bien connu : 
« Quiconque veut se pervertir trouvera la porte ouverte ; qui- 



(l) Cf, Akéda, dissertation 22. 



(3) Job, XXXIV, 10. 



: 



DU LIBRE ARBITRE. 



171 



conque désire se purifier trouvera assistance (1). » Le libre 
arbitre n'est il pas tant soit peu entamé, l'équilibre entre les 
deux plateaux du bien et du mal n'est-il pas rompu, puisque 
Dieu est censé se jeter dans le premier de tout le poids de sa 
divine assistance? Nous ne pouvons nous défendre ici d'une 
observation préalable. A prendre cet adage à la lettre , ce ne 
serait pas à nous, pauvres humains, à nous plaindre d'une rup- 
ture d'équilibre toute en notre faveur. Mais, pour peu qu'on 
réfléchisse à la situation morale de l'homme , on rendra hom- 
mage à la justesse de celte sentence. Songez donc à tous les 
avantages que la passion s'est assurés vis-à-vis du devoir, 

celle-là munie de toutes les armes de précision, celui-ci 

privé de tous les instruments de défense. Comparez les attraits, 
les séductions et les facilités du plaisir, avec les luttes, les 
épreuves et les rudes privations que nous impose la vertu. Voyez, 
d'un côté, la sainteté couronnée d'épines, le renoncement faisant 
le tourment de nos sens , la pureté morale obligée de museler 
nos appétits, d'étouffer les mille voix du désir; de l'autre, la 
tentation qui nous guette, qui nous attire, qui nous fascine par 
les yeux , par le cœur, par toutes les fibres de l'organisme. Mé- 
ditez sur cette immense supériorité des ressources du vice 
contre la vertu, et dites encore que l'assistance divine promise 
aux efforts de celle-ci fausse la balance. Avouez, au contraire, 
qu'il faut un secours d'en haut pour rendre les choses un peu 
égales ; car, sans cet encouragement céleste, l'esprit du mal au- 
rait trop beau jeu contre l'inspiration du bien, grâce aux intel- 
ligences qu'il a su se ménager dans le cœur et dans l'âme de 
chacun de nous. 

Après avoir assis le principe du libre arbitre sur ses bases 
fondamentales, fournies par l'Écriture et habilement mises en 
œuvre par la Tradition, nous devrions, fidèle à notre méthode, 
l'étudier au point de vue de l'école théologique; mais, comme 
celle-ci se préoccupe surtout de la conciliation du libre arbitre , 



(«) Talmud, Yoma, 33. "DIX •pS^DI Tttk XlM tè yWfflD ÎO-ji X2H 



















h 



■ 
■ 



172 



DIXIÈME DOGME. 



avec la prescience divine , nous aborderons d'abord, au point 
de vue biblique, cette troisième et dernière partie du dogme de 
la Providence. 



'il 



TROISIÈME DIVISION. 



DE LA PRESCIENCE DE DIEU. 



■ 

I 
I 



■ 



i 



TROISIEME DIVISION. 



DE LA PRESCIENCE DE DIEU. 



CHAPITRE I er . — De la prescience divine d'après 
la Bible. 



§ 1 er . Les textes relatifs à la prescience de Dieu. 

La prescience dont nous allons nous occuper n'est pas la 
connaissance divine, prise d'une manière générale, indéfinis- 
sable, parce qu'elle est infinie, et appartenant d'ailleurs à la 
théodicée plutôt qu'au dogme providentiel. Elle est cette fa- 
culté par laquelle Dieu prévoit et préconçoit dès le principe, 
perçoit les hommes et les choses de toute éternité, lit dans le 
temps comme dans un livre ouvert, embrasse d'un coup d'œil 
les innombrables feuillets de l'histoire de l'univers. Cette fa- 
culté existe-l-elle, l'Écriture la reconnaît-elle en Dieu? Le 
doute n'est guère possible, puisqu'il a été démontré qu'elle en- 
tre pour une large part dans le dogme de l'éternité (1), et que 
nous avons vu l'histoire et la doctrine en rendre réciproque- 
ment témoignage. Que nous dit celle-ci? Elle nomme Dieu 
« celui qui dès le principe fait l'appel des générations », qui 
annonce la fin dès le commencement, qui prédit à l'origine 
ce qui doit s'accomplir (2). « Révélez-nous donc, dit encore le 



(1) Voy. notre Théodicée, p 329-539. 



(a) Isaïe.XLI, 4; XLVI, 10. 






176 



DIXIÈME DOGME. 






la 




prophète, ce qui arrivera plus lard, et nous reconnaîtrons en 
vous des dieux, capables de faire le bien et le mal... .(1) »._ 
« Où est-il donc celufqui a prévu les temps futurs et dont les 
prévisions se soient réalisées à la lettre (2)? » .La seconde partie 
d'Isaïe est pleine, du reste, de ces affirmations concernant la 
prescience divine, et nous avons eu plus d'une fois déjà l'occa- 
sion de signaler l'importance de ce document sous le rapport 
dogmatique. D'un autre côté, si nous consultons l'histoire 
sainte, si nous allons à la recherche des faits qui accusent la 
prescience, nous n'avons que l'embarras du choix. Qu'y trou- 
vons-nous? La prédiction faite à Abraham de l'asservissement 
de sa postérité pendant quatre siècles ; l'annonce faite à Moïse 
de l'obstination de Pharaon jusqu'à la consommation des mi- 
racles qui devaient être son châtiment; la révélation faite en- 
core à Moïse d'événements lointains ; la défection d'Israël, ses 
rébellions et sa dispersion : « Je connais ses penchants futurs, 
dit l'Éternel, par sa conduite d'aujourd'bui (3) » ; la communi- 
cation faite à Samuel de l'anéantissement de la maison ponti- 
ficale d'Elie; la promesse faite à David de la durée de sa race 
et de la conservation de sa royauté tant que ses descendants 
resteront fidèles à la sainte alliance (4) ; et enfin toutes les pro- 
phéties relatives à la renaissance israélite, depuis Osée jusqu'à 
Malachie, et dont la véracité est d'autant moins contestable 
qu'elle est en voie d'exécution. Voilà bien des preuves irrécu- 
sables de la prescience divine. 

Il est vrai que, d'un autre côté, la Bible contient des faits et 
des principes qui sembleraient en désaccord avec la prescience. 
Le monde était encore dans les limbes delà genèse que Dieu 
s'afflige à la vue de la corruption croissante des fils de la terre, 
comme s'il avait pu l'ignorer, et se repent d'avoir créé 
l'homme (5). « Je vais descendre, dit-il à Abraham, et faire 
une enquête sur la nature des accusations et des griefs formulés 



I 






(1) Isaïe, XLI, 23. 

(2) Isaïe, XLI, 26. 

(*) Deulér., XXXI, 21. 



(4) II Samuel, VII, 16; I Rois, II, i; 
Tsaumes, CXXXII, Il et 14. 

(5) Genèse, VI, 5 el 6. 






EE LA PRESCIENCE DIVINE. 1"7 

conlre Sodome (1). » « Laisse-moi, crie-t-il à Moïse, je vais 
exterminer celte criminelle race d'idolâtres et faire de toi un 
grand peuple. » Et aussitôt après, cédant aux instances de 
Moïse, « le Seigneur revient sur la condamnation dont il avait 
pensé frapper son peuple (2). » Et ce changement dans la ré- 
solution divine se reproduit identiquement à l'occasion de la 
sédition excitée par les explorateurs du pays de Chanaan (3). 
Enfin, ce qui donne aux faits énumérés plus d'importance en- 
core, c'est que la doctrine qu'ils contiennent en est dégagée, 
élevée à la hauteur d'une théorie par le prophète Jérémie : 
« Un moment, fait-il dire à Dieu, je prononce contre une na- 
« lion et un empire un arrêt de bouleversement, de renverse- 
« ment et d'extermination. Mais que ce peuple, redoutant le 
« châtiment suspendu sur sa tête, fasse pénitence, aussitôt je 
« révoque l'arrêt de mort prononcé conlre lui. Par contre, il 
« peut arriver qu'un moment j'appelle une nation et un empire 
« à la stabilité, à la prospérité, mais que, par suite de la dégé- 
« nérescence de ce peuple et de son refus d'obéissance, je ré- 
« voque les assurances de bien-être dont il devait être l'objet 
« de ma part. » — Faisant application de ce principe à Judaet 
à Jérusalem, le prophète continue : « Ainsi, dit le Seigneur: 
« A cette veure je médite contre vous de funestes desseins, de 
« terribles projets; (mais, pour vous y soustraire), vous n'avez 
« qu'à revenir de vos mauvaises voies, qu'à procéder à l'amé- 
« lioralion de notre conduite et de vos actes (4). » Voilà certes 
des idées qui sont en contradiction évidente avec le dogme de 
la prescience. Y aurait-il à cet égard deux doctrines opposées, 
deux séries de faits contraires, c'est-à-dire divergence, conflit 
d'opinions en pleine Écriture sainte? 

§ 2. Conciliation de la prescience avec le libre arbitre. 

Nous espérons trouver la solution de cette difficulté dans 
celle d'un autre problème posé par toutes les écoles philoso- 



(1) Genèse, XVIII, 21. 

(2) Eiode, XXXII, 10 cl 14. 



(s) Nombres, XIV, (2 et 20. 
(4) Jérémie, XVJH, 7-n. 

12 











178 



DIXIÈME DOGME. 



phiques et théologiques ; ils'agilde l'éternel antagonisme entre 
la prescience divine et la liberté humaine. La Bible pose et 
résout la question à sa manière : aux procédés du raisonnement, 
qui lui sont étrangers, elle substitue l'autorité de la révélation, 
se bornant à être le fidèle organe de la parole de Dieu, se con- 
tentant de servir d'expression aux vérilés qu'il plaît à Dieu de 
nous enseigner. Dieu prend à tâche de nous apprendre que sa 
prescience n'a rien d'incompatible avec notre libre arbitre, qui 
conserve la plénitude de son action. S'il fait une enquête sur 
la conduite de Sodome, c'est seulement pour nous avertir que 
les plus grands criminels ne sont jamais condamnés d'avance 
par le fait de la prévision divine; si Moïse réussit à modifier 
les arrêts de la justice éternelle en faveur d'Israël, c'est, pour 
nous informer qu'il n'y a rien de fatal dans les résolutions d'en 
haut; si Jérémie pose en principe la mobilité des décisions 
célestes, passant de l'indulgence à la sévérité, de la sévérité à 
l'indulgence, c'est pour nous dire que Dieu adapte, non pas 
notre liberté à sa prescience, maissaprescience à noire liberté. 
Après avoir affirmé le libre arbitre avec l'énergie et la préci- 
sion que nous savons (1), l'Écriture ne pouvait faire moins que 
de nous rassurer sur son intégrité, en nous affirmant, théori- 
quement et historiquement, qu'il n'a rien à craindre de la fata- 
lité, et qu'il subsiste en face même de la sagesse infinie. Pré- 
voyant les objections de la raison subtile, elle a voulu y couper 
court en s'appuyant sur des faits, en agissant sur notre convic- 
tion par la mise en présence de la prescience et du libre arbitre. 
Elle semble nous tenir ce langage : « Sachez bien que votre li- 
berté morale et votre responsabilité restent entières, à tel point 
que si vous changiez mille fois de conduite, la volonté divine, 
par rapport à vous, subirait tout autant de variations, ou, pour 
mieux dire, elle n'en subirait aucune, puisqu'elle s'est imposé 
la loi de se régler sur les manifestations de votre person- 
nalité. » 

Il est possible que celle déclaration, satisfaisante pour la con- 



(i) Voy. plus haut, 11 e parlie, chap. I". 



DE LA rniiSCIfciNCE DIVINE. 



179 



science, ne contente pas la science; il est probable que celle-ci 
persistera à soutenir que la prescience, impliquant la connais- 
sance absolue de tout ce qui doit arriver, aboutit à une néces- 
sité immuable ; elle contestera peut-être à l'infini et à l'illimité 
la faculté de renoncer à sa nature propre, à se laisser limiter 
par un être Uni. Nous convenons que la révélation ne répond 
pas à ces objections logiques ; mais, entendons-nous bien. Elle 
n'y répond pas directement, scientifiquement, se refusant à 
quitter son terrain pour essayer des pas mal assurés sur celui 
de la spéculation. A notre avis, elle fait mieux que cela : elle 
étouffe la difficulté dans son germe par ce qu'elle nous dit de 
l'impossibilité de comprendre l'essence de Dieu. Ne s'exprime- 
t-elle pas à ce sujet de la façon la plus claire? Le livre de la loi 
proclame ceci : « Tu pourras voir Dieu par derrière; de face, 
jamais (4) ; » le prophète : « Mes pensées ne sont pas les vôtres 
ni vos voies les miennes ; autant le ciel s'élève au-dessus de la 
terre, autant mes pensées et mes voies s'élèvent au-dessus des 
vôtres, » dit l'Éternel (2). Dans les hagiograplies, Sophar gour- 
mande Job en ces termes: « Prétends-tu sonder les insonda- 
bles abîmes de la divinité, pénétrer le fond de la nature du 
Tout-Puissant (3) ? » Vient ensuite le Sage, qui traduit ces idées 
sur la divinité en précepte de morale : « Garde une grande ré- 
serve, dit l'Ecclésiasle, évite tout propos inconsidéré quand lu 
parles de Dieu; songe que Dieu est au ciel en haut, toi sur la 
terre en bas; pèse donc bien chacune de tes paroles (4). » 

L'incompréhensibililè de l'essence de Dieu est donc une vérité 
qui traverse tout le cycle biblique, prenant tour à tour la forme 
dogmatique, prophétique, dramatique et philosophique. 11 y a 
là-dedans un dilemme que l'on peut opposer hardiment à tous 
les faiseurs d'objections en cette grave matière : ou bien, leur 
dirons-nous, vous avez la prétention de concevoir et de définir 
exactement la prescience divine, et alors vous vous trouvez en 
contradiction flagrante avec la doctrine de l'Écriture telle que 






(1) Exode, XXXIII, 23. 

(2) haïe, LV, 8 et 9. 



(S) Job, XI, 7. 
(4) Ecoles., V, |. 



I 









M 



180 



DIXIEME DOGME. 










nous venons de l'exposer, ou vous confessez votre ignorance, 
vous avouez votre insuffisance, vous reconnaissez l'infranchis- 
sable abîme qui sépare la conception de l'infini de celle du fini; 
mais alors vous êtes pleins d'inconséquence en tirant des ar- 
guments de l'inconnu pour les opposer comme une fin de non- 
recevoir au connu. On ne comprend guère tout le bruit qui 
s'est fait autour de cette question, comme si c'était la seule 
dont la solution nous échappe. Sommes-nous donc mieux en 
état de comprendre et la création tirée du néant, et l'univers 
réalisé par le souffle de Dieu? et la matière visible et tangible 
unie à l'esprit impalpable? et l'âme, rayon de l'intelligence 
divine, emprisonnée dans un corps fait de corruption? De 
quelque côté que nous portions nos regards, au-dedans comme 
en dehors de nous, sur le moi comme sur le non-moi, nous 
voyons le fini côtoyer l'infini sans qu'il en résulte le moindre 
choc, sans que l'harmonie universelle en soit troublée un in- 
stant. Pourquoi donc en serait-il autrement de l'antinomie con- 
statée entre la prescience divine et la liberté humaine ? pour- 
quoi ne pourraient-elles pas coexister? Sont-elles une excep- 
tion au sein de la grande, de l'é.ternelle antinomie de l'infini 
et du fini? Évidemment non ; c'est un lien mystérieux, nous le 
voulons bien ; mais tout n'est-il pas mystère dans les rapports 
du spirituel avec le temporel? 

Ce n'est pas à dire que la Bible repousse systématiquement 
le concours de la science pour la solution des problèmes reli- 
gieux; nous avons trop souvent démontré le contraire pour 
avoir besoin d'écarter cette imputation. Nous verrons d'ailleurs 
la théologie s'emparer de toutes les armes de la démonstration 
rationnelle afin de vaincre la difficulté. Nous voudrions seu- 
lement qu'on n'oubliât pas que la révélation domine la science 
et la raison en tout ce qui concerne le divin ; que celles-ci 
réussissent ou échouent dans leurs persévérants efforts en vue 
de concilier les deux fadeurs , la doctrine biblique n'en sera 
pas altérée. Nous savons, et cela peut nous suffire, que la reli- 
gion affirme avec la même autorité et la prescience et le libre 
arbitre. Elle ne se borne pas à les constater séparément, ce qui 



DE LA PRESCIENCE DIVINE. 



181 



pourrait fournir quelque matière, non pas au doute, mais à 
l'incertitude; elle les met l'un en présence de l'autre, ainsi 
que nous venons de le voir, c'est-à-dire qu'elle les affirme en 
parfaite connaissance de cause, dans la prévision des objections 
que l'on tirera de leur prétendue incompatibilité d'humeur. 



§ 3. De la prescience divine d'après la tradition. 



C'est sans doute pour se conformer rigoureusement aux 
données de l'Écriture que la Tradition se prononce à son tour 
en faveur du double principe de la prescience divine et de la 
liberté humaine, non pas envisagées isolément, mais coexis- 
tantes et corrélatives. Tout le monde connaît l'adage, remar- 
quable par sa précision laconique : « Tout est prévu, et la li- 
berté est donnée (1), » attribué à l'illustre docteur Akiba. Il 
n'y a pas moyen de s'y tromper : ce que nous a appris l'étude 
attentive des faits et des principes disséminés dans la Bible 
est condensé ici dans une formule magistrale, écrite en style 
lapidaire. Les commentateurs se sont donné libre carrière dans 
l'interprétation du texte d'Abolh (2). Ce n'est peut-être pas se 
livrer à une conjecture gratuite que d'y démêler l'intention de 
mettre le double principe au-dessus des contestations de l'école, 
en dehors de ces tentatives de conciliation qui n'ont jamais pu 
aboutir. L'auteur a pensé qu'il valait mieux donner à l'antino- 
mie cette teinte de mystère qui la range dans la catégorie des 
vérités indémontrables. Nous ne voulons pas dire qu'on s'en 
soit tenu là; il est certain que ce n'est pas le dernier mot de la 
tradition, que les enseignements théoriques ne font ici défaut 
pas plus qu'ailleurs; c'est ce que nous allons démontrer par 
quelques citations qui se rattachent à cet ordre d'idées : « Il 
« est écrit dans les prophètes, nous dit le Midrasch : Je suis 

(l) Abolh, III, 16. mon!"» 11BX ;=n fin; UU., comment, sur Abolh, /. c; Tosse- 
ÛlfÛ. plioth Yom Tob, ibid., et les autres commen- 

ta) Voy. Maïmoaide, les huit ch -pitres, l .ires. 



I 



■ 






182 



DIXIÈME DOGME. 






« celui qui annonce la fin dès le commencement, à l'origine, 
« les événements futurs; je prononce, et mon arrêt s'exécute, 
« je fais (en un mol) tout ce que je désire. Que signifient ces 
« derniers mois : « je fais tout ce que je désire »? Est-ce que 
« par hasard il y aurait là-haut une volonté opposée, en lutte 
« avec celle de Dieu? Non certes. « Je fais tout ce que je dé- 
« sire » signifie « je fais les choses qui me plaisent. » Et 
« quelles sont ces choses? Le bien, la justice, la charité, 
« comme il est dit ailleurs : « Ce que Dieu désire, c'est d'exer- 
« cer sa générosité (1). » Et encore : « Tu n'es pas un Dieu qui 
« aime à condamner (2) ; » appliquant cette interprétation aux 
« prédictions que Dieu fait à Moïse au sujet de l'altitude de 
« Pharaon ; le Midrasch ajoute : « C'est donc pour le bien et dans 
« l'intérêt bien entendu du roi d'Egypte que Dieu prévient 
« Moïse de ce qui va arriver. Il le prévient donc d'abord que 
« Pharaon va lui réclamer une preuve de sa mission ; il ap- 
« prouve même ce dernier de faire cetle demande, au même 
« titre que certains justes qui se permettaient d'élever des 
« prétentions toutes pareilles, notamment Noê etÉzéchias (3). » 
Malgré l'obscurité de celte exégèse on voit cependant où elle en 
veut venir; il s'agil évidemment de la prescience divine et de 
la manière dont elle s'exerce. Et qu'est-ce qu'on nous apprend 
sur ce grave sujet? Que la prescience ne parlicipe en rien de la 
fatalité, qu'on ne saurait la confondre avec l'inexorable destin, 
qui reste impassible par rapport au bien comme au mal. Et 
puis on prouve cette assertion de la façon la plus ingénieuse, 
en niellant la prescience de Dieu en rapport avec son désir, et 
son désir lui-même avec l'objet de ce désir, c'est-à-dire avec 
le bien, la justice et la charité, de même que le mal et le châti- 
ment sont l'objet opposé à son désir. Or, s'il en est ainsi, si la 
prescience divine est en relation étroite, intime, et pour ainsi 
dire exclusive, avec le bien, il en résulte que toutes les fois 
qu'elle passe de l'état virtuel à l'état réel en se mettant directe- 



(1) Isaïc, xlii, ai. 

(2) Psaumes, V, 5. 



(3) S.ihemolb Rallia, sort. 9. 






DE LA PRESCIENCE DIVINE. 



183 



ment en rapport avec l'humanité, ce ne peut être que pour un 
bon motif, dans le but de lui apporter soit des assurances de 
boubeur, soit des avertissements salutaires, propres à lui ser- 
vir de préservatif contre l'imminent malheur. Donc, loin d'être 
en délicatesse avec le libre arbitre, la prescience ne semble sor- 
tir de son caractère que pour lui être utile. Elle vient ou pour 
l'avertir et le retenir, ou pour l'encourager et le stimuler, pour 
le pousser tantôt en avant, tantôt en arrière; elle fait cela 
sans jamais employer la violence, sans user d'autre moyen d'in- 
fluence que de celte sollicitude divine qui ne veut, qui ne pour- 
suit que le bien. 

Voici maintenant comment cette thèse se rattache à l'histoire 
de Pharaon : Dieu a soin d'informer son envoyé que Pharaon va 
le mettre en demeure de produire un signe manifeste à l'appui de 
sa mission. Cette réclamation du roi pourra être inspirée par 
deux motifs diamétralement opposés : ce sera pour se soumettre 
aux décrets de la Providence, ou tout au contraire pour la dé- 
fier. Eh bien , que fait la prescience de Dieu? Dans son ardent 
amour pour tout ce qui est pieux et noble, elle écarte, tant que 
cela se peut, jusqu'à l'hypothèse du mal. « Pharaon fera bien, 
dit Dieu à iMoïse, de te demander une preuve, un signe quel- 
conque ; il pourra en profiler pour me témoigner sa soumis- 
sion et se soustraire aux châtiments que sa désobéissance devra 
lui attirer; son incrédulité et sa méfiance peuvent devenir les 
instruments de son salut. » Noble doctrine que celle qui iden- 
tifie la prescience avec le bien, qui ne la met en action qu'en 
vue de résultats qui s'harmonisent avec l'idéal divin; profonde 
pensée que celle qui provoque le libre arbitre à s'affirmer sous 
l'œil même de la prescience! On dira peut-être que ce n'est 
pas là une solution scientifique, elle ne satisfera pas sans 
■'oute les professeurs de logique ni les rationalistes purs, mais 
s^ valeur morale est incontestable. Faire sortir la prescience du 
domaine de l'abstraction, substituer à une notion vague, flot- 
tante, solidaire quand même du principe de la fatalité, y sub- 
stituer une perception nette, saisissable pour tous, qui se con- 
fond avec le génie créateur, lequel n'est pas autre chose que la 
































■ 







■ 






18 t DIXIÈME DOGME. 

bonlé suprême, voilà les éléments de solution que la tradition 
est venue apporter au problème. Elle a su tourner la difficulté 
en s'inspirant de génie même de la religion. Quel est le but 
suprême de la religion ? C'est, non pas de nous montrer de loin, 
mais de nous faire sentir de près l'influence de cette bonté 
infinie dans laquelle viennent se fondre la sagesse, la puissance 
et la volonté de Dieu. 

Pour compléter les enseignements traditionnels au sujet de la 
conciliation de la prescience avec le libre arbitre, nous cite- 
rons encore le passage suivant à la forme légendaire : « Les 
« frères de Joseph étaient occupés de sa vente comme esclave, 
« Joseph lui-même était occupé de ses malheurs, Jacob de son 
« deuil, Juda de son mariage, et pendant ce temps Dieu son- 
« geait à faire concourir ces actes individuels, -si différents et 
« si opposés, à un but lointain, mais certain, à l'incubation du 
« futur Messie. C'est dans ce sens qu'il faut interpréter les 
« paroles de Jérémie(l): Je connais bien les pensées que je 
« forme à votre égard ; ce sont des pensées de salut et non pas 
« de malheur, des pensées ayant pour objet la garantie de 
« voire avenir et la réalisation de vos espérances (2). » De quoi 
s'agil-il ici? Évidemment des rapports qui unissent la prescience 
divine à la liberté humaine; on nous apprend que les actes 
accomplis dans la plénitude de notre initiative et de notre 
spontanéité, Dieu sait les faire concourir à l'exécution de son 
plan général, malgré leur diversité et leur apparence parfois si 
rétive. Tout vient graviter autour de cet orbite, notre activité 
matérielle , notre labeur social , nos efforts moraux, nos sen- 
timents, nos douleurs, et jusqu'à nos mauvaises passions, 
témoin la haine fratricide des fils de Jacob contre Joseph. 
C'est donc avec autant de sens que de raison que le prophète 
dit de Dieu : « Mes pensées sont des pensées de salut et non 
pas de malheur. » Est-il quelque chose de plus salutaire que 
de faire tourner au profit de la perfectibilité générale, du dé- 



I 



(l) Jc"ré"mie, XXVII, 11. 



(2) Berdscbilh Rubba, sect. 84; cf. noire 
Introduction générale, p. 146. 



I 
■ 



DE LA PRESCIENCE DIVINE. 



185 



veloppement moral de l'humanité , les mobiles si variés et 
souvent si contradictoires de notre action personnelle? C'est, 
si l'on veut, la confirmation de la leçon que nous avons tirée 
de la version précédente, mais plus accentuée; c'est ce point 
de vue élevé, que la métaphysique la plus pure ne désavouera 
pas, qui voit dans la prescience la sagesse de Dieu déroulant 
son plan éternel à travers le temps et l'espace, conviant l'huma- 
nité à participer à celte œuvre, utilisant les moindres éléments 
de notre activité, les mauvais comme les bons, habile à faire 
sortir le pur de l'impur (1), l'excès du mal de l'excès du bien, 
ramenant vers un centre unique les innombrables lignes qui 
se croisent dans tous les sens, laissant à tout un chacun le 
choix du sentier à parcourir, uni ou accidenté, facile ou rude, 
propre ou fangeux, mais possédant le secret de les faire éga- 
lement aboutir au sanctuaire de sa gloire ! 

Ces hautes et larges considérations ne sont pas exposées dans 
un ordre logique; la tradition ne quitte jamais sa méthode 
originale, se souciant peu d'échanger le riche manteau de l'in- 
terprétation biblique contre l'habit étriqué de la raison philo- 
sophique. Elle procède ici comme nous l'avons vue procéder 
relativement aux mystères de la Genèse (2) : elle entr'ouvre le 
rideau, nous offre quelques échappées de vue, avec cette 
réserve qui est non-seulement convenable, mais obligatoire, 
dans ces matières délicates qui touchent à l'essence divine; elle 
semble nous retenir d'une main et nous encourager de l'autre 
dans l'étude de ces questions transcendantes ; elle tient à nous 
faire avancer, mais avec une sage et prudente lenteur, dans 
celte voie mystérieuse qui aboutit à l'intelligence du gouver- 
nement providentiel, objet d'une promesse infaillible : « La 
terre sera remplie de la connaissance du Seigneur comme la 
mer est remplie d'eau (3). » 

(1) Job, XIV, 4. (3) IsalB, XI, 9. 

(2) Voy. noire Tbiodicée, p. B7-63. 









■: . ■ 











18G 



DIXIÈME DOGME. 






KL 



CHAPITRE II. — De la prescience divine et du libre arbitre 
suivant l'école théologique. 

Subissant l'influence de la philosophie arabe entée sur celle 
d'Aristole, qui tenait de leur temps le sceptre de la spéculation, 
nos théologiens se préoccupent essentiellement de l'antago- 
nisme entre la prescience et la liberté. 11 s'ensuit que l'exposé 
de leurs idées portera simultanément sur la deuxième et sut- 
la troisième partie du dogme, ainsi que nous l'avons annoncé. 



■ 



■ 



■ 



§ i". Saadia. 

Le fondateur de l'école théologique consacre un traité pres- 
que tout entier à la question du libre arbitre considéré dans 
ses rapports avec la prescience divine (1). 

Du libre arbitre et de sa nature. — « Si Dieu a été juste en 
« imposant à l'homme des commandements affirmalifs et né- 
« gatifs, il n'a été que juste et logique en lui octroyant la 
« faculté de suivre ou de ne pas suivre ses prescriptions, comme 
« nous l'affirment la raison et l'Écriture. La raison, en nous 
« enseignant que le sage n'ordonne à qui que ce soit de faire 
« plus que ses moyens ne lui permettent ; 1 Écriture, en inscri- 
« vant cette vérité dans des textes formels (2). Le libre arbitre 
« doit précéder et précède réellement l'action; c'est la condition 
« même de la responsabilité qui ne serait possible que si l'acte 
« précédait la décision libre ou même coïncidait avec elle. Le 
« libre arbitre gît dans l'abstention aussi bien que dans l'ac- 
« tionja première étant elle-même, sinon un acte, du moins 
« .une incitation à un acte opposé à celui que l'on pourrait 
« commettre (3). Nous le possédons à l'état de permanence ; 

(1) Les Croyances et les Opinions, qua- (2) Miellée, II, I; VI, 3; Isaïe, XL, 31; 

Irième Irailé; do l'Adoration et de la Déso- XLI, I, 
béissance religieuses, §§ 4 et suit. (3J Létit., XVIII, 30 ; Ps., CXIX.3. 






DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



187 



car si nous n'agissons pas toujours sciemment, nous ne ces- 
sons d'agir librement. Ce fait psychologique nous explique 
pourquoi le pécheur involontaire n'est pas passible du châ- 
timent. Il reste impuni , non pour avoir manqué de liberté, 
l'assassin involontaire ou le violateur involontaire du Sab- 
« bath n'ayant jamais cessé d'agir librement, mais pour n'avoir 
« pas su ce qu'il faisait. » 

Preuves du libre arbitre. — « 1° Preuves physiques : Quel 
« est l'homme qui n'ait pas conscience de sa liberté morale, qui 
« ne possède la certitude qu'il dépend absolument de lui-même 
« de parler ou de se taire, de toucher ou de ne pas toucher à 
« un objet? Nier un fait aussi paient serait aussi absurde que 
« de nier l'évidence. » 

2° Preuves rationnelles : « 1° Tout acte est le produit d'un 
« agent unique; or, si Dieu contraignait l'homme, l'acle 
« accompli par ce dernier serait tout à la fois l'œuvre de Dieu 
« et l'œuvre de l'homme. 2° Si Dieu contraignait l'homme, la 
« prescription et les prohibitions de la loi seraient un non- 
sens. 3° Si Dieu contraignait l'homme, comment pourrait-il, 
sans injustice, le punir de sa désobéissance forcée? 4° Si 
l'homme n'étail pas libre, le méchant aurait tout autant de 
droit que le juste aux récompenses futures, ayant fait de son 
côté tout ce qui lui élail possible de faire. L'archilecle qui 
emploie deux ouvriers, l'un pour bâtir et l'autre pour dé- 
molir, ne leur doit-il pas un salaire égal? 5° Si l'homme 
n'était pas libre, il pourrait toujours se disculper de ses fautes 
comme de ses crimes, rien qu'en alléguant cette contrainte 
morale, et l'apostat lui-même se justifierait en soutenant avec 
raison qu'il ne pouvait pas faire autrement que d'apostasier.» 
3° Preuves tirées de l'Ecriture et de la tradition : « Ce sont 
« des citations que nous nous bornons à viser (1) par des 
« renvois. » 

De la conciliation du libre arbitre avec la prescience de 



IS'-v<: 






■ 



i 



(I) Deul6r., XXX, 19; Malachie, I, 9 ; XVIII , 25 el 32 ; XXXIII, 11; Talonud , 
IsiJÏe,XXX,l; Jérémie, XXII 1, II; Ézéchicl, Bcracliolh, 5». 







188 



DIXIÈME DOGME. 



M 






■ 






Dieu. — « Si Dieu sait tout d'avance, l'homme n 'est-il pas forcé 

« dans sa désobéissance par le seul fait que Dieu sait qu'il dé- 

« sobéira? Car si l'homme, en dépit de la prescience de Dieu, 

« résistait à la tentation de la désobéissance, n'infirmerait-il 

« pas par cet acte de volonté la connaissance et la science de 

« Dieu? Voici comment l'auteur cherche à se tirer d'affaire, 

« à échapper aux étreintes de ce dilemme : Il n'y a rien, dit-il, 

« qui prouve que la connaissance de nos actions, qu'on ne 

« saurait refuser à Dieu et qu'il possède nécessairement, soit 

« la cause directe de la réalisation de ces actes; riennejus- 

« tifie une pareille hypothèse. Songez donc que si la pre- 

« science de Dieu était la cause immédiate de nos faits et gestes, 

« ceux-ci devraient être doués du privilège de l'éternité, grâce 

« à leur simultanéité avec la prescience, et nous serions ainsi 

« ramenés indirectement au système de l'éternité du monde. 

« Sans doute, Dieu connaît et perçoit les formes exactes des 

« choses ; il sait ce que l'homme fera en ce moment, de quelle 

« façon il manifestera sa volonté en tel autre. N'allez pas dire 

« cependant : Puisque Dieu sait qu'à tel moment l'homme va 

« parler ou se taire, l'homme ne peut pas faire autrement que 

« d'accomplir celte prévision. Changez votre proposition, in- 

« tervertissez vos prémisses, et aussitôt la difficulté va dispa- 

« raître. Dites ceci : Quand l'homme parle, Dieu le sait ; quand 

« il se tait, Dieu le sait encore, mais sans avoir pesé d'avance 

« sur le choix spontané de l'homme entre le silence et la pa- 

« rôle. Ce que Dieu connaît, c'est l'acte final, qui est au bout 

« des changements et transformations libres de la volonté 

« humaine (1). » 

L'auteur passe ensuite à quelques objections théoriques qu'il 
réfute successivement: — » A. quoi bon faire des exhortations 
« au juste, sachant qu'il n'en a pas besoin? C'est pour lui faire 
« mériter une plus haute récompense, et aussi pour fortifier 
« par la révélation d'en haut les nobles inspirations de notre 
« raison (2). Pourquoi Dieu adresse-t-il des remontrances aux 



(l) Dculér., XXXI, 21; Ps., XCIV, il. (i) Kzéchid, III, 21 



DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE AltlilIIlE. 



189 



« méchants, sachant bien que c'est peine perdue? L'auteur 
« donne de ce fait six motifs logiques que nous jugeons inutile 
« de reproduire et qu'il fait suivre de cette réflexion : Après 
tout, les exhortations faites aux pécheurs endurcis ne sont 
pas sans utiliié; elles ne laissent pas d'exercer une influence 
salutaire sur d'autres coupables qui en profiteront pour s'a- 
mender. Cela est tellement vrai, qu'aujourd'hui encore, 
après des centaines et des milliers d'années, l'histoire du dé- 
luge, de Sodome et de la servitude égyptienne, exerce une 
« action salutaire sur notre conduite. 

Objections tirées de certains faits moraux et historiques. — 
« 1° Comment faut-il juger un acte d'assassinat commis avec 
« préméditation et volonté, mais sur une personne que Dieu 
« aurait déjà condamnée à mort pour ses crimes? Faut-il y 
« voir un acte libre ou l'effet d'une contrainte mystérieuse? Il 
faut distinguer, répond Saadia, entre la mort du pécheur, 
laquelle est l'œuvre de Dieu, et l'homicide, qui est le fait de 
l'assassin. Il importe ici de faire remarquer que, sans ce 
meurtre, le coupable serait mort quand même, il n'eût pas 
échappé à l'arrêt de Dieu dont il se trouvait frappé. Il s'en- 
suit que celui qui l'assassine pour des motifs personnels est 
responsable de son action comme de tout autre meurtre vo- 
lontaire. Même jugement à l'égard du voleur qui dépouille- 
rait un individu condamné par Dieu à la perte de sa fortune. 
Ici encore il y a deux faits bien distincts : la perte d'une for- 
tune, qui est l'œuvre de Dieu, et la spoliation, qui est celle 
d'un voleur vulgaire et criminel. C'est dans ce sens que deux 
martyrs, Chemaïa et A'hia, répondirent : « Si nous sommes 
condamnés par Dieu, il trouvera toujours moyen de nous 
faire mourir par toi ou par une autre bêle féroce; mais lu 
n'en seras pas moins responsable du meurtre que tu vas com- 
mettre (1). » 2° Si c'a été la volonlé de Dieu de châtier 
David en suscitant contre lui la rébellion de son fils, ce der- 
nier n'esl-il pas innocent? L'auteur y applique encore la ré- 






(1) Tulmuil , Tiianilb , 18; Arnch , rac. Harag. 



4 90 



DIXIEME DOGME. 






« ponse déjà faite, à savoir qu'il faut distinguer entre l'arrêt 
« de Dieu qui veut que David soit vaincu par son fils Absalon 
« et la conduite de celui-ci, qui, en sus d'une guerre parricide, 
« se livre à toutes sortes de turpitudes (1). 3° Comment se fait- 
« il que deux rois barbares, Sennachérib et Nebucbadnetzar, 
« soient nommés, le premier « verge de Dieu », le second 
« glaive de Dieu (2)? » C'est qu'à la vérité Dieu a dispensé à ces 
« conquérants farouches des pouvoirs extraordinaires; leurs 
« brigandages et leurs cruautés, librement et sciemment exer- 
« ces, ne leur en appartiennent pas moins ; leur responsabilité 
« reste entière (3). 4" Le cours des événements étant tracé par 
« Dieu dès l'origine, ne s'ensuit-il pas quesi, par laforcemême 
« des choses amenées par Dieu, un homme es), entraîné au 
« mensonge, c'est Dieu qui le fait mentir? En cherchant bien, 
« on se convaincra que le mensonge provient toujours du fait 
« de l'homme, qui ose s'en prendre à Dieu de ses fautes et de 
« ses sottises (4). Il est certain qu'en usant sagement de l'in- 
« telligence que Dieu nous a implantée, on peut éviter le men- 
« songe. Il cite l'exemple (fort peu concluant et plutôt contraire 
« à sa thèse) d'Abraham se servant, au sujet de Sara, d'un 
« terme à double sens, signifiant à la fois sœur et parente, de 
« façon à se soustraire au reproche du mensonge. » 

L'auteur s'occupe ensuite de l'explication d'un certain nombre 
de textes bibliques qui semblent trahir une tendance fataliste. 
Il leur applique les procédés de son habile exégèse, et, pour 
arriver à une meilleure interprétation, il les range sous huit 
chefs rationnels : « 1° Ne pas confondre la recommandation 
« avec l'action. Quand Dieu dit : « J'ai empêché un tel d'agir, 
« cela signifie seulement qu'il l'a décidé par des avertissements 
« ou des menaces. Tel est le fait d'Àbimelec empêché d'abuser 
« de Sara (5). 2° Se garder de voir une contrainte d'en haut 
« dans les événements de l'histoire. Exemple : quand Dieu dit 



(1) II Samuel, 12. 

(2) Isaïe, X, 5; Ézéchiel, XXX, 2i. 
(5) Isaïe, X, 12. 



(4) ProT., XIX, 3. 

(s) Genèse, XX, 3 cl 7| Deulcr., X, 5; 
XXIV, 4. 






DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 191 

« à Isaïe qu'il détournera le cœur, les oreilles et les yeux du 
« peuple de la bonne voie, le sens est qu'il suscitera des évé- 
« nemenls qui auront pour effet d'éloigner Israël des voies de 
« la religion, par suite des grandes préoccupations causées 
« par les calamités publiques (t). 3° Éviter d'attribuer à la 
« fatalité l'endurcissement des pécheurs, par exemple celui 
« de Pharaon, de Sihon, roi des Emorôens. La raideur de 
« Pharaon comme celle de Sihon sont, à tout prendre, un 
« fait tout naturel : Par l'expression « Dieu endurcit leur 
« cœur, » on veut dire qu'il fallait à ce chef une dose d'obsti- 
« nation extraordinaire pour oser résister, Pharaon à tant de 
« miracles où éclatait la volonté de Dieu, et Sihon à la terreur 
« qu'Israël et son merveilleux exode avaient jetée dans tous 
« les cœurs (2). » 4° Ne pas prendre pour un acte ou un 
« arrêt irrévocable un simple jugement mis par Dieu sur les 
« hommes ou sur les choses (3). A prendre ces textes à la lettre, 
« on dirait que c'est à dessein que Dieu induit les hommes en 
.« erreur et les pousse à l'égarement; mais en voici le véritable 
« sens : Dieu montrera et prouvera qu'un tel est un mauvais 
sujet; que tel prophète n'est que l'organe de l'erreur et du 
mensonge; que Jérusalem s'endort dans cette sécurité trom- 
peuse; enfin qu'il sauvera les hommes de leurs égarements par 
le seul fait qu'il les leur pardonnera. Il n'y a donc rien dans 
« toulcelaqui explique la fatalité. 5°Nepassubstituerindûment 
au simple pardon la contrainte ou l'intervention directe de 
Dieu. Par exemple, quand nous prions Dieu de nous détour- 
ner du mal, de nous diriger vers le bien, on aurait grande- 
ment tort d'entendre par là que Dieu substitue sa volonté à 
la nôtre; il s'agit du pardon divin qui suffit à nous ramener 
au bien (4) ; tandis que la sévérité et la rigueur pourraient 
avoir pour effet de nous pousser au désespoir (8). 6° Ne 










H 



(1) Isaïe, VI, 10; Deuldr., XXVIII, 29; (3) Isaïe, LXIII, 17; Urémie, IV, 10; 
Job, XII, 24 el 25. Ézéchiel, XIV, 8 ; Prov., III, 24. 

(2) Dculér., II, 25; Josud. XI, 20. (*) Psaumes, LI, 18. 

(5) Psaumes, CXIX, 86; CXLI, 4. 






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■ 



■ 



192 DIXIÈME DOGME. 

« pas confondre la création avec la direction de nos organes. 
« Puisque la Bible dit que l'œil, que l'oreille, que la langue 
« de l'homme appartiennent à Dieu (1), cela ne signitie pas 
« que Dieu dirige continuellement notre parole, notre regard 
■< ou notre attention, mais seulement qu'il est l'auteur de ces 
« organes. 7° Ne pas confondre le sens propre avec le sens 
« figuré. Lorsqu'il est question, par exemple, du cœur des 
« rois conduit par Dieu comme les eaux d'un canal d'irriga- 
« lion (2), cela veut dire que les rois ne peuvent pas plus se 
« soustraire à la volonté de Dieu que l'eau d'un ruisseau. 
« 8° Savoir distinguer entre les événements extraordinaires et 
« l'action personnelle de Dieu, c'est-à-dire ne prendre celle-ci, 
« bien qu'elle soit favorablement annoncée par la Bible, que 
« dans le sens réduit d'un fait étonnant, prodigieux, et par 
« cela même des plus propres à agir sur les hommes. Celle 
« règle se rapporte à trois ordres de faits : 1° ceux de la guerre 
« et delà conquête, souvent représentés comme suscités directe- 
« ment par Dieu (3), et que l'on appelle divins, parce qu'ils 
« sont extraordinaires, en amenant un bouleversement social; 
« 2° l'intelligence et la conception lucide des choses saintes 
« qualifiées d'inspirations divines et sollicitées comme une 
« grâce d'en haut (4) ; 3° un grand miracle opéré devant les 
« masses et invoqué par celui qui en est l'auteur, dans le 
« but d'entraîner les convictions. Tel est le miracle d'Élie sur 
« le mont Carmel, quand il réclame de Dieu la descente du feu 
« du ciel afin de rendre au peuple la foi (5), phénomène qu'il 
« convient d'interpréter ainsi : Quand le feu sera descendu 
« du ciel, le cœur du peuple, qui a si sensiblement reculé en 
« arrière, reviendra de lui-même vers Dieu (6). Elles n'ont pas 
« une signitïcation différente les paroles que le prophète Ëzé- 



I 



■ 

: 

■ 
■ 



(1) Prov.,XVI, t; XX, 12. 

(2) Prov., XXI, 1. 

(3) I Ro ; s, XII, 15; II Chron , XXXVI, 



(4) Psaumes, XXV, 4: LXXXVI, 11; 
CXIX, 37; HChron., XXX, 12. 

(5) I Rois, XVIII, 37. 

(g) nid. ds!> nx fvni&ri nnxi 
rwinx. 



I 

■ 



DE LA. PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



193 



« cliiel fait dire à Dieu : « Je ferai en sorte que vous marchiez 
« dans mes voies (1) », qu'il faut interpréter ainsi :Mes mira- 
« clés et mes prodiges deviendront pour vous un moyen de 
« certitude. » En dehors des catégories que nous venons 
« d'examiner, dit l'auteur, il ne reste que quelques passages 
« isolés, mal compris, celui-ci entr'aulrcs : « afin que tu sois 
« juste dans tes paroles, véridique dans tes jugements » (2), 
« que les ignorants prennent pour l'expression de la fatalité, et 
v d'où ils croient pouvoir conclure que David a dû forcément 
« pécher pour ne pas donner un démenti aux menaces du châ- 
« timentà lui faites au nom de Dieu. Mais celte interprétation 
n'est qu'un grossierconlre-sens, attendu que les susdites pa- 
roles ne se rapportentnullemenl à celles qui laprécèdentim- 
médiatement: « J'ai faille mal aies yeux », mais à celles du 
verset précédent : « Purifie-moi de mes péchés. » Le sens est 
donc celui-ci : Pardonne-moi en verlu de l'assurance que lu 
prends toujours en grâce les vrais pénilents. Saadia finit 
« celle dissertation en ces termes : Grâce aux explications que 
« nous venons de donner, s'évanouit tout ce que l'on croit 
« susceptible de faire peser la fatalité sur l'aclivité humaine. 
« Il s'ensuit que Dieu est parfaitement en droit d'exiger de 
« nous la piété et la verlu, et nous ne saurions rejeter nos 
« fautes sur une prétendue contrainte, ou sur l'absence de la 
« liberté morale (3). L'homme est un agent libre, ainsi que le 
« démontrent les éclatants miracles et la mission des pro- 
« phèles. » 












APPRÉCIATION DE LA THÉORIE DE SAADIA. 

La théorie de Saadia porte sur deux points: 1° démonstra- 
tion du libre arbitre ; 2° conciliation du libre arbitre avec la 
prescience de Dieu. Peu de mots suffiront pour signaler la fai- 
blesse de son argumentation sur le second point. L'auteur la 



(l) Eifcbiel, XXXVI, 2T. 

(•2) Psaumes, LI, ti. 



(7.) Job, IV, 17. 



13 



194 



DIXIÈME DOGME. 



pose dans les termes où elle est formulée par la philosophie du 
Kalam, dont il s'approprie les procédés, et, comme elle, puisant 
ses arguments dans l'arsenal de la dialectique. Mais est-ce une 
chose bien sérieuse que de vouloir supprimer une grave diffi- 
culté, une puissante objection, par des arguties de sophiste? 
Quoi! il suffira de renverser la proposition pour faire dispa- 
raître l'antinomie; il suffira de dire que ce n'est pas la pres- 
cience de Dieu qui fait les événements, mais que ce sont, au 
contraire, les événements qui provoquent la prescience de Dieu, 
pour réduire la difficulté à néant ! Si une pareille solution pou- 
vait avoir quelque valeur aux yeux de la scbolastique arabe, qui 
dominait du temps de l'auteur, elle est nulle pour la raison 
moderne, qui depuis longtemps s'est affranchie du culte du syl- 
logisme et qui ne se paye plus de mots. Constatons d'ailleurs 
que cette démonstration est purement logique, contrairement 
aux habitudes de ce théologien de corroborer ses preuves ration- 
nelles par des preuves bibliques, ce qui n'est pas fait pour en 
augmenter la valeur. Il faut croire que, malgré sa science 
supérieure de l'Écriture, dont il nous donne de nouvelles et 
éclatantes preuves dans ce même exposé, il n'y a rien trouvé de 
décisif en faveur de cette conciliation. Sur ce point, comme 
sur beaucoup d'autres déjà constatés, le raisonnement de Saadia 
n'a d'autre valeur que celle de nous faire prendre sur le fait 
l'enfantement de la théologie juive, commençant par l'imitation 
servile des Molécallemin, comme l'enfant qui commence tout 
d'abord par balbutier les sons et les mots qu'il entend, mais 
qu'il ne tardera pas à s'assimiler. 

L'auteur est beaucoup plus satisfaisant sur la démonstration 
du libre arbitre, ou, pour mieux dire, dans ses efforts pour ex- 
pliquer les faits comme les expressions des livres saints dont 
on voudrait argumenter contre la liberté. L'originalité de son 
opinion est là, dans la discussion à laquelle il se livre pour ex- 
pliquer les obstacles, aplanir les difficultés qui semblent pousser 
dans le champ de l'Ecriture; elle est dans ces huit catégories, 
dont l'ensemble compose un large cadre où il fait entrer, mais 
pour le purifier au souffle de la liberté, toul ce qui de prime 












DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 195 

abord parait entaché de fatalisme. C'est sa grande préoccupa- 
tion de détruire dans les esprits toute impression de force et de 
contrainte qui pourrait résulter de l'étude superficielle des pré- 
ceptes et des récits sacrés. Il consacre à celle thèse toute sa 
science, loule son habileté d'exégète. Avec autant de netteté 
que de concision, il passe en revue un grand nombre de ces 
faits qui, pris à la lettre, réduiraient singulièrement le domaine 
du libre arbitre en lui faisant par trop subir la pression de 
l'intervention divine. Faisant une large part au langage figuré, 
à ses fictions et à ses hyperboles, il restitue à de nombreux 
textes leur sens rationnel. Rien de plus sensé que l'interpré- 
tation qu'il donne à son tour de l'endurcissement de Pharaon, 
dans lequel il ne voit qu'un orgueil démesuré. Nous appelons 
particulièrement l'attention sur sa huitième catégorie, où le 
divin et le providentiel, termes si prodigués dans la Bible, ne 
seraient plus que Y extraordinaire. L'auteur nous livre ainsi la 
clef dont Maïmonide et les autres organes de l'école théologique 
sauront faire un si fréquent usage. Certes nous ne lui suppo- 
sons pas l'intention d'éliminer l'élément providentiel du sein 
de l'humanité, ce serait dénaturer sa pensée; mais il vient 
faire une distinction essentielle entre le divin proprement dit 
et tout ce qui n'est que prodigieux, qui s'écarte plus ou moins 
des conditions naturelles et logiques, divin dans notre imagi- 
nation seulement. .Mais il est à remarquer que, du premier 
bond, Saadia s'avance dans celle voie jusqu'à celle limite ex- 
trême que la raison ne pourrait franchir qu'en violant le 
domaine de la foi. Et tout cela, il le fait dans le seul but de 
mettre le libre arbitre hors de conteste, de le dégager du 
poids religieux sous lequel on prétend l'étouffer. Qua°nd on 
songe à la situation des esprits du temps de l'auteur, aux ten- 
dances d'une époque que le fatalisme oriental marquait de ses 
puissantes griffes, aux progrès formidables qu'il avait faits dans 
le sein du judaïsme depuis les premiers Tanaïm jusqu'aux 
derniers Emoraïm, qui subissent au-delà de toute mesure l'in- 
fluence babylonienne, on ne saurait rendre trop hommage à 
l'auteur des croyances et des o/mn'ons pour l'énergique réaction 







196 



DIXIÈME DOGME. 





H 
I 


1 
■ 



qu'il est venu opérer en faveur de la liberté morale, bien qu'il 
n'ait guère réussi dans ses tentatives de conciliation entre celte 
liberté et la prescience. 

§ 2. Ba'hija, 

L'auteur continue, à propos du libre arbitre, le dialogue en- 
gagé entre l'Ame et la Raison au sujet de la perfectibilité (1) : 
— « L'Ame. Tu viens de prendre grand soin de ma cure et de 
ma guérison radicale ; tu as fait à cet égard tous les prépa- 
ratifs nécessaires ; tu m'as délivré de l'épais fardeau de 
l'ignorance. Et pourtant il reste encore en moi un germe, un 
seul, de trouble et de désorganisation, à l'endroit de l'adora- 
tion divine. Si tu pouvais m'en délivrer, me débarrasser 
des soucis et du tourment qu'ilme cause, je me croirais pres- 
que radicalement guéri. — La Raison. Quel est ce sujet de 
préoccupation ? — L'Ame. Il s'agit de ce principe de fatalité, 
du destin, de cette volonté immuable qui aurait présidé à la 
création universelle, aux quatre règnes de la nature (2). 
Les textes indiqués ne semblent-ils pas enseigner que dès 
le principe Dieu a arrêté pour toujours toutes les bases de 
l'existence ; que c'est sa puissance et sa volonté uniques qui 
donnent l'impulsion à toutes ses parties, de même que c'est 
encore lui qui les met au repos et les rend immuables (3) ? 
Les livres des anciens admettent d'ailleurs généralement ce 
système d'une volonté souveraine et immuable. Mais, d'un 
autre côté, l'Écriture le combat, proclamant souvent les droits 
du libre arbitre, admettant la volonté, la spontanéité, et, 
comme leur conséquence, la responsabilité humaine (4). Au 
surplus, les prescriptions et les interdictions dont le livre 
de la Loi est plein, les peines et les récompenses dont il 



(l) Voy. noire Théodicéc, p. 37S-381. 

(S) Ps. CXXVII, 1 et 2; CXXXV, 6; 
I Samuel, II, »', et 7; Lamenl., III, 37 el 
58; Isaîe, XLV, 7. 



(3) Ps. CIV, 29; Job, XXXI V, 29. 
(•*) Deuté>., XXX, 15; Malacliie, I, 0; 
Job, XXXIV, 11; ProY., XIX, 3. 



DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



197 



« nous offre la constante perspective, sont la meilleure preuve 
« en faveur du libre arbitre et de l'absence de toute influence 
« dominante sur la bonne comme sur la mauvaise conduite de 
« l'homme, sur son mérite comme sur son démérite. Comment 
« donc concilier ensemble deux doctrines si opposées? Â.s-tu 
« un remède pour cette souffrance morale? — La Raison. J'es- 
« lime d'abord que cette contradiction que tu me signales 
« comme découlant de nos livres saints n'est pas plus saillante 
« que celle qui découle de l'expérience et de l'observation 
« exacte des faits. Ne voyons-nous pas les faits qui s'accom- 
« plissent sous nos propres yeux s'accuser tantôt comme le 
« résultat d'une volonté et d'une résolution libres , tantôt 
« comme un produit de la contrainte, et, dans ce cas, révélant 
« une volonté supérieure, gouvernant et dirigeant l'homme à 
« sa guise? Et ce n'est pas tout : vous remarquez les effets de 
« cette contradiction jusque dans les mouvements de la langue, 
« dans l'action des organes de l'ouïe et de la vue. D'un autre 



côté, nous ne pouvons ne pas être frappés du spectacle des 
peines et des récompenses mesurées sur notre degré de fidé- 
lité ou d'infidélité envers Dieu. De là cette longue, cette 
éternelle discussion des sages sur la conciliation possible de 
la fatalité avec la liberté. Les uns prétendent que l'homme 
est libre, et, par suite, responsable de tous ses actes : Dieu 
« lui en laisse la disposition absolue, pour ensuite le punir ou 
« le récompenser selon les cas. Les autres soutiennent que les 
« actes et les mouvements de tous les êtres, organiques ou 
« inorganiques, sont réglés d'avance de par la volonté divine, 
« impossible d'y rien changer. Que si l'on objecte à ceux-ci 
« le principe de la rémunération, ils répondent qu'on ne peut 
« rien induire d'un dogme dont la nature et les conditions 
« nous sont inconnues, notre science en cette matière se bor- 
« nant à ceci : Dieu est juste, incapable de la moindre ini- 
« quité, véridique dans ses assurances, immuable dans ses 
« promesses. Nous ne sommes pas plus aptes à nous faire une 
« idée juste de la sagesse infinie ; mais nous en ressentons 
« trop les gracieux et généreux effets pour oser la soupçonner 






■ 



D 

1 



198 



DIXIÈME DOGME. 








« d'injustice. Une troisième opinion consiste dans une sorte 
« de transaction entre la fatalité et la liberté. Vouloir sonder 
« ce profond mystère, disent les partisans de cet expédient, 
« c'est courir à l'abîme, à la damnation, quelle que soit là 
« conclusion finale. Ils conseillent donc d'agir régulièrement 
« sous l'empire du principe du libre arbitre, de se dévouer au 
« bien et au juste de tous ses efforts ; puis, en ce qui concerne la 
« rémunération, de s'en rapporter à l'appréciation et à la 
« bonté de Dieu, en comprenant enfin que Dieu, a tous les droits 
« sur nous, tandis que nous n'en avons aucun sur lui. L'au- 
« teur approuve cette opinion; il l'approuve comme la solu- 
« tion la moins dangereuse du redoutable problème. Oui, dit- 
« il, c'est le parti le plus sage et le plus convenable que de 
« confesser notre ignorance sur ce point délicat, ignorance 
« due à la défectuosité de nos facultés intellectuelles, mais dont 
« nous ne devons pas nous plaindre, parce qu'elle est dans 
« notre intérêt le mieux entendu. II n'est pas douteux que, si 
« la connaissance de ce mystère pouvait nous être profitable, 
« Dieu n'eût pas hésité à nous le dévoiler. Nous ressemblons, 
« en quelque sorte, à ces hommes que la faiblesse de leur or- 
« gane visuel empêche de fixer le soleil autrement que les yeux 
« couverts d'un voile : plus l'ophtalmie est forte, plus le voile 
« sera épais; moins les yeux seront faibles, plus le voile sera 
« mince et transparent. Que de fois d'ailleurs ne nous arrive- 
« t-il pas de contester les propriétés de certains corps ou ma- 
« chines tant que nous n'avons pu en juger de visu ! Prenons 
« l'astrolabe, par exemple, cette balance des astronomes : croi- 
« rions -nous d'après un simple ouï- dire aux remarquables 
» indications qu'il nous fournil sur le mouvement planétaire, 
« sur la position des constellations, sur l'exactitude horaire, 
« sur les distances et les dimensions réciproques des corps 
« célestes? II en est de même de beancoup d'autres inslru- 
« menls, qu'il nous est impossible de concevoir parla pensée, 
« à plus forte raison de nous figurer exactement. Voici un ob- 
« jet des plus usuels, une simple balance : en comprendriez- 
« vous le mécanisme si vous ne le voyiez de vos propres yeux? 



DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



199 



,< Voici la grosse meule du moulin qui tourne: n'admirez- 
« vous pas ce mouvement circulaire qui s'accomplit tout au 
« rebours des lois de la pesanteur? Affirmerions-nous, accep- 
« terions-nous même ces données de la science si nous n'y 
« étions forcés? Et tout cela, provient delà faiblesse de notre 
« savoir, de notre défaut de discernement en tout ce qui concerne 
« les mystères de la création, les causes, leseffets, les forces et les 
« propriétés des êtres. Eh bien, si noire ignorance est si pa- 
« tente, même à l'égard des choses appropriées à nos besoins et 
« à notre constant usage, faut-il s'étonner de ce que la grande 
« et impénétrable loi qui concilie la fatalité avec le libre ar- 
« bitre échappe à notre imparfaite et chélive conception (1)?» 



APPRÉCIATION DE L'OPINION DE BA'lIYA. 



Nous disons Vopinion, et non pas la théorie de Ba'hya, at- 
tendu que ce théologien n'en a pas une qui lui soit propre sur 
la question qui nous occupe. Nous voilà, en effet, bien loin 
des affirmations et hardiesses deSaadia. L'auteur hésite à tran- 
cher la question devant le langage à double sens de l'expé- 
rience et de la religion : l'expérience nous faisant apercevoir 
dans nos actes des points de départ contradictoires, les uns, 
produit d'une complète liberté, les autres, enfantés par une 
pression extérieure ou supérieure qui les dépouille de toute 
spontanéité; la religion, par l'organe de la Bible, nous signa- 
lant également un double courant, le premier soufflant dans 
le sens de la liberté, proclamant laresponsabilité individuelle, 
servant d'ailleurs de base fondamentale au dogme de la rému- 
nération, sur lequel repose tout l'échafaudage de la Loi, le se- 
cond enflant les voiles du système de la fatalité, de Vananqué du 
poëte. Ba'hya ne trouve rien de mieux, au point de vue démon- 
stratif, que de laisser les adversaires en présence, nous vou- 
lons dire la liberté et la nécessité, sans prétendre adjuger la 

(1) Psaumes, CXXXI, 1 et 2. 




I 



■ 



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200 



DIXIÈME DOGME. 



pomme à l'un ou à l'autre. Mieux vaut, selon lui, confesser 
notre ignorance dans une matière aussi ardue, que de risquer 
légèrement des opinions hasardées et des solutions douteuses. 
Pourquoi d'ailleurs méconnaître notre impuissance, notre dé- 
faut de capacité dans le domaine des questions transcendantes, 
quand nous nous voyons forcés de la confesser journellement 
môme à l'égard de tant de faits physiques et mécaniques ? 

Mais hâtons-nous de constater que ce n'est que par rapport 
à la théorie pure que Ba'hya se montre hésitant et timide; il 
reprend toute sa sérénité et son esprit pratique quand il s'agit 
d'en tirer les conséquences morales. Pour tout ce qui concerne 
notre conduite et noire action, il veut que nous les mettions 
sous l'égide du libre arbitre, interne ou externe, que nous 
n'abdiquions jamais notre responsabilité, que nous la voyions 
toujours suspendue sur nos têtes, mais sans trop nous préoc- 
cuper de la rémunération qui en est la conséquence, nous en 
rapportant sur ce point à la justice et à la bonté divine. Si, 
comme conseil, ce principe de conduite ne laisse rien à dési- 
rer, évidemment il ne peut pas compter comme appoint à l'en- 
seignement dogmatique ; il y a ici recul, au lieu de progrès. 
Nous avons d'ailleurs une observation plus grave à présenter 
sur cette opinion ; nous croyons que l'auteur n'a pas assez tenu 
compte de la démonstration de son prédécesseur et maître, non 
pas de sa démonstration logique, dont nous avons signalé nous- 
même les côtés faibles, mais de celles du sagace commentateur, 
du puissant exégète. Il s'est exagéré à plaisir la portée fataliste 
des textes qu'il invoque. Ces textes ne sont nullement en con- 
tradiction avec le principe du libre arbitre. Nous en avons 
déjà montré le plus clair, le moins équivoque, celui des La- 
mentations, abondant dans le sens de la liberté (1) ; les autres 
admettent parfaitement une interprétation analogue. Que si- 
gnifie le premier cité, « Dieu fait ce qu'il lui plaît, dans le ciel 
comme sur la terre (2) » ? Rien autre chose que l'affirmation de 



(1 ) Voy. ci-dessus, mime division, chap. 
I", § ». 



("2) Psaumes, CXXXV, G. 



■ 



DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



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la Providence spéciale, qui sait faire tout concourir à la réali- 
sation de sa pensée. Et cet autre : « Dieu appauvrit et enrichit, 
abaisse et relève, lue et ressuscite (1) »? Il ne fait que sanc- 
tionner la doctrine traditionnelle, à savoir que Dieu s'est ré- 
servé la souveraine décision sur tout ce qui est en dehors du 
domaine de la liberté morale, que l'homme n'est maître que de 
sa personnalité, de son âme, de sa conscience, et que, sans l'a- 
grément de Dieu, il ne dispose ni de la sagesse, ni de la vail- 
lance, ni de la fortune. Il résulte de ces considérations que, si 
la spéculation ne parvient pas à résoudre l'antinomie qui existe 
enlre la prescience et le libre arbitre, la religion accorde à ce 
dernier lout ce qu'elle peut lui donner. Ba'hya l'eût indubita- 
blement reconnu lui-même s'il s'était livré à une étude plus 
approfondie de l'exégèse biblique. Il pèche par l'excès contraire 
à celui que l'on impute à Saadia, opposant une réserve extrême 
à la trop grande hardiesse du père de l'école théologique. 



§ 3. Le Khozari. 



Certitude de la liberté humaine. —Le Khozari... « Je pense 
« que vous ne sauriez vous dispenser de porter vos investiga- 
« tions sur la grave question de la fatalité et du libre arbitre, 
« qui appartient au domaine de la science (philosophique) ; 
« veuillez donc me faire connaître votre opinion là-dessus.» 
Le Haber. « Il n'y a que l'homme joignant l'obstination à la 
« mauvaise foi qui puisse nier la nature du possible ; mais à 
« coup sûr son assertion est en désaccord avec son sentiment. 
Remarquez seulement ses soins, ses précautions à l'endroit 
de tout ce qui est pour lui sujet d'espérance ou de crainte ; 
nesont-cepas autant de témoignages de sa foi au possible, 
aux moyens et enfin à l'utilité des mesures préparatoires? 
Si l'homme pouvait croire réellement à la fatalité, il n'aurait 
qu'à se laisser faire; il cesserait de défendre sa personne 



(I) I Samuel, II, 6 el 7. 



I 






B 



■OH 



202 



DIXIÈME DOGME. 



■ 



« contre l'ennemi ou de faire ses provisions pour se garantir 
« contre la famine. Prétendra-t-on que ces préparatifs eux- 
« mêmes font partie de la loi de la nécessité? Ce serait, dans 
« tous les cas, rendre hommage au principe des causes inler- 
« médiaires, reconnaître leur influence sur le dénoûment et sur 
« l'obtention du résultat désiré. Or, avec un peu de bonne foi, 
« on ne tardera pas à être amené logiquement à s'avouer 
« maître de sa volonté dans toute la sphère du possible, c'est- 
« à-dire libre d'agir ou de ne pas agir. Il n'y a rien danscelte 
« croyance qui soit incompatible avec la souveraineté de Dieu, 
« tout aboutissant à lui, quoique par des voies différentes, 
« comme nous allons le démontrer. » 

Système des causes intermédiaires. — « Toutes les notions 
« peuvent se rapporter à la cause première de deux façons, 
« directement ou par voie de filiation. Au premier mode appar- 
« tiennent l'ordre et l'harmonie visibles dans les règnes ani- 
« mal et végétal, ainsi que dans le monde planétaire. A la 
« simple aperception de ces merveilles, il paraît impossible de 
« les attribuer au hasard, de les ramener à un principe autre 
« que la volonté intelligente d'un créateur et ordonnateur su- 
« prême. Pour spécimen du mode de la filiation, prenons l'ac- 
« tion du feu local sur une poutre. Le feu est un agent subtil 
« et chaud ; la poutre, un corps susceptible d'humidité. Il est 
« dans l'ordre naturel que l'agent subtil agisse sur son objet, 
« que l'élément chaud et sec communique sa chaleur au corps 
« avec lequel il est ici en rapport, et qu'il en absorbe l'humi- 
« dite jusqu'à la dissolution des parties de son objectif. Les 
« causes qui président à l'action des agents physiques sont fa- 
«, ciles à trouver; rien n'empêche d'en remonter l'échelle jus- 
« qu'aux sphères célestes, de s'élever aux causes de celles-ci, 
« et ainsi de suite jusqu'à la cause première. Il est donc vrai 
« de dire que tout émane de la volonté de Dieu ; mais il n'est 
« pas moins vrai de soutenir que les choses procèdent de la li- 
ft berlé et de causes fortuites, sans jamais cesser de découler 
« indirectement de cette volonté immuable. Pourrendre notre 
« pensée plus intelligible, nous diviserons les actions en quatre 



I 



■ 



■ 



DK LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



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classes. Elles sont : 1° divines, 2° naturelles, 3° fortuites, 
4° spontanées et volontaires. 1° Les actions divines sont 
celles qui émanent nécessairement de la cause première, 
n'ayant d'autre raison d'être que la volonté de Dieu. 2° Les 
actions naturelles proviennent de causes intermédiaires pro- 
pres à les produire et à les conduire vers leur accomplisse- 
ment, en tant qu'elles ne sont pas empêchées par les trois 
autres principes (c'est-à-dire Dieu, le libre arbitre et le ha- 
sard). 3° Les actions fortuites dérivent également de causes 
intermédiaires, mais au hasard, sans enchaînement naturel, 
sans direction régulière ni intentionnelle. Ces actes ne sont 
pas susceptibles de la perfection à laquelle il n'est pas 
dans leur nature d'atteindre; comme ceux de la deuxième 
classe , leur réalisation dépend de leurs rapports avec 
ceux des trois autres classes. 4° Les actions libres ont 
leur siège dans la volonté de l'homme, durant tout le 
temps qu'il est en possession de son libre arbitre ; mais le 
libre arbitre fait partie lui-même des causes intermédiaires. 
Par la loi d'une filiation naturelle, dégagée de toute con- 
trainte et reposant sur la loi du possible, il remonte jusqu'à 
la cause première. Inspirée par lui, l'âme a le choix entre les 
mobiles opposés, et peut se décider pour l'un comme pour 
l'autre. De la liberté seule, à l'exclusion des autres causes in- 
termédiaires, découle la responsabilité, avec ses conséquen- 
ces, l'éloge et le blâme. Il est évident que ni la cause natu- 
relle ni la cause fortuite ne sont susceptibles d'être louées et 
blâmées, bien qu'elles participent de la nature du possible. 
11 en est des causes comme de l'enfant, qui agit sans discer- 
nement, ou de l'homme qui cause du dégât dans le sommeil : 
ils n'assument aucune responsabilité, sans que l'on puisse 
dire qu'ils ont agi forcément, mais parce qu'ils ont agi sans 
intention. Voyez d'ailleurs un peu les champions de la fata- 
lité ! Est ce qu'ils n'en veulent pas à ceux qui leur nuisent 
sciemment? Est-ce qu'ils se laissent impunément arracher 
leurs habits par un bandit, restant exposés à toutes les in- 
tempéries, comme ils se résignent à supporter le souffle glacé 



204 



DIXIÈME DOGME. 



I 



« de la bise en un jour d'hiver? Ou bien soutiendront-ils que 
« la colère est un sentiment faux et inutilement implanté dans 
« nos cœurs? Porteront-ils le même jugement de l'éloge, du 
« blâme, de l'amour et de la paix? Mais alors le libre arbitre 
« ne serait plus seulement l'effet nécessaire d'une cause fatale, 
« il serait lui-même la fatalité ; alors la parole, ce signe de 
« l'intelligence, ne serait ni plus libre, ni plus volontaire, que 
« la pulsation des artères. Est-ce qu'ils vont jusque-là? Tant 
« mieux, puisque l'expérience sensible vient leur infliger un 
éclatant démenti. Car il est matériellement impossible de 
nier la faculté que nous avons ou de parler ou de nous taire, 
tant que nous jouissons de la plénitude de notre intelligence 
et que nous ne subissons pas l'influence de quelque cause 
contingente. Et puis, s'il n'y avait qu>ne cause première et 
directe, excluant toute cause intermédiaire, alors tout phé- 
nomène nouveau serait créé au moment même où il se pro- 
« duit, de façon que l'univers et tout ce qu'il contient constitue- 
« raient une création divine permanente. Qu'en résulterait-il? 
« D'abord, que les miracles seraient dépouillés de leur carac- 
« tère de merveilleux ; ensuite, qu'ils cesseraient d'agir sur 
notre foi ; enfin, il n'y auraitplusde différence entre le juste 
et l'impie, puisqu'ils ne font pas autre chose que de suivre 
chacun la pente fatale de leur nalure, sans insister sur les au- 
tres conséquences absurdes du système delà fatalité, notam- 
ment sur celle qui nous fait nier l'évidence, comme nous 
venons de l'exposer. » 
De la conciliation du libre arbitre avec la prescience de 
Dieu. — « On sait que l'une des grandes objections faites contre 
« le libre arbitre, c'est qu'il aurait pour effet de soustraire 
« toute cette série de nos actes au pouvoir de Dieu; mais nous 
« l'avons écartée déjàpar le principe de filiation. Non, les faits 
« ne cessent de graviter dans l'orbite de la volonté divine, à 
« laquelle ils se rattachent par la chaîne des causes intermé- 
« diaires. Vient ensuite l'objection (plus grave) de soustraire 
« les faits à la connaissance de Dieu, eu égard à l'incompati- 
« bilité du possible avec le prévu. Les Molekallemin, qui s'en 









DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



205 




« sont beaucoup occupés, la réfuient de la manière suivante : 
« Dieu, disent-ils, connaît les choses éventuellement; mais 
« cette connaissance de Dieu n'est pas plus la cause des faits 
« qu'elle ne les impose ; ils conservent leur nature du possible 
« et du contingent. La connaissance de ce qui sera ne saurait 
« pas plus être la cause nécessaire du futur que la connais- 
« sance de ce qui a été n'est la cause du passé. Dans l'un comme 
« dans l'autre cas, la connaissance est la sanction du fait, et, 
« pour ce motif, elle est commune à Dieu, aux anges, aux pro- 
« phètes, voir môme aux nécromanciens. Songez encore que, 
« si la connaissance du fait constituait le fait, elle suffirait à 
« elle seule pour faire le juste et l'impie ; au premier elle 
« vaudrait le paradis sans la moindre bonne action de sa part, 
« et au second l'enfer, lors même qu'il n'aurait commis le 
« moindre péché. Il en résulterait encore que l'homme devrait 
« à un certain moment se sentir rassasié sans avoir mangé, 
« par le seul motif que Dieu sait qu'à tel moment il sera ras- 
ce sasié. Dans celle hypothèse disparaîtraient les causes inter- 
« médiaires, mais aussi les facultés et forces intermédiaires. 
« Le sacrifice d'Isaac n'aurait plus de sens s'il n'avait pour but 
« de faire passer librement la piété du patriarche de la virlua- 
« lité à la réalité, et de lui procurer la plus noble des récom- 
« penses, comme le texte biblique le déclare formellement (1). 
« Que si le vulgaire attribue tous les actes directement à Dieu, 
« c'est par le motif développé plus haut, à savoir que tous les 
« actes émanent de Dieu, soit immédiatement (ceux de la pre- 
« mière catégorie), soit médialemenl et par voie de filiation 
« (ceux des trois autres catégories). On croyait ainsi corroborer 
« la foi en la Providence. Mais il imporle ici d'user de discer- 
« nement, de savoir faire la part des peuples, des individus, 
« du temps, du lieu et des circonstances. » 

Nouvelles considérations sur les quatre catégories d'ac- 
tions. — « 11 ne faut pas oublier que les actes divins (ceux de la 
« première catégorie) ne se manifestèrent pour la plupart que 





















(l) Ccnèso, XXII, 10 et Ci 









M 

IE 



DIXIÈME DOGME. 

« dans une région spéciale, « la Terre sainte », chez un peuple 
« spécial, « Israël », à une époque et au moyen de pratiques 
a déterminées, dont l'observance et la religieuse exécution 
« étaient une source de prospérités sensibles, de même que leur 
« violation devenait une cause de malheurs visibles, à tel point 
« que les causes physiques et fortuites (deuxième et troi- 
« sième catégories) n'y pouvaient rien, ni pour la prospérité ni 
« pour l'adversité. Par sa situation toute miraculeuse, Israël 
« est devenu une protestation vivante contre le système d'Ëpi- 
« cure et de ses partisans, nommés les adeptes de la jouissance 
a parce qu'ils ne reconnaissent pas d'autre but à l'existence, 
« attribuant tout au hasard et niant toute pensée providentielle. 
« Quelle différence entre ces derniers et l'homme de la loi 
« qui, par l'observation des prescriptions religieuses, recher- 
« che avant, tout l'estime de Dieu, à qui il s'en remet pour la 
« satisfaction de ses désirs! Simple et fervent fidèle, il se livre 
« à l'étude de la loi; prophète ou peuple agréé de Dieu, il 
« peut provoquer des miracles, attirer la manifestation de la 
« gloire de Dieu, dans les conditions de temps, de lieu et d'ac- 
« tivité déterminées par la révélation ; mais, peuple ou indi- 
« vidu, il ne se préoccupe guère des causes naturelles ou for- 
« luites, sachant bien qu'il est au-dessus de leur influence mal- 
ci faisante, soit par ses études sacrées qui lui en expliquent le 
« pouvoir, soit par une marque providentielle qui lui sert de 
« compensation aux maux terrestres. En ce qui concerne les 
« biens qui émanent de causes fortuites, ils ne sauraient être 
« refusés au méchant, ni à plus forte raison au juste, avec cette 
« différence toutefois que le bonheur des méchants dépend en- 
ce lièrement des causes naturelles et fortuites, de sorte que rien 
« ne saurait les préserver contre le mal physique et les fluclua- 
« lions du hasard, au lieu que le juste, tout en participant 
« aux biens qui découlent des causes intermédiaires, peut se 
« garantir de leurs attaques (au sein de la piété, qui est pour 
« lui un asile inviolable). » Après cette digression, l'auteur 
revient à ses quatre catégories : « Elles ont été constatées, 
« dit-il, par David quand il dit de Saûl : « Dieu le frappera, 



■ 

■ 

il 



DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



207 



son jour viendra, où il tombera dans une bataille (1). » 
Dieu h frappera, c'est la cause divine ; son jour viendra, 
c'est la cause naturelle ; il tombera dans une bataille, c'est 
la cause fortuite. Si David ne mentionne pas ici la quatrième 
cause, la cause libre et volontaire, c'est pour celte raison 
bien simple, qu'il ne pouvait pas dire de Saùl qu'il choisira 
volontairement la mort, personne n'aimant à mourir si cela 
« dépend de son choix ; le suicide de Saùl ne dément pas celle 
« vérité, attendu que cet infortuné roi ne se donnait la morl 
« que pour éviter un plus grand malheur, celui de tomber vi- 
te vant entre les mains de l'ennemi. Nous retrouvons nos 
« quatre catégories dans la parole humaine. Elle est tour à 
« tour : \° prophétique et divine, c'est la parole du prophète 
« pendant l'inspiration, lorsqu'il est tout imprégné de l'esprit 
« saint, au point que son langage n'est pas libre, mais pour 
« ainsi dire dicté par Dieu; "2° naturelle ou physique, c'est 
« l'ensemble des signes, gestes et inlonaiions qui servent à ex- 
« primer le désir et la volonté (de tous les êtres animés), cris 
« de la nature et n'ayant rien de convenu ; quanl aux idiomes 
« nationaux et à loul ce qui est convention de langage, ils 
« appartiennent mi-partie à la cause physique, mi-partie à la 
« cause libre ; 3° fortuite, c'est la parole des fous pendant qu'ils 
« déraisonnent ; parole désordonnée, incohérente et sans but; 
« 4° libre, comme la parole du prophète à la suite de l'inspi- 
« ration, comme celle de tout homme intelligent, réfléchi, 
« choisissant ses termes, triant ses expressions pour les rendre 
« exactement conforme à sa pensée. Nous l'appelons la parole 
« libre, à cause delà faculté que nous avons de substituer, non 
« seulement une expression à une autre, mais encore une pen- 
« sée à une autre. Toutes ces catégories de la parole émanent 
« en définitive de Dieu, mais par voie de filiation, et non de sa 
« volonté directe ; car, autrement, le bégaiement de l'enfant, le 
« langage incohérent du fou, les accents éloquents de l'orateur 
« et les chants inspirés du poète, seraient au même titre pa- 
« rôles divines! » 

([) [ Samuel, XXV], 1 1. 













208 



DIXIÈME DOGME. 



IB 



Considérations complémentaires. — « On cite souvent le rai- 
« sonnement du paresseux qui, pour se justifier des reproches 

« qu'on lui fait sur sa paresse, croit pouvoir dire : « Ce qui doit 

« arriver arrivera quand même ». C'est vrai, lui réprondrons- 

« nous ; mais cela ne doit ni ne peut vous empêcher d'adopter 

a de sages conseils, de vous munir de bonnes armes défensives, 

« de vous procurer des aliments pour apaiser votre faim. Il vous 

« suffit de savoir que votre salut comme votre perte dépendent 

« de certaines causes intermédiaires, au nombre desquelles la 

« plus essentielle est précisément cette faculté que vous pos- 

« sédez de vous décider, soit pour le zèle et l'activité, soit pour 

« la paresse et l'indolence. Ne m'objectez pas les cas très-rares 

« et purement fortuits où l'homme avisé se perd là où le sot ou 

« le serviteur du hasard se sauve : le mot salut a certainement 

« une signification différente de celle du mot danger, et l'on 

« n'est guère habitué à fuir le salut pour se sauver du côté du 

« danger, comme on fuit le danger pour se jeter du côté du sa- 

« lut. Il s'ensuit que, si par exception le salut se rencontre aux 

« lieu et place du danger, on ne doit voir là dedans qu'un fait 

« extraordinaire; de même que, si la mort arrive du côté d'où 

« devait venir le salut, ce sera un phénomène contre nature. 

« Le devoir de porter notre libre arbitre vers l'activité subsiste 

« donc; on l'accomplira si l'on suit l'opinion que nous venons 

« d'exprimer; on lé violera, on sera entraîné par le laisser- 

« aller, si l'on adopte l'opinion opposée à la nôtre. Finalement 

« tout retourne à Dieu par la voie de filiation. Ce qui émane 

« de Dieu directement et sans intermédiaire, ce sont les mi- 

« racles et les manifestations de sa gloire. Il ne serait pas im- 

« possible qu'il n'y eût, même pour ce genre défaits, des causes 

« intermédiaires mais invisibles et, par suite, inconnues pour 

« nous: quand, par exemple, Moïse reste quarante jours et 

« quarante nuits sans nourriture, ou quand toute l'armée de 

« Sennachérib est frappée d'une mort subite. Mais toujours esl- 

« il que ce genre de faits miraculeux ne saurait être ni préparé 

« ni amené (par des moyens humains). Quant aux prépara- 

« tions spirituelles, qui consistent dans l'étude et la méditation 



■ 






DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 209 

« des mystères de la religion, elles sont indubitablement, pour 
« celui qui s'y livre, un secours précieux, une source de bien, 
« et un préservatif contre le mal. La vraie règle ici est donc 
« d'agir énergiquement au moyen des causes intermédiaires, 
« en nous en rapportant entièrement à Dieu pour ce qui est en 
dehors de notre sphère d'action; dans cette voie seule on 
trouve le bien et l'on se sauve du péché. Mais vouloir, par 
une confiance exagérée dans le secours d'en haut, se jeter en 
plein danger, c'est éprouver Dieu, violer une défense for- 
« nielle de la loi (I) ». Examinons encore l'objection qu'on 
« fait valoir contre l'utilité du culte, puisque Dieu connaît d'a- 
« vance les fidèles comme les infidèles. Non, le culte n'est pas 
« une vaine manifestation. Nous croyons avoir suffisamment 
« démontré que la piété et l'impiété ne se réalisent toutes les 
« deux qu'au moyen de causes intermédiaires (c'est-à-dire par 
« des pratiques et des cérémonies déterminées). Or, la piété 
« n'est pas autre chose que la réalisation de la cause intermé- 
« diaire, c'est-à-dire du fidèle accomplissement des prescrip- 
« tions divines; et c'est là ce que Dieu sait d'avance, il sait 
« qu'un tel est pieux, qu'il mettra le plus vif empressement 
« dans l'exécution de ses saintes volontés. C'est de la même 
« façon qu'il prévoit les infidélités de l'impie; il sait que sa 
« mauvaise conduite procède de telle ou telle cause inlermé- 
« diaire, « mauvaise compagnie, mauvaises passions, sensua- 
lité, indolence, tendance au far niente ». A cet égard, les 
remontrances de Dieu ne sont pas sans efficacité; il est in- 
contestable qu'elles laissent une trace plus ou moins sensible 
dans l'âme de l'impie; il en reste toujours quelque chose 
dans son cœur, à plus forte raison quand elles sont à l'a- 
dresse des masses, où il se rencontre plus d'un individu dis- 
posé à en faire son profit. Les remontrances ne sont donc rien 
« moins qu'inutiles ». 

(I) Deut<?r , X, IC. 



14 







210 



DIXIÈME DOGME. 



APPRÉCIATION DE LA THÉORIE DU KHOZAEI. 






M 



Avant d'émettre un jugement sur le système que nousvenons 
de reproduire, il importe de rappeler que le cinquième livre du 
Khozari, qui contient l'exposé ci-dessus, est moins l'expression 
des idées propres de l'auteur qu'un résumé de la métaphysique 
de son temps. Suivant une voie différente de celle qu'avait 
choisie Saadia, qui, voulant fondre ensemble la philosophie et 
la théologie, crut pouvoir leur faire contracter un mariage de 
raison, qui n'est pas des plus heureux, où la paix du ménage est 
souvent troublée, le Khozari les sépare l'une de l'autre, consa- 
crant à la théologie les quatre premières parties de son traité, 
laissant la dernière à la philosophie, sans doute pour nous mon- 
trer qu'il ne la repousse pas absolument. Celte distinction nous 
explique les formes abstraites, la couleur scientifique de son 
langage, si différent de celui qu'il parle dans les livres précé- 
dents, où il est monté sur le ton de l'inspiration, en puisant ses 
enseignements dans les entrailles de l'Ecriture et de l'histoire 
sainte. Ici, au contraire, l'inspiration est absente; c'est la froide 
raison qui parle, la spéculation qui prédomine, de loin en loin 
visée par un texte biblique. Il a su éviter ainsi les dangers 
d'une fusion dont Saadia et Maïmonide ont subi si souvent les 
conséquences, au détriment des vrais principes Ihéologiques 
dont ils provoquèrent l'accouplement forcé avec des principes 
étrangers et parfois opposés. 

Cependant, dans le courant de son exposé, l'auteur déclare 
que les principes qu'il développe n'ont rien de contraire à la 
vérité religieuse ; il les fait donc en quelque sorte siens en leur 
accordant son patronage. Quelles sont maintenant les idées dé- 
veloppées par le Khozari, celles qu'il croit pouvoir faire passer 
sans inconvénient de la sphère philosophique dans le domaine 
de la théologie? Il en est deux qui résument toute sa théorie: 
1° la démonstration du libre arbitre ; 2° le système des causes 
intermédiaires. 



■ 
1 



DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 211 

1 ° L'auteur s'occupe peu du dogme do la Providence ; il juge 
inutile de donner des fondements rationnels à l'idée mère de 
son livre, au génie qui l'inspire, à savoir que la religion, le 
peuple de Dieu, ses hommes, ses institutions, et jusqu'à son sol, 
sont autant de produits directs de la volonté providentielle (1). 
Mais, comme dans ce système le rôle de la liberté humaine 
semble par trop réduit, et que, partout pressée par le divin, son 
action nous apparaît comme écrasée par cette influence infailli- 
ble et suprême, il s'est cru obligé de revendiquer énergique- 
ment les droits de la liberté morale. Sur ce point, sa démons- 
tration proprement dite n'offre rien de nouveau ; et nous dirons 
tout d'abord qu'elle manque de méthode, sinon de clarté ; il y 
traite pêle-mêle du libre arbitre, de la fatalité, de la prescience 
et de l'antinomie qu'elle présente avec la liberté. Les questions 
s'enchevêtrent d'une façon préjudiciable à la netteté des solu- 
tions. A.u fond, il reproduit les arguments de Saadia, tirés de 
l'expérience et de la raison : le premier fondé sur la conscience 
que chacun de nous a de la liberté de ses actes et surtout de 
ses résolutions, conscience si sûre, si vivace, qu'elle force les 
fatalistes les plus incorrigibles à s'infliger à eux-mêmes des dé- 
mentis continuels; le second puisé dans la philosophie du 
Calam, non plus exprimé dans le langage subtil et sophistique 
qu'affectionne Saadia quand il parle philosophie, mais revêtu 
d'une forme plus grave. La prescience, dit-il, ne constitue pas 
plus l'acte futur, que la connaissance que nous avons du passé 
ne fait elle-même ce passé. De plus, si la connaissance de l'acte 
et l'acte lui-même étaient une seule et même chose, à quoi bon 
l'action, physique ou morale, et que vient-elle ajouter à la con- 
naissance de Dieu? Pour être moins entachée d'argutie dialec- 
tique, la démonstration n'en devient pas plus décisive ; elle n'est 
pas moins atteinte d'un vice radical, de la singulière prétention 
de résoudre une question des plus transcendantes par une sim- 
ple formule logique. 

2° Aussi l'originalité du système n'est pas là; elle est dans 

(l) Voy. noire RoTélilion, p. 170-1"G. 



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212 



DIXIÈME DOGME. 



■ 



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la théorie des causes intermédiaires, dans la distinction nette 
entre la cause première et les causes médiates. Comme cause 
première, Dieu sait tout et gouverne tout, rattache tout à lui, le 
monde et l'humanité, l'individu et la sociélé, ne ressemblant 
pas peu à celte image du temps dont la tête mord la queue, 
puisqu'il embrasse tous les êtres par leur origine comme par 
leur fin. Mais de cette cause première et universelle jaillissent 
trois sources de causes intermédiaires, cause naturelle, cause 
fortuite et cause libre, dont chacune a sa sphère d'action. Il 
les met en évidence par deux faits des plus habituels. Voyez 
l'action du feu sur les corps combustibles. Lorsque le feu vient 
brûler et réduire en cendre les matières inflammables, disons- 
nous que c'est Dieu qui l'a fait? Non ; nous constatons seule- 
ment que le feu, en sa qualité d'agent naturel, a réalisé l'une 
de ses propriétés. Quand un homme en blesse un autre dans le 
sommeil, ou qu'il tombe involontairement sur quelqu'un et le 
tue, qui est-ce qui ne reconnaît dans ces faits une cause for- 
tuite ? Vous pouvez, à la vérité, les ramener à Dieu par le prin- 
cipe de la causalité absolue, ramenant les causes secondaires à 
la cause première par la voie de filiation; mais cela ne doit ni 
ne peut vous empêcher de reconnaître dans le premier cas l'in- 
fluence de la nature, et dans le second celle du hasard. Or, il 
n'en est pas autrement de la troisième cause, de celle qui nous 
intéresse ici le plus, de la cause libre. Quand, après avoir déli- 
béré en nous-même ou avec d'autres, bien pesé le pour et le 
contre d'une résolution, passé successivement en revue les éven- 
tualités possibles, nous nous décidons et agissons, nous attri- 
buons et nous ne pouvons pas ne pas attribuer notre action à 
notre initiative, à noire volonté personnelle, à notre liberté 
enfin, et, suivant les cas, nous en éprouvons du plaisir ou de la 
peine, de la satisfaction ou du regret, de la joie ou de l'afflic- 
tion. Otez un seul instant le sentiment de la liberté et de la 
responsabilité, elle principe de rémunération et le mobile de 
toute loi religieuse et morale disparaissent comme par enchan- 
tement. Mais, tout comme les deux autres causes, la cause libre 
aboutit à Dieu par cette échelle mystérieuse qui conduit des 



I 
II 

■ 






DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



213 



causes médiates à la cause immédiate ; elle y aboutit comme 
le ruisseau qui, après avoir fourni sa course capricieuse, se jette 
dans le fleuve, comme le fleuve lui-même qui, tout en parcou- 
rant de vastes étendues, recevant des affluents à chaque pas, 
les recueillant à droite et à gauche, les entraînant avec lui à 
travers les champs, tantôt pour les ravager, tantôt pour les fé- 
conder, ne peut jamais nier la source d'où il jaillit. 

Il est à remarquer que ce système des causes intermédiaires 
n'est pas exclusivement applicable au libre arbitre ; il a des affi- 
nités avec l'idée de la Providence et de la justice de Dieu. N'est- 
ce pas qu'il trace des limites à l'action providentielle en lui ré- 
servant l'une des quatre causes, tout en faisant une large part à 
la nature, ot même au hasard, qui ne mérite peut-être pas tant 
d'honneur? Il a, en outre, l'avantage d'effacer toutes les con- 
tradictions que l'on croirait rencontrer dans la Bible entre le 
principe de la liberté et celui de la nécessité. Oui, s'il était 
vrai, comme le pense Ba'hya (1), que l'Ecriture affirme tantôt le 
libre arbitre, tantôt la fatalité, cela s'expliquerait encore; on 
n'aurait qu'à rattacher ces deux expressions contradictoires, la 
première aux causes intermédiaires , la seconde à la cause 
première. 

La théorie de l'auteur présente cependant une lacune que 
nous devons signaler, et combler, si c'est possible. Nous l'avons 
dit, il la donne comme une thèse spéculative, qu'il déclare 
n'être pas contraire à la religion, mais sans en montrer les 
racines, soit dans la doctrine, soit dans l'histoire de la religion, 
car on ne saurait sérieusement voir la sanction du système 
dans cette citation d'un passage du livre de Samuel concernant 
les diverses catégories des causes efficientes. Serait-elle privée' 
de tout appui dans l'Écriture et darts la Tradition? Nous ne le 
pensons pas; nous croyons, au contraire, y découvrir plus 
d'une allusion aux principes des causes intermédiaires. Nous le 
trouvons dans l'Ecclésiaste, quand il dit : « Les gardiens sui- 
vent un ordre hiérarchique, mais les plus élevés ont encore 

(() Voy. § 2, ci-dessus. 












m 



i 



214 



DIXIÈME DOGME. 



■ 



leurs supérieurs » (1); nous l'apercevons dans Osée, lorsqu'il 
prophétise: « En ce jour, dit le Seigneur, j'exaucerai le ciel, 
qui exaucera la terre, qui exaucera le blé, le vin et l'huile, qui 
à leur tour exauceront Israël (3). » Ne voilà-t-il pas des 
exemples, des modèles de cet enchaînement de causes succes- 
sives ayant leur point de départ en Dieu, mais n'arrivant à 
l'homme qu'après avoir passé par plusieurs filières? Nous re- 
trouvons l'idée de filiation dans la doctrine traditionnelle, sous 
une forme analogue, dans cet aphorisme : « Pendant le sommeil 
le corps converse avec l'âme, l'âme avec l'ange, l'ange avec 
l'archange, et l'archange avec le chérubin (3). » C'est encore 
l'échelle d'existence ou plutôt de causes hiérarchiques et comp- 
tant de l'homme à Dieu un nombre intini de degrés intermé- 
diaires. Mais le passage le plus décisif en faveur du système des 
causes intermédiaires, c'est celui qui parle du mystérieux nœud 
des phylactères que Dieu est censé avoir montré à Moïse (4), 
et qui, d'après les commentateurs les plus autorisés, ne serait 
pas autre chose que le symbole de la loi de filiation, de cette 
loi qui tire tout de Dieu et ramène tout à lui, mais par des 
canaux et des moyens de communication qui ne sont connus que 
de lui et de ses saints. On ne saurait donc méconnaître que la 
théorie des causes intermédiaires porte la double consécration 
de l'affirmation biblique et traditionnelle, corroborée par celle 
de la raison, qui y découvre le seul point de jonction possible 
entre la liberté humaine et la prescience divine. A l'auteur du 
Khozari donc, à l'illustre Rabbin Yehouda Halevy, l'honneur 
de l'avoir, le premier, systématiquement formulée, d'avoir 
assigné sa véritable place à l'un des éléments les plus essentiels 
du problème de la Providence. 



■ 



(1) Ecctës., V, 7; cf. Midraseh Kohé- (3) Vaïkra Rabba , sect. 5-2. Cf. Akéda, 
'« lh » <*'*• dissertation 6. 

(2) Osée, II, 23 cl 2i. (» Talmud , Menacbolh , 35. Tabv 

•pbish hv "nap s-nsai r-i"2pn nsino 






DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU L1IÎRE AIUUTKE. 



215 



§ 4. MaïmohiJc. 

De la science de Dieu et de sa nature. — « Il est incontes- 

i table, dit-il (1), qu'il ne peut survenir à Dieu aucune connais- 

« sance nouvelle, en sorte qu'il saurait actuellement ce qu'il 

« n'a pas su auparavant ; on ne saurait davantage lui attribuer 

« des perceptions multiples, même selon l'opinion qui recon- 

c, naît des attributs à Dieu. Nous, hommes de la loi, nous 

« professons ceci : Dieu sait tout au moyen d'une perception 

« unique, et la multiplicité des choses perçues n'implique en 

« lui diversité, ni pluralité, comme cela se pratique par rap- 

« port à nous. Nous croyons, en outre, que tous les êtres qui 

« arrivent successivement à la réalité de l'existence, Dieu les 

« a connus avant qu'ils existassent, de même qu'il les connaît 

« lorsqu'ils n'existent plus. Il n'y a donc en Dieu aucune per- 

a ception nouvelle. Savoir qu'un tel n'existe pas encore, qu'il 

« existera à tel moment, qu'il durera un certain laps de temps, 

« au bout duquel il retournera au néant, tout cela ne constitue 

« aucune addition à la science de Dieu; il n'y a là rien de nou- 

« veau en lui. Ce qui est nouveau, c'est un être qui existe tel 

« que Dieu a su et prévu qu'il existera... Mais la philosophie 

« a combattu celte science unique et primordiale, comme por- 

« tant sur le non-être, sur des faits et des êtres qui n'existent 

« pas encore, et comme embrassant l'infini. Ils se sont rabat- 

« tus sur une science divine collective, c'est-à-dire s'allachanl à 

« l'espèce pour le monde sublunaire et aux êtres stables du 

« monde céleste. D'autres sont allés jusqu'à mettre en doute la 

« connaissance, de la part de Dieu, des faits immuables, par le 

« motif qu'elle impliquerait des perceptions multiples: car il 

« y aurait nécessairement autant de perceptions que d'objets 

« perçus, chacun de ces objets supposant une notion spéciale. 

& Donc, disent-ils, Dieu ne connaît réellement que sa propre 

« essence. » 

(I) Guide, 111° partie, cliap. 20 et 21. 



■ 



V 



■ 







216 



DIXIEME DOGME. 









« Toutes ces erreurs et fausses appréciations en matière de 
« science divine proviennent, selon l'auteur, d'une cause uni- 
ce que : cette cause, c'est le rapport, c'est l'identité qu'on a 
« voulu établir entre notre science et la science de Dieu. Tout 
« ce qu'on a remarqué d'impossible à la connaissance humaine, 
« on s'est empressé de l'appliquer à la connaissance divine, du 
« moins d'une manière hypothétique. Cette assimilation fausse 
« et trompeuse mérite surtout d'être reprochée à ces philoso- 
« phes qui, après avoir compris et parfaitement démontré que 
« l'essence d,e Dieu est incompatible avec toute pluralité comme 
« avec tout attribut en dehors de son essence, que lui et sa 
science ne forment qu'un, que notre intelligence reste à 
jamais impuissante à concevoir l'essence divine, ont pourtant 
osé afficher la prétention de comprendre sa science, qui se 
confond avec sa substance. Notre incapacité n'est-elle pas la 
même, qu'il s'agisse de la science ou de la substance de Dieu? 
Il n'est pas possible de tirer la moindre induction de notre 
science à celle de Dieu, laquelle est d'une nature radicale- 
« ment différente. Et cet être nécessaire, cause nécessaire de 
« tout ce qui existe, selon le philosophe, créateur qui a tout 
« tiré du néant, selon le croyant, cet être perçoit et conçoit 
« tout ce qui n'est pas lui, n'ignore rien de tout ce qu'il a 
« produit. Il n'y a pas plus d'analogie entre sa connaissance et 
« la nôtre qu'entre sa substance et la nôtre. La source de celle 
« confusion c'est Y homonymie du mot science. On n'a pas 
« voulu comprendre qu'il n'y a ici de commun que le nom, 
« tandis qu'en fait ce sont deux sciences entièrement diffé- 
rentes. L'oubli de celte distinction absolue a engendré 
toutes ces objections et difficultés que nous venons de men- 
tionner; on a voulu à toute force soumettre la science 
divine aux conditions de la science humaine. 
« Passant à l'exposé de l'opinion religieuse sur ce grave 
« sujet, l'auteur dit : « Il ressort avec évidence de nombreux 
« textes du livre de la Loi que la connaissance que Dieu a des 
« choses possibles n'a nullement pour effet de convertir la pos- 
te sibilité en nécessité; que la première subsiste avec la réali- 



DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



217 



« sation des faits ; enfin que la prescience de Dieu ne fait pas 
« pencher forcément la balance du côté de l'un des cas pos- 
« sibles. Cette doctrine résulte clairement de certaines pres- 
« criptions de la Loi, de celles notamment qui ont pour objet 
« l'établissement d'une balustrade autour du toit(l), et cer- 
« taines exemptions du service militaire (2). Elle est d'ailleurs 
« au fond de la législation sacrée tout entière, qui repose sur 
« ce principe que la prescience de Dieu laisse aux choses leur 
« caractère de contingence et de possibilité, bien que ce soit 
« là une chose incompréhensible pour notre faible intelligence. 

« L'auteur énumère ensuite, au nombre de cinq, les princi- 
ï paux points de différence entre la connaissance de Dieu et 
« la nôtre : — « 1° La connaissance de Dieu est une, tout en 
« portant sur des faits aussi nombreux que divers ; 2° elle 
« s'attache aux êtres qui n'existent pas encore; 3° elle 
« embrasse l'infini; 4° elle reste identique à elle-même avant 
« et après la réalisation des choses perçues ; elle ne change 
« pas, elle ne se modifie pas avec le passage des faits de l'état 
« virtuel a l'état réel; 5° elle ne dérange en rien l'équilibre 
« du possible, tout en prévoyant le résultai final d'une manière 
« nette et précie (3). Qu'y a-t-il donc de commun entre la 
« connaissance de Dieu et la nôtre, supposé même que la pre- 
« mière ne fût qu'un attribut ajouté à l'essence divine? Y a-t- 
« il autre chose qu'une simple homonymie? À plus forte raison 
« pour nous, qui ne reconnaissons pas dans la science de Dieu 
« un attribut ajouté à sa substance, la distinction entre la 
« perception divine et la perception humaine doit-elle être 
« complète, radicale, comme celle qui distingue la substance 
« du ciel de la substance de la terre, ainsi que le dit le 
« prophète (4). 

« Il résume les considérations qui précèdent en ces termes : 
« De même qu'il nous est impossible de concevoir l'essence de 



(l) Deulér., XX, 5. qui porlc jusqu'à onie ces poinls de diffé- 

(-2) Ibid., XXII, 8. renée. 

(ô) Cf. le ilayuen Ahlli de Simon Durai), (4) Isaïe, LV, 8 et P. 



218 



DIXIÈME DOGME. 






« Dieu, tout en sachant qu'elle est parfaite, dégagée de toute 

« infirmité, de toute modification et de toute passivité, de 

« même encore, malgré l'ignorance où nous sommes d'e la 

» véritable nature de la science de Dieu, par la raison bien 

« simple qu'elle se confond avec son essence, nous savons 

a qu'elle ne subit aucune solution de continuité, qu'elle n'est 

« ni multiple, ni successive, qu'elle n'a point de limite, que 

« rien de ce qui existe ne lui échappe, qu'elle ne dénature pas 

<< la contingence des faits, qui conservent intégralement leur 

s possibilité. Tous les semblants de contradictions qui surgis- 

•< sent par rapport à la science de Dieu n'ont leur raison d'être 

« qu'au point de vue de notre connaissance imparfaite, n'ayant 

« d'autre point de contact avec celle de Dieu que l'homonymie. 

« Il n'en est pas autrement des termes intention et providence, 

« appliqués à Dieu ; ce sont de purs homonymes, n'impliquant la 

•' moindre analogie entre Dieu et nous. Encore un coup, science, 

« intention, provilence, sont aolre chose par rapport à Dieu, 

« autre chose vis-à-vis de nous. Dès que vous les confondez, 

« dès que vous leur attribuez le même sens, vous donnez nais- 

« sance à tous les doutes et difficultés que nous avons indiqués; 

« séparez-les, au contraire, sachez les distinguer les uns des 

« autres, et vous serez dans le vrai, dans la voie tracée par la 

« révélation. 

« Différence radicale entre la connaissance subjective et la 
connaissance objective. » — Maïmonide établit une nouvelle et 
suprême distinction entre la science divine et la science hu- 
maine. « Tout ce que nous savons, dil-il (1), est plus ou moins 
« le résultat de l'observation, de l'expérience, du spectacle que 
« nous avons sous les yeux, et c'est précisément cette condition 
« qui nous interdit la connaissance de l'avenir cl de l'infini, 
« comme ne tombant pas sous le contrôle de l'observation 
« directe. C'est pour le môme motif que nos perceptions sont 
« successives et multiples, en rapport avec les faits qui leur 
« servent d'objectif. Mais la science de Dieu procède tout dif- 



(t) Guide, u s., oh;i|i. 21. 









DE LA PRESCIENCE DIVINE Eï DU LIBRE ARBITRE. 



2 il» 



féreuiment. Dieu ne connaît pas les choses parce qu'elles 
existent, sa connaissance n'est pas objective, et, par suite, 
successive et multiple ; tout au contraire, les choses abstraites 
ou concrètes, spirituelles ou matérielles, dépendent de sa 
science, prennent la forme qu'il en a préconçue. D'où il s'en- 
suit qu'il n'y a en Dieu ni multiplicité, ni succession, ni 
variété dénotions, il lui suffit de connaître sa propre essence 
pour percevoir en même temps toutes les réalités qui en 
émanent. Ce ne serait donc rien moins que nous assimi- 
ler à Dieu que de prétendre mettre notre perception sur le 
même plan que la sienne. Pour rester dans le vrai, il importe 
donc de reconnaître que rien ne saurait échapper à la science 
de Dieu, par la seule raison qu'elle ne forme qu'un avec son 
essence, et que, pour le même motif, il nous est et sera à 
jamais impossible de nous faire une idée exacte de la science 
divine; car, pour la comprendre, il faudrait la posséder el, 
pour ainsi dire, devenir Dieu nous mêmes. L'auteur finit en 
insistant sur l'importance de cette théorie, en appelant sur 
elle toute l'attention du lecteur, en la présentant enfin 
comme la seule propre à faire disparaître les doutes, les 
erreurs, les objections et les difficultés que soulève la ques- 
tion ardue de la science de Dieu. Elle a d'autant plus de 
valeur à ses yeux qu'en celte matière transcendante il faut 
renoncer à l'espoir d'une démonstration directe, impossible 
pour la théologie comme pour la philosophie.» 



I 







APPRECIATION DE LA THEORIE DE MA1MONIDE. 



On ne saurait dire que Maïmonide a trouvé la solution du 
problème de la prescience divine dans ses rapports avec la li- 
berté humaine, puisqu'il le déclare lui-même insoluble, et que 
telle est sa conclusion finale. On se demandera peut-être à quoi 
bon celte discussion aux apparences métaphysiques, pourabou- 
tir à un résultat que la foi atteint d'un seul bond? Elle n'est 
pas cependant sans utilité ; il ne peut être indifférent de sa- 
voir que la science spéculative est obligée de s'arrêter là où 



220 



DIXIÈME DOGME. 



I 



I 



la religion s'arrête elle-même, c'est-à-dire à la limite du fini ; 
qu'elle ne peut pas aller au delà, sous peine de nous éclater 
entre les mains et de nous blesser avec ses débris. C'est dans ce 
but qu'il énumère avec complaisance les nombreux points de 
distinction entre la science de Dieu et la nôtre. Il demande aux 
philosophes si, en présence de ce quintuple contraste qui porte 
sur l'unité, sur l'identité, sur l'immutabilité, sur la nature de 
l'infini, sur la subjectivité, autant de caractères qui différen- 
cient la perception divine de la perception humaine, il est pos- 
sible d'user ici des procédés de déduction et d'induction. Ce 
reproche paraît s'adresser, bien qu'il ne les nomme pas, à ceux 
de nos théologiens qui ont cru pouvoir dénouer la difficulté 
avec les instruments de la dialectique, notamment à Saadia, 
dont nous avons donné la démonstration, suivi dans cette voie 
par beaucoup d'autres, comme nous le verrons encore. Maïmo- 
nide semble vouloir poser de nouveau la distinction essentielle 
entre Dieu considéré comme substance, et Dieu considéré 
comme cause : à savoir qu'il faut toujours l'envisager sous ce 
dernier point de vue, le seul abordable, le seul fécond en con- 
séquences morales et religieuses, mais s'interdire toute spécu- 
lation sur l'essence de Dieu, insondable de sa nature. Comment 
saisir le juste rapport entre la prescience et la liberté quand 
l'un des deux facteurs nous est inconnu par sa substance, ac- 
cessible seulement comme cause et par les marques visibles de 
sa sagesse infinie? Il est de fait que la conclusion de l'auteur 
est un véritable non possumus, mais un non possumus intelli- 
gent, fondé ou du moins supposé fondé sur l'évidence. Il nous 
explique la grande réserve que garde sur ce chapitre l'Écriture 
comme la Tradition, et que nous n'avons pas manqué de signa- 
ler. Est-ce à dire qu'il faille l'accepter comme le dernier mot de 
la théologie, renoncer à toute nouvelle recherche à cet égard? 
Ceci nous paraît d'autant moins prouvé que les disciples propres 
du maître, comme nous allons voir, n'ont pas tenu compte de 
cette interdiction et ont cherché de nouveaux expédients, d'au- 
tres moyens de solution. Il en est ici comme du Maassé Bèré- 
sabith selon la Tradition, qu'on ne doit aborder qu'avec toute 



■ 
IM 






DE LA PliESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



221 



sorte de respecl et de prudence, sans toutefois se désintéresser 
complètement aux secrets et aux mystères qu'il porte dans ses 
flancs. C'est ce que nous avons fait nous-mêmes dans les deux 
chapitres précédents, en soulevant discrètement le voile jeté 
par la Bible et parla Tradition sur la question de la prescience. 
Au surplus, la théorie de Malmonide laisse beaucoup à dési- 
rer au point de vue théologique. Sauf la citation d'Isaïe sur 
l'incomparable supériorité des voies divines sur les voies hu- 
maines, c'est une dissertation purement philosophique ; nous 
y remarquons donc la même lacune que nous avons signalée 
dans la thèse du Khozari, mais moins justifiable pour le grand 
docteur, qui a l'habitude de mêler la théologie à la métaphy- 
sique. Cette réserve faite, nous n'hésitons pas à reconnaître 
que cette doctrine occupe une place notable dans la philoso- 
phie religieuse, et qu'elle est invoquée par tous ceux qui re- 
culent devant les spéculations trop hardies lancées dans le 
domaine de la révélation. 



§ 5. Albou. 



Pour ne pas donner à cet exposé des dimensions démesurées, 
nous nous bornerons à un résumé rapide des idées développées 
par ce théologien sur la prescience et sur le libre arbitre. 

« Dans le préambule qui précède la quatrième partie de son 
« livre des dogmes (1), l'auteur commence par établir l'ordre 
« qu'il va suivre dans la discussion des questions qu'il lui reste 
« à traiter : ce sera d'abord la prescience divine, puis le libre 
« arbitre, puis laProvidence, puisle principe de la rémunération 
« et tout ce qui s'y rattache. Cet ordre est tracé par la logique: 
« en effet, point de rémunération si Dieu ne connaît ni les 
« actes ni les pensées des hommes; mais point de rémunéra- 
« tion non plus si l'homme ne jouit pas du libre arbitre. Enfin 

(l) lkarim, IV e partie, préambule. 


































222 



DIXIÈME DOGME. 






« la connaissance Dieu el de la liberté de l'homme onl bc- 
« soin de se compléter par la providence spéciale : car point de 
« providence spéciale, point de rémunération spéciale à chaque 
« individu ; celui-ci serait alors absorbé par le genre humain, 
« comme cela se pratique pour les espèces animales. 

« Il consacre ensuite les trois premiers chapitres (1) à la 
« discussion des difficultés el objections soulevées, moins par 
« la prescience elle-même que par les conséquences qui en dé- 
« coulent. Il pose d'abord le problème, signale les contradic- 
« tions avec toute la précision possible... Si Dieu prévoit et 
« préconçoit, nos actes sont frappés de fatalité; si, au contraire, 
« nos actes sont éminemment libres et spontanés, ils échap- 
« pent nécessairement à la prescience de Dieu. Deux solutions 
« ont été proposées ; mais, dans l'opinion de l'auteur, elles ne 
« renferment pas les éléments d'une conciliation réelle, parce 
« qu'elles penchent trop, la première du côté de la possibilité, 
« la seconde, du côté de la nécessité. Celle-là est développée 
« par Saadia et par l'auteur du Khozari, qui, tous les deux, 
« proclament la liberté humaine entièrement indépendante de 
la prescience divine, déclarent la possibilité des faits humains 
intacte, fondée sur la mobilité constante de ces faits, sur la 
variabilité qui les caractérise et qui serait incompatible avec 
une prescience pesant sur les êtres et les contraignant de se 
« mouvoir dans son orbite. Donc, disent-ils, Impossibilité con- 
« serve son intégrité. Mais, objecte l'auteur, n'est-ce pas pen- 
« cher sensiblement vers l'opinion qui refuse à Dieu la con- 
« naissance des choses possibles? Qu'est-ce donc qu'une con- 
« naissance qui n'influe en rien sur la réalité des choses, à tel 
« point que celles-ci pourraient être tout le contraire de ce que 
« Dieu aurait prévu? Un théologien moderne, pour échapper 
« à cette conséqence, a imaginé une espèce de transaction : à 
« l'en croire, les choses seraient tout à la fois nécessaires el 
« possibles, nécessaires par leurs causes, possibles par elles- 
« mêmes. C'est donc par leurs causes qu'elles seraient connues 



(1) lL.irim, IV'' parte, cliap. t, •> et ". 






DE I.A PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



233 



« d'avance de Dieu, mais de parleur propre nature elles reste- 
« raientpossibles. Mais ce n'est pasaulre chose que l'inverse de 
« la théorie précédente, inclinant vers la fatalité comme celle-ci 
« vers la possibilité. Que devient celle possibilité, si les choses 
« sont infaillibles par leurs causespréexistantes? Puisque Dieu 
« perçoit les causes, n'eu rend-il pas les effets inévitables? 
« Celte divergence d'opinions en matière de spéculation coq- 
« duit l'auteur à signaler l'incertitude des données scientiti- 
« ques, ce qu'il cherche à démontrer par un luxe de considé- 
« rations tirées de l'aslronomie, de la physique et de la philo- 
« sophie, éternisant les disputes sur les bases de la science. 
« Il en conclul que, finalement, on ne doit se fier que sur l'ex- 
« périence sensible. Or, l'expérience sensible constate évidem- 
« ment la nature du possible; en dehors de la nature du pos- 
« sihle, lous nos actes seraient frappés de nullité, réalisation 
« aveugle d'une inexorable fatalité. Ce qui est plus grave en- 
« core, c'est que la religion et toutes ses prescriptions, tant 
« générales que particulières, seraient un non-sens, une déri- 
« sion. D'un autre côté, la prescience de Dieu est un fait ni 
« moins sûr ni moins constant, pour lous les hommes de la loi. 
« Son authenticité n'est pas moins certaine que celle de Tex- 
te périence sensible, puisqu'elle repose sur deux bases iné- 
« branlables, sur l'Ecrilure et sur l'Histoire sainte, se confon- 
« dant dans le prophétisme, qui, pendant une série de siècles, 
« n'est pas autre chose que la prescience divine traduite en 
« actes, en actes éclatants et continus. Quant à la conciliation 
« entre la possibilité découlant du libre arbitre et la nécessité 
« qui semble découler de la prescience, l'auteur adopte la 
>< thèse de JYJaïuionide, que nous avons fait suffisamment con- 
« naître pour nous dispenser d'y revenir. Nous ajouterons seu- 
« lement que, la jugeant sans doute, comme nous, trop méta- 
« physique, c'est-à-dire trop dénuée d'appuis religieux, Alhou 
« la rattache à un texte d'Isaïe, qu'il commente avec sa sagacité 
« et son esprit habituels (1). 



(I) Isuïc, XL, S8-31 



DIXIÈME DOGME. 



I 



« Après avoir écarté le principe de nécessité, l'auteur croit 
« devoir en faire autant à l'égard de la fatalité (1;. 11 traite, 
« par conséquent, de l'influence planétaire. Deux systèmes ont 
« cours sur l'action des corps célestes: 1° le système philoso- 
« phique, qui réduit le pouvoir et l'action planétaires à une 
« influence purement atmosphérique, se bornant à faire pré- 
« valoir ici la chaleur, là l'humidité, ailleurs la sécheresse , 
« mais sans exercer la moindre pression sur les aclious ou les 
« destinées humaines; 2 n le système astrologique, qui recon- 
« naît aux corps célestes une influence universelle et directe 
« sur nos entreprises et sur toutes les vicissitudes de notre 
« sort : pauvreté, richesse, vertu, vice, intelligence, ignorance, 
« heur et malheur, tout dépend de l'influence astrologique, 
« sous laquelle se trouvent placés les peuples comme les 
« individus. Entre ces deux opinions extrêmes, Àlbou adopte 
« une sorte de mezzo termine. Il ne nie pas totalement l'action 
« des planètes et des astres sur le sort de l'homme, il l'admet 
« dans une certaine mesure ; il reconnaît que cette action n'est 
« pas exclusivement atmosphérique, mais aussi humanitaire, 
« c'est-à-dire intervenant dans les affaires de la société. Ce 
« qu'il tient surtout à constater, c'est que, si le destin existe, 
« il n'est jamais irrévocable, et à cet égard il invoque le té- 
témoignage de la Tradition, qui semble reconnaître l'influence 
du Mazzal sur la longévité, sur la procréation et sur la for- 
tune (2), mais avec cette réserve, qu'elle peut être combattue 
« et neutralisée par les efforts de l'homme (3). C'est dans le 
même sens qu'elle dit encore : « Il n'y apoint de Mazzal pour 
Israël »; ce qui ne veut pas dire que le Mazzal n'existe pas 
vis-à-vis le peuple de Dieu, mais seulement, d'après l'inter- 
prétation des commentateurs, que la charité, la prière et la 
pratique de la vertu ont le pouvoir d'annihiler l'horoscope 
ou de le faire tourner de mal en bien (4). Ce qu'il ne faut 
« pas oublier non plus, c'est que le destin peut être changé par 



■ 



(1) Ikarim, ihid., cbap. 4. 

(2) Talmud, Moed Katan, 38. 



(ô) Talmud, Tliossaphoih. 

(41 Ibid., Sabbalh, 1S6; cf. Raschi.iJid. 



■ 



DE 



LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBHE ARBITRE. 



« r 



223 

la volonlé expresse de Dieu, modifiant, transformant, brisant 
les arrêts du destin pour des motifs à lui connus. Et le but 
essentiel de la religion est précisément de contrebalancer 
cette influence fatale au moyen des prescriptions morales et 
religieuses qu'elle nous impose (1). 

« L'auteur arrive ensuite au libre arbitre (2). Adoptant une 
nouvelle division des actions humaines (il ne mentionne pas 
celle du Khozari, qu'il doit cependant avoir connu), il les 
range sous trois chefs principaux : 1° actes nécessaires, 
2° actes libres, 3° actes mixtes, c'est-à-dire participant de la' 
nécessité et de la liberté. Il commence par se livrer à une 
discussion logique pour démontrer que nos actes ne sau- 
raient être ni tous nécessaires, car ce serait la destruction 
de la nature du possible, du bien et dumal, et, partant, delà 



■esponsabilité humaine; ni tous libres, car cela est démenti 
par l'expérience, qui nous fait voir constamment des actes 
n'atteignant pas le but qu'ils devaient réaliser, « par exemple 
les frères de Joseph, Adoniah, fils de David, échouant dans 
leurs projets en dépit des efforts déployés pour les mener 
à bonne tin ; Saùl, au contraire, obtenant la royauté à la- 
quelle il ne songeait pas môme »; ni tous mélangés dans 
une certaine proportion de fatalité et de liberté, cette hypo- 
thèse aboutissant encore à l'irresponsabilité et dépouillant 
'nos actes de la sanction du mérite et du démérite. Que ré- 
sulle-t-il de celle triple négation? Que tout d'abord il est 
des actes entièrement libres, à l'égard desquels le possible 
conserve tout son pouvoir, des actes qui sont le produit di- 
rect et incontestable de notre libre initiative, et qui, pour ce 
motif, nous valent l'éloge ou le blâme. C'est cette première 
catégorie seule qui est l'objet des prescriptions et des dé- 
fenses religieuses, qui provoque la rémunération divine. 
La deuxième catégorie comprend les actes tout-à-fait non 



(I) Urémie, X, 2; Talmud, Sukka, 18; Talmud, Uoscli Haschana, 16; Beréschith 
Rabba, secl. 44. 

(ï) Ikarim, u, t., chap. 5. 

15 



2-20 



DIXIÈME DOGME. 






« libres, fatals, soit qu'ils résultent des arrêts du destin, soit 
« qu'ils procèdent directement de la volonté de Dieu. Celle 
» catégorie n'a rien à démêler avec la responsabilité et la li- 
« berlé humaines, qui n'y participent en rien, qui n'ont rien à 
« y voir, qu'ils soient bons ou mauvais. Ce sont les actes de 
« celle classe qui peuvent aboutir à des résultats diamélrale- 
« ment opposés à ceux que l'on s'en promenait, en bien comme 
« en mal (1). Viennent enfin les actes qui tiennent en même 
« temps de la fatalité et de la liberté : un tel, par exemple, 
« creuse des fondations et y trouve un trésor ; tel autre sème 
« du blé et fait une magnifique récolte. Il est évident que, s'il 
« n'avait pas creusé, il n'eûl pas trouvé de trésor, de même que, 
s'il n'avait pas ensemencé, il n'eûl pas récolté. L'auleur fait 
ici une importante remarque, à savoir que la plupart des 
faits qui se résolvent à noire égard en peines ou en récom- 
penses appartiennent à la troisième catégorie, et sont mar- 
te qués de ce caractère mixte, mélange de fatalité et de liberlé. 
« Les doutes qui nous assaillent, les perpléxilés qui noustour- 
« menlentau sujet de l'appréciation des faits n'ont pas d'au- 
« Ire source que notre ignorance et notre défaut de juge- 
« ment. Ne sachant pas ramener les événements à la catégorie 
« à laquelle ils appartiennent, nous attribuons nos maux tantôt 
« à une inexorable fatalité, tantôt à une liberlé illimitée, 
« sur laquelle Dieu même ne peut rien. Celle confusion se 
« trahit notamment dans l'opinion de Job, lorsqu'il impute ses 
« souffrances à un cruel destin et qu'il nie dans le gouverne- 
« ment du monde tout principe de justice et de Providence. 
« Aussi Eliphaz a-l-il soin, dans sa réplique, de prouver à Job 
« qu'il n'en est pas ainsi, qu'on a tort de nier le libre arbitre 
« ella responsabilité qui en découle, que les mérites de l'homme 
« non moins que ses défauts sont son œuvre propre, que les 
« biens et les maux qui en résultent sont les conséquences in- 
« faillibles de notre liberlé, dégagée de tout élément de néces- 
« site, et, de déduction en déduction, il arrive à celte conclu- 



(l) Talmud, Nidds, fol. 51 






DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



227 



« sion finale : que les maux de Job doivent êlre et sont 
« réellement la punition de ses fautes volontaires. Albou 
« approuve sans restriction l'opinion émise par Eliphaz, que 
« nos peines et nos joies sont constamment en rapport avec le 
« principe de la rémunération divine. C'est aussi celle de la, 
« Tradition, dit-il, qui l'exprime fréquemment, et il cite l'ancc- 
« dole du vin tourné en vinaigre (1). Il termine en insistant 
« de nouveau sur l'importance de ces trois catégories et sur les 
« dangers de la confusion qui s'établirait entre elles. 

« Albou termine son exposé du libre arbitre (2) par des con- 
te sidérations morales d'une haute portée. Il signale les vertus 
« et l'efficacité de l'activité humaine. Notre activité et notre 
« énergie sont utiles non-seulement vis-à-vis les deux catégories 
« d'actes libres et d'actes mixtes, exigeant tous les deux une 
« certaine dose d'initiative, mais môme à l'égard des actes dont 
« la fatalité revendique lapaternité exclusive. Oui, dit-il, mémo 
« à l'endroit de ces derniers notre force active ne reste pas 
« complètement stérile, dût-elle n'avoir d'autre résultat que de 
« nous convaincre que la stérilité de nos efforts provient d'une 
« cause étrangère, soit de la juste expiation de fautes anciennes, 
« soit de l'influence de notre Mazzal, que nous n'avons pas 
« assez de qualités et de mérites pour neutraliser. Selon son 
« habitude, il corrobore sa pensée par des textes bibliques et 
<> lalmudiques (3).» 



APPRECIATION DE LA DOCTRINE D ALBOU. 

Albou a déjà un premier mérite, celui de traiter successive- 
ment et dans un ordre logique les queslions de la prescience 
et du libre arbitre. Tout en s'inspirant des opinions de ses pré- 
décesseurs, il évite la confusion que nous avons signalée dans- 



(1) Taimud, Beracholb, 5; Toy. ci-dessus, 
môme division, ebap. 2, § 2. 

(2) Ikarim, u. s., chap. 6. 



(S) Deiitér., XIV, 29; Ps. CXXVII, \; 
CXXVIII, 2; Talmud, Beracholb, S et 8. 



■I 



228 



DIXIÈME DOGME. 






l'exposé de Saadia et du Khozaiï. Revenons rapidement sur 
les idées émises par l'auteur. 

1° La "prescience de Dieu. — On ne saurait dire qu'il ouvre de 
nouveaux horizons sur celte grave question, ni qu'il fasse avan- 
cer d'une ligne la solution du problème; il dogmatise moins pour 
son propre compte qu'il ne se fait l'historien, et aussi le juge, des 
opinions de ses devanciers. C'est, à ce point de vue, une étude 
intéressante, et quelque peu nouvelle, attendu que les autres théo- 
logiens sont trop absorbés par leurs élucubralions personnelles 
pour songer à faire œuvre de critique. Il est nécessaire cepen- 
dant de s'arrêter de temps en temps pour résumer et fixer la 
doctrine. C'est ce que fait ici Albou, en partageant les assertions 
avancées sur la prescience en deux classes, suivant qu'elles pen- 
chent du côté de la possibilité ou du côté de la nécessité, les 
désapprouvant toutes deux, se montrant jaloux de les main- 
tenir en parfait équilibre, sans les laisser empiéter l'une sur 
l'autre, et, sous ce motif, faisant ses réserves contre la théorie de 
Saadia et duKhozari, qu'il accuse de sacrifier un peu trop la 
prescience à la nature du possible, imputation qui se rapporte 
à l'assertion répétée par lesdeux théologiens : que les choses n'on t 
pas lieu parce que Dieu les sait d'avance, mais que plutôt 
Dieu les sait parce qu'elles se font. Si cette réserve est juste, et 
nous l'avons indiquée déjà dans notre appréciation sur Saadia, 
elle constitue, à l'égard des deux illustres théologiens, un éloge 
bien plus qu'un blâme; il convient, en effet, de leur savoir 
gré d'avoir puissamment réagi contre le principe de fatalité, 
dont on ne saurait contester l'influence exercée sur la Tradition 
rabbinique. Du reste, l'auteur n'est nullement d'humeur à sa- 
crifier la liberté à la prescience ; il n'admet pas même cette trans- 
action imaginée par quelques penseurs et d'après laquelle les 
faits humains sont nécessaires par leur cause et possibles par 
eux mêmes. Cela n'équivaudrait-il pas à dire que nos actes sont 
tout à la fois nécessaires et possibles? Assurément, l'alliance 
des contraires n'est pas une solution. Mais que faire, alors? 
Lequel des deux éléments doit céder le terrain? Est-ce le pos- 
sible ou le nécessaire, la liberté ou la prescience? Ni l'une ni 






DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



229 



l'autre, parce que l'une et l'autre jouissent d'une indestructible 
réalité, la possibilité s'appuyant sur l'expérience sensible, la 
prescience sur l'Histoire sainte, sur cette révélation qui s'est 
continuée pendant plus de huit siècles, depuis Moïse jusqu'à la 
chute du peuple de Dieu, et dont l'authenticité n'est pas plus 
contestable que celle qui est perçue par nos organes. Quanta 
la conciliation des deux principes, nous avons vu qu'il se range 
entièrement sous la bannière de Maïmonide, enseigne avec lui 
que nous n'avons pas à nous en préoccuper, attendu que la 
prescience de Dieu se perd dans les profondeurs de l'infini, qu'il 
en est de la prescience comme de la sagesse, comme de la puis- 
sance, comme de l'unité, comme de l'éternité de Dieu, autant 
d'entités saisissables parleurs effets, mais inaccessibles parleur 
essence. La théologie doit s'arrêtera ces limites, et ne pas courir 
risque de s'abîmer dans un gouffre, ou, comme dit la Tradition» 
de se noyer dans une mer sans fond. 

2° Le libre arbitre. — Il faut d'abord rendre hommage aux 
considérations présentées par Albou sur l'influence planétaire 
ou stellaire, qu'on ne saurait éliminer d'une étude sur la liberté 
humaine, et qui joue d'ailleurs un certain r&le dansla Tradition. 
Sans nier cette influence, il la réduit à des proportions assez, 
étroites, en faisant justice des exagérations et des folies astro- 
logiques. Il envisage au même point de vue que nous les pro- 
positions contradictoires que la Tradition exprime à ce propos, 
et qui ne sont pas autre chose que le destin aux prises avec l'i- 
nitiative humaine, qui, par des efforts énergiques, peut en 
triompher. Celte thèse de l'auteur au sujet de l'existence d'une 
certaine mesure de fatalité se lie à la partie originale de son 
système, nous voulons dire à sa classification des actes humains, 
dont nous allons nous occuper. Nous ne savons pas pourquoi l'au- 
teur laisse celle du Khozari pour en adopter une nouvelle, qui nous 
parait moins rationnelle ; on ne se rend pas bien compte de ces 
actes mixtes, mi-partie libres , mi-partie nécessaires, et dont il 
est difficile, par conséquent, de déterminer le degré de respon- 
sabilité. Pourquoi aussi passe-t-il sous silence toute une classe 
de faits que le Khozari désigne sous le nom de divins? U esl 



H 





230 



DIXIÈME DOGME. 






il 



clair pourtant que l'élément du surnaturel , notamment les mi- 
racles et la révélation prophétique, ne rentrent ni dans le cadre 
du possible ni dans celui de la fatalité. 

Si une division exacte était possible en pareille matière, nous 
préférerions celle qui n'admet que deux catégories, l'une com- 
prenant tous les actes libres, l'autre tous les actes non libres. 
Dans la première nous rangerions tous ceux qui prennent leur 
source dans notre for intérieur, qui sont précédés d'une délibé- 
ration, qui se réalisent à la suite d'une opération intellectuelle. 
Il ne faut pas perdre de vue que le libre arbitre à son siège, 
sa résidence, dans notre faculté intelligente; il ne reconnaît 
pour siens que les actes qu'il a préparés, médités, inspirés et 
recommandés; mais il refuse la paternité de tous ceux qui ne 
.procèdent pas du moi, à la formation et à la perpétration desquels 
il n'a pas contribué, à tous ceux qui ont reçu l'impulsion du 
non-moi, que celte impulsion vienne du monde extérieur, de 
la nature ou de Dieu lui-môme. Les actes du moi, du véritable 
moi, du moi interne, sontles actes libres; tous les autres forment 
la seconde cabégorie, celle des actes non libres. Celle classiti- 
cation nous semble conforme à notre sens pratique. Celui-ci, eu 
effet, sait fort bien démêler l'origine de nos actes. Il attribue 
soit à n.o.us,soit à nos semblables, c'est-à-dire à d'autres moi, les 
actions libres, portant avec elles leur certificat d'origine, recon- 
naissables par le signe de l'initiative personnelle, par des traces 
perceptibles de la conception, de la délibération et de la résolu- 
tion internes, élaborée dans les officines de la conscience. H 
possède de même une espèce d'intuition qui lui fait reconnaître à 
première vue les faits qui ne procèdent pas de la liberté morale, 
et qu'il faut attribuer soit à lanature physique, soit à une pres- 
sion externe, soit aux désordres de l'organisme, ou enfin à une 
influence surnaturelle. Donc, encore une fois, il n'y a que deux 
sortes d'actions: les actes libres et les actes non libres, ou, en 
d'autres termes, les actes intelligents et ceux qui ne le sont pas. 
Celte division a encore l'avantage de s'appliquer à nos senti- 
ments et à nos passions. Parleur essence, nos sentiments et nos 
passions ne sont pas libres — nous ne sommes pas libres de sentir 






DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



231 



ou de ne pas senlir, de désirer ou de ne pas désirer — mais nous 
avons la faculté de les juger, de les régler, de les refréner ou 
de leur lâcher la bride, de nous en faire les maîires ou les 
esclaves. 

Si nous cherchons bien, nous trouverons cette dualité dans 
les textes mêmes de la Loi qui proclament le libre arbitre. Moïse 
lui-même réduit les actions humaines a deux classes, qu'il appelle 
le bien et le mal, ou la vie et la mort, ou la bénédiction cl la 
malédiction. Mais où le législateur place-t-il la vie, le bien et la 
bénédiction? Dans l'obéissance à Dieu eldansl'exéculion de ses 
lois, c'est-à-dire dans un ensemble d'actes qui exigent un effort 
de raison et de volonté, qui réclament une constante et vigou- 
reuse initiative. Où met-il, au contraire, le mal , la mort et la 
malédiction? Dans la désobéissance à Dieu, dans l'abandon de 
la Loi, dans la prédominance des passions sur le devoir , c'est- 
à-dire du non-moi sur le moi , quand nous cédons aux sens , à 
l'instinct brutal, à la voix de l'intérêt, aux suggestions de l'or- 
gueil , à toutes ces sollicitations qui étouffent la voix de la con- 
science et nous font aliéner notre liberté au profil de jouissances 
bestiales. Nous avons insisté sur ce point parce qu'en délinitive, 
s'il importe de connaître la nature el les ressorts du libre arbi- 
tre, il n'importe pas moins, à coup sûr, de le diriger vers le but 
que Dieu lui-même a voulu lui assigner. 







§ 6. Emma. 

Nous terminerons cet exposé théologique sur la science et la 
prescience de Dieu par l'étude d'Isaac Erama, qui a le mérite 
de récapituler les principales opinions ayant cours dans l'école, 
et de les soumettre à une discussion dont elles sortent presque 
toutes blessées et mutilées. « Il combat d'abord l'opinion du 
« célèbre rabbi Lévy Ben Guerschom (Gersonide) (1), d'après 
« laquelle Dieu ne connaîtrait les choses possibles que par leur 

(l) Atéda, disscrtalion 19. 









232 



DIXIÈME DOCME. 



I 



■ 



I 



« rapport avec l'ordre général, qui a élé réglé une fois pour 
« toutes dès l'origine de la créatfon. Mais, comme le libre arbi- 
« tre est indépendaut de l'ordre naturel, il se peut que ce que 
« les hommes accomplissent librement diffère essentiellement 
« de ce que leur action devrait être d'après les règles primor- 
« diales, c'est-à dire d'après la prescience de Dieu. Dieu, dit 
« Ralbag, ne peut connaître d'avance les actes que par le côté 
'< qui rend cette connaissance possible, c'est-à-dire au moyen 
« de l'ordre éternel et préétabli; mais ces mômes actes resten t 
« inconnus, même à Dieu, en tant que possibles, contingents, 
« dépendant de la volonté humaine. 11 pose ce dilemne : ou les 
« actes sont prévus, et alors ils ne sont pas possibles, mais né- 
« cessaires ; ou bien ils sont possibles, mais alors ils ne sont pas 
prévus. Appliquant cette argumentation à l'histoire de So- 
dome, où Dieu dit : « Je vais voir ce qu'ils ont fait », Ralbag 
interprète ces paroles de la manière suivante : Dieu voulait 
voir les actes des habitants de Sodome , parce que ces actes , 
eu égard à leur nature possible, pouvaient bien ne pas être 
tels que Dieu les avait prévus, suivant les données de l'ordre 
naturel (1). 

« Érama combat énergiquement cette hypothèse, qui ne lais- 
serait à Dieu qu'une connaissance imparfaite et incomplète, 
en s'appuyant sur l'autorité de Hasdaï (2). Il réfute ensuite 
Hasdaï lui-même, qui, par une espèce de transaction dogma- 
tique, voudrait insinuer que nos actes, possibles par eux- 
mêmes, sont nécessaires par leurs causes (3). Qu'est-ce-que 
» des actes qui réunissent en eux les contraires, étant tout à 
« la fois possibles et nécessaires ? Aussi repousse-t-il toutes ces 
« hypothèses logiques, mais tout particulièrement celle de 
« Gersonide : car, dit-il avec raison , d'après cette dernière, 
« Dieu ne pourrait jamais connaître les actes possibles, ni 






(1) Italbr'g, commentai™ sur la Thora ; 
Genèse, XVIII, 21, et Milhamolh, livre III, 
De la connaissance divine. 

(2) Auteur du livre dogmatique Lumière 
divine, 'n TlJt 



(3) Nous avons vu cette opinion égale- 
ment citée et réfutée par Albou. Voy. ci- 
dessus, § S. 



M 









DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBItE ARBITRE. 



233 



« avant, ni après leur réalisation, attendu que cette connais- 
se sance impliquerait un changement, un perfectionnement en 
« Dieu. Non, conclut-il, la science de Dieu est complète et 
« parfaite, comme il résulte clairement de la doctrine bibli- 
« que(l). 

'< L'auteur passe ensuite à l'opinion d'Ibn Ezra (2), qui mé- 
« rite d'être connue. Ibn Ezra pense que Dieu connaît les 
« choses particulières, non par leur nature individuelle, mais 
« en tant que faisant partie du tout, comme se rattachant au 
« général, et il appelle cela un mystère de la Thora. Voici 
« comment Érama développe cette thèse, après une nouvelle 
« sortie contre Gersonide, qui prétendait y trouver la confir- 
« mation de la sienne propre. Suivant l'auteur, Ibn Ezra veut 
« dire que la science de Dieu suit une marche tout opposée à 
« la science de l'homme. Celle-ci va du particulier au général; 
« l'homme n'arrive à la connaissance du général qu'en passant 
« de l'analyse à la synthèse, en procédant par voie d'induction. 
« Chez Dieu c'est tout le contraire; il ne connaît le particulier 
« que parce qu'il découle du général. « Dieu est lui-même le 
« tout, dit-il dans son langage énigmalique ; il ne connaît donc 
« le partiel que comme faisant partie du total. » Appliquant ce 
« principe au texte en question, lorsque Dieu dit: « Je vais 
<i descendre et voir si les habitants de Sodome sont aussi coû- 
te pables qu'ils le paraissent, » Ibn Ezra prétend que celte 
« descente de Dieu signifie l'opération à laquelle il se livre en 
« quittant les hauteurs de la généralité pour s'occuper des 
« détails de la création, des individus, en tant qu'ils touchent 
« à l'ensemble, c'est-à-dire au système général de l'univers. 
« Sans l'adopter pour son propre compte, Érama ne semble 
« pas infirmer la théorie de l'illustre commentateur. » 

Il est de fait que, si l'on tient absolument à une transaction, 
à une conciliation métaphysique entre la prescience de Dieu et 
la nature du possible, l'opinion d'Ibn Ezra est probablement 









(I Douter , XX\I, 20-29. 



(i) Ibn Ezra, comment, sur la Thora , 
Ceue-c, XVIII, -21. 









234 



DIXIÈME DOGME. 



■ 



I 



■ 



la seule qui soulève un coin du voile, qui contienne, sinon la 
solution directe, du moins un élément essentiel de la solution. 
En effet, s'il est vrai que Dieu ne perçoit les choses et les êtres 
particuliers que par leur contact avec l'universel, la liberté hu- 
maine devient dès lors un fait non seulement possible, mais 
raisonnable; elle peut s'étendre sur un vaste espace, se mouvoir 
et s'exercer dans un large cercle, dont les rayons portent jusqu'à 
la limite tracée par le plan général de la création. Et nous ne 
pouvons nous défendre de faire remarquer que cette opinion 
est conforme à ce que nous avons trouvé nous-même dans nos 
recherches bibliques et traditionnelles sur celle grave question. 
Oui, l'Écriture et la Tradition enseignent à l'envi que l'hom- 
me peut choisir sa voie, opter pour tel ou tel sentier; mais, quel 
que soit celui qu'il préfère et qu'il se décide à suivre dans la 
plénitude de son libre arbitre, Dieu le sait et ne manquera pas 
de le faire aboulir au but fixé par sa sagesse inlinie, immuable 
comme sa volonté. C'est là le point important, que la discus- 
sion théologique est loin d'avoir épuisé. 

Mais Érama ne se borne pas à celle fonction de critique. Il 
traite la question pour son propre compte à propos du sacrifice 
d'Isaac (1), et nous allons reproduire en substance sa disserta- 
lion. — « La connaissance, dit-il, est aussi nécessaire au sage 
« que la sensation à l'animal : si l'animal en cessant de sentir 
« cesse de vivre, le sage, à son tour, qui cesse de connaître, 
« perd sa qualité d'être intelligent. Or, Dieu, étant le sage par 
« excellence, ne peut être qu'essentiellement connaissant. Là- 
« dessus pointde difficulté, et la philosophie est d'accord avec la 
« religion. Où commence la divergence d'opinion, c'est à pro- 
« pos de la nature de la connaissance de Dieu. Les uns pré- 
« tendent que Dieu ne saurait percevoir les faits particuliers, 
« attendu que ces faits, successifs et multiples de leur nature, 
« impliqueraient en Dieu le changement et la pluralité : Dieu 
« ne connaît donc proprement que lui-même; sa science se 
« confond avec son essence, de manière que le sujet qui per- 

(1) AWda, dissertation SI. 



■ 

■ 






DE H PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



233 



« çoil et l'objet qui est perçu n'en forment qu'un. Les autres, 
« rejetant cette hypothèse, qui impute à Dieu l'ignorance de 
« tout ce qui n'est pas lui, c'est-à-dire de la création tout 
« entière, se voient bien forcés d'arriver à une conclusion tout 
« opposée, à savoir que Dieu connaît tout, le ciel, la terre, les 
« éléments, l'homme et l'animal ; il connaît le général et le 
a particulier, le nécessaire et le possible; il les connaît non 
« pas explicitement, mais implicitement; il les connaît par le 
« fait qu'il se connaît lui-même, comme les effets émanant 
« de certaines causes, lesquelles remontent à la cause des 
« causes, c'est-à-dire à lui-même. Il s'ensuit que, par la simple 
« connaissance de lui-même, Dieu embrasse dans une percep- 
« tion unique toutes les existences multiples, variables, néecs- 
« saires ou contingentes, sans que celte variété et cette multi- 
« plicité réagissent sur lui, par le motif qu'il ne perçoit pas 
« tel individu ou tel phénomène en particulier, ce qui consli- 
« tuerait des perceptions externes ; mais il sait tout ce qui peut 
« et doit découler d'une cause quelconque, dans le temps 
« comme dans l'espace. En un mot, il connaît les choses, non 
« pas objectivement, mais subjectivement, ou, pour mieux dire, 
« virtuellement, par leurs causes plutôt que par elles-mêmes. 
« Appliquant celle thèse au temps et à l'espace, ils en dédui- 
« sent qu'il n'y a pour Dieu ni passé ni futur, pas plus que 
« diversité et pluralité, mais qu'il embrasse tous les moments 
« du temps, avec tous les faits auxquels il sert de mesure, de 
« même que toutes les parties de l'étendue, dans une percep- 
« lion également unique. Donc il n'y a pour Dieu ni successi- 
« vite ni multiplicité. 11 perçoit tout dans l'unité et dans le 
« présent, de façon que la succession et la variété ne peuvent 
« se développer que dans le sens de la connaissance de Dieu : 
« ce sont elles qui se règlent sur la science de Dieu, et nulle- 
« ment la science de Dieu sur leur nalure contingente. 

« Érama ne veut pas plus de la seconde que de la première 
« opinion; il les repousse toutes deux au nom de la religion. 
« L'Écriture, dit-il, nous montre partout, depuis le commen- 
« cernent jusqu'à la fin, dans la Genèse, dans la Loi et dans 















■ 






236 



DIXIÈME DOGME. 



« l'histoire, elle nous montre un Dieu connaissant les choses 
« par leurs effets comme par leurs causes, par l'objet comme 
« par le sujet, à l'état réel comme à l'état virtuel, les faits 
« particuliers, individuels, et les faits collectifs et généraux , 
« leur successivilé, leur antériorité et leur postériorité non 
« moins que leur actualité. 11 s'en réfère à l'opinion de Maï- 
« monide, qui proclame la science de Dieu parfaite, complète, 
« directe, etc. (1). Cependant, tout en s'inclinant devant l'au- 
« torité du grand docteur, devant le non possumus prononcé 
« par celui-ci, Ërama n'hésite pas à rentrer dans l'arène de la 
« discussion et à tenter la solution des objections faites contre 
« la connaissance de Dieu. Ces objections, dit-il, sont au nom- 
« bre de cinq, dont voici les formules : 1° La connaissance 
« objective impliquerait en Dieu une certaine perfectibilité réa- 
« lisée par celle connaissance, toute perception d'un objet 
« quelconque constituant une perfection pour le sujet; 2° La 
« perception de l'objet par le sujet aboutit à une sorte d'iden- 
« lificalion de celui-ci avec celui-là, c'est-à-dire que Dieu s'i- 
« dentifierait avec les objets qu'il perçoit, avec le matériel et 
« le contingent; 3° Entre le sujet et l'objet il faut un rapport, 
« un lien qui les unisse; mais quel rapport, quel lien peut-il 
« y avoir entre la matière brute et l'esprit pur? 4° Tous les 
« faits possibles se passent dans le temps, sont soumis à la loi 
« de l'antériorité et de la postériorité, tandis que Dieu et sa 
« connaissance sont en dehors du temps ; 5° Le désordre mo- 
« rai , le bonheur du méchant et le malheur du juste, sont in- 
« conciliâmes avec la science de Dieu. Suivant les errements 
« de tous les organes de l'école théologique sur la connexité 
« du livre de Job avec ces questions relatives à la science et à 
« la Providence, il croit trouver ces objections énumérées dans 
« la première réponse de Job à Bildad (2). Mais, comme sur 
« ces cinq objections il n'y en a que trois, la première, 



0) Ceci no parait pas tout à fait exict, ci-dessui , et et. Guide , III e partie, 
MaTmonide déclarant la connaissance de Dieu chap. il. 
subjective, et non objective. Vov. § 4. (a) Job, X, 3-fl. 









DE LA PRESCIENGE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 237 

la deuxième el la quatrième, qui soient à l'adresse 
directe de la connaissance de Dieu , les deux autres 
ayant trait au rapport entre l'esprit et la matière, à la Provi- 
dence plutôt qu'à la science divine, Érama ne s'occupe ici 
que de la solution des trois premières, que nous allons trans- 
crire : — 1° Dieu, prétend-on, ne saurait percevoir les fails 
matériels, lui qui est l'esprit pur. — C'est comme si l'on di- 
sait, réplique-t-il, que, les myopes ne voyant qu'avec des lu- 
nettes, il est impossible de voir sans lunettes ; — ou encore 
que, les perclus marchant avec des béquilles, on ne peut 
marcher sans béquilles! — Sachons bien que, si la vue du 
myope est d'une moindre portée que celle de l'individu qui 
n'est pas myope, si la marche du boiteux est moins sûre que 
celle de l'homme qui possède toute l'élasticité de ses jambes, 
la vue organique, en général, n'est qu'une imilation, lointaine 
et des plus imparfaites, de la vue de l'esprit. Ainsi l'objection 
tourne au profit de la science de Dieu, par cette raison que 
l'usage partiel et défectueux de nos organes implique chez 
celui qui en est l'auteur , non pas les mêmes organes , mais 
la vue ou la connaissance qu'il s'agit d'obtenir avec ces orga- 
nes. Parce que Dieu ne perçoit pas les objets avec nos organes 
vicieux, il ne pourrait les percevoir autrement et mieux que 
nous au moyen de sa science dégagée de toute imperfection ! 
— 2° Dieu serait perfectible; il acquerrait une certaine per- 
fection par la perception des choses physiques.— « C'est une 
hypothèse gratuite, répond Arama. Ne perdons pas de vue 
qu'il y a deux connaissances, la connaissance de l'éternel, 
de l'immuable, du spirituel, c'est-à-dire la vraie connais- 
sance, et puis celle du possible, du contingent, du temporel, 
qui n'en est pas une, à vrai dire ; elle n'a pas d'existence pro- 
pre, mais purement contingente. En voici un exemple : Je 
sais qu'un tel s'est marié, qu'il a construit une maison, 
planté une vigne, etc.; est-ce que cela ajoute quelque chose 
à ma connaissance, à ma science réelle? Assurément non; 
la seule chose qui en résulte, c'est que je ne suis pas dans 
l'ignorance de ces faits. Il s'ensuit qu'à l'égard de toutes les 











238 



DIXIÈME DOGME. 






« notions de ce genre, connaître est un terme impropre, qu'il 
« faut remplacer par cet autre : ne pas ignorer. Appliquant 
« ce raisonnement à Dieu lui-même, nous sommes forcés 
« d'en conclure que la connaissance du possible et du contin- 
« gent n'ajoute absolument rien à la science de Dieu, ne lui 
« apporte aucune perfection qu'il ne possède déjà; ce qui est 
« vrai, c'est qu'à cause même de sa perfection primitive, Dieu 
« ne peut rien ignorer. — 3° Quant à l'objection basée sur la 
« succession des faits dans le temps, tandis que Dieu est hors 
« du temps, l'auteur croit pouvoir la résoudre encore par la 
« démonstration opposée à la seconde objection. C'est vrai, 
« dit-il, Dieu ne connaît pas dans le temps ; mais ce qui n'est 
« pas moins vrai, c'est que Dieu n'ignore rien, qu'il ne peut 
« rien ignorer, pas plus le possible que le nécessaire, pas plus 
« le temporaire que l'éternel. Il n'ignore pas plus qu'une 
« chose est, a été ou sera, qu'il n'ignore une réalité quelcon- 
« que. Ni le temps ni l'espace ne peuvent se soustraire à sa 
« connaissance, sans qu'il en résulte d'ailleurs pour Dieu 
« changement ou modification, sa connaissance restant ce 
« qu'elle doit être, c'est-à-dire immuable et universelle. Celte 
« assertion, Érama l'élève à la hauteur d'un principe en sou- 
« tenant que toutes les fois que l'Écriture attribue à Dieu la 
« connaissance du contingent « hommes et choses, actes ou 
« pensées » , elle veut dire seulement que Dieu ne les 
a ignore pas. 

« L'auteur prétend trouver la sanction de sa théorie dans 
« les paroles prononcées par Dieu après le sacrifice d'Isaac : 
« Maintenant, dit l'ange du Seigneur, je sais que lu es un 
« homme craignant Dieu (1) », paroles qu'Erama interprète 
« ainsi : « Je sais dans le présent ce que je savais déjà dans 
« le passé; je connais maintenant la piété à Vétat de réalité 
« comme je la connaissais auparavant à l'état de puissance. » 
« Selon lui, l'épreuve découle du même principe; oui, l'é- 
« preuve, qui de prime abord semblerait impliquer en Dieu 



(l) Genèse, XXII, 13. 



DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 239 

une connaissance acquise, une perception nouvelle, l'é- 
preuve n'a d'aulre but que de nous montrer Dieu connais- 
sant les faits dans leur réalité extérieure, comme, avant leur 
consommation, il les connaissait dans leur virtualité. Et cela 
est d'autant plus vrai, fait-il remarquer, que ce qui n'existe 
pas n'est pas plus susceptible d'être connu que d'être ignoré. 
Il s'ensuit que l'épreuve, par cela seul qu'elle existe, ne peut 
être ignorée de Dieu dans aucune de ses phases, ni antérieu- 
rement, ni postérieurement à sa manifestation. 
« 11 n'est pas plus embarrassé de la partie la plus difficile 
du problême, nous voulons dire de l'antagonisme entre la 
prescience divine et la double nature du possible. Ce n'est 
pas la prescience qui rend le fait nécessaire; c'est, au con- 
traire, la réalité du fait qui implique la prescience. Cet ar- 
gument de l'auteur n'est pas la simple répétition de celui 
qui a été développé par Saadia et par le Kbozari (1). Non ; 
car il a soin d'ajouter que Dieu connaît les faits par la seule 
raison qu'il est incapable d'ignorance. En d'autres termes, 
tout ce qui est susceptible de se manifester, soit en dehors, 
soit en dedans de nous, ne saurait échapper à sa connais- 
sance; mais cette science, ou, pour mieux dire, cette ab- 
sence d'ignorance, n'exerce pas la moindre pression sur le 
fait lui-même, pas plus que sur la liberté de l'agent qui l'ac- 
complit conformément à sa volonté ». 

APPRÉCIATION DE LA THÉORIE D'iSAAC ÉRAMA. 



Par l'exposé analytique que nous venons de faire de sa doc- 
trine, on s'aperçoit qu'il ne s'est pas laissé interdire le champ 
de la spéculation, malgré le non potsumus professé par le 
maître. Tout en rendant hommage aux sages conclusions de 
Maïmonide, tout en les adoptant au point de vue religieux, et 
il n'est guère possible de ne pas s'incliner devant l'infranchis- 





(i) Voy. plus haut, même chapitre , §§ I et 3. 



240 



DIXIÈME DOGME. 



I 



■ 



sable abîme qui sépare la connaissance divine de la connais- 
sance humaine, Erama ne pense pas qu'il faille fermer la porte 
aux recherches Ihéologiques, non pas sur la nature de la pre- 
mière, mais sur les rapports qu'elle entrelient avec les faits 
émanant du libre arbitre. Plus hardi qu'Albou, qui sur ce 
point s'en tient à l'arrêt du grand docteur, il reprend pour 
son propre compte la démonstration logique essayée par Saadia 
et par l'auteur du Khozari. A-l-il mieux réussi que ses devan- 
ciers? Sa solution est-elle plus satisfaisante? Le nœud gordien 
est-il tranché ou dénoué? Nous ne saurions l'affirmer. Son ar- 
gumentation nous paraît plus sérieuse, elle est moins le résul- 
tat de la dialectique pure, elle ne tourne pas autant dans le 
cercle vicieux du syllogisme; mais elle n'est rien moins qu'ir- 
réprochable. Tout bien considéré, la solution qu'il nous offre 
n'est autre que l'application à la prescience divine de la théo- 
rie de Maïmonide sur les attributs en général. C'est assez dire 
qu'elle tombe sous le coup des inconvénients que nous avons 
signalés dans notre discussion finale du troisième dogme (1). 
En prenant la science de Dieu dans le sens négatif, c'est-à-dire 
en remplaçant la connaissance par la non-ignorance, en affir- 
mant que telle est sa vraie signification toutes les fois qu'il 
s'agit dans l'Écriture du possible et du contingent, Erama 
prend ses conjectures pour de la certitude, comme une asser- 
tion sans aucune preuve à l'appui, plutôt démentie que confir- 
mée, attendu que rien ne nous autorise à dénaturer les affir- 
mations de la Bible en les transformant en négations. Dans 
notre opinion, ce théologien eût mieux fait de s'en tenir à la 
thèse du profond Ibn Ezra, développée par lui-même avec 
une grande sagacité, à savoir que Dieu connaît les choses par- 
tielles grâce au lien qui les unit indissolublement au total, à 
l'universel. Nous avons montré les affinités de cette thèse avec 
la doctrine enseignée dans nos livres saints, et cette conformité 
sera toujours la pierre de touche, le critérium du système théo- 
logique (•2). 



(!) Voy. noire Théodicê'e, p. 268-283. (2) Voy. noire Tué'odice'e, p. t-10. 



DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 



241 



RÉSUMÉ GENERAL DU DIXIÈME DOGME. 



Les résumés partiels dont nous avons fait suivre les trois 
parties du dogme que nous venons d'étudier dans ce long ex- 
posé, qu'il n'a pas dépendu de nous d'abréger, demandent à 
être réunis dans une synthèse finale. Quels sont les points que 
la théologie est autorisée à considérer comme acquis en ma- 
tière de prescience divine, du libre arbitre cl de la Providence, 
triple expression du dixième dogme? Les voici, réduits à leur 
plus grande simplicité : 

1° La science de Dieu est parfaite et complète, infaillible dans 
le temps comme dans l'espace. Être par excellence, il connaît 
tous les êtres, à l'état virtuel comme à l'étal réel; cause première, 
il perçoil toutes les causes, secondaires, médiates, partielles, 
particulières, avec leurs effets les plus éloignés; perfection su- 
prême, il ne peut rien ignorer, toute ignorance étant une im- 
perfection, un défaut; créateur, il connaît dans leurs moin- 
dres détails toutes les créatures qui remplissent l'Univers; 
éternel, il embrasse dans une conception unique les êtres et 
les faits qui se succèdent dans le temps. 

2° L'homme possède le libre arbitre : il a le choix, il a le 
pouvoir dans le vaste domaine du possible, avec celte réserve 
toutefois qu'il ne le possède dans toute sa plénitude qu'au point 
de vue de l'existence interne. A cet égard, il y a une distinc- 
tion essentielle à faire entre la liberté morale cl les autres li- 
bertés. Il y a divergence d'opinions sur l'étendue de celles-ci ; 
nous avons constaté des nuances et des gradations dans les di- 
verses appréciations de la liberté sociale. Les uns lui accor- 
dent trop, les autres trop peu. Parmi ces derniers on a pu ran- 
ger, non sans quelque motif, certains organes de la doctrine, 
tant traditionnelle que théologique. Nous avons vu celle-là 
pencher parfois sensiblement du côté de la fatalité, faire une 
part plus ou moins large au destin, sous le nom de Mazzal; 
nous avons vu celle-ci, par la bouche d'Albou, reconnaître 

16 



■ ,(, ii 



i : ' I 
■ 




242 



DIXIÈME DOGME. 



. ■ 



formellement cette influence et lui assigner sa place dans l'en- 
seignement dogmatique. On sait d'ailleurs que celte croyance 
est adoptée jusqu'à un certain point par le sens commun et 
qu'elle se maintient énergiquement dans les milieux popu- 
laires. Mais, encore un coup, la liberté morale, c'est-à-dire le 
choix entre le bien et le mal, entre le vice et la vertu, entre la 
piété et l'impiété, dépend entièrement de chacun de nous; 
toute puissante dans le moi, elle n'a qu'à vouloir pour triompher 
de toutes les épreuves que lui fait sentir le non-moi. Telle est 
la doctrine qui se perpétue, constante et invariable, à travers 
les trois cycles du judaïsme ; proclamée à haute et intelligible 
voix par Moïse, lorsqu'il dit : « J'ai mis devant toi la vie et la 
mort, la bénédiction et la malédiction : choisis la vie (1) »; 
formulée avec précision dans l'adage traditionel : « Tout est au 
pouvoir de Dieu, excepté la crainte de Dieu (2) », elle est éle- 
vée à la hauteur d'une vérité première par tous les représen- 
tants de l'école théologique. 

3° Mais si, d'un côté, la prescience divine et la liberté hu- 
maine sont affirmées toutes deux avec la même énergie, avec 
une égale persévérance, la raison ne vient-elle pas, de l'autre, 
les déclarer incompatibles, contradictoires, s'excluant l'une 
l'autre? Tel est le problème à peine indiqué dans l'Écriture et 
dans la Tradition, mais hardiment posé par nos dogmatistes, et 
donnant lieu à deux sortes de solutions. La première, mise en 
avant par Maïmonide, a pour elle, outre l'autorité de son nom, 
la majeure partie des organes de l'école, et puis encore la sim- 
plicité même de la solution : elle consiste à repousser l'objec- 
tion par la question préalable, en lui opposant une fin de non- 
recevoir fondée sur l'impossibilité radicale d'assimiler la con- 
naissance de Dieu à la nôtre, et, à plus forte raison, d'en ar- 
guer contre la liberté humaine. Le second système, qui a, lui 
aussi, ses autorités, puisqu'il a été professé sans solution de 
continuité pendant toute la période théologique, notamment 



I 



(1) Deulér., XXX, 19. 

(2) Talmud, Berachotb; cf. plus haut, II e partie, chap. 2, § 1. 



IV. 



DE LA PRESCIENCE DIVINE ET DU LIBRE ARBITRE. 243 

par Saadia, le Khozari, Ibn Ezra, Gersonide, et en dernier 
lieu par Erama, propose des solutions logiques, y applique la 
démonstration rationnelle sous toutes ses formes, mais, avouons- 
le, au détriment de la vraie théologie, qui ne veut ni ne doit 
asseoir son édifice que sur la double base de la révélation écrite 
et orale. Peut-être la vérité est-elle entre ces deux thèses abso- 
lues; peut-être convient-il de concilier entre elles la solution 
orthodoxe et la démonstration logique, et, au moyen de cette 
fusion, d'aboutir à une nouvelle solution tout à la fois plus 
complète etplus satisfaisante. En avons-nous les éléments? Nous 
n'hésitons pas à répondre par l'affirmative. Déjà nous en avons 
trouvé les matériaux dans certaines déclarations bibliques cor- 
roborées par des interprétations traditionnelles. 

4° Au surplus, cette conciliation théorique de la prescience 
de Dieu avec le libre arbitre, de la nécessité avec la nature du 
possible, ne serait-elle pas, dans le principe de la Providence 
bien entendue, de la Providence au sein de laquelle l'antino- 
mie vient se fondre, comme les frimas de l'hiver se fondent et 
disparaissent au contact défrayons bienfaisants de l'astre du 
jour? En définitive, la Providence n'est pas autre chose que la 
connaissance de Dieu dans ses rapports avec l'activité humaine. 
Nous étions, par conséquent, dans le vrai, en faisant porter son 
nom au dixième dogme; c'est bien sous ses saints auspices 
que fatalité et liberté se donnent la main et signent un traité 
d'alliance. Cela résulte du parallélisme de l'ordre naturel et de 
l'ordre providentiel, dont les racines sont si profondes, dans 
l'Écriture comme dans la Tradition; cela résulte mieux encore 
des nombreux aspects sous lesquels le dernier s'est manifesté à 
nous. Soit que vous l'envisagiez au point de vue de ses trois 
grandes hypostases, c'est-à-dire comme providence générale, 
nationale et individuelle; soit que vous l'observiez dans les 
modes de son intervention directe dans nos affaires, tantôt nous 
faisant sentir sa présence par l'échec total des prévisions humai- 
nes, tantôt nous avertissant par l'aiguillon de la douleur, par- 
tout et toujours nous attirant à elle par l'aimant de la prière, 
n'est-ce pas toujours Dieu nous prodiguant ici les trésors de sa 






. 






244 



DIXIEME DOGME. 



sagesse infinie, là les grâces de sa sollicitude, c'est-à-dire pra- 
tiquant constamment l'alliance de notre liberté avec les exi- 
gences de son immuable volonté? Ce ne sont pas seulement 
les animosités humaines, mais aussi les antagonismes de prin- 
cipes, les contradictions intellectuelles, qui, sous l'inspiration 
de la Providence, se convertissent en instruments de paix, de 
concorde et d'éternelle harmonie (\). 

(1) Isaïe, II, 4. 



P 






ONZIEME DOGME. 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



n 

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ONZIEME DOGME. 



DE LA REMUNERATION. 









('3 H D'irin) ïppvii wbs lax tpa«s a 1 ? ha 
ïVnsnqî; nia?? ïjri«rT nih'ïx nn&p nï y;g 

('3 7"i <J7 rD")3 ; 'J 7*D 0>2P) 

Qu'il est immense le bien que lu réserves à ceux qui te 
craignent! (Ps. XXXI, 20.) 

Nul œil n'a jamais vu ce que Dieu fera pour ceux qui 
espèrent en lui ! 

(Isaie, LXIV.3; Talmud, Beracuoth, 34 b.) 



Formule de Maïmonide. — « Croire que Dieu récompense 
« ceux qui accomplissent les prescriptions de la loi et qu'il 
« punit ceux qui les transgressent; croire que celle récora- 
« pense c'est la vie future et que celle punition consiste dans 
« la peine du retranchement (ma). Nous avons déjà suffi- 
« samment expliqué le dogme de la rémunération (1). Le texte 
« de l'Écriture qui contient l'affirmation de ce dogme, c'est 
« celui de l'Exode où Dieu, répondant à Moïse qui demande 
« à être effacé du livre sacré s'il n'obtient pas le pardon d'Is- 
« raël, lui dit: « C'est celui qui a péché envers moi que j'effa- 
« cerai de mon livre (2). » Il en résulte clairement que Dieu 
« connaît le juste et l'impie, qu'il punit le dernier et racorn- 
ie pense le premier (3). » 

D'après cette formule, le dogme de la rémunération se com- 



■ 



(l) Voir la préface aux treize articles de 
foi; cf. Yad ha-llazaka, I re partie, traita 
de la Pénitence, ebap I" et suiv. 



(•2) Eiode, XXXII, 3-2. 
(3) M .11,11011 ide, comment « la Mischua, 
Syuhédrin, chap. i 1. 



M 



248 



ONZIÈME DOGME. 



I 



■ 



poserait de deux éléments: c'est d'abord le principe de la ré- 
munération, l'indication formelle des peines et des récom- 
penses; c'est ensuite la nature de celle rémunération, que 
l'auteur déclare appartenir au monde fulur, n'ayant rien de 
commun avec les peines cl les maux de ce monde sublunaire. 
Telle est aussi l'opinion d'Abravancl, qui, dans son trailé justi- 
ficatif de la classification adoplée par le maître, reconnaît cette 
division (I). Il ajoute que le fond de ce dogme c'est la procla- 
mation d'un Dieu juste, véridique, sans iniquité, plein d'équité 
et de droiture (2). Ceci nous fait supposer que ce tbôologien 
juge à propos de faire rentrer dans le même dogme l'idée de la 
justice de Dieu dans ses rapporls avec le malbeur du juste et le 
bonheur du méchant. Nous ferons comme lui, et nous com- 
prendrons dans l'élude que nous allons entreprendre celle grave 
question, que d'antres dogmalisles rattachent au principe de la 
providence (3) , mais que nous croyons mieux à sa place ici, 
comme participant de la double nature de la providence et do 
la rémunération. 

Quant à la filiation du dogme , rien de plus clair : le onzième 
procède du dixième, comme la conséquence découle de son 
principe. Il est évident que la providence et le libre arbitre 
aboutissent à la rémunération. Pourquoi une providence spé- 
ciale scrutant les aclions et les pensées de tout individu, si 
celles-ci sont privées de toute sanction, frappées de slérililé? 
A quoi bon le libre arbitre, s'il n'a pas pour objet de développer 
en nous le sentiment de la responsabilité? Or, de môme que la 
providence implique la liberté, de même que la liberté engen- 
dre la responsabilité, de môme celle-ci conduit à la rémuné- 
ration, qui en esl la cause finale. 

Nous envisagerons donc le dogme au triple point de vue de 
son principe, de sa nature et de la conciliation de la justice 
divine avec l'anomalie" de l'inégale répartition des biens et des 
maux terrestres enirc le juste et le méchant. 



m 



(I) Rosth Amaiw, ebap 8. 
(i) Dculùf., XXXIV, 4. 



(5) \'oy. dixième dogme , considération! 
yénéralcs. 






DE LA UÉMUNÉ1UTI0N. 



24'J 



CHAPITRE I er . — Du principe da la rémunération 
selon l'Écriture. 



§ I". De la constatation formelle et fréquente du principe 
de la rémunération. 

Il n'est guère besoin d'aller à la découverte de l'idée de la 
rémunération lorsque nous n'avons qu'a ouvrir le livre saint 
pour la trouver nettement formulée dans la première révélation 
par laquelle Dieu communique avec le père du genre humain. 
Qu'y lisons-nous? « Tu ne mangeras pas du fruit de l'arbre de 
la science, car le jour où tu en mangeras tu mourras (I). » 
Dans celle première injonction sont affirmés le libre arbitre, 
la responsabilité cl la rémunération : on ne donne des ordres 
qu'à un agent libre et l'on ne menace de punir que l'agent 
responsable. De la théorie la Genèse passe aussitôt à l'application, 
à la réalité rigoureuse et sensible, en s'élendant longuement, 
dans le second entretien de Dieu avec Adam , sur le verdict 
qu'il prononce contre l'homme et contre toute la race humaine 
en punition de sa faute (2). Que si l'on demande pourquoi il 
n'est question dans cette révélation primitive que du châtiment, 
sans mention aucune de la récompense réservée à la fidèle ob- 
servation des ordres de Dieu, la réponse est bien simple: c'est 
que la récompense d'Adam, religieux observateur de la volonlé 
d'en haut, élait loule faile. Elle consistait dans la durée de sa 
félicité originelle, dans la continuité de sa résidence au sein 
du paradis, d'où il fut effectivement chassé après la consom- 
mation de sa faule (3). Vient ensuite la malédiction de Dieu 
prononcée contre Gain (4), second témoignage rendu au prin- 



(I) Genèse, 11, 11. 
\i) Genèse, 111, 19. 



(3i Genèse, III, 10. 
[*) Genèse, IV, 11. 



250 



ONZIÈME DOGME. 






cipe de la rémunération , suivi lui-môme de deux autres, l'un 
général et l'autre partiel, nous voulons dire le déluge et Ja ca- 
tastrophe deSodome. Ainsi les premiers âges nous présentent 
la rémunération sous ses trois formes essentielles : collective 
avec le déluge, partitive avec Sodome, individuelle avec Noé 
et Lot. A partir de la période historique, l'expression du domine 
ne fait que se multiplier; nous la retrouvons dans presque 
toutes les révélations d'Abraham. Dans la première déjà, Dieu 
lui dit: a Je bénirai ceux qui le bénissent, et je maudirai ceux 
qui te maudissent (1) », Dans la seconde, il le rassure en ces 
termes: « Ne crains rien, Abraham, je suis ton bouclier, immense 
sera ta récompense (2). » Enfin, dans la dernière vision, l'an-e 
de Dieu s'exprime ainsi: « Puisque tu as fait cette chose, et 
que tu ne m'as pas refusé ton fils unique, je te bénirai et je 
multiplierai la race comme les étoiles du ciel et les grains de 
sable aux bords de la mer (3). » 

Si de l'époque patriarcale nous passons à celle de la Loi , 
nous voilà aussitôt forcés de reconnaître, à moins de nier l'évi- 
dence, qu'en dehors du principe de la rémunération, qui en est 
la base, tout l'échafaudage législatif s'écroulerait de fond en 
comble. Au seuil môme de la nouvelle période, il est écrit en 
toutes lettres dans le discours préliminaire, quand Moïse est 
chargé de la part de Dieu de proposer à Israël l'acceptation de 
la Loi et de l'alliance divine. Ne fait-il pas briller à ses yeux, 
comme la plus belle des récompenses, le glorieux titre de peuple 
d'élite (4)? N'est-ce pas un nouvel hommage rendu à la liberté 
et à la responsabilité humaine ? Dieu n'emploie nulle contrainte ; 
il demande au peuple son adhésion libre et spontané à ce contrat 
en quelque sorte synallagmalique. Aussi l'Écriture a-t-elle soin 
de nous répéter trois fois que le peuple répondit par un assen- 
timent unanime et sans réserve (5). Suit la double consécration 
de cette alliance, d'abord sur le mont Horeb, et puis renou- 



' 



li) Genèse, XII, lî. 

(S) Genèse, XV, 1. 

(3) Genèse, XXII, 1C-18. 



(0 Eio.le, XIX, 3-6. 

(5) Exode, XIX, 8; XXIV, 3-7. 






DE LA RÉMUNÉRATION. 



251 



velée dans les plaines du Moab, celte dernière appelée l'alliance 
de l'analhème (1), et si souvent invoquée par Moïse dans ses 
instructions finales (2). Et quel est le dernier mot du législateur 
prophète? « Heureux Israël, s'écrie-t-il, peuple incomparable 
dont le salut repose sur le Seigneur (3) ! » c'est-à-dire heureux 
tant qu'il restera le peuple de Dieu. 

Et cette invocation suprême n'a-t-elle pas comme un long 
écho dans l'histoire de l'établissement d'Israël dans la terre 
promise? Ne le suit-elle pas dans les péripéties dramatiques 
de son existence nationale, depuis le gouvernement des Juges 
jusqu'à l'expiration du premier cycle? Nous savons de reste que 
pour l'historien sacré cette période neuf fois séculaire est la 
constante mise en pratique du principe de la rémunération. A 
quelles causes impute-t-il les maux de la nation? À ses infidé- 
lités, à ses déviations, à sa désobéissance morale, à ses viola- 
tions religieuses , à son adoption des abominations chana- 
néennes, araméennes, syriennes el assyriennes. À quoi, au 
contraire, attribue t— il ses victoires, la délivrance du sol de la 
patrie, les répits momentanés, qui sont autant de haltes sur le 
chemin fatal de la décadence? A ses retours momentanés vers 
Dieu, à une espèce de regain de piété et de vertu. Un fait 
digne d'être remarqué, c'est que, pour ne laisser aucun doute 
sur la vérité de cette interprétation , l'histoire sainte en expose 
deux fois la théorie, au commencement et à la fin de l'exis- 
tence politique d'Israël. Nous avons ailleurs textuellement cité 
et commenté le premier passage (4). Le second n'est ni moins 
explicite ni moins fécond en enseignements; on peut le consi- 
dérer comme faisant pendant au texte des Juges, dont il confirme 
les prévisions. C'est un jugement définitif prononcé sur l'époque 
de la royauté; c'est un arrêt de condamnation rendu contre le 
royaume d'Israël, oublieux de sa mission et des devoirs qu'elle 
lui impose, arrêtdontles considérants sont formels : irréligion, 



(1) Lévit.,XXVI, 46; Deutér., XXYIU, 
69; XXIX, H, 14, 18, 20 et 2G. 

(2) Deutér., IV, 1; VI, 3; VII, 9; VIII, 
1, XVIII, 24. 



(3) Deutér., XXXIII, 29. 
(t) Juges, II, 10-2»; voy. notre Intro- 
duction générale, p. 56 et 37. 



252 



ONZIÈME DOGME. 






substitution du polythéisme au pur et noble monothéisme, cor- 
ruption et démoralisation générales (l). En présence de ces 
faits palents, qui frappaient les yeux comme les esprits de 
tous , il n'était pas nécessaire de disserter à perte de vue sur le 
principe des peines et des récompenses. Il suffisait aux organes 
autorisés de la religion de s'inspirer des événements, de 
montrer aux moins clairvoyants, au peuple comme aux grands, 
le progrès de la décadence publique marchant parallèlement 
au progrès de la défection. 

Tel est précisément le fond des exhortations prophétiques, 
tendant à la rédemption nationale et à la restitution de l'auto- 
nomie au moyen du rétablissement de l'ordre de choses créé 
par Moïse. Que le fils d'Amoz nous dépeigne, dans son inimi- 
table langage, la chute et la restauration du peuple de Dieu, 
que Jérémie gémisse et pleure sur la fille de son peuple perdue 
par sa propre faute, ou qu'Ezéchiel nous dévoile dans toute 
leur laideur, pourmieux lesflétrir, leshontesd'Oholaet d'Oho- 
liba, leur but est identique; ils aspirent au même idéal, à la 
renaissance d'un Israël portant la double couronne de la 
sainteté etde la pureté, heureux dans sa condition matérielle en 
proportion de son amélioration morale. En fin de compte, tout 
le cycle biblique n'est que l'application continuelle du principe 
des peines et des récompenses tel qu'il est compris et enseigné 
par Moïse. 

§ 2. De la prétendue prépondérance du système des peines 
sur celui des récompenses. 

Avant d'aller plus loin , nous croyons devoir écarter un obs- 
tacle que nous rencontrons sur notre chemin , et que nous 
pouvons d'autant moins laisser subsister que les détracteurs du 
judaïsme en font grand bruit. 11 s'agit de la prépondérance 
accordée à la description des peines et des châtiments, occupant 
dans l'histoire et dans la doctrine israëlites une place bien au- 

(t) Il Rois, XVII, 7-J4. 






I 

H 



DE LA REMUNERATION. 



253 



Irement considérable que celle qui est faite aux récompenses. 
Voyez, disent ils, la longueur des récits du déluge, de la catas- 
trophe de Sodome, de la sédition du veau d'or, de la trahison 
et de la punition des explorateurs de la Terre Sainte, de la 
révolte et du châtiment de Korah. Lisez, disent-ils encore, les 
deux philippiques de Moïse à l'adresse du peuple rebelle , celle 
interminable kyrielle de fléaux réservés aux coupables, à peine 
atténués par de nouvelles promesses de bien-être pour les ado- 
rateurs fidèles. Que l'on compare ces traînes de malheur, celte 
complaisance à étaler pièce par pièce tous les instruments de 
l'arsenal de torture, avec l'exposé si sommaire des récompenses, 
et l'on sera forcé d'avouer que la balance ne penche que trop 
sensiblement du côté de la vengeance et de la cruauté. De là, 
des reproches de sévérité outrée, de justice inflexible, de gou- 
vernement impitoyable, qu'on n'a pas épargnés au Dieu de 
Jacob, pas plus qu'à son divin envoyé. 

11 y a deux réponses à faire à l'objection , l'une ethnolo- 
gique, l'autre logique, mais plongeant également leurs racines 
dans le sol biblique. A l'instar de Solon faisant des lois qui 
fussent les meilleures pour les Athéniens, Moïse devait adapter 
les siennes au caractère et aux instincts de la race qu'il était 
appelé à gouverner II savait bien à qui il avait affaire, à une 
race obstinée , rebelle au joug, se cabrant sous la main de son 
conducleur, ayant les défautsde ses qualités comme les qualités 
de ses défauls. Que fallait-il pour la maîtriser, un simple licou 
ou les fortes rênes d'une pénalité rigoureuse ? Assurément celles- 
ci n'étaient pas de trop. Prélendra-t-on que celle considération 
n'est applicable qu'à une seule génération, à celle qui avait 
subi la servitude égyptienne , et que l'on ne saurait en faire un 
argument vis-à-vis d'une législation qui se vante de posséder 
dans leur plénitude toutes les conditions de la stabililé? La 
réponse n'est pas plus difficile. Cerles les inslilulions de Moïse 
ne sont pas une œuvre de circonstance; il connaissait d'in- 
tuition le génie et les tendances propres de la race de Jacob : 
on le voit bien par ce nom de « peuple à la nuque dure », qui 
n'est pas seulement un sobriquet lancé à la tête des adorateurs 



là 



254 



ONZIÈME DOGME. 



I 



du veau d'or, car il revient là-dessus dans le Deutéronome, au 
moment où la génération contemporaine était depuis longtemps 
éteinte , et c'est à leurs enfants qu'il dit : « N'endurcissez plus 
votre nuque (1). » On s'en aperçoit mieux encore par les termes 
bien plus énergiques dans lesquels les derniers prophètes ex- 
priment cette obstination d'Israël : « Je sais, dit Isaïe, que tu es 
dur; la nuque est une barre de fer et ton front est d'airain (2). » 
« Ils sont plus durs que la roche, ils ont endurci leur nuque... 
plus que leurs aïeux » , dit Jérémie dans le môme sens (3). Il 
est donc certain qu'Israël n'a jamais été et ne sera peut-être 
jamais bien malléable; il ne paraît vouloir s'incliner que devant 
deux autorités souveraines, celle que produit l'irrésistible évi- 
dence, et la responsabilité de sa mission humanitaire. Aux races 
fortes, mais dures, les moyens forts et les pressions vigoureuses. 
Et la tradition ne dément pas cette donnée ethnologique, elle 
qui proclame Israël le plus indomptable des peuples (4), elle qui 
parle de la nécessité de le fouler, de le broyer comme l'olive 
pour qu'il donne la sève (5). Il ne faut pas oublier que, tout en 
édictant des lois applicables, dans leur esprit comme dans leurs 
dispositions générales à l'humanité tout entière, Moïse est avant 
tout législateur national, jaloux de revêtir ses institutions de la 
forme la mieux appropriée à la nature et à l'organisation d'Is- 
raël. 

Mais est-il bien sûr que ce déploiement de perspectives mena- 
çantes, que ce luxe de descriptions des châtiments réservés 
aux coupables, soient les indices d'une justice sévère, implacable? 
Ne seraient-ils pas plutôt des marques de sollicitude et de bonté ? 
Envers qui accumule-t-on et les avertissements et les répri- 
mandes? Est-ce à l'égard de qui nous est cher ou de qui nous 
est indifférent? A qui prodiguons-nous les remontrances et les 
conseils? Pour qui multiplions-nous les recommandations, les 
signaux contre les écueils et les abîmes? Est-ce pour nos amis 






(1) Dent., X, 16. 

(2) Isaïe, XLVIII, 4. 

(3) Jéremie, V, 2; VII, 26. 



(4) Talmurt, Beza, 24. 

(5) Schemoth Ribba, sect. 36, tlpasiim. 



I 






DE LA REMUNERATION. 



255 



ou pour nos ennemis? Pour quel enfant le père se montre-t-il 
plus exigeant et moins indulgent? Est-ce pour le fruit de ses 
entrailles ou pour le rejeton d'autrui? La Bible se joint au sens 
commun pour résoudre la question: « Sache, dit Moïse lui- 
même, que l'Éternel le châtie comme le père qui corrige son 
fils (I). » « Il châtie celui qu'il aime, répèle le Sage, semblable 
au père voulant rendre son fils meilleur (2). » Même motif pour 
les récils longs et minutieux des maux d'Israël : si les propor- 
tious nous paraissent parfois démesurées , c'est pour rendre la 
leçon plus profitable. C'est le cas d'appliquer l'observation de 
l'un de nos plus grands théologiens (3) : « Le médecin qui se 
borne au strict accomplissement de son devoir envers le malade 
lui dira: « Si tu ne suis pas mon ordonnance, tu mourras. «Mais 
le médecin ami, vraiment désireux de sauver son client, lui dira : 
« Tu mourras de la même façon qu'un tel » , et il se mettra à lui 
retracer, dans leurs moindres détails, les phases douloureuses 
par lesquelles a passé le malade rebelle aux médicaments. Je- 
tez enfin un coup d'œil, leur dirons-nous, sur les législations 
humaines : ne sont-elles pas toutes placées sous l'invocalion de 
la vindicte publique? Ne reconnaissent-elles pas pour sanction 
unique l'échelle des pénalités, ne permettant à la récompense 
de briller que par son absence? Et l'on s'étonne que Moïse, 
chargé , pour ainsi dire de faire descendre la religion et la 
morale du ciel sur la terre, de greffer la loi divine sur la loi 
sociale, se soit emparé de ce puissant mobile de la sanction 
pénale , qui restera toujours l'instrument le plus efficace du 
gouvernement des masses? 

§ 3. De l'esprit de la rémunération biblique; les peines 
et les récompenses collectives. 

C'est encore nous occuper du principe de la rémunération 
que de fixer l'attention sur un fait d'une certaine importance, 



(1) Douter., VIII, S. 

(S) ProT., III, 12. 

(3) Saadia, les Croyances elles Opinions, 



3 e Iraité , § II; Toy. notre Rérélalion, 
p. 284. 



25G 



«miÈ.ME DOGJIE. 



I 




jouant un rôle prépondérant dans la loi comme dans les pro- 
phètes : il s'agit de la forme collective sous laquelle sont géné- 
ralement présentées les promesses de peines et de récom- 
penses. Ce n'est pas à dire que l'individu échappe à celte 
alternative, supposition absurde, attendu qu'une société n'est, 
à tout prendre, que l'agrégation d'un certain nombre d'indivi- 
dualités soumises séparément aux mêmes conditions qui s'im- 
posent au corps social; supposition gratuite, attendu qu'il ne 
manque ni de faits ni de dispositions législatives s'appliquant 
aux personnes isolément. Nous signalerons les lois de ctiar.lé 
s'adressant à chacun de nous en particulier et à propos des- 
quelles Dieu semble nous interpeller nominalement, puis la 
peine du retranchement (Careth), que ce n'est pas encore le 
moment de définir, mais qui ne saurait être qu'une peine indi- 
viduelle. Quant aux faits, nous distinguons la punition des ex- 
plorateurs de la Terre Sainte, la récompense assurée à Josué et à 
Caleb, le châtiment de Korah, la peine infligée àMiriam pour 
avoir mal parlé de son frère, enfin la sévère condamnation pro- 
noncée contre Moïse et Aron pour une faute légère , mais publi- 
que. Mais ce qui est incontestable, c'est que généralement les 
leçons données par le législateur en matière de rémunération 
sont à l'adresse de la nationalité d'Israël considéré comme un 
corps compacte ; c'est la nation qui sera récompensée ou punie en 
masse, selon sa fidélité ou sa désobéissance envers Dieu. Tel est 
surtout le caractère de toutes les grandes manifestations reli- 
gieuses : la révélation sinaïque, l'inauguration du sanctuaire, 
la proclamation des bénédictions et des malédictions, leDeuté- 
ronome en entier, autant d'actes qui s'accomplissent en pré- 
sence du peuple assemblé. Et il en est ainsi chaque fois que le 
législateur juge à propos de renouveler le pacte d'alliance : 
« Vous êtes ici tous présents devant l'Éternel, votre Dieu, dit-il, 
« chefs de tribus, anciens, préposés, hommes, femmes, étran- 
ge gers et jusqu'aux mercenaires attachés à votre service; tous 

« vous venez d'entrer dans l'alliance du Seigneur Il se 

a pourrait donc qu'il se rencontrât parmi vous un individu, 
« homme ou femme, ou une famille, voire même une tribu, se 









DR LA RÉMUNÉRATION. 



257 



« félicitant mentalement de se détacher de cette alliance, de 
« repousser les conséquences de ce pacte national. Malheur à 
« ce séparatiste! sa punition sera d'autant plus terrible qu'il 
« aura pensé se soustraire aux engagements pris en commun; 
« Dieu ne lui pardonnera jamais (1). » On ne saurait être plus 
clair, ni montrer plus nettement le but que l'on se propose, 
c'est-à-dire une nationalité fondée sur le principe de la solida- 
rité morale, dont toutes les parties tiennent ensemble, non pas 
par le lien de l'intérêt, qui divise plus souvent qu'il n'unit, mais 
par celui de la fraternité religieuse, qui est pour l'ordre moral 
ce que la loi de cohésion est pour le monde physique. A l'oppo- 
site du patriotisme, qui a fait la gloire de quelques peuples de 
l'antiquité, notamment des Grecs et des Romains, Moïse fait 
surgir le principe de Visraélitisme, principe indestructible grâce 
à sa nature toute spirituelle, dégagé de toute condition maté- 
rielle ou locale, et, pour ce motif, appelé à prédominer tôt ou 
tard. Il faut bien se garder de le confondre avec le communisme, 
qui est la destruction de la personnalité ; non, c'est la responsa- 
bilité individuelle étendue , généralisée ; c'est la nécessité pour 
chacun d'être en même temps pour soi et pour tous, de ne 
jamais séparer ses intérêts de ceux de la collectivité, en faisant 
tourner ses forces et son activité propres au profit de la cause 
dont Israël est l'éternel défenseur. 

Voilà, dans sa lettre et dans son esprit, cette rémunération 
collective qui occupe une large place dans l'œuvre du législateur. 
Le prophétisme ne modifie le moindrement à cet égard la pensée 
du maître : vous la retrouverez dans les remontrances de Jéré- 
mie, dans les réprobations d'Ëzéchiel aussi bien que dans les 
consolations sublimes d'Isaïe. Ils abondent dans le sens de Moïse 
jusqu'à oublier le particulier : du haut de la tribune sacrée d'où 
ils haranguent peuples et princes, l'individu semble disparaître 
devant les types généraux qui deviennent leurs points de mire. 
C'est Jacob, c'est Israël, c'est Yesehouroun qui remplit la scène, 
sauf de rares excursions sur le terrain du particularisme, comme' 



(1) Deutér., XXIX, 9-20. 



17 






I 



■ 

m 



258 



ONZIÈME DOGME. 



par exemple, les attaques dirigées contre les faux prophètes, 
les pontifes prévaricateurs, les mauvais pasteurs, c'est-à-dire 
contre des personnalités qui représentent des intérêts collectifs. 
Nous ne voulons , pour le moment , que constater ce fait carac- 
téristique, mettre en relief cette forme prédominante de la ré- 
munération, en nous réservant d'en tirer les conséquences dans 
le cours de cet exposé. 



CHAPITRE II. — De la nature de la rémunération 



Maintenant nous allons aborder l'un des points capitaux du 
dogme, nous occuper de la nature de la rémunération. Il s'agit, 
en effet, de savoir si elle est matérielle ou spirituelle, terrestre 
ou céleste, temporelle ou éternelle. Comme cette question se 
rattache directement à celle de l'immortalité et de la résurrec- 
tion, il serait peut-être plus logique de la réserver pour la trai- 
ter à propos du treizième et dernier dogme. Mais d'abord ce 
serait trop nous écarter de la classification de Maïmonide, ser- 
vant de cadre à nos études et, de plus, ayant pour elle l'usage 
« usus, quem pênes arbitrium est; » et puis nous envisagerons 
ici les peines et les récompenses sous un point de vue qui ne 
touche pas au dogme de la résurrection. 



§ 1". Les textrs bibliques. 






Dans sa formule, Maïmonide semble vouloir trancher la 
question et, de ce ton dogmatique qu'il affecte, affirmer haute- 
ment la nature spirituelle des peines et des récompenses, mais 
en ajourner la réalisation au monde futur. Le texte unique qu'il 
produit à l'appui de son assertion n'est guère propre à faire 
partager sa conviction, insuffisant à tous égards pour la sanc- 



Dfci LA REMUNERATION. 



259 



tion d'une proposition de celte importance (1). Nous ne sau- 
rions donc nous dispenser de faire passer sous les yeux du 
lecteur une partie sinon la totalité des textes qui sont en rap- 
port avec notre sujet. Ces textes, il importe de le constater dès 
le principe, forment une double série, l'une relative à la ré- 
munération matérielle, l'autre à la rémunération imma- 
térielle. Voici maintenant ceux de la première : En matière 
de récompenses, la Bible nous offre tout d'abord la posses- 
sion du pays où coulent le lait et le miel. Déjà promise 
aux patriarches (2), elle devient dans la bouche de Moïse l'as- 
surance première et dernière, l'alpha et l'oméga de la prospé- 
rité d'Israël (3). C'est ensuite la longévité, individuelle ou na- 
tionale, qui revient fréquemment dans le livre de la Loi (4); 
ce sont encore les biens de la terre proprement dits: « béné- 
diction du pain et de l'eau, riches moissons, abondantes 
récolles, sanlé et bien-être corporels, paix et sécurité à l'inté- 
rieur, accompagnées de victoires sur l'ennemi du dehors, mul- 
tiplication et richesse de troupeaux (5). » La richesse mobilière 
n'est pas l'objet formel des promesses d'en haut; elle est 
annoncée moins comme réelle que comme possible, présentée 
comme un stimulant des mauvaises passions bien plus que 
comme un bien désirable (6). En regard de ces perspectives de 
bien-être surgissent les peines, d'une nature identique : ce sont 
les terribles et vèridiques maladies, la peste, la contagion, les 
épidémies, la consomption ; c'est la malédiction frappant tous 
les produits de la terre, la sécheresse, la stérilité, un ciel de 
fer, un sol d'airain; c'est la disette, \&malesuada famés, qui 
provoque la violation des sentiments de la nature; les saute- 
relles, qui ne laissent aucun brin de verdure; les bêles féroces, 



(l) Voy. au commencement du dogme, XXII, 7; V, 30; XI, 21; XXX, 20; XXXII, 
le texte de la formule. 47. 

(5) Exode, XXIII, 25; XV, SA; XXIII, 
1S, 27-31; LcSvii., XXVI, 4-8; Deulér., 
(5) Exode, 111,8 et 17; Deutér , XXXII, V ||, li et 15; XI, 14 cl 15; III, 21; VU, 
47. ,0-24. 

i,4) Eiode, XX, 12; XXIII, 36; Ueutér., (6J Deul'r., VIII, t 3. 



(aj Genèse, XII, 2 et 



260 



ONZIÈME DOGME. 









qui, après avoir dévoré les animaux domestiques, tombent sur 
les hommes; les ravages de la guerre s'élendant à la ville et à 
la campagne, le glaive meurtrier pénétrant partout, n'épar- 
gnant ni jeunes ni vieux; la servitude avec ses hontes et ses 
horreurs, l'oppression d'un cruel tyran, l'exil et l'émigration 
forcée, la dispersion aux quatre coins du globe, l'insécurité 
permanente, une inquiétude sans trêve ni merci (1). 

Voilà certainement des récompenses et des peines qui n'ont 
rien d'immatériel; elles sont toutes à l'adresse du corps et de 
l'organisme. Et s'il n'y avait que celles-ci, l'assertion des dé- 
tracteurs du judaïsme qui lui reprochent la méconnaissance de 
la rémunération éternelle serait en quelque sorte justifiée. Reste 
à savoir si effectivement Moïse n'en connaît point d'autres. Or 
c'est là une suggestion qui ne soutient pas un instant d'examen. 
Quoi, on prétendrait que la Loi neconnaîtque la rémunération 
corporelle et matérielle ! Mais, si haut que vous remontiez dans 
l'histoire sainte, et même en la prenant ab ovo, vous trouvez 
des assurances qui n'ont rien de commun avec celles que nous 
venons de passer en revue. Est-elle matérielle la bénédiction 
donnée au père des croyants, la promesse faite aux trois 
patriarches que leur postérité sera un canal de bénédiction 
pour tous les peuples de la terre (2)'? Est-il question ici d'avan- 
tages temporels, de fortune, de conquêtes, de prospérités 
terrestres? Il est si vrai que cette assurance est complètement 
étrangère aux affaires et aux aspirations corporelles, que le 
propre tils du patriarche, qu'Isaac, bénissant Jacob au moment 
de le congédier, appelle d'abord sur lui la réalisation des biens 
delà terre, mais en priant Dieu de les compléter au moyen de 
la bénédiction d' Abraham, c'est-à-dire de la possession des biens 
impérissables qui sont attachés à la mission d'Israël (3). 

Serait-ce Moïse, le fondateur de la vraie religion, qui né- 
glige ce genre de récompense? A Dieu ne plaise! Il s'en ex- 






(I) Lévit., chap. 26; Deulér., chap. 28. 

(3) Genèse, XXII, 18; XXVI, 4. XXVIII, 14. 

(5) Genèse, XXVIII, 4. 






DE LA RÉMUNÉRATION. 



261 



plique assez clairement à la veille même de la promulgation de 
la Loi. Qu'annonce-t-il alors au peuple de la part de Dieu, que 
lui promet-il en échange de son acceptation de la constitution 
divine? Sont-ce des félicités corporelles, des avantages pal- 
pables, la richesse du bétail, des satisfactions matérielles, qu'il 
lui apporte de la part de Dieu? Nullement. Il lui promet de 
devenir le peuple élu, royaume pontifical et nation sainte (1). 
Pourquoi le législateur omet-il ici ce dont il est si prodigue ail- 
leurs? Pourquoi ce silence complet relativement aux avantages 
matériels? Pourquoi ouvre-t-il une perspective toute différente 
de celle qu'il montre au peuple dans les circonstances ordi- 
naires? Apparemment pour rendre saisissante cette vérité, que 
les récompenses spirituelles dominent les biens temporels de 
toute la hauteur qui met la révélation sinaïque au-dessus des 
autres faits religieux. Qu'est-ce ensuite que l'apparition de la 
gloire de Dieu, que la résidence de la majesté divine au sein 
d'Israël, laquelle est le but final de la construction du taber- 
nacle? Qu'est-ce encore que ces longues sollicitations de Moïse 
afin d'obtenir l'assurance que c'est Dieu lui-même, et non pas 
un ange, qui se fera le conducteur de son peuple, ce qui vau- 
dra ii ce dernier la suprématie des nations (2)? Sont-ce là des 
immunités tangibles, des prérogatives visibles et sensibles? 
Écoutez seulement comment il s'exprime à ce sujet: « Par quel 
signe, dit-il à Dieu, le monde reconnaîtra-t-il que nous avons 
trouvé grâce à tes yeux, ton peuple et moi? N'est-ce pas le fait 
de ta résidence au milieu de nous qui nous distinguera de tous 
les autres peuples de la terre (3)? » Et ce n'est pas tout. Pour 
ôler toute créance à une imputation qui repose sur l'ignorance 
et la mauvaise foi, le législateur proclame la double rémuné- 
ration, tantôt séparément, comme dans les exemples qui pré- 
cèdent, tantôt unie et mélangée. C'est ainsi qu'aux promesses 
de paix, de sécurité, d'abondance et de santé, constituant la ré- 
munération matérielle, nous le voyons, à la fin du Lévitique, 



(I) Eiode, XIX, 5 et 6. 
(S) Eiode, XXXIII, 12-16. 



(3) Eiodo, ». 1G. 



D 



I 



262 



ONZIÈME OOGME. 



ajouter des expressions comme celle-ci : « Je me tournerai de 
votre côté, je fixerai ma demeure au milieu de vous, vous au- 
rez toutes mes sympathies, je me promènerai au milieu de 
vous, je serai votre Dieu et vous serez mon peuple (1). » Il est 
encore à remarquer que le titre de « peuple de prédilection», 
décerné à Israël au moment de la révélation, lui est confirmé 
par le prophète expirant dans les termes les plus solennels ; 
« C'est en récompense, dit-il, de ta fidèle et intelligente obser- 
vation de la Loi que Dieu te proclame son peuple d'élite en te 
rendant supérieur à toutes les nations delà terre...» -Mais su- 
périeur en quoi? «En louange, en renom, en gloire et en 
sainteté (2). » Enfin, à cette seconde catégorie appartient la 
bénédiction pontificale, qui devait être prononcée tous les jours 
en faveur d'Israël. Quelle en est la formule? « Que l'Éternel te 
bénisse et te garde; qu'il projette vers toi le rayonnement de 
sa présence et qu'il t'accorde ses grâces ; qu'il tourne vers toi 
sa sollicitude (sa face), et qu'il te procure la paix (3). » Pas un 
mot, dans cette formule sacramentelle, de ces faveurs tempo- 
relles qui seraient les seules que le mosaïsme reconnaisse et in- 
voque. 

Si des récompenses nous passons aux peines, nous trouve- 
rons pour la confirmation de notre thèse toute une série de 
punitions qui n'ont rien de physique, qui ne compromettent 
ni la santé, ni la fortune, ni le bien-être social. « Mon âme vous 
rejettera, dit Dieu à Israël coupable, et je n'agréerai plus l'o- 
deur de vos sacrifices. — Tu serviras des Dieux de bois et de 
pierre ; tu seras la fable et la risée des peuples au milieu des- 
quels Dieu te reléguera; tu subiras, dans la dispersion, toutes 
les palpitations du cœur, toutes les angoisses de l'âme, incer- 
tain de la vie, incertain du lendemain. — Je détournerai ma 
face de ce peuple à cause de ses crimes, et surtout à cause de 
son idolâtrie (4).» Rejeter les sacrifices, prendre son peuple en 



■ 



(1) LéWit., XXVI, 9-12. 

(2) Dealer., XXVI, n-19. 

(3) Nombres , 24-26. 



(4) Lé>it ., XXVI, 30 et SI; Deiitér, 
XXVIII, 36, 65 el 66; XXXI, 17 et 18. 



HE LA RÉMUNÉRATION. 



263 



dégoût, détourner de lui sa face divine, sonl-ce là des châti- 
menls matériels ou des peines morales, des souffrances phy- 
siques ou des douleurs ressenties par la plus noble partie de 
nous-même ? 

Les prophètes s'inspirent de la même pensée et ne font que 
développer, mai» développer richement, la doctrine de la ré- 
munération spirituelle. Oui, Jérémie, Ézéchiel, Zacharie,mais 
surtout Isaïe, nommé avec raison le prophète consolateur par 
excellence (1), nous offrent à ce sujet des tableaux animés, 
brillant des couleurs les plus variées, reproduisant sous une 
forme nouvelle la double série de Moïse, passant par-dessus le 
législateur, s'il est permis de s'exprimer ainsi, pour restituer 
dans leur esprit les bénédictions patriarcales que le temps et 
les malheurs publics semblaient avoir effacées de la mémoire 
des générations. Quels sont, en effet, les nouveaux horizons que 
le prophétisme ouvre à Israël réhabilité? Sont-ce les biens 
temporels qui dans ses prédictions occupent le premier plan? 
Non; ce sont les assurances que voici : « Le rejeton de Yis- 
chaï allant servir de bannière aux nations, la maison de Jacob 
convertie en phare allumé sur le chemin de la religion uni- 
verselle, Israël salué par les autres peuples comme une race 
bénie, Sion ou la montagne sacrée transformée en sanctuaire 
de l'humanilé, la conclusion définitive du pacte d'alliance entre 
Dieu et son peuple, Jérusalem devenant le centre du mouve- 
ment religieux (2). 

§ 2. La rémunération biblique est collective et spirituelle. 

Cette longue énumération des textes relatifs à la rémunéra- 
tion doit aboutir à un résultat. Quelle est la conclusion à en 
tirer sous le rapport doctrinal? Que la rémunération, telle que 
l'entendent Moïse et les prophètes, est essentiellement collec- 
tive et spirituelle, deux qualifications dont la corrélation va se 



(1) Talmud, Baba Bathra, 14. 

(2) Jsaïe, chap. 3, H, i>6, 60, 61 et passim. 



F 






264 



ONZIÈME DOGME. 



montrer au grand jour. On voudra bien remarquer que nous 
disons iS pmtuelle et non pas future ou éternelle^ n n P r OU 
van du moins jusqu , à présent) que ]e • ne Pro 

cette dernière comme le but direct de sa Loi. Son but on ne 
saurait trop le répéter, c'est la formation d'un peuple saint il 
constuuuon de l ' Êtal ^ Pouvant servir de mode Tout 
e nauons qui, en l'étudiant, apprendront comment il con ien 

avecTSstuir ^T' ^ ta SancU ° n est " elle en h ™ 
avec 1 institution a laquelle elle s'attache : tant que le peuple 

saint restera fidèle à sa mission, tant qu'il saura respec er 
honorer son titre en marchant dans la voie qui lui est tracée 
—» légi t U r - réC ° mpenSe *™ >'— dant que M* - 
sa duré ï gen f P f UX eX6rCiCe dU SaCerd0Ce ' et surtout ^ns 
ehète flii Cette „ r , é, f unération nantie par Moïse les pro- 
phètes, fidèles a l'idée humanitaire, viennent ajouter l'épa- 

ZZZTfV^T^ iSraélUe ' leS C ™^ 5 m ^8 et re- 
ligieuses faites sur le monde non Israélite, enfin la propagation 

continue des vérités révélées. Il possédera aussi le,^™ tem- 
porels; mais, qu'on ne s'y trompe pas, il les possédera comme 
moyen, en tant qu'ils sont nécessaires à la sauvegarde des in- 

rn!L SPlr , ltU ^ 6t P ° Ur qUe CeuX " ci ne soient ni em Pêchés ni 
trou b i és dans leur salutaire activité. C'est conformément à 
cette donnée qu'il est rarement fait mention dans l'Écriture de 
promesses ayant pour objet l'accumulation des métaux pré- 
cieux, la possession de l'or et des bijoux, à moins que ce ne 
soit en vue de la magnificence du culte et des pompes reli- 
gieuses. Mais on nous y prodigue les assurances de la fécon- 
dité, de l'abondance et du bien-être physiques, parce qu'ils in- 
nuent sur la santé morale, sur la bonne direction de nos senti- 
ments et de nos pensées. Il n'en est pas autrement des peines 
qui menacent Israël oublieux de sa mission, la subordonnant 
a la vile satisfaction des appétits grossiers, préférant la vie 
mondaine à la vie pieuse, se traînant à la remorque des peu- 
ples profanes, païens ou autres, imitant leur conduite, copiant 
servilement leurs défauts, ne se souciant plus du tout de leur 
montrer le chemin de la maison de Dieu et de la porte du ciel 






DE LA REMUNERATION. 



265 



L'abdication de sa mission pontificale lui fera perdre tous ses 
droits aux biens de la terre, à ces biens qui, nous venons de le 
dire, ne lui sont assurés qu'en vue du plus facile accomplis- 
sement de son œuvre. Sa chute sera d'autant plus terrible qu'il 
tombera de plus haut; il sera d'autant plus misérable qu'il se 
sera plus dégradé, d'autant plus méprisé qu'il ressemblera 
moins à sa propre image. Qu'on le sache bien : dans l'ordre 
moral comme dans l'ordre naturel, l'altération, la corruption 
et la dissolution sont en raison directe de leur finesse et de 
leur délicatesse natives. Oui, la laideur morale offre de frap- 
pantes analogies avec la laideur physique : n'est-ce pas que 
tel visage vous semble d'autant plus défiguré qu'il vous avait 
fasciné davantage par le charme et la distinction de ses traits? 
Eh bien, tel individu vous paraîtra d'autant plus abruti qu'il 
aura vécu d'abord d'une vie plus pure et plus étrangère à la 
sensualité. Or ce qui est vrai pour l'individu ne l'est pas moins 
pour ces collections d'individus appelées peuples ou nationali- 
tés. Cette thèse, dont il est inutile de signaler la haute portée, 
joue un rôle considérable dans la doctrine traditionnelle et 
mystique (1), qui s'en sert pour expliquer la mystérieuse et in- 
compréhensible contamination des morts. Cette impureté, qui 
pèse sur le cadavre humain beaucoup plus fortement que sur le 
cadavre animal, provient de la différence qu'ily a entre l'homme 
vivant et l'homme mort, différence bien plus radicale qu'entre 
l'animal vivant et l'animal mort. La bête, en expirant, ne perd 
que le souffle vital et l'instinct, tandis que l'homme perd en 
sus l'âme, l'intelligence, le souffle divin qui faisait de lui l'image 
du Créateur. Son corps est donc plus impur parce qu'il est plus 
dénaturé. On nous pardonnera celle digression qui contient le 
secret de l'avilissement d'Israël coupable et infidèle à sa mis- 
sion; il esl d'autant plus dégradé qu'il s'éloigne davantage de 
sa sainte origine. 

Il est donc bien entendu que le système de rémunération 
développé par Moïse est spirituel et collectif. Son objet princi- 









H 



(1) Bemidbar Rabba, sect. 19; Zohar, sert. Vaï'hi ; Akéda, dissertation 79. 












ONZIÈME DOGME. 

pal, c'est le salut national ; son but, la conservation du titre et 
de la fonction de peuple de Dieu. Voilà le pivot sur lequel 
viennent tourner les promesses et les menaces, les grâces et les 
disgrâces, les bénédictions et les malédictions. Fidèle à sou 
principe, Israël conserve parmi les nations son rang, sa supré- 
matie religieuse, et, avec elle, tout ce qui est propre à en ga- 
rantir l'intégrité; traître à son Dieu, il sera mis au ban de 
l'humanité, sous la réserve qu'il ne dépendra que de lui de 
recouvrer ses prérogatives, qui ne seront jamais frappées de 
prescription. 

Si l'on veut bien se pénétrer de ces considérations, qui décou- 
lent des textes susvisés comme de leur source originelle, pour peu 
que l'on songe à l'insistance aveclaquellelelégislateur revient là- 
dessus dans ses instructions finales, à la solidarité qu'il ne cesse 
de proclamer entre l'intégrité nationale et l'intégrité religieuse, 
une nouvelle lumière semble poindre à l'horizon pour éclairer 
le dogme de la rémunération. Son premier effet est de faire 
disparaître comme un nuage dissipé par le soleil l'objection 
fondée sur le prétendu silence de Moïse au sujet de la rémuné- 
ration spirituelle et sur le soin exclusif qu'il donnerait à la 
fixation des peines et des récompenses terrestres. De ces deux 
assertions, la première est radicalement fausse, comme il vient 
d'être démontré, et la seconde trahit chez ses auteurs une pro- 
fonde ignorance du génie qui préside aux institutions mozaï- 
ques. Il est si peu vrai que la Loi reconnaît la seule rémuné- 
ration temporelle, que, dans celte hypothèse, il faudrait rayer 
du livre sacré et les bénédictions patriarcales, et la bénédic- 
tion pontificale, et les assurances données la veille de la révé- 
lation sinaïque, et l'annonce souvent réitérée de la résidence 
delà gloire de Dieu au sein d'Israël, et enfin les promesses qui 
couronnent le Deuléronome, véritable testament de l'homme 
de Dieu! A moins de nier l'évidence, on ne saurait contester 
la supériorité de celles-ci sur les biens corporels destinés à leur 
servir de support, remplissant à leur égard le service dont le 
corps est chargé vis-à-vis l'âme. 
Ceci nous conduit naturellement à une autre objection, plus 






■ 



DE LA RIÎMU.MilUTlON. 



267 



grave en apparence, élevée contre la rémunération de Moïse. 
« Nous voulons bien reconnaître, nous disent nos contradic- 
teurs, le caractère spirituel des peines et des récompenses bi- 
bliques. Mais elles ne sont pas moins incomplètes, parce qu'elles 
sont terrestres et non pas éternelles. Toutes elles doivent s'ac- 
complir, et vos citations mêmes en font foi, dans ce coin de 
terre qui s'appelle la terre promise, dans ce pays où coulent le 
lait et le miel, sans en jamais dépasser le rayon. » Sans vouloir 
empiéter ici sur le domaine de la vie future ni sur les diverses 
théories qui s'y rattachent, appartenant au treizième dogme, il 
nous sera permis de dire que la rémunération de Moïse est ter- 
restre ou temporaire, parce qu'elle est collective. La vie future 
se présente à notre esprit avec toutes les présomptions de l'in- 
dividualité. On ne promet pas la béatitude éternelle à une na- 
tion; les assurances de ce genre ne sont pas faites pour les 
peuples; elles constituent la sanction suprême de l'existence 
personnelle se perpétuant dans le sein de Dieu. Ce que l'on 
promet aux nationalités, c'est l'immortalité terrestre, la durée 
historique, la stabilité sociale. Aussi Moïse les formule-t-il de 
façon à les rendre intelligibles à tous (1); elles rentrent dans le 
plan tracé par Dieu lui-même à son digne et fidèle interprète. 
Ne perdons jamais de vue que le but de la loi, c'est de réaliser 
la vie spirituelle sur la terre par la morale, par le culte et par 
la religion. Son idéal est tout positif, si l'on peut dire ainsi. Au 
lieu de nous transporter sans résultat dans les régions inexplo- 
rées de l'abstraction et de l'infini, elle aime mieux aller droit 
au but, promettre ce qui est d'une réalisation pratique, immé- 
diate, faire concourir la rémunération elle-même à l'édifice 
qu'elle a pour mission de bâtir. Moïse veut épurer et sanctifier 
les mœurs, et il promet au peuple le surnom de nation sainte; 
il veut fonder une religion tout à la fois populaire et ration- 
nelle, et il promet à Israël le titre de royaume pontifical; il 
travaille à la création d'un modèle réunissant en lui la double 
perfection de la piété et de la vertu, et il promet à son troupeau 






(l) UeiUcr., XXX, 1-9; XXXII 39-43. 



r 






I 






B 



268 



ONZIÈME DOGME. 



le rang de peuple choisi. Voilà bien les matériaux les mieux 
appropriés à la constitution de l'État divin, de la cité divine. Et 
comment se servira-t-il de ces matériaux? En les mettant à 
l'épreuve de la durée; il en proclame la perpétuité, non pas 
dans le ciel, mais sur la terre , au milieu des hommes; il les 
combinera avec l'élément terrestre; il les fondra avec une race 
douée de force et d'intelligence, capable d'entretenir un pareil 
monument, malgré ses chutes et ses défaillances. Ainsi, but 
et récompense sont ici en parfaite harmonie, puisque cette ré- 
compense n'est pas autre chose que la stabilité. 

Et cette stabilité est la pensée prédominante du législateur, 
à tel point que nous la voyons traverser la rémunération col- 
lective pour pénétrer au sein même de la rémunération indi- 
viduelle. Nous avons eu déjà lieu de constater que, tout en 
portant le principal effort de son attention sur l'intérêt collec- 
tif, sur le peuple pris en masse, Moïse est loin d'appartenir à 
cette catégorie de précepteurs qui sacrifient l'individu à l'Étal. 
Nous le voyons respecter tous les droits de la personnalité, re- 
connaître les titres particuliers de chacun aux récompenses di- 
vines. Mais il fait en sorte de modeler la rémunération privée 
sur la rémunération publique. Celle-ci ne rêside-t-elle pas es- 
sentiellement dans la continuité de l'intégrité nationale? Eh 
bien, celle-là aura sa réalité dans la conservation de l'individu 
et dans la continuité de la famille. Il en résulte une récipro- 
cité de gages et de garanties d'existence entre l'individu et la 
société. En veut-on des preuves? Elles ne font certes pas dé- 
faut. Quel est l'élément principal delà rémunération privée? 
La longévité. Elle est la récompense delà piété filiale, voire 
même de la commisération déployée à l'égard des petits oi- 
seaux (1); elle est le salaire de la piété et de la crainte de 
Dieu (2). Quelle est, d'un autre côté, la peine directement in- 
fligée par Dieu au pécheur impénitent? C'est le retranchement, 
la peine du Careth. En quoi consiste cette punition? Pris à la 



(1) Eiode, XX, i2; Deulér., V, 16; (2) Exode, XXVI, 26; cf. Talmud, Yeba- 

XXII, "• motb, 50. 



■ 

1 Al 






Ut: LA REMUNERATION. 



269 



lettre, le mot careth exprime la mort subite, inattendue, pré- 
coce, la personne condamnée devant être coupée de son peuple, 
semblable à la branche violemment détachée de l'arbre. Et 
cette thèse ne reste pas enfermée dans le livre de la Loi ; elle 
est continuée par la prophétie, énergiquement professée par la 
poésie sacrée, et les psaumes en sont tout imprégnés : « Le 
méchant ne brille qu'un moment, disent-ils, pour s'abîmer en- 
suite dans l'éternel néant. — Il est comme le brin de paille 
pourchassé par l'aquilon. — Je n'ai fait que passer, et l'impie 
n'était plus. - Sa tin, sa destinée, c'est l'extermination. — En 
un clin d'œil les coupables sont changés en ruine. — Ils s'en 
vont plus vite qu'une terreur panique (1). » Et quelle est, 
d'après le chantre sacré, la récompense du juste? La longévité, 
la durée, une vie passée dans la contemplation des perfections 
divines, de longs jours consacrés à la pratique du bien et de- 
venant un modèle pour les générations futures ; puis c'est le bon- 
heur qui consiste à voir les fils de ses fils (2). » La stabilité est 
donc la récompense comme la fragilité est le châtiment; il y a, 
par conséquent, parfaite analogie entre la rémunération publi- 
que et la rémunération privée. L'une et l'autre promettent au 
peuple comme à l'individu méritant, jalouses de leur fournir 
les moyens non-seulement d'espérer le bien, mais encore de 
lui faire porter tous ses fruits ; toutes deux encore la refusent 
aux pécheurs, aux contempteurs des lois divines et humaines, 
avec cette différence que l'individu criminel disparaît, brus- 
quement détaché du tronc social, tandis que la race, la natio- 
nalité religieuse par excellence, subit un retranchement sym- 
bolique, figuré par son expulsion de la terre sainte, par sa dis- 
persion aux quatre coins du monde, mais sans périr ni dispa- 
raître jamais. 



(I) Psaumes, 1, 37, 49, 75, 109. 

(s) lUi., XXIII, 6 ; XXVII, 4; XLV, 17; Clll, 17; CXXV1II, 6. 



r 



270 



ONZIÈMK DOGME. 



ift 



RÉSUMÉ DU CHAPITRE. 

Il importe de résumer les considérations qui viennent d'être 
développées et que nous avons puisées dans l'étude réfléchie des 
textes bibliques. Elles nous paraissent de nature à dissiper 
bien des obscurités, à écarter bien des nuages qui se sont 
amoncelés autour de la doctrine de l'Écriture en matière de ré- 
munération. Il nous semble bien établi que la rémunération 
enseignée par Moïse a le caractère collectif. Elle est à l'adresse 
des masses, d'Israël pris en commun et considéré comme peuple 
de Dieu. L'individu, sans doute, n'y est ni oublié ni sacrifié; 
mais il ne figure qu'au second plan. Le but essentiel, auquel 
tout le reste est subordonné, c'est la formation de la royauté 
pontificale et du peuple saint, c'est-à-dire une création collec- 
tive à laquelle viennent correspondre ces peines et ces récom- 
penses à la forme également collective que nous avons décrite. 
Cela suffirait déjà pour nous fixer sur la vraie nature de la ré- 
munération, eu égard à l'absurdité d'en appliquer une pure- 
ment matérielle à une nation sainte et sacerdotale, si l'Écriture 
ne s'empressait de nous la présenter aussi claire, aussi nette 
que possible. Elle nous la montre éminemment spirituelle, mais 
s'appuyant sur le temporel : celui-ci est le piédestal dont celle- 
là est la statue, ce qui est d'ailleurs dans les conditions néces- 
saires de la vie humaine. Les biens de la terre sont assurés à 
Israël pieux et vertueux dans la mesure exigée par l'accomplis- 
sement de sa tâche ; ses intérêts matériels auront toute la ga- 
rantie que réclame la sauvegarde de ses intérêts spirituels. La 
vraie récompense consistera dans la résidence de la gloire de 
Dieu au milieu de son peuple, c'est-à-dire dans l'amélioration 
continue de sa condition morale et religieuse, de même que le 
vrai châtiment sera la colère de Dieu, le détournement de sa 
face, le découronnement d'Israël. Enfin le cachet de cette ré- 
munération immatérielle, la marque de son origine céleste et 
immortelle, c'est la stabilité, telle qu'elle est annoncée par les 
prophètes et réalisée dans l'histoire. 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



271 



Voilà la doctrine que nous appellerions officielle, constam- 
ment mise sous les yeux des croyants, proclamée à liaute et in- 
telligible voix depuis Abraham jusqu'à la clôture du proplié- 
tisme, chantée par les poètes sacrés, éprouvée par trente siècles 
qui ont vu le peuple de Dieu passer par toutes les vicissitudes 
humaines. 

Que si l'on persistait à nous poser la question de la rémuné- 
ration future dans ses rapports avec la doctrine biblique, nous 
répondrions que la question est réservée. Nous examinerons 
en temps et lieu si, à côté de cet enseignement public, popu- 
laire, parfaitement en harmonie avec le but poursuivi par Moïse, 
il n'y en avait pas un autre, plus ou moins esotérique , ayant 
trait aux peines et aux récompenses de l'éternité. Mais ce que 
nous pouvons constater dès à présent, c'est une sorte d'identité 
entre la rémunération future et la rémunération terrestre, dont 
nous avons signalé les principaux éléments. Avec la spiritualité 
et la stabilité, formant les bases de la rémunération biblique, 
n'avons-nous pas ici-bas, en pleine vie matérielle, comme un 
avant-goût des félicités éternelles? Celte pratique anticipée de 
la vie future, ces peines et ces récompenses qui consistent dans 
l'éloignement et dans le rapprochement de la divinité, cette 
série de générations appelées à se transmettre comme un mot 
d'ordre l'idée du monothéisme, cette religion et celte adoration 
parfaite, reposant sur l'alliance de la spéculation avec l'action 
qui doit passer à nos derniers neveux, atteindre jusqu'aux li- 
mites du temps et de l'espace, ne sont-ce pas là autant de maté- 
riaux pouvant servir à l'édification de la béatitude céleste? Ne 
sont-ils pas faits pour nous donner une idée approximative (et 
c'est tout ce que l'on peut rêver en pareille matière) des jouis- 
sances de l'autre monde, mieux que toutes les descriptions di- 
rectes, plus ou moins fantastiques, tentées par l'imagination en 
délire des saints et des ascètes? Ne forment-ils pas le pont le 
plus naturel pour passer de cette vie à l'immortalité? Le spiri- 
tuel ne louche-t-il pas au céleste, la stabilité n'esl-elle pas le 
seuil de l'éternité? Que l'on cesse donc d'imputer à Moïse l'igno- 
rance du royaume du ciel, quand il en prépare les éléments sur 



WM 



272 



ONZIÈME DOGME. 



cette terre, quand il nous montre si clairement comment il faut 
s'y prendre pour commencer ici-bas le monument qui ne pourra 
s'achever qu'au delà de cette vie ! 



CHAPITRE III. — De la rémunération dans ses rapports 
avec la justice et la bonté de Dieu. 



§ 1". Du pardon divin. 






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■ 



Dans son acception littérale, le terme rémunération que 
nous employons ici est synonyme de justice, attendu qu'en de- 
hors du principe de justice il n'y a plus lieu ni aux peines ni 
aux récompenses. N'est-ce pas sous cet aspect que nous symbo- 
lisons la justice avec sa balance et ses plateaux, pesant, mesu- 
rant, comparant et énumérant les actes, afin de les rétribuer 
selon la loi d'une équité rigoureuse? Mais à s'en tenir là, la per- 
fection de Dieu impliquerait une justice inflexible, donnant à 
chacun selon ses œuvres, punissant le mal et récompensant le 
bien avec une exactitude égale, infligeant un châtiment à la 
faute la plus légère au même titre qu'elle rémunère le moindre 
effort vertueux, inaccessible, en un mot, à toute influence qui 
aurait pour résultat le moindre dérangement dans l'équilibre 
juridique. C'est bien ainsi qu'on se figure généralement le juge 
intègre, incorruptible et infaillible, appliquant la loi avec la 
plus entière mais aussi la plus sévère impartialité. De son côté, 
l'Écriture nous offre une série de préceptes et de faits qui pa- 
raissent conformes à cette hypothèse. D'abord nous avons ses 
nombreuses et pressantes recommandations au sujet de l'équi- 
table répartition de la justice, les prescriptions adressées aux 
juges de ne pas se laisser corrompre, de ne céder à aucune 
influence de nature à troubler le cours de la justice, de ne mé- 






; 






DE LA RÉMUNÉRATION. 



273 



nager personne, ni grand ni petit, ni riche ni pauvre (I). Dieu 
y est nommé « le maître de la justice, le juge de toute la terre, 
un Dieu de vérité et d'équité, juste et droit (2) ». Le Psalmisle 
vous dit dans le même sens, mais avec l'accent lyrique: « Il 
(Dieu) vient, il vient pour juger la terre, pour juger le monde 
avec équité, et les peuples avec droiture (3). » Et l'auteur des 
Proverbes, dans le style sentencieux: « A Dieu appartiennent 
la balance, les plateaux et les poids qui servent à l'opération 
du pesage (4). » L'histoire sainte n'est pas sans apporter son 
contingent de faits à l'appui de ce principe d'une justice rigou- 
reuse: le déluge universel, la chute de Sodome, le massacre 
des auteurs de la sédition du veau d'or, la condamnation de 
toute la génération du désert, enfin la peine de mort sans appel 
prononcée contre Moïse et Àaron. 

Voici maintenant le revers de la médaille, où se montrent 
gravés en caractères ineffaçables des idées et des actes tout op- 
posés. C'est Dieu, non plus juge inexorable, mais accessible, 
tout au contraire, aux sentiments tendres, à la pitié, à la misé- 
ricorde, à l'indulgence, à la clémence, au pardon, qui les ré- 
sume tous. Ce n'est plus la balance aux plateaux identiques, 
mais penchant ostensiblement du côté de la bonté. Et notez bien 
que cette seconde théorie s'affirme avec une énergie dépassant 
infiniment celle que nous venons d'analyser. Elle a son ex- 
pression dans les documents les plus importants de la révéla- 
tion : elle est décrite dans le Décalogue, où l'influence du bien 
traverse mille générations, tandis que les conséquences du mal 
s'arrêtent à la quatrième (5) ; elle est formulée de la façon la 
plus solennelle dans la proclamation des treize attributs de 
Dieu, qui occupe encore aujourd'hui une place si prépondérante 
dans nos invocations et prières publiques (6). Elle s'appuie 
aussi sur des faits d'une éclatante réalité, sur les appels répétés 





















(1) Exode, XXIII, 3, G-8; L<Wit ., XIX, 
15; Deutér., I, 16 et 17; XVI, 18-20. 

(2) Genèse, XVIII, 2iJ; Deutér., I, 17; 
VII, II; XXXII, «. 

(3) Psaumes, XCVI, 13; XCVIII, 9. 



(4) Prov , XVI, 11. 

(5) Exode, XX, 6 ; Deutér , V, 10; VII, 
9 et 10. 

(0) Exode, XXXIV, 6 et 7 ; Toy. uolre 
Théodicée, p 287. 

IS 









274 



ONZIÈME DOGME. 






n 



faits par Moïse lui-même à l'indulgence et à la miséricorde di- 
vines à propos des rébellions d'Israël, sur toutes ses interces- 
sions énumérées dans le Penlaleuque (1). Chose remarquable, 
dans sa seconde instance, provoquée par l'égarement du peuple 
cédant aux suggestions des explorateurs de la terre sainte, 
Moïse ne fait que mettre en pratique la théorie des treize attri- 
buts en appelant, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de la jus- 
tice à la bonté de Dieu. Il fait mieux encore : il fait du pardon 
divin le ciment de plusieurs de ses institutions, lame de toute 
une catégorie de sacrifices expiatoires, et de cette sainte journée 
de Kippour éternellement consacrée à la propiliation. Et main- 
tenant, n'est-il pas évident que l'immense poids du pardon jeté 
dans la balance rompt l'équilibre au détriment de la slriclejus- 
tice? Comment sortir de celle contradiction entre deux prin- 
cipes opposés s'affirmant avec une égaleénergie? Comment con- 
cilier deux moyens de gouvernement qui paraissent s'exclure? 
Il y a cependant un moyen de transaction : non-seulement il 
existe, mais il est connu, clairement énoncé dans l'Écriture, à 
la portée de tout le monde, à tel point qu'il n'y a personne au 
monde qui ne soil à même d'en user à toute heure, dans toutes 
les circonstances de la vie. Mais quel est ce talisman? C'est le 
repentir, la pénitence, la Theschouba(irawft), c'est-à-dire le re- 
tour à Dieu. Il est rare que le législateur, même dans les re- 
montrances les plus sévères, oublie de faire figurer à côté du 
châtiment ce remède de la pénitence, consistant dans la con- 
fession sincère des péchés suivie de ce retour à Dieu (2). Pour 
en faire ressortir toute l'importance, il ne se borne pas à des 
indications passagères; il lui consacre un chapitre tout entier, 
l'un des derniers du Deutéronome (3), où il décrit la vraie 
pénitence, la définissant en ces termes : « La chose (la péni- 
tence) est tout près de toi; tu peux l'accomplir rien qu'avec ta 
bouche et ton cœur (4). s Un traité spécial de la pénitence 



■ 



(1) Exode, XXXII, 11-14; Nombres, 
XIV, 13-19; Deulér., IX, 26-29. 

(2) LcYit., XXVI, 40 el 41; Deulér., 
IV, i'J el 30 



(3) Deulér., v. 50. 

(4) Deulér., v. 14. 






DE LA RÉMUNÉRATION. 



275 



n'entre pas dans le cadre de ces études, appartenant à la morale 
plutôt qu'au dogme. Ce n'est qu'à ce dernier point de vue que 
nous pouvons l'envisager ici, en la considérant comme le trait 
d'union entre la justice et la bonté de Dieu. Est-ce que la raison 
proleste contre cet accord? Nullement, si l'on veut bien réflé- 
chir à ceci , à savoir que le repentir, l'aveu de la faute, la con- 
fession mentale et orale du péché accompagnée de la ferme ré- 
solution de ne plus y retomber, ont pour effet de supprimer la 
mauvaise action dans son principe, c'est-à-dire dans sa réalité 
morale et intellectuelle, pourvu qu'elle ne touche pas aux in- 
térêts, à l'honneur ou à la personne de notre prochain. Il n'y a 
pas à s'y tromper quand nous voyons Moïse, dans le texte sus- 
visé, rappeler trois fois de suite la condition du « retour à Dieu 
de tout cœur et de toute âme (1) ». Qu'il s'agisse de la crainte 
de Dieu, ou de son amour, ou de son culte, ou de notre ré- 
demption, ce qu'il réclame essentiellement de nous, c'est la 
coopération du cœur et de l'âme (2). Rien de plus rationnel, 
par conséquent, que de reconnaître dans la Thenchouba réalisée 
dans ses conditions normales, consommée dans la plénitude de 
la pensée et du sentiment, exécutée avec nos meilleurs instru^ 
ments, avec intelligence, réflexion et volonté, d'y reconnaître 
le véritable levier de la vie morale, faisant disparaître ceux de 
nos actes qui tenaient bien plus de nos sensations et passions 
animales que des facultés humaines. A vrai dire, l'indulgence 
et le pardon, sollicités par une réaction sérieuse vers le bien, 
sont encore de la justice, de la justice du meilleur aloi, eu égard 
aux infirmités de notre organisation complexe; et le juge su- 
prême ne peut pas ne pas tenir compte de l'entraînement des 
sens faisant si souvent échec aux efforts de noire nature spiri- 
tuelle. Plus d'une fois la Bible rend témoignage de celle vérité. 
Ainsi, après la consommation de l'arrêt du déluge, Dieu pro- 
nonce des paroles remarquables, première expression du sys- 
tème des circonstances atténuantes: « Je ne maudirai plus la 






(1) Deutér., v 2, 6 el 9; IV, 29. 

{■2) Douter., X, 12; XI, 13 el 18; XIII, 4. 



216 



I 



I 

■ 



ONZIÈME DOGME. 









terre à cause de l'homme, puisque les penchants de son cœur 
sontmauvais dès l'enfance (1). « — Mauvaise pâte, dit la tradition 
dans le même sens, que celle que le mitron lui-même déclare 
mal réussie (2). — « Je connais ses tendances, dit encore Dieu 
au sujet d'Israël ; sa manière d'agir actuelle me fait prévoir ce 
qu'il tentera une fois établi dans la Terre promise (3). » Tout 
cela signifie que Dieu prend en considération les imperfections 
de notre nature, les faisant entrer en ligne de compte dans le 
dispositif de ses jugements ; et c'est pour y suppléer, pour com- 
bler ces lacunes de notre organisation, qu'il nous a gratifiés de 
celte noble institution de la pénitence. De là cette progression, 
ces proportions grandioses, qu'elle va prendre chez les organes 
du cycle prophétique. Jamais on n'a convié les hommes à ce 
banquet de la réhabilitation en termes plus pressants; jamais 
on n'a célébré avec autant d'éclat les mérites de la pénitence. 
C'est Osée qui, au dire de la tradition (4), ouvre la marche en 
s'écrianl: « Israël, reviens à l'Éternel, ton Dieu (S). » C'est 
Isaïe qui promet indulgence plénière au pécheur repentant, et 
fait descendre le Très-Haut de son trône de gloire pour nous le 
montrer assis à côté du pécheur qui s'humilie : « Paix, paix, dit- 
il, à celui qui vient de loin comme de près (6). » C'est Jérémie 
qui interpelle Israël coupable en ces termes : « Revenez, en- 
fants turbulents, dit le Seigneur et je vous ramènerai à 

Sion (7). » C'est lui encore qui qualifie la pénitence de « bas- 
sesse changée en noblesse (8) »; qui nous montre Ëphraïm, 
honteux et confus de ses vices, redevenu par cette conversion 
interne le fils chéri de Dieu (9). C'est Ézéchiel, qui n'est pas 
moins explicite : d'après son témoignage aussi, la pénitence 
chasse la mort, nous apporte un cœur et un esprit nouveaux, 
au point de métamorphoser nos vices mêmes en vertus (10). 



(1) Genèse, VIII, 21. 
(i) Midrasch Yalkut, 61. 

(3) Deutér., XXXI, 21. 

(4) Pessikla , rabbaili sur Genèse , 
XXXVII, 33. 

(.->) Osée, XIV, 2 et suivants. 



(6) Isaïe, LV, 0; LV1I, 15 el 19. 

(7) Jérémie, III, 16. 

(8) Ibid., XV, 19. 

(9) IbU., XXXI, 19 et 20. 

(10) Ézéchiel, XVIII, SI et 32; XXXIII, 
11 et 19. 























. 









DE LA REMUNERATION. 



27- 



C'esl Joël faisant de l'amendement du pécheur le prélude du 
jugement dernier, et, pour ce motif, nous le présentant dans un 
appareil des plus solennels, annoncé par les sons du Schofar, 
sanctifié par le concours de tous les fidèles, vieillards, enfants, 
nouveaux époux arrachés à la chamhre nuptiale (1). « C'est 
Jonas, dont le livre n'a d'autre raison d'être que de nous ensei- 
gner l'efficacité de la pénitence pour les non-israélites, pour les 
païens (2). » 

Voilà donc la pénitence devenue de la part des prophètes 
l'objet d'un concert d'exhortations, d'un constant appel au 
peuple; ils ne se lassent pas d'en décrire les effets salutaires, 
les cures miraculeuses. Que faut-il en conclure? Évidemment 
ceci: que la Theschouba est l'un des éléments organiques du 
principe de la rémunération, qu'elle se lie étroitement à ces 
idées de pardon et de clémence dont la Bible est pleine, en un 
mot qu'elle opère mieux que la conciliation, l'alliance de la 
justice avec la bonté de Dieu. 

Ce sera l'un des impérissables titres de gloire du judaïsme 
d'avoir saisi la grandeur de cette idée de la pénitence, tout à 
la fois hardie et prudente, assez hardie pour mitiger la justice 
inflexible de Dieu par les sentiments les plus tendres, par la 
miséricorde et l'indulgence poussées aux dernières limites, 
assez avisée pour suppléer aux infirmités de l'organisme hu- 
main par ce retour à Dieu qui nous relève de nos chutes et, 
comme le phénix, nous fait renaître de nos cendres. 



§ 2. De la solidarité morale. 





















m 



Il ne semble pas possible de parler de la rémunération et de 
ses éléments constitutifs sans traiter de la solidarité morale. Ce 
serait une omission d'autant plus grave que l'une des condi- 
tions essentielles de la première est la stabilité, qui ne peut se 
séparer de la solidarité. Quelle est la doctrine biblique par 



(l) Joël, 2. 



(2) Jonas, 't. 



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278 



OPJZIÊME DOGME. 



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LThI . r Pni ! Cipe? T ° Ut d ' ab0rd jl ne Paraît pas 

fac le de la fixer, a cause d'un courant double et opposé qui s'y 

fait sentir, lun se montrant aussi favorable que l'autre ui 

semble contraire. Commençons par observer, par étudier c 

dernier dans une disposition législative des plus formelles • 

« Les pères ne mourront pour les enfants, ni les enfants pour 

leurs pères ; chacun mourra pour son propre péché (i) » S'il 

y est fait exception à l'endroit de la cité rebelle passant à l'ido- 

latne [tmti -w), où les innocents sont enveloppés dans l'arrêt 

de proscription lancé contre la majorité coupable (2) on se 

1 explique par la préoccupation souveraine du législateur quant 

al extirpationdececulteignoble.C'estuneloidraconienne mai 
exceptionnelle fondée sur le « Lex suprema salus pop^ , 

la défec ,on religieuse de toute une communauté «'attaquant 
aux fondements de l'israélitisme. Celui qui se prononce le plu 
catégoriquement contre la solidarité, c'est le prophète Ézéchiel 
qui développe sa théorie dans plusieurs chapitres dont voici la 
substance : Il commence par repousser la solidarité sociale en 
déclarant que s'il rencontrait dans cette cité trois justes du ca- 
libre de Noé, de Daniel et de Job, ils opéreraient leur salut per- 
sonnel mais sans pouvoir sauver une âme en dehors d'eux [3) 
Trois et quatre fois il répète que Noé, Daniel et Job seraient 
impuissants à sauver qui que ce soit (4). Mais il ne s'arrête pas 
la : de la solidarité sociale il passe à celle de la famille « Le 
père ne doit répondre pour le fils, pas plus que le fils ne répon- 
dra pour le père (5). » Il est à remarquer qu'il l'écarté radica- 
ement, en bien comme en mal. Il ne lui suffit pas de proclamer 
le hls pieux et vertueux, irresponsable des crimes paternels 
ce qui s'explique parfaitement; avec la même rigueur de prin- 
cipe, ,1 refuse au fils coupable tout bénéfice des vertus et des 
mérites du père. 11 formule sa pensée avec une sécheresse qu'on 
nest pas habitué à trouver dans l'idiome prophétique: « La 



(0 Deoté>., XXIV, 16. 

(2) /Aid., XIII, 13-18. 

(3) Ézéchiel, ». 14. 



(4) Ibid., ». 14, 16, 18 el 20. 

(5) Ibid., XVIII, 20. 






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M 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



279 



personne pécheresse doit mourir, au juste le bénéfice de ses 
vertus , au méchant le salaire de ses crimes (1). » Ici va venir 
l'exagération de l'esprit de système. Jaloux de mettre hors de 
page le principe de la responsabilité personnelle, il va jusqu'à 
nier la solidarité dans un seul et même individu, en ce sens 
que tout changement radical dans la conduite de la vie, soit en 
bien, soit en mal, rompt le lien qui unit le présent au passé, 
et la nouvelle ligne de conduite efface l'ancienne, de façon que 
le pécheur amendé se convertit en juste parfait, de même que 
le juste qui renie son passé sera classé désormais parmi les 
plus méchants, en dépit d'une longue carrière de piété et de 
vertu. C'est la thèse développée dans le chapitre 33, où il s'ex- 
prime en ces termes : « La vertu du juste ne le sauvera le jour 
de sa défection pas plus que la conduite criminelle ne condam- 
nera le méchant le jour de son retour au bien (2). » On ne 
saurait certes se prononcer d'une manière plus décisive dans le 
sens de l'anti-solidarité et contre toute apparence d'une respon- 
sabilité collective. 

Étudions maintenant le courant opposé, celui qui souffle du 
côté de la solidarité, en enfle les voiles et l'affirme en principe 
comme en fait, en théorie et en pratique. La Bible nous en 
offre un premier exemple dans Abraham implorant la grâce de 
Sodome s'il s'y trouve dix justes, l'implorant moins comme une 
faveur que comme un acte de justice : « Peut-être, dit-il à 
Dieu, se trouve-t-il dans cette ville coupable cinquante justes 
(qu'il réduit successivement à quarante, à trente, à vingt et 
enfin à dix); pourras-tu condamner la ville et ne pas l'épargner 
par égard pour les justes qui s'y rencontrent (3) ? » Puis, au- 
dessus de celte première forme de la solidarité, que nous 
appellerons contemporaine, apparaît la solidarité des généra- 
tions, planant majestueusement sur la Loi et sur l'histoire. Déjà 
elle est formulée dans le Décalogue, Dieu étant appelé dans le 
deuxième commandement « celui qui fait retomber l'iniquité 


















(1) Èiéchiel, XVIII, 20. 
(S) Éïdohiel, XXXIII, 12-19. 



(3) Genèse, XVIII, 24. 



280 



ONZIÈME DOGME. 









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1 


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des pères sur les fils jusqu'à la troisième et à la quatrième gé- 
nération, mais qui vis-à-vis ses fidèles conserve ses grâces 
jusqu'à la millième génération (1) ». Trois fois cette double 
théorie de la solidarité des générations se reproduit a peu près 
dans les mêmes termes (2), ce qui en démontre l'importance 
doctrinale; et huit siècles après elle est encore invoquée par 
Jérémie (3), ce qui en constate la continuité ; seule, elle est de 
force à nous expliquer la puissance de l'influence patriarcale, 
de cette influence qui joue un rôle si considérable, non-seule- 
ment pendant tout le cycle biblique, où elle a sa mention 
incessante, depuis Moïse jusqu'à la fin du royaume d'Israël (4) ; 
mais encore dans le cycle de la tradition et jusqu'à nos jours, 
par suite de la place qu'elle tient dans nos prières (5). 

Comment accorder ces deux tendances? Comment, ce qui est 
plus grave encore, accorder Moïse avec lui-même, d'an côté 
proclamant, de l'autre repoussant la solidarité des générations, 
puisqu'il ne veut pas que le fils meure pour la faute du père? 
Répondons d'abord à cette dernière objection, et démontrons 
qu'il y a chez lui, non pas contradiction, mais distinction 
entre la loi sociale et la loimorale. C'est avec une haute raison 
que le législateur élimine la solidarité delà loi civile et du code 
pénal, n'ignorant pas les terribles conséquences de cette dispo- 
sition appliquée par la justice humaine. Il sait ou il prévoit ces 
carnages et ces confiscations en masse dont l'antiquité raconte 
les funèbres annales et dont certains vestiges se sont conservés 
dans les codes les plus modernes. Nous avons d'ailleurs une 
démonstration historique de la sagesse de celte disposition de 
la Loi. Il s'agit d'Amazia, l'un des bons rois de Juda, qui, faisant 
justice des meurtriers de son père , les livre au bourreau ; mais, 
a soin d'ajouter l'historiographe, « il ne fit pas mourir les fils 
des assasssins, conformément aux prescriptions de Moïse, à qui 
Dieu avait dit : « Les pères ne mourront pas pour les fils, ni les 



(1) Exode, XX, 6. 

(2) IHt., XXIV, 7 ; Deulér., V, 10 ; 
VII. 9. 

(3) Jérémie, XXXII, 19. 



(4) II Rois, XIII, 25; Talmud, Schab- 
bath, 55; Vaïkra Rabba, sect. 36. 

(fi) Rituel, première des dix-huit béné- 
dictions. 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



28! 



fils pour les pères (1). » On voit parfaitement que cette loi 
s'applique à la justice humaine, si facile à céder à l'erreur ou 
à la passion, et que l'on ne saurait trop retenir dans l'usage 
qu'elle désirerait faire de ce dangereux instrument delà solida- 
rité. Mais il n'en est plus de même dans l'ordre moral, dans ce 
que l'on appelle la justice divine, où la responsabilité collective 
est aussi juste que nécessaire. Ceux qui la méconnaissent ne 
savent peut-être pas qu'ils méconnaissent en même temps le 
mécanisme social. S'imagine-t-on une société pouvant exister, 
ne fût-ce qu'un instant, en dehors de cette loi? Ne comprend- 
on pas que, sans la responsabilité collective, il n'y a plus que 
des membres épars, mais point de société; il y a encore suc- 
cession d'hommes et de choses, mais plus d'histoire. La solida- 
rité, du reste, est partout : dans l'ordre naturel, où le germe 
vicieux se développe avec les générations, où l'influence delà 
contagion se propage au sein des masses; dans l'ordre politique, 
où la prospérité et l'adversité, la grandeur et la décadence des 
peuples, sont solidaires des conditions du gouvernement. On 
peut prédire jusqu'à un certain point le sort d'une nationalité 
d'après l'état de ses mœurs; on en calcule le terme en suppu- 
tant la somme de ses énergies ou de ses faiblesses. Rien de 
moins contestable, par conséquent, que la réalité de l'héritage 
de vices ou de vertus passant des pères aux enfants. Fille de 
la Providence, la solidarité en réunit les qualités principales, 
s'étendant de la famille à la société, de la société à l'humanité. 
Cependant elle est une dans son essence, reconnue telle par la 
philosophie comme par l'histoire, faisant partie intégrante de 
la rémunération biblique. Quel est, en effet, le caractère de 
cette rémunération? Elle est, nous croyons l'avoir démontré, 
collective, spirituelle et stable; or, pour être collective, elle a 
besoin de la solidarité dans l'espace ; de même que, pour être 
stable et durable, elle doit s'appuyer sur la solidarité dans le 
temps. 

Maintenant abordons la contradiction signalée entre la doc- 















(1) II Rois, XIV, 5 et 6. 






282 



ONZIÈME DOGME. 



■ 



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I 



tnne de Moïse et celle du prophète Ëzéchiel, qui semble repous- 
ser jusqu'à l'ombre d'une responsabilité collective. Pour réfu- 
ter l'objection, nous pourrions soutenir d'abord que les ensei- 
gnements de cet organe religieux ne sont pas tellement en 
odeur d'orthodoxie qu'il faille les accepter aveuglément, la 
Tradition faisant à cet égard des réserves formelles (1). S'il 
fallait donc opter entre le fondateur de la religion et cet inter- 
prèle obscur d'une époque de décadence, l'hésitation ne serait 
pas permise, et la doctrine du devoir devrait être frappée d'un 
désaveu. Mais nous n'en sommes nullement réduit à celle extré- 
mité; il ne sera pas impossible de trouver un moyen de con- 
ciliation dans l'étude attentive des textes. Il importe ici de 
remarquer une chose : c'est qu'Ézéchiel vienl réagir contre 
une croyance erronée, mais populaire, qu'il résume lui-même 
dans ce dicton vulgaire : « Les pères ont mangé du verjus, et 
cesontles fils qui en ont les dents agacées (2) . » Qu'est-ce que cela 
veut dire? Que les contemporains du prophèle, pour pallier 
leur conduite vicieuse et leur apathie morale, se disaient con- 
damnés fatalement par suite de la culpabilité paternelle. Il ne 
leur suffisait pas de ne rien faire pour leur amendement, ils te- 
naient à justifier leur inertie en la rejetant sur l'inutilité de 
leurs efforts. Ils invoquaient donc à l'appui de leur conduite 
cette solidarité des générations, profondément enracinée dans 
les croyances et dans les opinions, comme il vient d'être dé- 
montré. Ils semblent répliquer au prophète: « A quoi bon 
nous corriger, nous améliorer, puisque nous n'en sommes pas 
moins condamnés à subir l'arrêt prononcé contre nos pères, et 
que leur iniquité retombe infailliblement sur leur postérité? » 
C'est cette fin de non-recevoir que le prophète repousse. Et 
comment s'y prend-il ?/]omme tous les agents de réaction, en 
opposant exagération à exagération, en allant d'un extrême à 
l'autre, en se livrant à un procédé qui est le moyen le plus sûr 
pour arriver au rétablissement de l'équilibre dans l'ordre 
moral. De la responsabilité collective et successive il saute 



(l) Talmud, Schabbath, 30. 



(2) ÉzéchieJ, XVIII, 2. 



DE LA REMUNERATION. 



283 



d'un seul bond à la responsabilité personnelle absolue, écarlant, 
chassant tout ce qui n'est pas elle, poussant la conséquence 
logique jusqu'à la dernière rigueur, c'est-à-dire jusqu'à scinder 
l'individu lui-môme, afin d'éviter toute solidarité entre un 
passé et un avenir suivant des routes différentes. A son tour il 
dit au peuple : « Vos allégations sont fausses, inadmissibles 
Non, il n'est pas vrai qu'une génération soit irrévocablement 
condamnée par le seul fait de succéder à une autre qui a mérité 
la mort; la solidarité ne va pas jusqu'à supprimer la respon- 
sabilité personnelle; elle ne peut pas plus condamner l'inno- 
cent qu'innocenter le coupable. A-t-il tort de parler ce langage, 
de réagir énergiquement contre une croyance tombant en plein 
fatalisme, de revendiquer les droits de la liberté morale avec 
les devoirs qui en découlent? A-t-il tort de combattre celte lé- 
thargie funeste, avant-coureur de la mort, d'arrêter le peuple 
sur une pente qui mène tout droit à l'abîme, de faire un pres- 
sant appel aux instincts virils, à la responsabilité, à la con- 
science individuelle! Aux grands maux les remèdes extrêmes, 
aux poisons forts les réactifs violents. Quant à la vérité, à la 
vraie vérité, savez-vous où elle est? Entre les deux, entre le 
diclon du peuple et la remontrance du prophète, entre la 
solidarité fatale et la personnalité poussée à outrance, dans 
cetle voie moyenne si fortement recommandée par le sage, où 
elles sont appelées toutes deux à concourir à la justice de Dieu 
tempérée par sa bonté, servant au même titre d'instruments à 
la rémunération divine. 









§ 3. Du bonheur du méchant et dumalheur du juste. 
Les textes. 



La grave question du bonheur du méchant et du malheur 
du juste, nous l'avons constaté déjà, se rattache à la Provi- 
dence tout autant qu'à la rémunération ; aussi bien des théolo- 
giens la traitent-ils au point de vue de ses rapports avec la 
première. Mais nous l'avons tenue en réserve pour ne pas 



1 



M 



284 



0NZ1ÈMR DOGME. 



I 



revenir deux fois sur le même sujet, sauf à l'étudier en môme 
temps sous le double rapport de sa parenté avec la Providence 
et avec la justice de Dieu. Personne n'ignore, du reste, que 
cette anomalie constitue l'un des plus redoutables problèmes 
posés à la philosophie comme à la théologie. C'est assez dire 
qu'il ne saurait rester étranger au judaïsme, qu'il doit avoir sa 
place dans l'Écriture, comme il l'aura plus tard dans la tradi- 
tion et dans l'école dogmatique. Et vraiment celte place est 
considérable, et la question semble se transmettre, comme un 
mot d'ordre, d'un prophète à l'autre, d'un organe delà révéla- 
lion à l'autre, de Jérémie à Malachie, du Psalmiste à l'Ecclé- 
siaste. Cependant dans les livres de Moïse il n'y en a pas trace 
sensible; nous disons bien trace sensible, pour ne rien préju- 
ger contre la doctrine traditionnelle, qui, par voie d'allusion, 
le fait remonter jusqu'au Sinaï (1). Tenons-nous-en pour le 
moment à la réalilé historique qui nous montre le problème 
apparaissant sur la scène à l'époque où la décadence d'Israël, 
dans ces temps troublés où, comme on dit aujourd'hui, la force 
primait le droit, à l'intérieur comme à l'extérieur, durant cette 
funeste période où le crime triomphait insolemment, où la pré- 
varication des juges était devenue un fait normal, où la fai- 
blesse et l'indigence se voyaient privées de tout recours contre 
l'oppression, dans ce jour néfaste où la nationalité sainte était 
minée au dedans par la démoralisation, menacée du dehors par 
ces terribles météores qui s'appelaient Ninive et Babylone. 
Connaissant les idées développées par l'Écriture sur la justice 
de Dieu depuis Abraham, père des croyants, jusqu'au dernier 
écho de la prophétie (2), on ne saurait s'étonner des protesta- 
tions dont la Bible se fait l'organe contre les violations de la 
justice, les criants abus du bon plaisir, le bonheur insolent 
des méchants, les souffrances et les malheurs immérités des 
justes, ni du ton violent, inusité, que ces protestations affec- 
tent, osant gourmander Dieu de son impassibilité, le mettant 
en demeure, pour ainsi dire, de relever la balance de Thémis 



(1) Talmud, Tïcraholh, 7. 



(?) Voy. plus haut, même chapitre, § I. 



P. 









DE LA RÉMUNÉRATION. 



285 



renversée. Elles sont bien hardies, bien téméraires, en effet, 
les apostrophes suivantes : « Tues trop juste, ô Seigneur, pour 
« qu'il me soit permis de te mettre en cause, je ne puis cepen- 
« dant me défendre de t'interpeller au nom de la justice. Pour- 
ce quoi la voie du méchant est-elle prospère, pourquoi les 
« traîtres sont-ils heureux? Tu les as solidement plantés, ils 
« jettent de profondes racines, ils poussent des germes etpro- 
« duisent des fruits. Et pourtant, si tu es près de leur bouche, 
« tu es bien loin de leur cœur (1). » Remarquons que Jérémie 
pose la question sans la résoudre, ou du moins il n'y répond, 
d'après l'opinion des commentateurs, que d'une façon vague, 
plus ou moins mystique (2). Vient ensuite Habacuc, qui, reje- 
tant toute précaution oratoire, se permet à l'égard de Dieu 
celle apostrophe brûlante : « Jusqu'à quand t'implorerai-je 
« sans être entendu, te signalerai-je les actes de violence sans 
« le voir intervenir? Pourquoi mon regard est-il toujours 
« frappé de l'aspect de l'iniquité, de la rapacité? pourquoi ne 
« vois-je en face de moi qu'oppression, que force brutale.' 
« pourquoi les dissensions et les disputes l'emportent-elles par- 
« tout?... O toi dont le regard pur ne supporte pas la vue du 
« mal, toi que blesse la vue de l'injustice, pourquoi regardes-tu 
« les traîtres avec indifférence, comment peux-tu te taire 
a lorsque le méchant dévore le juste? N'est-ce pas réduire les 
a hommes au sort des poissons de mer, ou du vil insecte, 
« jouet du premier venu (3)? » Mais le prophète ne se borne 
pas à poser la question ; il y répond, ou du moins rend compte 
de la réponse que Dieu a daigné lui communiquer dans une 
vision. Dieu, dit-il, lui a prodigué l'assurance que sa justice 
est infaillible, que la violence et l'iniquité ne restent pas im- 
punies, que le triomphe de la force brutale, personnifié dans 
les barbares venus de la Chaldée, ne sera qu'instantané, suivi 
d'une honte éternelle (4). « Malheur à celui, s'écrie-t-il, qui 
bâtit une ville dans le sang, qui jette les fondements d'une 






(') Jcrcmie, XII, I el 2. 
(2) Jérémie, v. 5. 



(S) Habacuc, I, 2, 5, 12 et 11. 

(4) Habacuc, II, 1-7. 



286 



ONZIÈME DOGME. 



I 






I 
I 



cité dans la violence (1)! Cette solution, a-t-il soin d'ajou- 
ter, sera peut-être jugée obscure par les raisonneurs, mais le 
juste vit dans sa foi (2). » Le problème, identiquement le même 
va prendre une autre forme dans Malachie, qui, au lieu de se 
faire l'interprète direct de l'objection, la met dans la boucbe 
de ses contemporains, en fait l'objet d'un dialogue entre ceux- 
ci et Dieu : « Vous tenez des propos bien forts à mon égard, 
« dit l'Eternel. — Qu'avons-nous donc fait? répliquez-vous -' 
« Vous avez dit : «Il est inutile d'adorer Dieu, il n'y a aucun 
« avantage de se montrer fidèle à ses ordonnances, de s'hu- 
« milier en l'honneur du seigneur Zebaoth. Ne faut-il pas, 
« tout au contraire, féliciter les rebelles et les impies qui réus- 
« sissent, quand nous voyons ceux qui osent éprouver Dieu 
« échapper (à toute punition)? » - « Mais, au jour fixé dans ma 
« pensée, reprend le seigneur Zebaoth, quand je prendrai en 
« pitié ceux qui craignent Dieu et qui méditent sur son nom, 
« quand je les entourerai de la sollicitude qui anime le père 
« pour son fils obéissant, vous reconnaîtrez toute la distance 
« qui sépare le juste de l'impie, l'adorateur du déserteur de 
« son culte (3). » 

Si des prophètes nous passons aux hagiographes, nous re- 
trouverons la question posée et résolue dans le même sens, 
d'abord dans les nombreux psaumes où David implore le se- 
cours de Dieu contre ses ennemis, d'un côté proclamant la 
brièveté et la fragilité du bonheur du méchant, de l'autre af- 
firmant le salut et le triomphe final du juste (4). Mais c'est l'un 
des derniers collaborateurs à l'œuvre de poésie nationale, c'est 
Assaph qui résume la doctrine dans un poème tout à la fois di- 
dactique et lyrique; voici les termes : « Mes pieds allaient 

« dévier, mes pas semblaient condamnés au néant. Je fus un 
« moment dévoré de jalousie, à la vue de la prospérité des va- 
« nileux et des méchants. » Il décrit ensuite avec les ma<mifi- 



n 

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(l) Habacuc, II, 12. 

(S) Ibid., v. 4. 

(3j Malachie, 1!1, 13-18. 



(4) P s aumes, I, 5; VII, 15-17; IX, IC 
el 17; XI, 6et7; XXXI, 20el2l; XXXVII, 
28-40; LU, a et 10. 



DE LA RE.ViUNEHATION. 



287 



cences de son style l'insolente félicité de ces méchants à laquelle 
viennent s'ajouter leurs blasphèmes; puis il reprend ainsi : 
« Frappé de ce spectacle, le peuple s'écrie : Est-il possible que 
« Dieu sache cela? le Très-Hautpeut-il en avoir connaissance? » 
Vient enfin la solution, analogue à celle du prophétisme, avec 
cette différence [subjective que la réponse formulée par les 
prophètes à la suite d'une vision, d'une communication quel- 
conque avec la divinité, Assaph nous l'offre comme le résultat 
de ses méditations religieuses : « Je tenais à comprendre cela, 
« dit-il, à me rendre compte de celte injustice apparente : je 
« méditais donc jusqu'au moment où, pénétrant enfin les saintes 
« intentions de Dieu, je commençais à entrevoir la fin (des im- 
« pies). » Et quelle est sa conclusion? « C'est que le bonheur 
« des méchants ressemble à une pente glissante courant vers 
« l'abîme; en un clin d'œil ils sont anéantis, disparaissent 
« comme une ombre, comme un songe à l'heure du réveil. 
« Pour moi, termine-t-il, je reste constamment avec toi (Dieu), 
« lu me tiens par ma main droite, tu me guides par les con- 
« seils, tu me conduis finalement à la gloire (1). » Il manque- 
rait quelque chose à ces citations textuelles si nous omettions 
l'opinion de l'Ecclésiaste, qui, dépouillant la question de l'au- 
réole prophétique et poétique dont nous venons de la voir 
entourée, la formule dans un langage froid et incolore, la pré- 
sente dans sa nudité philosophique. Ici la préoccupation du 
penseur se trahit, moins par le choix des termes que par la ré- 
pétition de la difficulté, l'auteur y revenant à plusieurs re- 
prises : « Tantôt c'est le sort des opprimés, dont les pleurs ne 
sont essuyés par nul consolateur, victimes de la spoliation triom- 
phante, ce qui est un spectacle pire que la mort (2); tantôt c'est 
l'expression pure et simple de l'anomalie signalée (3). » Sa 
réponse est identique à celle des organes de la révélation et 
de l'inspiration sacrée: «On a grandement tort, dit-il à son 
tour, de s'encourager au mal en se fondant sur la longanimité 






























(I) Psaumes, LXXI1I, 1-24. 
(t) Ecoles., IV, 1 et -2. 



(3) Ibid., VII, 15; VIII, 14. 









288 



ONZIÈME DOGME. 



de Dieu envers le méchant. Que l'on sache bien que la durée 
du méchant n'est que l'ombre de la durée, de môme que les 
maux du juste sont infailliblement couronnés par une grande 
béatitude (1).» 

Pour compléter cet exposé, il faudrait citer le livre de Job, 
qui, nous l'avons établi ailleurs (2), semble pivoter tout entier 
sur la question qui nous occupe, considérée dans ses rapports 
avec la Providence et la justice divines. Mais comment faire des 
extraits de ce livre sublime sans en dénaturer ou altérer l'éco- 
nomie? D'autres l'ont tenté sans beaucoup de succès, comme 
nous le verrons dans l'étude du problème d'après l'école théolo- 
gique. Bornons-nous donc à une analyse sommaire, et consta- 
tons que Job et ses interlocuteurs personnifient les différentes 
opinions au moyen desquelles on essayait déjà dans ces temps 
reculés soit de dénouer, soit de trancher la difficulté. De ses 
maux immérités ou, pour mieux dire, de ceux du juste en gé- 
néral, Job conclut à la négation de la Providence spéciale (3); 
Son premier interlocuteur, Éliphaz, le combat et soutient que 
tout malheur est la conséquence d'une faute, que les maux du 
juste ne sont pas autre chose que l'expiation de ses péchés, 
connus ou inconnus (4); que, d'un autre côté, le bonheur du 
méchant manque môme de réalité (5). Sans infirmer l'opinion 
d'Éliphaz, le second interlocuteur, Bildad, y ajoute celte clause 
que, supposé le juste frappé sansmotif, c'est-à-dire sans péché, 
ses souffrances seront autant de titres à un surcroît de récom- 
pense, à une rémunération augmentée de tout le salaire dû en 
échange de l'épreuve (6). Zophar, le troisième interlocuteur, ne 
fait que contirmer la théorie d'Éliphaz en la corroborant : tan- 
dis que le premier admet la culpabilité de Job comme un fait 
probable, elle devient certaine pour le dernier, eu égard au 
naturel vicieux, sauvage, de l'homme ; de sorte que ses souf- 
frances sont moins une épreuve qu'un avertissement, un à- 






■ 



(1) Ecoles., v. 11-15. 

(2) Voy. noire Introduction générale , 
p. SI. 

(ô) Job, IX, 2-2. 



(4) Job, IV, 17; V, I7;XV,)4; XXII, 2". 

(5) Job, V, 2-5; XV, 20-53. 
(fi) Job, VIII, 6, 1 el 21. 



DE LA Itli.Ml'XLItATION. 



289 



compte pris sur un châtiment mérité (1). Ce qu'il importe de 
relever dans ce dialogue, c'est que, malgré leur divergence 
d'opinion relativement au malheur du juste, regardé comme 
une punition par le premier, comme une épreuve par le se- 
cond, comme un avertissement par le troisième, les trois in- 
terlocuteurs sont d'accord sur l'instabilité du bonheur du mé- 
chant ainsi que sur la nature de son sort final, qu'ils dépeignent 
de la manière la plus tragique, notamment Bildad qui y con- 
sacre sa seconde réplique tout entière (2). Quant à Élihu, qui 
vient se poser en arbitre entre Job et ses amis, leur infligeant 
également un blâme, il n'est pas des plus faciles de préciser sa 
pensée, de fixer les limites qui la séparent des opinions précé- 
demment émises. Il paraît certain qu'il n'est en désaccord avec 
eux ni sur le triomphe définitif du juste ni sur la chute inévi- 
lable du méchant ; car il affirme lui-même cette thèse plus d'une 
fois, s'exprimant à peu près dans les mômes termes que ses 
contradicteurs (3). Que leur reproche-t-il donc? Il les accuse 
de vouloir abaisser la Providence à leur taille, de lui faire 
prendre mesure sur les chélives dimensions de l'humanité, de 
la forcer à s'accommoder aux conditions élroiles, exiguës, de 
ce monde sublunaire, enfin de l'asseoir sur la base la plus 
chancelante, la moins en harmonie avec les proportions de 
l'infini. N'est-ce pas rendre la Providence problématique que 
de la subordonner, pour ainsi dire, à la distribution plus ou 
moins équitable de la justice 1 terrestre? Qu'en résulle-t-ilen dé- 
finitive? Qu'à la simple apparence d'inégalité, qu'au moindre 
semblant d'un déni de justice relatif, la Providence se trouve 
compromise, remise en question, comme elle le fut par Job. 
On peut dire que l'originalilé de la réponse d'Elihu consista 
moins dans une nouvelle démonstration que dans un nouveau 
procédé d'argumentation. Il opère non pas un changement de 
principes, mais un changement de bases. Élargissant le cadre 
du dogme, lui assignant pour demeure le vaste univers à la 















(1) Job, XI, 6, 12 et 18. 

[2) Job, ebap. 18. 



(3) Job, XXXIII, 12; 
24-28; XXXVI, 6 et 7. 



XXXIV, Kl, 12, 



1!^ 




















■ 



290 



ONZIÈME DOGME. 



I 



place de notre inlime moite de terre et du moi humain, Elilm 
nous fait voir les traces de la Providence dans la création tout 
entière, dans le domaine physique et météorologique au sein 
duquel l'homme occupe une place presque imperceptible. Puis, 
de l'ordre universel il la fait descendre sur l'homme, assez 
avisé pour affirmer le particulier par le général, au lieu d'é- 
branler le général en lui donnant pour support le fondement 
mobile du particulier. Ceci nous paraît ressortir avec évidence 
des termes par lesquels il commence sa dernière et décisive ré- 
plique : « Je porte mon esprit au loin, et je rends grâce à mon 
Créateur (1)». C'est-à-dire: Je ne me laisse pas enfermer dans 
votre cercle battu; je franchis les murs de cette prison hu- 
maine, et alors, comprenant mieux le rôle de la Providence, je 
suis en état de lui rendre un hommage digne de lui. C'est, en 
effet, dans celle dernière partie de sa réponse qu'il ouvre de 
nouveaux horizons, arguant de la pluie, des nuées, de l'élec- 
tricité, de la direction des courants atmosphériques. Il termine 
sa revue cosmique par celle exclamation qui résume toute sa 
théorie : « Impossible de tracer les limites de la force du Tout- 
Puissant, impossible d'imputer un déni de justice au souverain 
maître de la justice et de la noble charité (2)! » 



§ 4. Esprit de ces textes, et doctrine qui les résume. 



I 



Quelle est maintenant la doctrine qui se dégage de cet ex- 
posé aux formes variées et multiples, quelle est la réponse 
faite par l'Écriture à la question si énergiquement posée par 
les prophètes, si éloquemmenl exprimée parles chantres d'Is- 
raël, si dramatiquement décrite dans le livre de Job, et philo- 
sophiquement formulée par le sceptique Ecclésiasle? A vrai 
dire, toutes ces élucubralions semblent avoir été fondues dans 
le même moule, grâce à l'identité du résultat. Oui, tous ces or- 
ganes enseignent à peu près la même chose, à savoir que ni le 



(l) Job, XXXVI, 



(â) Job, XXXVII, i-. 



Jm 



DE I.A RÉMUNÉÏIATION. 



291 



bonheur du méchant ni le malheur du jusle ne sont doués de 
la propriété de la durée. Comme on dit vulgairement, c'est la 
fin qui couronne l'œuvre; or la fin de l'impie est le néant, de 
même que celle de l'homme droit et bon est le salut. Nous ne 
voulons rien dissimuler : voilà une solution qui, de prime 
abord, ne paraît guère satisfaisante; plus d'un penseur sera 
peut-être disposé à l'envisager comme une fin de non-recevoir 
plutôt que comme une explication directe. Elle soulèvera celle 
double objection : Au point de vue de la justice, l'inégale ré- 
partition des maux et des biens terrestres n'est-elle pas une 
iniquité, qu'elle dure une minute ou un siècle '! Et au point de 
vue de la morale, n'est-ce pas d'un mauvais exemple, n'est-il 
pas dangereux de mettre sous nos yeux, à l'état de permanence 
ce conflit où le droit est écrasé par la force, sauf à dire pour 
toute justification : « Ce n'est rien, ça n'a pas plus de du- 
rée que vous-même »? N'est-ce pas quelque peu dérisoire que 
de répondre au malheureux qui gémit sous le poids de la 
cruelle destinée : « De quoi vous plaignez-vous? votre martyre 
n'ira que jusqu'aux confins de la vie »? Et notez bien que 
c'est précisément ce que Job ne fait que ressasser en répondant 
à ses interlocuteurs : « Qu'importe auméchanl, dit-il non sans 
raison, ce qui adviendra après lui? Il sait bien que le nombre 
de ses mois est limité. Que lui importe, à lui personnellement 
affranchi du malheur, à lui qui ne trempe pas ses lèvres dans 
le calice de la colère divine (1)? » L'objection est très-sérieuse' 
Estelle irréfutable? C'est ce que nous allons voir en nous re- 
portant aux considérations déjà développées tant sur la nature 
de la rémunération que sur la solidarité des générations. Si 
cette solidarité n'existait pas, si la rémunération était tout sim- 
plement individuelle, sans attaches avec les ascendants ni 
avec les descendants, oh! alors l'absence de justice divine et pro- 
videntielle serait prise sur le fait, et il faudrait désespérer de 
pénétrer ce mystère. Mais il a été démontré que la rémunéra- 
tion professée par Moïse gît dans la stabilité, dans la conli 





















[1] lob, XXI, 20 el 21. 



flk 






2 9 u 2 



ONZIÈME DOGME. 



■ 



II 



nuité du bien, dans la répartition des grâces comme des dis- 
grâces divines entre une série de générations, dans la prolon- 
gation de la vie par celle de la postérité, dans la prospérité 
comme dans l'adversité des fils et des petits-fils, dans la durée 
de la race. Il a été établi en outre que le malheur, au point de 
vue du législateur, consiste essentiellement dans la suppression 
de toute garantie de permanence, dans l'anéantissement, dans 
le Careth. Il s'ensuit que la solution biblique, que nous ve- 
nons de voir couler à pleins bords dans l'immense étendue du 
domaine de la révélation, est exactement conforme à la don- 
née de Moïse, à savoir que le bien et le bonheur sont dans la 
stabilité, le mal et le malheur dans la fragilité. 

Ceci peut nous expliquer, jusqu'à un certain point, la lacune 
que nous avons signalée au début de cet exposé, nous voulons 
dire le silence apparent de Moïse au sujet de cette grave ques- 
tion. S'il ne s'arrête guère devant cette situation respective- 
ment anormale du juste qui souffre et du méchant qui triom- 
phe, c'est qu'elle est éphémère, sans consistance ni racine dans 
la réalité. Il écarte l'objection rien que par l'insistance qu'il 
met à proclamer comme souverains biens la longévité, la puis- 
sance de la procréation, la continuité de la race, la longue 
chaîne de la postérité, l'impérissabilité du peuple de Dieu, 
sans compter l'argument fondé sur la nature collective de la 
rémunération mosaïque. 

Il y a donc accord sur ce point capital, comme sur toutes les 
grandes vérités religieuses, entre la Loi et les prophètes. Il faut 
bien se garder de mesurer le bonheur et le malheur sur l'angle 
étroit de la vie individuelle , sous peine d'en recevoir de ces 
démentis que Job infligeait à ses amis; il importe, au contraire, 
d'en observer les effets sur l'échelle des générations; de recon- 
naître, avec Bildad, que « les racines de l'iniquité sont bientôt 
desséchées; que sa récolte sera moissonnée par le néant; qu'il 
n'en reste ni mention ni vestige sur la surface de la terre ; 
qu'elle passe de la lumière dans la région des ténèbres, expul- 
sée du globe ; enfin que le méchant n'aura ni petit-fils ni arrière 



i I 



DE LA RÉMUNÉRATION. 20;! 

petit-fils; que sa demeure sera privée de tout rejeton (1); » 
avec Malachie, que « la démoralisation et le sacrilège aboutis- 
sent à l'extirpation de la race (2); » avec les psaumes, que « la 
dureté, le manque de commisération pour les victimes du sort, 
entraîne l'extermination de la postérité du méchant (3). » Et 
tout cela conformément à la doctrine du maître, disant que 
« la mauvaise conduite d'Israël, ses défections et son abandon 
religieux, rendront bien court son séjour clans la Terre pro- 
mise. Je prends ciel et terre à témoin, s'écrie-t-il, que vous 
n'y vivrez pas longtemps (4). » 

Ainsi, cette doctrine, qui se maintient claire et identique 
tout le long du cycle biblique, peut se résumer en deux mois : 
le bien, c'est ce qui dure; le mal, ce qui ne dure pas. Ni le 
bonheur du méchant ni le malheur du juste ne sont réels, parce 
qu'ils manquent de stabilité ; il n'y a de stable et de durable 
que la vertu et les bénédictions qu'elle propage dans le monde. 
Isaïe le dit dans son sublime langage : « Ni les montagnes ni 
les collines ne sont inébranlables : ce qui est immuable, c'est 
l'alliance spirituelle (5). » 

Si ce n'est pas là une solution complète, puisqu'elle laisse 
subsister l'anomalie par rapport aux individus, elle atténue 
beaucoup la gravité du problème, grâce à la nouvelle significa- 
tion attachée aux termes de bonheur et de malheur. L'autre 
partie de la difficulté trouvera peut-être sou dénoùment dans 
le principe de la rémunération future. Que si l'on nous de- 
mande pourquoi nous nous abstenons de traiter ce point de 
vue, nous répondrons que nous ne nous y croyons pas autorisé 
par la liltéralité des textes, dont le sens premier nous paraît 
être celui qui vient d'être développé. Aller plus loin, ce serait 
empiéter sur le terrain de la Tradition, la dépouiller en quel- 
que sorte du mérite et aussi de la responsabilité de ses idées. 
Laissons-la nous apporter elle-même le contingent de ses lu- 
mières; le dogme ne pourra qu'y gagner en précision. Mais, ce 






l 



(1) Job, XVIII, 17-20. 

(2) Malachie, 11, 12. 

(5) Psaumes, C1X, 15-ili. 



(*) Deutér. , IV, -Jti. 
(5) Iskïo, L1V, 10. 






9Q/ 

~ V * ONZIEME DOGME. 

qui est certain, c'est que, de même que la rémunération biblique 
est une préparation à la rémunération future, de même la sta- 
bilité temporelle est comme le marchepied de la stabilité 
éternelle. 

Quant à la conciliation de celte inégalité des conditions du 
juste et du méchant avec le principe de la Providence, nous 
nous en tenons à l'opinion exprimée par Élite et sanctionnée 
par le Deus ex machina du livre de Job, c'est-à-dire par la 
théophanie qui le termine. L'ordre providentiel est trop bien 
établi, il ressort avec trop d'évidence de l'ensemble de la créa- 
tion, du spectacle de l'univers, de l'harmonie et du concert uni- 
versels , des lois physiques et de leur force prodigieuse, enfin 
de 1 organisation matérielle et morale des êtres, depuis le plus 
grand jusqu'au plus petit, pour qu'il puisse être infirmé par 
quelques faits partiels, étranges seulement pour nous qui n'en 
saisissons pas la cause. 



1 

- 

1 



RÉSUMÉ DE LA DOCTRINE BIBLIQUE PAR ItAPPORT A LA 
RÉMUNÉRATION. 

Nous avons essayé de saisir la physionomie du dogme dans 
ses traits généraux, en commençant par déterminer le rôle im- 
portant qu'il joue dans l'histoire et dans la doctrine religieuses. 
Il serait oiseux d'insister sur l'importance d'une étude qui tou- 
che aux œuvres vives de la religion et qui a donné lieu à une 
interminable controverse. Jaloux de nous dégager de toute in- 
fluence étrangère, nous avons suivi pas à pas les organes de la 
parole révélée, serrant de près les textes, dans l'espoir de dé- 
couvrir sous l'expression la pensée-mère du principe rémuné- 
rateur. Il nous a semblé y trouver d'abord l'affirmation claire 
et nette de la rémunération spirituelle , en ce sens que les 
peines et les récompenses, les dernières surtout, y participent 
de la nature intellectuelle bien plus que de l'organisme et des 
avantages matériels. Sans doute elles se réalisent en ce monde, 
dans cette vie, sur la base de la stabilité terrestre, mais sans 
porter préjudice à la croyance dans une vie future, croyance 



Mm 



DE LA HKMUSKI'.ATION. 



"2 On 



qui n'est ici nullement en question, qui ne pouvait pas l'être, 
eu égard à la mission de Moïse ayant pour objet, non pas la 
possession du royaume du ciel, mais la création d'un royaume 
■pontifical et d'un peuple saint, la constitution d'une nationalité 
propre à servir de modèle à la société humaine par sa manière 
de comprendre et de pratiquer la religion. Nous avons ensuite 
signalé l'influence delà rémunération biblique sur deux autres 
faits qui se lient étroitement avec elle : il s'agit de la solidarité 
et de l'anomalie du juste malheureux en face du méchant pros- 
père. Nous avons cherché à démontrer que la stabilité, qui est 
l'âme du dogme, se fait sentir également dans ses deux af- 
fluents, s'il est permis de s'exprimer ainsi, à peu près comme la 
sève du tronc se retrouve dans les rameaux qui s'en détachent. 
Nous avons remarqué ici ce que nous avons observé ailleurs, 
à savoir que l'Écriture n'est pas pour les théories extrêmes , 
pour les idées exclusives, aimant mieux se placer au centre du 
foyer intellectuel et maintenir une sage pondération entre les 
principes soi-disant opposés. C'est ainsi que nous avons pu 
mettre en relief les éléments de conciliation qui unissent la 
bonté à la justice de Dieu, la solidarité à la responsabilité per- 
sonnelle. Non, la Bible ne sacrifie aucun des éléments qui en- 
trent dans la formation du domaine spéculatif; elle est assez, 
vaste pour les contenir dans ses flancs et fournir à leur alimen- 
tation respective. C'est là un résultat qui mérite d'être enre- 
gistré ; il suffirait à lui seul pour prouver la divinité de l'Écri- 
ture. Que si la doctrine exposée présente quelques lacunes sous 
le rapport tant de la rémunération elle-même que de la ques 
tion du malheur du juste et du bonheur du méchant, nous es 
pérons les voir comblées par la Tradition. 









20 fi 



ONZIÈME nnr,>1F. 



CHAPITRE IV— La rémunération selon la Tradition 



De la rémunération en générai. 



- 



I 






Les affirmations de la Bible au sujet ,lu principe ,1c la rému- 
nération sont généralement sanctionnées par la Tradition. 
Nous nous dispenserions même de les reproduire, afin d'éviter 
des répétitions inutiles, s'il ne fallait pas nous arrêter devant 
l'opinion émise par l'un des plus grands noms de la Tradition 
primitive, et qui, prise à la lettre, semblerait s'inscrire en faux 
contre le dogme. Il s'agit, en effet, de la fameuse proposition 
d Antigone deSo'bo, continuateur du grand Synode, disant : 
- Ne ressemblez pas à des serviteurs qui servent leur maître 
en vue du salaire, mais à des serviteurs qui ne se préoccupent 
nullement de salaire (t). ,, Faut-il prendre l'adage à la lettre, 
l'interpréter dans le sens de la suppression des récompenses? 
C'est inadmissible. D'abord un père de la Synagogue ne pou- 
vait infliger un pareil démenti à la Loi et à l'histoire; et puis, 
on se serait bien gardé de faire à une opinion aussi hétérodoxe 
les honneurs de l'insertion dans le traité d'Aboth, monu- 
ment consacré à la gloire des grands tradilionnaires. Le moins 
qu'on pût faire, c'eût été de protester contre une assertion si 
contraire aux idées reçues en matière de rémunération et dont 
le traité lui-même est tout plein. Aussi les commentateurs se 
sont-ils efforcés à IVnvi de restituer leur \ raie signification aux 
paroles d'Antigone. Ce n'est pas la négation du dogme de la 
rémunération, soutiennent-ils; c'est tout au plus la défense de 
considérer la récompense des actes méritoires comme un droit, 
à l'instar de l'ouvrier qui réclame le salaire de son travail : 
telle serait la portée du mot Perasa [vm] dont se sert ce docteur. 

(I) Abolh. I, g. 



rf 



t^mmm^m^^^^ 



[)E LA UÉMUNEtUTlON. 



3(1* 



Il n'est pas permis de subordonner la pratique de la piété et 
de la vertu à telles ou telles conditions, accordant ou refusani 
l'obéissance aux ordres de Dieu, suivant l'assurance formelle ou 
incertaine de la rétribution qui est au bout. L'auteur de l'adage 
se propose pour but de blâmer et de désavouer toute préoccu- 
pation de ce genre (1). Ainsi interprétée, la proposition d'Àn- 
tigone rentre dans l'esprit général de la doctrine biblique et 
traditionnelle. Nous devons toutefois faire remarquer qu'il a 
été censuré pour l'équivoque de sa formule ; car c'est à lui que 
paraît s'appliquer, si nous nous en rapportons aux commen- 
taires (2), la maxime de l'un de ses successeurs, disant : « Sages, 
soyez circonspects dans vos paroles (3) ; » c'est à lui aussi et 
à sa formule ambiguë que l'on fait remonter l'origine de l'hé- 
résie saducéenne (4). 

Quoi qu'il en soit de cette interprétation, on peut soutenir 
que l'exagération, si exagération il y a, est plutôt du côté 
de l'aftirmation que de la négation du dogme. On en jugera 
comme nous quand on songe que la Tradition étend les béné- 
fices de la rémunération aux animaux : il y est question, sous 
la forme parabolique, de chiens récompensés pour s'être abste- 
nus de dévorer les cadavres des premiers-nés égyptiens , de la 
mer récompensée pour avoir rejeté les cadavres submergés de 
l'armée de Pharaon (5); et sous la forme sentencieuse il est dit : 
« Dieu ne détient le salaire d'aucune créature (6). » Ailleurs 
elle proclame l'infaillibilité de la rémunération et en fait une 
application des plus salutaires à la morale. Voici comment : On 
discute la question de savoir s'il est donné à l'homme de se 
soustraire aux effets bons et mauvais de la rémunération ; on 
demande s'il a la faculté de rejeter le joug des prescriptions re- 
ligieuses par sa renonciation aux récompenses promises aux fi 
dèles observateurs, ou du moins si le système des compensa- 













[i) Aboth, /. c, Bertinora ; Tossephalh 
Yom Tob; Maïmonide, comment, à la Miscbna, 
ibid., Siméon Durand, dans Moijiteu Aboth 

(2) Cf. Maïmonide, //. s. 

(5) Aboth, I, t I. 



(4) Aboth de R. Nathan, chap. 3. 
(d) Talmud, Eraehin, 15. 
(fi) Talmud , Pessahim , 118; Talmud, 
Kaba Kama, 38. 






298 






ONZIÈME DOGME 



lions est admis en celle occurrence, c'est-à-dire s'il y a annu- 
lation réciproque entre les mérites et les démérites. Eh bien à 
quoi aboutit cette discussion? quelle en est la conclusion' Elle 
est négative; ce genre de transaction est repoussé, et le double 
cas de conscience est tranché dans le sens de la rémunération 
absolue. Point de ces opérations d'échange entre le vice et la 
vertu, voilà la doctrine positive, officielle : l'homme sera puni 
pour ses moindres méfaits, eût-il des milliers de bonnes actions 
a y opposer, de même qu'il sera récompensé pour toute œuvre 
pie, fut-elle noyée dans un océan de crimes, - remarquable 
doctrine, élevant le principe de la responsabilité à sa plus haute 
puissance et lui donnant cette fixité si nécessaire à son déve- 
loppement intégral (1). Voilà donc un point hors de conteste 
auquel nous ne nous arrêterons pas davantage. 






■ 



S 2. De la nature de la rémunération. Transformation du 
dogme opérée par la Tradition. 

Nous allons entrer dans une phase nouvelle , assister à une 
véritable transformation du dogme. De terrestre qu'a été la ré- 
munération, elle va devenir future et immortelle. Ce n'est pas 
que la Tradition mette entièrement de côté les peines et les ré- 
compenses de ce monde; elle est trop sensée pour pousser la 
réaction à l'extrême. Elle les admet donc dans une certaine 
mesure; elle reconnaît toute une catégorie d'actes dont l'homme 
obtient l'usufruit en ce monde, sans préjudice du capital donl 
il jouira dans la vie future (2). Ailleurs elle fait une distinction 
radicale entre les commandements à fruit et les commandements 
sans fruit, déclarant les premiers susceptibles d'une double ré- 
compense, temporelle et éternelle (3). Mais cette affectation 
même des termes capital, fruit, intérêt (4) , suffirait pour nous 



(l) Scho'her Tob , sur l's. LXI1 , tô; 
Iia'hya, comment, sur la Thora, Deutér , 
X, n; Me'hilUia cl ltasclii, sur Exode, 
XX, l. 



(8) l'éah, 1,1. 

(7>) Talmud, Kidouschin, iO. 

(i) Talmud, nWS ; IIS 






mmm 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



299 



montrer de quel côté sont ses sympathies, si elle ne les affichait 
ostensiblement et de la façon la moins équivoque. C'est bien 
sur le monde futur que porte tout l'effort des Talmud et des. 
Midraschoth ; c'est sur les phénomènes de l'autre vie que s'épuise 
l'imagination orientale de nos sages, en faisant le canevas de 
ses broderies les plus riches et parfois les plus bizarres ; c'est 
la rémunération éternelle vers laquelle convergent tous les 
rayons de la théorie et de la pratique religieuses. Elle est le 
sujet de prédilection des méditations des sages, le fond inépui- 
sable de la prédication et de l'enseignement populaires, le plus 
puissant mobile de l'activité humaine, le levier de la vie, le 
baume de Guiléad, la consolation dans les épreuves les plus 
douloureuses, l'espoir suprême du juste et la terreur du méchant. 
Elle est aussi l'inspiration de toutes ces institutions et coutumes 
dont l'ensemble constitue ce que l'on appelle la religion des 
morts, devenus l'une des manifestations les plus éclatantes du 
sentiment religieux universel. Citer devient impossible en pré- 
sence de milliers de passages disséminés dans toutes les parties 
comme dans tous les monuments de la Tradition. Les citations 
viendront d'ailleurs plus à propos quand nous aborderons le 
mécanisme du dogme et l'étude de ses éléments complexes. Pour 
le moment, nous devons nous borner à l'explication de cette 
évolution de principe, sorte de changement à vue que nous 
voyons s'effectuer à la limite qui sépare le cycle biblique du 
cycle traditionnel. 

Il importe, en effet, de déterminer tout d'abord l'heure de la 
transformation. A quelle époque remonle-l-elle? quand la 
voyons-nous poindre à l'horizon? Elle s'est accomplie indubita- 
blement, lors du retour de la Captivité, sous l'influence d'Ezra 
et du grand Synode. Nous en avons deux témoignages irrécu- 
sables : le premier est porté par le rituel, œuvre du grand Sy- 
node (1), dans la deuxième des dix-huit bénédictions, consa- 
crée à l'invocation du Dieu qui ressuscite les morts (2) ; le second , 






(1) Voy. Introduction générale, p. 78-8i. 

(2) Rituel, Scbemoné Essré, deuxième béucdicliuu. 






300 



ONZIÈME DOC.UE. 






H 



rendu par Mischna (1), est une véritable révélation historique 
11 s'agit de l'expression « depuis ï 'éternité jusqu 'à l 'éternité (2) „ 
usitée dans les livres d'Ezra et des chroniques, formant aussi 
1 addition finale de deux psaumes (3) , expression qui devait 
servir de protestation contre l'hérésie des Minim qui rejettent 
la croyance au monde futur. Ce texte de la Mischna est remar- 
quable a double titre : il fixe l'origine, sinon du dogme lui-même , 
du moins de la confession publique du dogme, de son avène- 
ment au gouvernement des esprits au moyen de ce néologisme 
fait exprès pour lui; et puis cette origine, il la fait coïncider 
avec la naissance de la lutte qui va s'engager autour du nouveau 
principe, lutte qui se prolongera pendant toute la période du 
second temple, l'un des principaux éléments du combat qui se 
livre entre Pharisiens et Saducéens. Sans revenir sur les 
phases émouvantes de celte collision morale, nous jugeons à 
propos démettre une réflexion qu'elle nous suggère et qui 
trouve sa place ici. 

On connaît l'hypothèse qui, se fondant sur cette date présu- 
mée, sur la coïncidence de la profession de la rémunération 
future avec le retour de la captivité de Babylone, voudrait voir 
dans le nouveau dogme, ou, pour mieux dire, dans la nouvelle 
consécration du dogme, un fruit exotique, une importation étran- 
gère, chaldéenne ou persane. Mais, s'il en était ainsi, si le dogme 
de la rémunération future n'avait rien de national, nulle racine 
dans le cœur du Judaïsme, on ne comprendrait guère que les 
Saducéens, dans leurs conflits avec les Pharisiens, ne se soient 
jamais servis d'un argument aussi commode. Comment se fait-il 
qu'ils n'aient pas jeté à la tête de leurs adversaires cette intrusion 
du principe pharisien? C'eût été une réfutation bien autrement 
spécieuse qu'une simple dénégation opposée à la doctrine tradi- 
tionnelle. Autant que nous pouvons en juger par ce qui es! 
arrivé jusqu'à nous de la polémique entre Pharisiens et Sadu- 
céens, les uns et les autres envisageaient le dogme comme un 



(«) Berachoth, cliap. 9, Mlfcbna S. 

(a) nu. aiisr, nsi a «, 1sri -^ 



(5) Njhémie, IX, :;; i Chroo., XVI, ; 
l'saumos, XLI, i i , CV1, 42. 



I)F. LA REMUNERATION. 



301 



produit de la Tradition, ceux-ci pour le repousser, ceux-là pour le 
sanctionner. Est-il ensuite à supposer que ce même Ezra, que 
nous savons si jaloux de restituer le Mosaïsme dans son intégrité, 
si zélé et si sévère dans sa tâche d'épuration, n'eût rien de plus 
pressé que de greffer sur le vieil arbre de Jacob une branche 
babylonienne ou araméenne? La critique moderne, si habile à 
faire jouer la sape, mais si impuissante à construire, en prend fort 
à son aise. Où sont ses preuves? En dépit de ses prétentions au 
réalisme, elle n'a que des présomptions fondées sur de vagues ana- 
logies, sur des semblants de parenté entre le nouveau dogme 
et des théologies apocryphes. Constatons en outre que le peu 
de renseignements sur celte période qui nous ont été conser- 
vés dans de rares documents contemporains, tels que les 
livres de Daniel, d'Ezra, de Néhémie de Baruch, sont loin de 
confirmer l'idée de rapports philosophiques ou théologiques qui 
auraient existé entre Israël et ses maîtres asiatiques. Ils nous 
signalent bien les conséquences funestes de celle transplan- 
tation sur le sol étranger; ils déplorent en termes éloquents 
et la promiscuité du peuple avec l'élément païen et l'oubli 
de la langue sacrée (1); ils cherchent à réagir contre celte in- 
fluence corruptrice par l'expulsion impitoyable des femmes 
étrangères et idolâtres (2) : mais au delà de cette fusion maté- 
rielle nous n'entrevoyons rien. Une dernière considération, 
et l'hypothèse sera réduite à néant. Une doctrine non-israé- 
lite, tirée on ne sait d'où, eût-elle eu cette bonne fortune de de- 
venir aussitôt, nous allions dire au débotté, un principe triom- 
phant, l'âme de tout un peuple, l'étoile polaire de tout le monde, 
grands et petits, maîtres et disciples? On n'a qu'à ouvrir le 
traité d'Aboth, l'un des plus anciens monuments delaTradition, 
pour suivre des yeux la marche triomphale du principe de la 
rémunération future depuis Antigone, héritier du grand synode, 
jusqu'à R. Yehouda hanassi, qui mil la dernière main à la Loi 
orale (3). Tous les pères de la Synagogue qui surgissent pendant 









(1 ) Nébémie, clia|>. i: 
(S) IHd. 



(3) Abolb, [, S; II, I. 






302 



ONZIÈME DOGME. 






I 






I 



I 






celle longue période parlem de la rémunération future avec 
foi, avec ardeur, avec conviction, la dépeignent ici comme un 
lieu d'indicibles délices, là comme un sévère et redoutable tri- 
bunal, s'adressent à l'instinct des masses, et ramènent tout à 
ce but suprême, pensées, actions, désirs, efforts, agitations 
épreuves, peines et récompenses. Une telle fortune n'est réser- 
vée qu'aux idées qui coulent de source, qui germent dans les 
entrailles de la nationalité, et non à celles qui se glissent 
obscures et silencieuses, sur un sol qui n'est pas le leur. Pour 
faire passer une thèse qui n'est ni vraie ni vraisemblable, il 
faut autre chose que des conjectures téméraires; il faut des 
preuves, et les preuves ou du moins les présomptions à défaut 
de preuves sont toutes en faveur de la nationalité du dogme- 
elles nous le présentent comme le produit de la tradition mo- 
saïque, mise en évidence par la tradition rabbinique qui, 
pour des motifs que nous allons rechercher, le fait passer du 
fond de la scène au premier plan , des régions spéculatives 
dans le monde réel et pratique. 

Il ne saurait donc suffire de fixer l'époque, mais il faut indi- 
quer les causes de cette transformation du dogme. Comment et 
sous l'influence de quelle nécessité s'est accomplie celle évolu- 
tion qui, d'une doctrine plus ou moins ésolérique, fait tout à 
coup le principe dirigeant, le souverain mobile de la conduite 
privée et publique? Pourquoi Moïse et la Loi écrite en parlent- 
ils si peu, la Loi orale et la Tradition si longuement, avec une 
verve intarissable? Nous n'avons pas à revenir sur le premier 
terme de la question, sur la réserve gardée par Moïse, motivée 
par la nature même de sa mission. Moïse est appelé à implanter 
la vie spirituelle en ce monde, et à l'incarner dans un peuple 
modèle que son origine et des assurances formelles exprimées 
par la parole révélée rendent dignes de ses fondions sacerdo- 
tales. Si nous avons accordé la priorité àce motif, nous n'avons 
nullement l'intention d'éliminer les autres allégués à ce sujet et 
que nous retrouverons dans l'école théologique. 

Maintenant, en ce qui concerne le nouveau rôle assigné à la 
rémunéra lion future par le grand synode et ses continuateurs, 



I.T t.A RÉMUNÉRATION. 



308 



nous ne croyons pas nous tromper en l'attribuant à un genre de 
nécessité pareil à celui qui, plus tard, à l'époque de la disper- 
sion, provoqua la conversion de la Loi orale en Loi écrite. Il 
y avait urgence à mettre le dogme en harmonie avec la situa- 
tion politique. Les événements tant accomplis qu'en voie 
d'accomplissement, le lointain exil des dix tribus, la destruc- 
tion du royaume d'Israël suivie de près de celui de Juda, une 
restauration bâtarde privée tout à la fois de sa base et de son 
couronnement, de l'indépendance et de l'autonomie, les diffi- 
cultés de la reconstruction nationale si vivement retracées par 
Néhémie (1), tout cela n'était pas fait pour fortifier et ressus- 
citer la foi en la rémunération de Moïse. Non pas que le pro- 
phète se soit trompé comme un devin vulgaire, assertion sacri- 
lège, d'autant plus insoutenable que les éventualités qui 
venaient de se réaliser étaient conformes à ses claires prédic- 
tions (2). Mais il n'est pas moins vrai que ses assurances de 
sécurité et de prospérité matérielle faisaient un étrange con- 
traste avec la réalité, et ne pouvaient plus dès lors constituer 
ce mobile puissant qui remue et entraîne les masses. Il n'était 
pas question sans doute de renoncer à tout jamais à l'espoir de 
voir ces promesses s'effectuer au sein d'Israël réhabilité, mais 
on était amené par la force des choses à en remettre l'accom- 
plissement à un avenir peu prochain. Or les peuples, comme 
les individus, ont besoin d'une lumière qui s'aperçoive de près; 
il leur faut une colonne de feu propre à guider et à réchauffer 
les esprits. C'est précisément l'office que venait remplir le prin- 
cipe delà rémunération future substitué à celui de la rémuné- 
ration terrestre et nationale, devenue une colonne de nuée. Les 
idées ont leur opportunité non moins que les faits : arrivées à 
point, répondant à l'appel des esprits et des nécessités sociales, 
elles réussissent, elles triomphent sur toute la ligne, selon la 
pensée du sage (3). Delà l'incomparable succès de cette trans- 






I 



(i ) Néhémfc, chap 5 
[2) Deulcr , IV, SS- 
(.-.; l'ruv., N\Y, 11. 



IV, 0. 

,1 ; XWIII , 



11, 48-64; XXX, 1-9. 



1 ;! 



304 



ONZIEME llOUML. 






I 



formation de dogme : dès son entrée en scène, elle est saluée 
par les applaudissements du peuple, s'empare de l'attention 
de tous, des esprits d'élite comme du vulgaire, et, pour ne pas 
tomber sous le coup du proverbe qui dit : 

« A vaincre sans péril on triomphe sans gloire, » 

elle rencontre sur son chemin la formidable insurrection des 
Saducéens et consorts, qu'elle finit par écraser après de rudes 
combats. 

Au surplus, la Tradition elle-même semble nous donner la 
clef de l'énigme dans l'une de ces instructions magistrales pré- 
sentées sous la forme d'une simple déduction logique. Elle fait 
un parallèle entre Moïse et Ezra, fondé sur l'argumentation a 
pari, l'Écriture se servant par rapport à toutes les deux du 
terme monter (rw) : « Moïse montait vers Dieu. » Ezra montait 
de Babel (1). » Nous avons déjà visé ce texte comme nous ré- 
vélant limportance de la mission de ce restaurateur de la na- 
tionalité (2). Mais les légendes et les interprétations talmudi- 
ques sont d'une profondeur immense, et l'on y fait journelle- 
ment de nouvelles découvertes Le parallélisme, qui est l'un des 
éléments constitutifs du langage biblique et de la littérature 
sacrée, contient ici une double leçon, l'une découlant de son 
essence, l'autre émanant de la forme qu'il affecte. Cela signifie 
qu'il y a non-seulement parité entré la mission du premier et 
celle du second fondateur du Judaïsme, mais analogie dans leurs 
procédés respectifs. Tous les deux montaient: le premier, au 
moment de la révélation sinaïque, lorsqu'il vient prendre les 
ordres de Dieu au sujet de la création du royaume pontifical et 
du peuple saint; le second, au. retour de Babylone, quand il 
s'agit de reconstituer la nationalité au sein même de la sujétion, 
tâche irréalisable si elle ne reposait que sur des supports tem- 
porels, mais admirablement exécutée sous l'invocation de 
l'Éternel, Dieu d'Israël, depuis ï 'éternité jusqu'à l'éternité (3). 



(0 Talmod, S;oh<S<1rin , 22 ; Tosiplila . 



ibU. 



(2) Voy. Introduction générale, 
(") Néhémie, IX, 3. 



«2. 




DE LA REMUNERATION. 



aoa 






Pour en revenir à l'antiquité et à la nationalité du dogme de 
la rémunération future, nous ferons remarquer encore qu'Ezra 
et le grand synode le jettent dans le moule créé par Moïse; il 
n'est rien changé à la façon qu'il a reçue primitivement de la 
main puissante du législateur. Nous voulons dire qu'il reste 
essentiellement israélile; le principe d'élection, loin d'abdiquer, 
va se doubler de l'élection céleste, éternelle, nettement for- 
mulée dans cette proposition delà Mischna : « Tout Israël a part 
au monde futur (1). » En s'assimilant les prérogatives de la ré- 
munération terrestre, en s'adaptant le cadre de Moïse, en main- 
tenant à Israël son orgueil national, son égoïsme originel, son 
inébranlable foi en ses destinées, la rémunération future nous 
décline son origine mieux que en le feraient les parchemins les 
plus authentiques. Donc elle n'est pas une importation étran- 
gère; elle est une tradition remontant jusqu'à Abraham, pas- 
sant, au moment opportun, du régime abstrait au régime con- 
cret, à l'ouverture du second cycle. 

Si toute moditicalion, dogmatique ou autre, doit être jugée 
par ses résultats, jamais rénovation n'a été mieux justifiée par 
les événements. Il suftit de comparer la situation morale et re- 
ligieuse sous le second temple avec celle qui marque la période 
du premier temple. Quelle différence! Voyez comme le culte 
s'ennoblit, comme les pratiques, bien que plus nombreuses et 
plus sévères, s'épurent, grâce au but immatériel vers lequel 
elles tendent désormais; voyez les miracles qu'elle réalise, et 
qui le disputent en grandeur à ceux de Moïse : le miracle de la 
défense héroïque des Macchabées, le miracle de la force de ré- 
sistance opposée par une poignée de juifs au colosse romain, le 
miracle de la conservation d'Israël au milieu d'un monde en- 
nemi qui avait juré sa perle ! Qu'est-ce qui les a rendus possi- 
bles ces prodiges? C'est la foi du peuple de Dieu dans ses des- 
tinées temporelles et éternelles. 



(l) Syuhédrin, chap. Il, Mischua I. 



2U 



fï«c7ï. ■ 



300 



ONZIÈME IIOfiMK. 









§ 3. De la démonstration traditionnelle de la rémunération 

future. 

C'esl pour la tradition une règle invariable que de rattacher 
ses enseignements au texte de l'Écriture, afin de leur impri- 
mer cette sanction révélée que la raison ne trouve jamais en 
elle-même. Nous l'avons vue en user ainsi à l'égard de tous 
les grands principes de culte ou de morale; c'est assez dire 
qu'elle ne désertera pas celle méthode quand il s'agit de la dé- 
monstration de la rémunération future. Ne la trouvant pas for- 
mulée avec celle précision et. cette netteté qui distinguent d'au- 
tres préceptes fondamentaux, elle a recours aux inépuisables 
ressources de son exégèse, à son système d'interprétation, à sa 
puissante dialectique, à son adresse à manier les textes, à son 
habileté à vivifier la lettre et à en faire jaillir la lumière. On 
sait que l'une des bases de l'argumentation traditionnelle, dont 
l'illustre A'kiba fut le régulateur sinon l'invenleur (1), c'est la 
perfection du texte biblique (2), incompatible avec les super- 
ficies comme avec les défectuosités du langage, n'admettant ni 
pléonasme ni réticence. Une large application de celte règle a 
été faite à la démonstration de la rémunération future. Les ré- 
compenses et les peines sont fréquemment désignées dans 
l'Écriture par une expression double : « Tu seras heureux et 
tu vivras longtemps », est-il dit dans le Décalogue et ailleurs (3). 
Pourquoi cette répétition de la même idée? Pour nous ensei- 
gner que la rémunération ne se réalise que dans la vie future, 
ou bien qu'elle est double, temporelle et éternelle (4). « Re- 
tranchée , elle sera retranchée, celte âme, son péché est en 
elle (5). » Cela veut dire : elle sera retranchée dans ce monde 
et retranchée dans l'autre (6). « Tu seras heureux et pros- 






(1) Voy. noire Révélation, p. 268-269. 

(S) Psaumes, XIX, 8. 

(3) Dentér., V, 16 et SO; VI, 24; XXII, 



(4) Talmud, Kidouschin , 39; Talmud, 
Hullin, 242. 

(5) Nombres, XV, 31. 

(6) Talmud, Syohédrin, 90. 









DE LA RÉMUNÉRATION. 



307 









père (i) » : lu seras heureux en ce monde et prospère dans l'é- 
ternité (2). A côté de celte exégèse par trop littérale nous ren- 
controns des faits d'argumentation logique dans le genre de 
celui que nous avons indiqué déjà (3), nous voulons dire le 
terme fruit, si souvent exprimé dans la Bible à propos des 
bonnes comme des mauvaises actions (4). Qu'est-ce que ce fruit, 
demande le Talmud (5), supposant une racine, comme l'intérêt 
implique le capital. Ce fruit, c'est la rémunération partielle, 
accessoire, se réalisant en ce monde, mais qui laisse intacte là 
rémunération réelle, réservée pour la vie future (6). La tradi- 
tion ne dédaigne même pas de recourir à la démonstration ra- 
tionnelle rattachée à un texte biblique. En voici un exemple: 
— « Deux prescriptions de la loi sont accompagnées de la clause 
« littérale, « tu jouiras d'une vie longue et heureuse », celle 
« que concerne la piété filiale et celle qui a pour objet la cap- 
te ture du nid d'oiseau. Eh bien, supposons un père qui dit â 
« son fils: Monte là-haut, déniche-moi ce nid et n'oublie pas 
« de lâcher la mère en prenant les petits. Mû par le double sen- 
« liment de l'obéissance filiale et de l'obéissance aux prescrip- 
« lions législatives, le fils monte au grenier, arrive au nid 
« d'oiseau, lâche la mère et prend la couvée; puis en descen- 
« danl il tombe et se brise le crâne. Que deviennent alors et 
« la longévité el la félicité promises, que devient l'infailli- 
« bilité des promesses bibliques? Force est donc de substituer 
« ici le sens spirituel au sens littéral, de placer la réalité de ces 
« assurances dans le monde du bonheur el de la longévité, 
« c'est-à-dire dans le monde futur (7). » On ne peut qu'admirer 
la hardiesse de cette démonstration basée sur une hypoihèse, 
et n'ayant pas moins le pouvoir de moditier le sens des textes! 
ce qui mène â cette grave conséquence que, supposé une con- 
tradiction entre la lellre de la loi et l'évidence, c'est la première 



(I) Psaumes, CXXVIM, 2. 
{•}) Talmud, Iicracbolli, 8; Atolli, VI, B. 
(S) Voy. plus haut, même cliapilrc, § 1. 
(+) Isaïe, III, 10 et 11; Jérémie.VI, 19; 
Pfoy., I, 51 el passim. 



(5) Talmud, Kidouschin, u. s. 

(6) Ibicl.; Pe"ah, chap. 1", Mischna 1", 
el commentaire. 

(7) Talmud, Kidouscuin, /.<;.; Talmud, 
llullin, I. c. 



^^m 






308 ONZIÈME DOGME. 

qu'il faudrait dénaturer pour la mettre d'accord avec la der- 
nière. 

Nous voudrions tirer la conclusion de cette mélhode com- 
plexe que nous venon's d'examiner dans ses larges applications 
à la rémunération future. Faut-il la prendre comme l'expression 
propre de la pensée du législateur? C'est là une présomption 
qui aboutirait à une véritable confusion entre la loi écrite et la 
loi orale. Mais la vérité qui se dégage de cette interprétation, 
identique dans le fond, multiple dans la forme, c'est qu'il y a 
là une tradition primitive, faisant partie de cet enseignement 
orale qui passa de Moïse à Josué, de Josué aux prophètes, de 
ceux-ci au grand synode (1), une tradition recevant de la part 
de ce dernier sa forme ofticielle. Ce n'est donc autre chose que 
la restitution, aussi habile qu'ingénieuse, du principe que Moïse 
avait jugé à propos de tenir en réserve, pour des motifs dont nous 
aurons encore à nous occuper. Celte restitution ressemble quel- 
que peu à celle qu'un célèbre naturaliste savait opérer sur les 
animaux anté-diluviens au moyen de quelques débris fossiles. 
Souvent, en effet, à l'aide d'un mot, voire même d'une lettre, la 
tradition découvre des notions qui n'ont point corps dans le 
langage officiel de la loi. Il serait oiseux d'insister sur l'immense 
service qu'elle nous a rendu en complétant ainsi la loi écrite , 
tout en gardant pour celle-ci ce profond respect sans lequel il 
n'y a point de théologie. 



§ 4. Delà rémunération future dans ses rapports avec 
la rémunération terrestre. 



I 



C'est un fait acquis à la discussion que la rémunération fu- 
ture n'est pas exclusive des récompenses matérielles et fugitives 
de ce monde. Mais la tradition n'a pas voulu laisser la doctrine 
dans le vague; elle a essayé de soumettre à la règle une ma- 

(i) Aboih, I, 1. 



MPPH 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



309 



tière si peu faite pour être réglée et limitée. La théorie est for- 
mulée dans une Mischna sans nom d'auteur, ce qui en fait pré- 
sumer la haute antiquité : « Les vertus dont l'homme a l'usufruit 
en ce monde, mais dont le capital lui est conservé pour le 
monde futur, sont les suivantes : la piété filiale, la charité et 
l'effort pacificateur; puis il y a l'étude de la Thora, qui, à elle 
seule, vaut toutes les vertus (1). » Dans son commentaire à la 
Mischna, Maïmonide explique fort bien le double mérite des 
qualités énumérées : — « Tous les commandements, dit-il, 
« peuvent être ramenés à deux catégories, l'une comprenant 
« tous les devoirs de l'homme envers Dieu, l'autre embrassant 
" les rapports de l'homme avec son prochain , affirmatifs et 
« négatifs, ce qu'il doit comme ce qu'il ne doit pas lui faire. 
« Les actes de la première catégorie, qui ne s'adressent qu'à 
« Dieu seul, ne sont pas susceptibles d'une rémunération ter- 
« resire, mais d'une récompense future. Quant aux devoirs de la 
« seconde classe, aux devoirs sociaux, ils ne sont pas moins ré- 
« tribués dans le monde futur, en tant que conformes à la vo- 
" lonté divine ; mais ils valent à leurs auteurs une rétribution 
« temporelle, tant à cause du bien qui en résulte directement 
« que du salutaire exemple qu'ils propagent parmi les hommes. 
« A cet égard , la seconde de nos trois vertus théologales, la 
« charité, embrasse l'ensemble des obligations qui nous lient 
« envers la société. C'est aussi l'opinion deHillel, qui résume 
" toute la Thora dans l'adage bien connu: « Ne fais pas à au- 
« trui ce que tune veux pas qu'on te fasse (2). » Onnepeutque 
rendre hommage à la sagesse de cette distinction qui rend à la 
terre la rémunération des effets produits sur la terre, gardant 
pour le ciel et pour la rétribution immatérielle ce qui appar- 
tient à Dieu. Que si certains faits et certaines théories de la 
Tradition paraissent en désaccord avec le principe qui vient 
d'être posé, si, par exemple, il est question de grandes ri- 
chesses acquises par suite de la dispendieuse célébration du 



(1) Péah, chap. 1", Mischna l r ". 

(2) Maïmonide, comment, a la Mischna, u. 












I 




ONZIÈME DOGME. 

saint jour de Sabbath (1), , a contradiction n'est qu'apparente 
attendu qu ,1 ne s'agit ici que de la partie la plus matérielle dû 
commandement, des repas et des festins sabbathique p ovo 
quant justement une récompense de même nature C'esMan, 
ce sens qu'un docteur de la dernière génération talmud qi 
d an amU.èrement: « Il ne saurait déplaire aux justes de p 
séder les deux mondes (2). » P 

Il est d'autant plus opportun de prendre acte de cette décia 
ration de principe, en matière de rétribution étern 1 et et- 
porelle que l'on pourrait être disposé à la considérer comme 
révoquée ou annihilée par une foule d'affirmations « propos- 
ions, sentences, légendes, allégories », où la rémunération 
u ure occupe la scène tout entière et ne semble g r " 
humeur a laisser même un petit coin aux récompens 
terrestres Bornons-nous à quelques citations : « Le monde 
présent et e monde futur mis en regard sont appelés, celui,! 
< vestibule veille de Sabbath, monde du labeur , celui-ci 
« salle de réception, Sabbath, région de la félicité (3) » Une 
heure d agrément du monde futur, est-il dit encore, l'emporte 
sur toutes les jouissances de la vie actuelle, de même qu'une 
heure de pen.tence et de pratiques vertueuses en ce monde l'em- 
por e sur toute l'éternité (4); proposition étrange, énigmatique, 
ilfa llauy voir autre chose qu'une distinction radicale entré 
e but du monde présent et le but du monde futur, le dernier 
ait pour la béatitude, le premier pour le labeur qui la prépare 
11 y a la une tendance qui a réellement prévalu dans le Talmu- 
disme proprement dit, et qui se traduit dans un grand dédain 
des choses terrestres, dans un souverain mépris des biens 
temporels, des plaisirs et desjouissances qu'ils nous procurent 
mépris ouvertement professé et enseigné partons ceux qui se 
sont faits les organes du stoïcisme rabbinique. A l'instar du 
stoïcisme païen, il ne recule pas devant les exagérations du 
système; mais, constatons-le bien, c'est aux dépens de la doc- 
trine biblique, dont il s'écarte sensiblement; c'est contraire- 



(1) Talmud, Schabbath, 1(8. 

(2) Talmud, Horaïoth, 10. 



(3) Abolh,IV,si ; Talmud, AbodaZara, 
(() Aboth, IV, 22. 






■ 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



311 



ment à la pensée de Moïse et des prophètes, qui nous recom- 
mandent une vie pure et sainte, mais sans nous interdire 
aucune jouissance licite prise à dose modérée. L'ascétisme 
n'est point israélite ; pour le coup, c'est une importation du 
dehors. Ce qui le prouve péremptoirement, c'est qu'il n'a jamais 
pu s'acclimater chez les descendants du patriarche, à moins 
de circonstances exceptionnelles, par exemple dans les plus 
mauvais jours de l'oppression romaine, de la persécution 
adrienne ou du sanglant fanatisme du moyen âge. A. peine ces 
sombres nuages sont-ils dissipés qu'Israël redevient aussitôt la 
nation pétrie par la main divine du législateur, fait servir le 
temporel de piédestal au spirituel, cherchant à réaliser la 
bénédiction patriarcale, la rosée du ciel unie à la fécondité de 
la terre (1). Sa devise, c'est l'adage de Raba : « Il ne déplaît 
pas aux justes de posséder les deux mondes, o 

Une autre sentence relative aux rapports de la rémunération 
future avec la rémunération terrestre, c'est celle de Ben Âzaï 
— la récompense de la vertu, c'est la vertu, de même que le 
salaire du vice est le vice (2). — Qu'est-ce que cette vertu et ce 
vice, cette piété et cette impiété se servant à elles-mêmes de 
récompense et de châtiment'.' N'est-ce pas une allusion des 
plus transparentes à la spiritualité de la rémunération? Cela ne 
veut-il pas dire que la vertu se sent récompensée par les salis- 
factions qu'elle se crée et qu'elle accumule comme un trésor, 
et que le vice trouve sa punition dans le mauvais souvenir qui 
le suit comme une trace honteuse, dans les déchirements du 
remords qui l'accompagne, dans les déceptions qu'il nous 
laisse, dans le vide dont il creuse l'abîme en nous comme tout 
autour de nous? Eh bien, si sur cette terre déjà la rémunéra- 
tion se présente à nous sous cette forme immatérielle, partici- 
pant de l'intelligence et du sentiment beaucoup plus que de la 
sensation, elle se relie sans effort à la rémunération future ; 
la transition est toute naturelle, le joint tout trouvé. Dès lors 
il n'y a plus solution de continuité entre la vie et l'éternité. 



H) Genèse, XXVII, as. 



(î) Abuth, IV, 







31-2 



ONZIÈMK DOGME. 



CHAPITRE V. — De la rémunération future envisagée au 
point de vue de la justice et de la bonté de Dieu. 









Il nous reste encore à étudier la rémunération future sou. 
certains autres rapports touchés par l'Écriture, mais qu'il est 
nécessaire de soumettre à la contre-épreuve de la doctrine tra- 
ditionnelle, d'autant plus que celle-ci, comme il vient d'être 
établi, s'est placée à un point de vue différent. 

§ t". De V&llianee de la boulé avec la justice divine par 
rapport à la rémunération future. 

Il a été suffisamment démontré que, dans sa lettre comme 
dans son esprit, l'Écriture donne la priorité à l'attribut de la 
bonté sur celui de la justice. La tradition adopte celte doctrine 
dans son principe comme dans ses conséquences. Bien qu'elle 
nous trace parfois des tableaux sombres, effrayants, de l'appa- 
reil de la justice divine, et qu'elle se complaise dans la descrip- 
tion des châtiments, des tortures de l'enfer, du pouvoir discré- 
t.onna.re des mauvais anges (1), la Tradition ne cesse jamais 
de rendre hommage à la supériorité de l'indulgence et de la 
miséricorde infinies. Elle le fait à sa manière, conformément 
aux procédés de son exégèse. C'est ainsi qu'elle met en pré- 
sence la vérité et la grâce, en d'autres termes la stricte équité 
et la générosité, signale leur antagonisme et se demande 
comment elles peuvent se trouver réunies dans le sein de Dieu 
- Dieu commence par la vérité, est-il répondu, et finit par la 
grâce (2). » Se renferme-t-elle dans ces généralités? Non ■ 
elle développe toute une théorie sur le jour du jugement der- 



(0 Voy. Pirké, It. Éliézcr ; le livre des 
Ilochalolb: Zohar, pastim. 



lalmud, Kosch HaschaDa, 17. 






DE LA REMUNERATION. 



313 



* 



nier, proclame avec Hillel l'absolution des hommes moyens, 
c'est-à-dire tenant le milieu entre les justes et les méchants 
(•wa). « Le maître des grâces fait pencher la balance du 
côté de la grâce (I). » Tel est le dernier mot de l'illustre père 
de la Synagogue. N'oublions pas d'ailleurs que les treize attri- 
buts de Dieu appartiennent à la tradition, en ce sens qu'elle a 
su les détacher du cadre biblique pour les élever à la hauteur 
d'un éternel principe de conduite (2). Nous avons pu nous con- 
vaincre que c'est elle qui a restitué d'intuition le côté grandiose 
et souverainement moral de cette énumération des qualités 
divines (3). Elle a su rendre populaires et faire pénétrer pro- 
fondément dans les masses les attributs de la clémence, de la 
bienveillance, de la compassion et de la grâce, en nous les of- 
frant comme les éléments du pacte d'alliance conclu par Dieu 
avec Moïse pour en étendre le bénéfice à toute l'humanité. 
Mais, objectera-t-on de nouveau, que devient la justice dans 
cette occurrence? Est-elle sacrifiée, doit-elle vider les lieux? La 
réponse à l'objection semble se trouver dans une proposition 
souvent citée dans les livres de la Tradition et conçu en ces 
termes : — Quiconque prétend faire de Dieu une espèce de 
prodige de générosité mérite que ses entrailles lui sortent. 
Dieu est longanime, mais il finit toujours par réclamer son 
dû (4). — Là est le secret de celte indulgence, le nœud de la 
difficulté entre la bonté et "la justice. Dieu est longanime . 
Qu'est-ce à dire? Qu'il fait appel à notre repentir, à notre 
retour à lui, au moyen des actes de la pénitence. 

C'est donc la pénitence qui est le lien entre les deux attri- 
buts contradictoires ; aussi joue-t-elle dans la tradition un 
rôle plus brillant encore que dans l'Écriture. Reprenant en 
sous-œuvre la doctrine biblique et lamarquant à son empreinte, 
la Tradition y verse tous les trésors de son imagination, lui 
fait un vêlement splendide avec la fiction et l'allégorie. « La 



(1) Talmud, 10H ^Bb; J-IBS "TDH 311 

(2) Ibid. 

;s Voy. notre ThéoJicée , p. S78-284. 



(4) Beréschith Rabba, seot. 67; Talmud, 
Baba Kama, 80 ; Midrasch Estber, 111, 15 ; 
IV, 1. 



314 



ONZIÈME DOGME. 








pénitence (Theschouha) touche au trône de gloire (1), étant le 
c bem.n le plus sûr qui conduit à Dieu; la pénitence donn 

zzr ne';r p ^ iant sm * ,e juste parfau «* n>a ^ 

péché (2) , elle reçoit toujours bon accueil de la part de Dieu 

nus e m U ZT nl ° Ù ^ P0, ' teS dU trépas so — PO- 
ous (3) elle brise tous les obstacles, efface jusqu'au dernier 

muge d'une vie toute criminelle (4) ; elle est Tune des 

é h tes qu, précédèrent la création (5) ; plus heureuse que l'ai 

chimie dans ses tentatives de transmutation des métaux elle 

possède la rare faculté de convertir les crimes en lég es c „ 

raven ions et les fautes en mérites (6). Ce haut rang ass g„é a 

a la mettre en relief, et en dernier lieu cette faculté de trans- 
mutafon qu on lui reconnaît, au point de faire du pécheur un 
homme nouveau, tout autre que l'individu de la veille, de 
changer le plomb vil en or pur , le pot de terre souillé et 

zz r r: d,élection ' tout ceia est *» éc ^ ^- 

gnage des tendances spirilualistes de la Tradition En effet 
ZTT Ja P énilence Produirait-elle ces résultats qui tien- 
ne if,? P !" ge ' f rh0mme n ' élaU paS un êlre éminemment 
intellectuel, une ame servie par des organes? Voyez un neu 

Isèln? ^^ danS leS lé S islaUons h »™ines : toutes elles 

chS P n r, s r ce r ine mesure ie pouv ° h ' d,aué *^ * 

châ imen , de le faire descendre d'un ou de deux degrés sur 
l eche le de la pénalité; mais jamais il ne leur est donné d'ef- 
facer la faute, de la faire disparaître; l'acte perpétré et con- 
somme ne peut être annulé. Quel est donc ce prestige de la 
pénitence qui lui permet de faire plus encore, de supprimer 
en quelque sorte la réalité, de changer le mal en bien, le vice 
en vertu, comme on vient de nous l'enseigner? On ne se l'ex- 
plique autrement que par la prépondérance réservée à la pensée 
et a la conscience dans la conduite de la vie. « L'homme voit 



•I 



(i) Talmud, ïoma, 66. 

(2) Talmud, Beracholh, 34. 

(3) Talmud, Rosch Haschana, «. i. 

(4) Talmud, Yoma, /. c. 



(5) Talmud, Pessabim, 54 ; Talmud, Se- 
darim, 39. 

(6) Talmud, Yoma, /. c. 



DE LA RÉ.MUNÉKATION. 



315 






par les yeux, mais Dieu voit dans le cœur (1). » Toute la dif- 
férence entre la législation divine et la législation humaine est 
là : la dernière ne peut juger que les actes, le for intérieur est 
muré pour elle ; seule, la première juge les mobiles, les réso- 
lutions internes, la perversité de la pensée, l'oblitération de la 
conscience, la corruption du sentiment, en un mot la concep- 
tion du crime plus que le crime lui-même (2). 

Du principe de la pénitence bien entendue découlent deux 
conséquences qu'il importe de signaler. C'est d'abord la possi- 
bilité de supprimer les taches morales absolument comme on 
supprime les taches matérielles. Comment efface-t-on celles-ci? 
Par la lessive, par le savon, par tous les expédients qui servent 
à blanchir. Eh bien, lu puiiitence, c'est la lessive de l'âme; et 
les conditions dont elle s'entoure, « repentir, confession, 
mortification, jeûne, changement de conduite, » sont les élé- 
ments pour ainsi dire chimiques nécessaires à celte opération. 
C'est bien pour ce motif que les prophètes usent si souvent de 
cette figure, ne manquant de comparer les méfaits de Zion et 
de Jérusalem à des taches, souillures, ordures, saletés dégoû- 
tantes, de même que la réparation des fautes et le retour à 
Dieu sont qualifiés par eux de « procédés de dégraissage, de 
blanchissage et de polissage (3). » Et le Talmud abonde dans le 
même sens lorsqu'il professe que le repentir qui n'est pas 
accompagné de la restitution de la rapine ressemble à l'action 
de se plonger dans l'eau lustrale en tenant en main un reptile 
immonde (4). C'a été le génie de l'Écriture et de la Tradition 
que de transporter dans la sphère de l'ordre moral, pour en éclai- 
rer les pronfondeurs, les dénominations familières et triviales 
de la vie physique. Rien ne pourrait nous faire mieux appré- 
cier tous les effets de la pénitence que cette comparaison vul 
gaire avec l'enlèvement des taches de la chair et des vêtements. 

Ce qu'elle nous fait comprendre ensuite, c'est la parfaite jus- 



(1) I Samuel, XVI, 1. 

(2) Talmud, Yomn, -29. 

rrvasa yiiop irves ■«■nmn 

(3) haie, IV, 4; XXVIII, 8; Jérémie, 



II, 2->; Ézécliiel, XXXVI, 25; l'rot., XXX, 
12. 

(4) Talmud, Yuma, 88. 



316 



ONZIÈME DOGME. 






tice el le motif rationnel de cette suppression des fautes. Qu'est- 
ce que le péché au point de vue psychologique? Une mauvaise 
pensée suivie d une mauvaise action qui nous procure une sa- 
tisfaction momentanée; cette inspiration a été plus ou moins 
subite, et la satisfaction ressentie plus ou moins fugitive Com- 
ment ces phénomènes, qui n'ont rien de matériel, ne seraient- 
Us pas rachetés par la ferme et durable résolution de ne plu, 
céder a de pareilles suggestions? comment ne seraient-ils pas 
effaces par la douleur que nous laisse le long souvenir de l'oubli 
d un moment? Quelle plus salutaire réaction contre le vice et 
ses entraînements que l'humiliation succédant à la vanité aue 
e remords se substituant aux jouissances de la passion, que les 
ongs repentirs venant remplacer les joies courtes et amères de 
la vie sensuelle? Et si la pénitence, comme il arrive aux con- 
vertis sincères, l'emporte en étendue et en durée sur les écarts 
dupasse; si, dans son ardeur à réparer le mal, elle pousse la réac- 
tion de la vertu jusqu'à ses limites extrêmes; si, jalouse d'opé- 
rer un revirement complet, elle remplit tellement le plateau de 
la vertu qu'elle le fait pencher entièrement de son côté est-il 
étonnant que ce pécheur amendé comparaisse devant le sou- 
verain juge, devant celui qui sonde les cœurs et les reins dans 
tout l'appareil de la vertu, d'un air serein, confiant, transfiguré 
par les épreuves noblement supportées? Voilà comment la faute 
disparaît, le vice s'évanouit, l'impiété s'efface, permettant au 
coupable réhabilité de reconquérir un rang supérieur à celui 
qu il avait perdu. 

Cette théorie de la pénitence, tracée par la Bible mais si pro- 
fondément creusée par la tradition, a cela de remarquable 
qu elle tient compte de tous les éléments de la nature humaine, 
de sa grandeur comme de sa misère, de sa force comme de ses 
faiblesses, de ses chutes comme de ses résurrections. Par là 
aussi elle est le trait d'union entre la bonté el la justice de 
Dieu. 

Prétendrait-on voir dans les considérations qui précèdent 
une simple copie de la doctrine biblique en matière de péni- 
tence et d'alliance entre la bonté et la justice divine, c'est-à- 



. 



DE I.A RÉMUNÉRATION. 



3L 



dire une superfétation? Nous ne le pensons pas: ce serait déjà 
quelque chose que cetle consécration donnée par le temps et 
par les générations à la vérité révélée. Mais nous ne cesserons 
de le dire : la tradition n'est jamais servile ; elle met sa griffe, 
s'il est permis de s'exprimer ainsi, sur tous les enseignements 
de l'Ecriture. Elle les façonne à nouveau, elle les fait siens, 
soit en jetant dessus le brillant manteau de la légende et de 
l'imagination, soit en tirant des développements qu'elle leur 
donne des conséquences inattendues. 



§ 2. Du principe de la solidarité au point de vue 
de la Tradition. 

Ce que nous venons de dire va être confirmé par l'exposé du 
principe de solidarité au point de vue traditionnel. Nous allons 
voir nettement posé le problème de l'incompatibilité entre la 
responsabilité personnelle et la responsabilité collective. On 
signale une contradiction flagrante dans la doctrine de Moïse : 
dans le décalogue il fait retomber l'iniquité des pères sur la 
troisième et la quatrième génération, tandis que dans le Deu- 
téronome il semble décliner toute solidarité entre le père et le 
fils. La tradition croit résoudre la difficulté en admettant la so- 
lidarité des générations toutes les fois que les fils suivent le 
mauvais exemple des pères, mais en la repoussant dans les cas 
d'abandon des voies paternelles (1). On ne saurait dire que 
cette solution n'est pas conforme aux données de la raison et 
du bon sens. Dans le premier cas il doit y avoir solidarité par 
cela seul que le mal augmente, que sa vitesse s'accroît avec sa 
marche, à l'instar de la loi physique de la pesanteur. Le mal 
peut-il rester stationnaire si l'on ne fait rien pour l'arrêter dans 
sa course? Cela semble inadmissible. Tout mouvement en avant 
est progressif: le mal qui marche, c'est la corruption qui mar- 
che, qui avance d'un pas plus ou moins régulier, mais fatal, 

(I) Talmud,Beracholh,7;Talmud, Synhédrin, 27. )n*-PÎ 'jWVnN ilBS» ^TMISVBS 




I 



I 



318 



ONZIÈME DOGME. 



vers la catastrophe. Jamais assertion n'a été mieux confirmée 
par les faits de l'histoire générale. A toutes les époques nous 
voyons la décadence d'abord à peine perceptible, puis appa- 
rente, puis patente, et enfin éclatante, se livrant à une course 
vertigineuse pour se précipiter dans l'abîme. Trois fois l'anti- 
quité nous en offre le spectacle instructif, dans le monde asia- 
tique, dans le monde grec et dans le monde romain. Il est bien 
entendu qu'il ne s'agit pas ici d'une solidarité aveugle, orga- 
nique, se transmettant par le sang et les humeurs, mais d'une 
solidarité intelligente, qui prend sa source dans la liberté. El 
c'est grâce à ce caractère qu'elle disparaît dans le second cas, 
quand une génération remonte le courant et réagit énergique- 
ment contre le passé. A. moins de nier le libre arbitre et de le 
sacrifier à la fatalité, c'est-à-dire d'opérer le renversement de 
l'ordre religieux et moral, on ne saurait méconnaître les droits 
de la responsabilité individuelle, telle qu'elle vient d'être for- 
mulée. Il dépend d'elle de se souder ou de s'opposer à la res- 
ponsabilité collective. 

La contradiction entre Moïse et Ézèchiel n'a pas échappé 
davantage à la vue perçante de la Tradition. « Comment, dit- 
elle, ce prophète de la captivité a-t-il pu prétendre que le juste 
tournant à mal perd jusqu'au bénéfice de ses vertus passées? 
L'individualité a-l-elle celte puissance de scinder l'homme, de 
le couper en deux? Cela ne se peut, répond-on, que tout autant 
que le juste, non content de changer de conduite, de troquer 
la vertu contre le vice, proteste contre un passé méritoire, en 
le déclarant nul et non avenu, en se livrant, pour ainsi dire, à 
la pénitence renversée, au repentir du bien (1). >, On peut ne 
pas accepter comme parole d'évangile cette interprétation, qui 
ne paraît pas tout à fait d'accord avec ce que l'on nous enseigne 
louchant la bonté infinie, mais on ne saurait se refuser de ren- 
dre hommage à la pensée qui l'inspire, pensée qui germe en 
plein spiritualisme, idée toute en faveur de la priorité de la 
volonté sur l'action, de celle suprématie interne que nous avons 



(1) Tulmud, Kidouschin, il. nOWMIh is SHT 



I1E I.A RKMtîNKIl,\TH»IS . 



319 



vue, il n'y a qu'un instant, surgir du principe de la pénitence. 
11 ne résulte pas moins clairement de la double solution indi- 
quée qu'il n'y a pas incompatibilité d'humeur entre la respon- 
sabilité et la solidarité, qu'elles peuvent coexister à la condition 
de rester chacune dans sa sphère respective : responsabilité in- 
dividuelle, toutes les fois que nous l'invoquons d'intention ou 
d'action; solidarité, quand nous nous associons librement et 
volontairement au présent ou au passé. C'est dans le dernier 
sens que la Tradition affirme, avec autant d'énergie que de pré- 
cision, l'inépuisable influence des mérites des patriarches sur 
les générations les plus reculées : « Et lors même que l'effet des 
vertus des patriarches serait un jour épuisé, dit-elle, il y a 
quelque chose qui est impérissable, c'est l'alliance patriar- 
cale (1). 

Mais comme le principe de solidarité a deux faces, l'une 
tournée vers le temps, l'autre vers l'espace, il nous reste encore 
à l'envisager sous ce dernier aspect, à l'étudier au point de vue 
de la société contemporaine. Tout le monde connaît le dicton : 
v Tous les israélites sont solidaires les uns des autres (2). » 
Est-ce à dire que la solidarité ne franchit pas le cercle natio- 
nal? Non certes: elle a de larges issues sur le monde non- 
israélite, sur l'humanité tout entière. Ici, c'est Job qui protège 
la société païenne (3); là, c'est un seul juste portant sur ses 
épaules d'Atlas tout le poids du globe (4) ; ailleurs, ce sont les 
soixante-dix taureaux offerts en holocauste pendant les fêtes 
de Succolh qui servent de sacrifice expiatoire aux soixante- dix 
peuples dont se compose l'humanité (5). Rien de moins exclu- 
sif assurément qu'une solidarité qui s'accuse avec une telle 
ampleur, qui embrasse d'une étreinte unique les quatre points 
cardinaux. Mais il convient de s'arrêter quelque peu devant 
l'une des formes de cette solidarité sociale, et dont les consé- 
quences morales jouent un grand rôle dans le Judaïsme lalmu- 



(1) Talmud, Sabbalb , 5r>. niùX H13T 

rran xb rmx rma , nnr 

(•2) Talmud, Syribédrin, 27. ^XT^" 1 bz 

nti nt pa-is 



(3) Talmud, Sota, 5ï; cf. ISascbi, Nom- 
bres, XIV, 0. 

(4) Prov., X, 25; Talmud, ïoma, 38. 

(5) Talmud, Succa, SS. 



320 



ONZIÈME DOGME. 






I 



clique, sans compter qu'elle est devenue la base du cliristui. 
nisme. Il s'agit de la solidarité du juste avec les méchants, 
celui-là souffrant et mourant pour ceux-ci, victime expiatoire 
qui le dispute en efficacité à la fumée de l'encens et à la graisse 
des béliers (1). Voilà bien une thèse qui ne paraît guère°conci- 
liable avec celle de la responsabilité personnelle! Comment et 
pourquoi le juste paye-t-il pour le méchant? Cependant, à bien 
considérer les choses, et en nous reportant aux considérations 
exposées plus haut, celte expiation subie par le juste pour le 
méchant rentre parfaitement dans l'esprit de l'alliance con- 
statée entre la responsabilité individuelle et la responsabilité 
collective. N'avons-nous pas dit que cette dernière existe et 
subsiste toutes les fois qu'elle n'est pas combattue par la pre- 
mière? Eh bien, voyons : quelle est la plus belle, la plus noble 
des attributions du juste? C'est, tout le monde en convient, le 
dévouement, le désir d'être utile aux autres dans sa vie et jus- 
que^ dans sa mort. Le dévouement n'est-il pas le grand idéal 
de l'humanité, ce sentiment puissant qui a de l'écho dans tous 
les nobles cœurs, qui nous fait tressaillir, frissonner et bondir 
au récit de tout trait d'héroïsme, n'est-il pas en un mot la 
poésie de la solidarité? Pourquoi donc le juste ne le ressentirait- 
il pas à sa puissance la plus élevée, et pourquoi Dieu refuserait- 
il l'offrande de sa vie, quand celui-ci se sent si heureux de la 
donner pour les autres? Ne pas l'agréer, ce serait, non pas for- 
tifier la responsabilité individuelle, mais seulement relâcher le 
lien de la solidarité du bien, laquelle est si chère à Dieu, véri- 
table œuvre de ses doigts divins. Ce sacrifice n'est pas d'ail- 
leurs sans compensation : le juste qui se dévoue pour le salut 
commun en est richement récompensé par l'amour et le respect 
dont son nom reste entouré, par les regrets universels qu'excite 
sa mort, et surtout par le retour au bien qu'il provoque parmi 
ses contemporains, par l'honneur qu'on lui fait de le prendre 
pour modèle, de graver son nom sur le livre d'or de la piété et 
de la vertu. Et ce n'est pas sans raison que la tradition corn- 






(f) Talmud, Maed kalau, 10. 



I 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



321 



pare la morl du juste à un sacrifice expialoire (1), nous appre- 
nant qu'il y a identité entre les deux substitutions, que la mort 
du juste est acceptée dans les mêmes conditions que l'immola- 
tion des victimes. Or, celle-ci n'étant agréée qu'en tant qu'elle 
était accompagnée de la confession et de l'imposition des mains, 
actes symboliques qui exprimaient la participation intelligente 
et morale de ceux à qui elle servait d'expiation, il s'ensuit que 
l'immolation du juste n'est réellement efficace qu'à la condition 
de faire impression sur les mécbanls, de laisser des traces de 
son passage. Si elle passait inaperçue, tout le bénéfice en serait 
perdu pour la société, sinon pour le juste lui-même, que Dieu 
ne privera certainement pas de la part qui lui en revient dans 
la rémunération future. 

Le principe de solidarité donne encore lieu à deux aperçus, 
qu'il suffira d'indiquer pour en faire sentir l'importance. Il 
s'agit d'abord de la responsabilité qui incombe à tout person- 
nage ayant charge d'âmes. A cet égard, il existe une certaine 
gradation, que la Tradition met vivement en lumière dans le 
passage suivant: — « Ceux qui ont le gouvernement d'une 
« famille assument la responsabilité morale de la famille, ceux 
« qui ont la direction d'une cité sont responsables pour la 
« cité, ceux qui commandent à tout l'univers sont responsa- 
« blés pour le monde entier, s'ils n'usent de leurs pouvoirs 
« pour empêcher le mal. En vertu de cette thèse, les princes 
« de la captivité (xmia asii) doivent subir toutes les eonsé- 
« quences de la solidarité collective (2) ». Noble et sainte doc- 
trine, que celle qui mesure la responsabilité sur l'étendue du 
pouvoir, faisant correspondre chaque degré de l'échelle sociale 
avec un surcroît d'obligations, toute augmentation de puissance 
et d'influence avec des charges et des devoirs nouveaux! Au 
surplus, ce précepte a de fortes racines dans l'Écriture; et 
nous avons déjà vu Jérémie et Ezéchiel ilélrir énergiquement 
les pasteurs des peuples peu soucieux du bien-être de leurs 
troupeaux (3). 



(1 ) Talmud, Moed Kalan, 28. 
(2) Talmud, Sclmbballi, 54. 



(3) Jérémie, 23 ; Eiiîohiel, 
Révélation, p. 87. 



Ï4; et. noire 



21 



■> 



■■■M 









ONZIÈME DOGME. 

Voyons en dernier lieu ce qu'on nous enseigne au sujet de 
la solidarité sociale universelle: — « L'homme doit toujours 
« se considérer, dit le ïalmud, comme tenant le juste milieu 
« entre le mérite et le démérite, heureux s'il réalise une 
« bonne œuvre qui fait pencher la balance du côté du mérite, 
« malheureux au contraire s'il commet une mauvaise action 
« qui le fait tomber du côté du démérite. Mais un docteur rab- 
« binique va plus loin encore: le monde, dit-il, est jugé d'a- 
« près la majorité de ses membres, de môme que l'individu est 
« jugé sur la majorité de ses actes, et il en résulte cette grave 
« conséquence : tout individu, au moyen d'un seul acte méri- 
« loire réalisé à propos, peut sauver non-seulement lui-même, 
« mais tout le monde avec lui, grâce à un dérangement de l'é- 
« quilibre au profit de la vertu. Tout individu aussi, par suite 
« d'un seul péché émané de lui et jeté dans le plateau du vice, 
« s'expose à rouler vers l'abîme et à entraîner avec lui toute 
« la société. Car il est écrit : « Un seul pécheur, ou un seul 
« péché (suivant la ponctuation du mot hâta, «ain ou son), 
« peut faire perdre beaucoup de bien, c'est-à-dire qu'un seul 
« pécheur n commettant un seul péché, peut compromettre en 
« même temps son propre salut et le salut de tous (1) ». Nous 
sommes vraiment curieux de savoir ce que pensent les détrac- 
leurs du Talmud, qui lui reprochent la mesquinerie et l'étroi- 
tesse des idées, ce qu'ils pensent de cette puissance de généra- 
lisation poussée jusqu'aux limites du possible. Et si l'on veut 
bien se reporter aux développements fournis sur le dogme pro- 
videntiel, on saisira aussitôt la parenté de cette dernière forme 
de la solidarité avec celle de la Providence elle-même. Il nous 
semble avoir suffisamment démontré que la Providence est in- 
dividuelle, collective et universelle. Pourquoi n'en serait-il pas 
de même de la solidarité humaine? Pourquoi n'embrasserait- 
elle pas le genre humain dans son ensemble, dans son type 
général, dans sa constitution adamique? La solidarité ainsi 
entendue ne serait-elle qu'une fiction? Non ; elle s'affirme, elle 



(l) Talmud, Kidoucliin, 41. 



■ 

I 









DE LA RÉMUNÉRATION. 



323 



s 'accentue de plus en plus dans l'histoire générale. Comment 
s'y prend celle-ci pour prononcer son verdict, approbateur ou 
iroprobateur, sur telle ou telle époque? En calculant la somme 
de bien cl de mal qu'elle a produite; il n'y a pas d'autre moyen 
de fixation du niveau de l'humanité. 

Que l'on songe maintenant aux conséquences morales qui 
découlent du principe de la solidarité humanitaire. Le jour où 
elle cessera d'être regardée comme une utopie, le jour où, 
reconnaissant la solidité de ses fondements, qui ne sont autres 
que la révélation et l'histoire, on se fortifiera dans la convic- 
tion que tout ifforl individuel aboutit à des résultats sociaux et 
généraux ; chacun alors apportera à l'œuvre commune, à la 
tâche universelle, un peu plus de soin, de sollicitude, de gra- 
vité, de désir de perfection, en répétant avec l'Ecclésiasle, 
commenté par la tradition : « Un seul péché et un seul 
pécheur peuvent compromettre un bien immense (I) ». 

Il est donc vrai que, si l'humanité forme un faisceau, ce fais- 
ceau ne peut être fortement lié que par le lien de la solidarité, 
chaque branche devant contribuer à la conservation du tout, 
les petites en se serrant autour des grandes, les grandes en 
protégeant les petites et en les abritant. De cette façon chacun 
répond de lui-même et des autres : de lui-même, par le libre 
arbitre ; des autres, par le double effort tenté en vue soit de la 
réalisation du bien, soit de l'empêchement du mal social. Telle 
es', la signification des (fn.c anges qui, d'après la légende, 
étendent la main sur la tête de l'homme qui s'est séparé de la 
communauté, en prononçant cette formule de malédiction : 
« Que celui qui s'est séparé des siens dans le malheur ne 
puisse jamais participer à leur bonheur (2)! » 



(1) Ecoles., IX, îs. 



(2) Talmud, Taanilb, lu. 






324 



ONZIÈME DOGME. 






§ 3. Solutions traditionnelles de la question du malheur du 
juste mis en regard du bonheur du méchant. 

Nous disons bien solutions traditionnelles, attendu qu'on 
nous en offre plusieurs, que, pour plus de clarté, nous allons 
réduire à deux principales, en rapport avec la double rémuné- 
ration, temporelle et éternelle. C'est, en effet, l'un des avan- 
tages logiques du dogme de la rémunération future que d'écar- 
ter, nous ne voulons pas dire de résoudre, la difficulté du 
malheur du juste opposé au bonheur duméchant. Cette anomalie, 
qui frappe tous les esprits, et contre laquelle on n'a jamais cessé 
de se récrier, ces protestations éloquentes de la prophétie et 
de la poésie sacrée, ces doutes élevés par la philosophie contre 
la réalité de la Providence, ce spectacle continuel du renverse- 
ment violent de l'équité et de la justice divines, tout cela dis- 
paraît comme un nuage devant la théorie développée par la 
tradition au sujet des peines et des récompenses. C'est assez 
dire que celle-ci ne se fera pas faute de l'appliquer à la solu- 
tion du problème; elle le fait sous les formes les plus variées, 
et nous en ferons connaître quelques-unes. 

« Le monde, dit Raba, ne semble avoir été créé que pour 
« deux classes d'hommes : le monde actuel pour les pécheurs 
« endurcis, le monde futur pour les justes parfaits ; la terre 
« pour Achab et consorts, le ciel pour R. Hanina ben Dossa et 
« ses pareils (1). » 

« Que signifient ces paroles du Deutéronome : «Il (Dieu) paye 
« ses ennemis en face afin de les perdre; il ne diffère pas le 
« salaire de son ennemi, c'est en sa face qu'il le rembourse » (2)? 
« Ce sont des paroles étranges dont il nous serait interdit de 
« nous servir si elles ne se trouvaient dans l'Écriture. Elles 
« ont pour objet de nous faire considérer les récompenses ac- 
te cordées au méchant comme un fardeau dont Dieu a hâte de 
« se débarrasser; elles comparent Dieu à un patron qui jette- 



(1) Talmud, Bcracholh, Cl. 



(2) Deulér., VII, iO; Onkelos, paraph., ibiil. 



ê 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



325 



« rail vite à la face de l'ouvrier le salaire qui lui est dû. Mais 
« qu'on le sache bien : si Dieu se montre si pressé de rémuné- 
« rer ses ennemis, à qui il ne veut rien devoir, il se presse 
« beaucoup moins de récompenser ses amis, les justes. Ces 
« derniers n'ont rien à attendre dans ce monde ; pour eux, le 
« jour de la paye ne vient que demain, c'est-à-dire dans l'autre 
« vie (1). Tel est aussi le vrai sens de l'attribut de longani- 
« mité décerné à Dieu; il signifie deux fois longanime (allu- 
« sion à la forme dualiste du terme ff;ss*). Oui, Dieu est dou- 
ce blement longanime : longanime pour les justes, dont il re- 
« tarde la rémunération; longanime pour les méchants, dont 
« il ajourne la punition jusqu'à l'autre vie (2). 

« Comment faut-il entendre la double qualification : « Dieu de 
« vérité et sans iniquité» (3)? Dieu de vérité signifie que Dieu 
« punit les justes sur cette terre pour la moindre peccadille au 
et même titre qu'il châtiera les méchants dans l'autre monde 
« pour la faute la plus légère. Sans iniquité veut dire que 
« Dieu rémunère les méchants en ce monde du moindre ef- 
« fort méritoire comme il récompense le juste dans l'autre 
« monde de toute velléité vertueuse (4). » 

« Quel est le sens de ces paroles de l'Ecclésiaste : « Il est 
« des justes qui subissent le sort réservé aux. méchants, et des 
méchants qui jouissent de la félicité due aux justes » (5). Heu- 
reux (allusion au mot icx, qui se trouve au commencement 
de ce texte, et qu'on interprète dans le sens de *$&&) le juste 
qui est traité ici-bas comme le méchant le sera là-haut; 
« malheur au méchant qui reçoit dans cette vie le salaire de 
« ses bonnes actions, réservé au juste pour l'autre vie (6) . » 

Sous cette expression multiple on découvre facilement la 
netteté de la doctrine. On ne saurait dire en termes plus pré- 
cis, ce nous semble, que la rémunération réelle, récompense 
ou châtiment, n'existe pas dans ce monde sublunaire; qu'elle 



H 




(1) Dmt&i.,iHd.,v. 11; ûnlIÛSÏ dl^ft 

■pBttJ ^zph irra 

(2) Talmud, Eroubin, 22; Talmud, Syn- 
hédrio, 111. 



(3) Deulér., XXXII, 4. 

(4) Talmud, Taanilh, 11. 

(5) Ëcclés., VIII, 14. 

(6) Talmud, Horaïolh, 10. 






I 





1 








326 



ONZIÈME DOGME. 



y apparaît tout au plus à l'état d'ébauche, corrigeant le juste 
de ses légers écarts, jetant au méchant pour ses rares disposi- 
tions au bien l'éclat des richesses, les plaisirs des sens, les sa- 
tisfactions de la vanité, lui accordant cette ombre de félicité 
après laquelle il court de toutes ses forces: et partant, plus de 
difficulté, plus d'objection à tirer de la situation anormale du 
juste et du méchant. Chacun a ce qu'il mérite et dont il fait 
l'objet de sa poursuite : à celui-ci les biens de la terre, qu'il 
convoite si ardemment; à celui-là les vrais trésors, ceux qu'il 
désire avec la même ardeur, la béatitude, les félicités éter- 
nelles. 

Voilà la première solution qui découle logiquement du prin- 
cipe de la rémunération future, tel qu'il est professé par la 
tradition. Cependant elle ne s'en est pas tenue là, elle n'a pas 
jugé à propos de s'y attacher exclusivement, et le sens pratique 
ne lui a fait défaut dans celte circonstance pas plus que dans 
d'autres. Comme il ne fut pas dans sa pensée de supprimer la 
rémunération terrestre, qu'elle l'admet dans une certaine me- 
sure, notamment en ce qui concerne l'exercice des vertus so- 
ciales, auxquelles elle accorde des récompenses temporelles, elle 
devait encore en tenir compte dans la solution de la question; 
d autant plus que l'expérience nous montre plus d'un juste heu- 
reux et maint impie malheureux sur celte terre. De là un genre 
de solution tout différent, que nous allons exposer. 
^ Faisant remonter l'origine de la question jusqu'à Moïse, elle 
s'exprime ainsi : « La réponse à l'objection du malheur du 
« juste comparé au bonheur du méchant est l'une des trois 
« choses que le législateur sollicita de la bonté de Dieu et qui 
« lui furent accordées... « Fais-moi connaître tes voies, dit-il, 
« àDieu(l)», c'est-à-dire, en d'autres termes, « Explique- 
« moi pourquoi il y a des justes heureux et des justes malheu- 
« reux, des méchants prospères et des méchants infortunés. » 
« Dieu lui aurait répondu ; « Le juste heureux, c'est le juste 
« fils d'un juste; le juste malheureux, c'est le juste fils d'un 

(I) Eiodc, XXXIII, 13. 



m 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



327 



« méchant: le méchant prospère, c'est le méchant fils d'un 
« juste; le méchant infortuné, c'est le méchant fils d'un mé- 
« chant. » Mais, ohjecle le Talmud, cette solution est-elle 
« bien admissible? n'est-elle pas diamétralement opposée a la 
« doctrine propre de Moïse sur la responsabilité individuelle, 
« repoussant toute solidarité entre le père coupable et le fils 
« innocent (1)'? Aussi est-elle abandonnée et remplacée par 
« une classification plus rationnelle. Le juste heureux, c'est le 
« juste parfait; le juste malheureux, c'est le juste imparfait; le 
« méchant heureux, c'est le méchant incomplet; le méchant 
« infortuné, c'est le méchant complet. En terminant, le Talmud 
« a soin d'enregistrer l'opinion de R. Mêïr, à savoir que cette 
« demande de Moïse resta sans réponse, ou, pour mieux dire, 
.. Dieuluiauraitrépondu que la chose dépend de son bon plai- 
« sir, et qu'il n'est pas donné à l'homme delà comprendre (2) . » 
Ce passage présente une lacune, que nous croyons devoir 
combler au moven d'une autre citation. Évidemment la seconde 
solution, faisant reposer le bonheur du méchant et le malheur 
du juste sur le plus ou moins d'intégralité de leurs tendances 
vicieuses ou vertueuses, reste incomplète elle-même tant que 
nous ne sommes pas en position de déterminer les conditions 
de perfection et d'imperfection du juste comme du méchant. 
Heureusement nous les trouvons ailleurs clairement définies. 
_ « L'Écriture, nous dit-on, parle souvent du juste bon et du 
« méchant mauvais. Est-ce qu'il y aurait par hasard des 
« justes qui ne soient pas bons et des méchants qui ne soient 
« pas mauvais? Oui, cela est. Le juste bon, c'est celui qui l'est 
« envers Dieu comme envers son prochain ; mais il n'est pas 
« bon si, en remplissant ses devoirs envers Dieu, il ne se sou- 
« cie pas de ce qu'il doit à son prochain. Il n'en est pas autre- 
« ment du méchant : il est mauvais s'il manque à ses doubles 
« obligations, s'il viole tout à la fois les lois divines et humai- 
« nés; mais il n'est pas mauvais si, enfreignant les pratiques 




(i) Voy. plus haut, même chapitre, § 2. 

(2) Talmud, Berachoth, 7; Sohemoth Rabba, sect. 45. 



■ 



328 



ONZIÈME DOGME. 














« religieuses, il obéit aux lois qui lui sont prescrites à l'égard 
« du prochain (1). » 

On voudra bien remarquer tout d'abord que la tradition 
pose le problème plus largement que l'Écriture. En effet, il ne 
s'agit pas seulement du malheur du juste comparé au bonheur 
du méchant, mais d'une double anomalie, juste contre juste, 
méchant contre méchant. Ceci nous prouve une fois de plus 
que la tradition ne s'en tient pas à la spéculation pure, mais 
qu'elle aime à interroger l'expérience sensible dans la diversité 
de ses cas. Maintenant occupons-nous de la valeur spécitique 
de la double solution intervenue. Il est vrai, et nous lavons 
dit, que la première semble avoir été abandonnée ; on aurait 
tort cependant de la considérer comme tout à fait nulle et non 
avenue. Elle repose sur le principe de la solidarité des géné- 
rations, c'est-à-dire sur un fond solide, dont les racines plon- 
gent dans la doctrine religieuse , dans l'histoire et dans l'eth- 
nologie. Nous ferons observer en outre que, si la thèse est 
rejetée en ce qui concerne le juste fils du méchant et le méchant 
fils du juste, rejetée avec raison comme impliquant le sacrifice 
de la responsabilité personnelle à la solidarité de race, et, par 
suite, substituant la fatalité au libre arbitre, elle subsiste rela- 
tivement au juste fils du juste et au méchant fils du méchant. 
Ne rentre-t-elle pas pleinement dans l'idée de stabilité que 
nous avons donnée pour base à la rémunération mosaïque et 
aux enseignements prophétiques sur le même sujet? Il se peut 
que le juste fils d'un juste ne soit pas plus heureux, matérielle- 
ment parlant, qu'un juste sans aïeux ou qu'un méchant; mais 
à coup sûr son œuvre offre plus de gages de durée, les racines 
qu'elle a jetées dans le passé étant une garantie pour l'avenir. 
Or, d'après la doctrine biblique, la durée c'est le bonheur, la 
félicité qui a le plus d'analogie avec la béatitude éternelle. 
Nous en dirons autant du méchant fils du méchant : ce qui fait 
son malheur, ce ne sont pas toutes les souffrances directes ou 
les épreuves morales dont, rien ne le prouve du moins, il 

(t) Talmud, Kidousdiin, 40* 






DE LA RÉMUNÉRATION. 



320 



serait plus accablé que d'autres, que la certitude de la ruine, 
du néant, vers lequel il s'avance à grands pas et d'une façon 
inévitable. Il s'ensuit que la première solution n'est pas autre 
chose que la restitution sous une forme rajeunie de la théorie 
qu'il nous a semblé voir jaillir du texte de la Loi et des pro- 
phètes. Et quelle est cette théorie? C'est que prospérité et ad- 
versité, bonheur et malheur, se résolvent finalement en fragilité 
et en stabilité. 

Quant à la seconde solution, à laquelle le Talmud parait 
donner la préférence, attendu qu'elle ne soulève aucune réclama- 
tion, la valeur en est incontestable. Si l'interprétation que nous 
en avons donnée est véridique, elle ne serait rien moins que 
l'apothéose des vertus sociales, puisque sans elles il n'existe 
pas de juste parfait. Elle est aussi la consécration de ce prin- 
cipe général en matière de rémunération, principe que nous 
avons vu formulé par la Mischna (1), à savoir que les vertus 
sociales aboutissent à une double récompense, l'une céleste, 
l'autre terrestre et à litre d'usufruit. D'accord avec elle-même, 
la tradition ne l'est pas moins avec l'esprit du mosaïsme. L'exer- 
cice de la charité, du dévouement filial et social, a droit à 
une récompense immédiate, soit à la prospérité, soit à la consi- 
dération publique. Pourquoi? Pour le même motif qui engagea 
le législateur à étayer ses récompenses spirituelles sur la pos- 
session des biens matériels. Et quel est ce motif? La garantie 
que les derniers offrent aux premières contre les altérations et 
les obstacles que font surgir les troubles de la vie physique. 
C'est ainsi que le juste parfait ou le juste qui est bon pour les 
hommes sera heureux, ou du moins devra l'être, ne fût-ce que 
pour ne pas être arrêté ou empêché dans son activité vertueuse. 
Ne serait-il pas fâcheux que le malheur, les épreuves, les 
souffrances, la misère, vinssent à mettre obstacle à ses efforts 
pour la multiplication des biens de la charité, en arrêter le 
cours, en tarir la source, au grand préjudice de l'adoucisse- 
ment du paupérisme et du développement de la philantropie ? 

(I ) Voy. plus haut, chap. * , §§ 1 et 3. 



K2r&f 















330 



ONZIÈME DOGME. 



Qu'est-ce, en définitive, que la bénédiction de Dieu, sinon l'oc- 
troi des biens en vue d'opérer le bien, comme la Loi révélée a 
soin de nous le dire : « Donne toujours à ton frère nécessiteux: 
donne-lui sans mauvais sentiment ; car c'est bien pour cela que 
l'Éternel, ton Dieu, te bénira dans tous tes actes comme dans 
toutes tes entreprises (1). » Voulez-vous la preuve par le con- 
traire? Écoulez le prophète lancer l'anathème contre ceux qui 
consacrent à Baal l'or et l'argent prodigués par Dieu (2). 

Après avoir fixé le sens des solutions intervenues, et notam- 
ment de la seconde, il reste à se demander si c'est là le dernier 
mot de la tradition. Non, répondrons-nous franchement. Le 
dernier mot est probablement dans l'opinion exprimée par R. 
Meïr, à savoir que Dieu s'est réservé un certain pouvoir dis- 
crétionnaire à l'endroit de la répartition des biens et des maux 
parmi les hommes. Outre la double autorité du Midrasch et du 
Talmud, cette opinion a pour elle celle du traité d'Aboth, où 
elle est formulée théoriquement : « Nous ne comprenons, y dit 
R. Yanaï, ni le bonheur des méchants, ni le malheur des 
justes (3). » Elle est donc vraie, en ce sens du moins qu'il con- 
vient de l'opposer à toutes les solutions qui auraient la préten- 
tion de s'imposer comme absolues. 11 n'en est aucune qui puisse 
s'adapter à l'universalité des hommes et des choses; celle qui 
repose sur la distinction entre le juste parfait et le juste impar- 
fait n'échappe pas à cette règle : évidemment elle est sujette à 
de nombreuses exceptions, et personne n'oserait soutenir que 
la pratique confirme la théorie sur tous les points. Que conclure 
de là? Que nous possédons des fragments de vérité, sinon toute 
la vérité. La tradition nous les donne pour ce qu'ils valent ; 
elle nous les livre comme des matériaux que nous pouvons et 
que nous devons utiliser, et semble nous dire : « Voilà ce que 
j'ai trouvé; cherchez, étudiez, méditez, et vous trouverez à 
votre tour. Ne vous laissez pas décourager par l'impossibilité 
d'arriver à la vérité absolue, de pénétrer le secret de laProvi- 






(0 Deutér., XV, 10. 
(2) Osée, II, 10. 



(3) Aboth, IV, 19. 






■ 



DE LA REMUNERATION. 



331 



dence ; sachez enfin que sur cette échelle invisible les degrés 
sont innombrables, mais chaque échelon franchi vous rap- 
proche d'autant de la source de toute sagesse comme de toute 
justice. » 

RÉSUMÉ DE LA DOCTRINE TRADITIONNELLE EN MATIÈRE DE 
RÉMUNÉRATION. 

Récapitulons maintenant les points principaux de la doctrine 
traditionnelle, que nous venons d'envisager sous toutes ses 
faces, afin de fixer l'évolution dogmatique de la rémunéra- 
tion. La transformation du dogme est claire comme l'évidence, 
et son déplacement frappe tous les yeux. De la terre où Moïse 
l'avait placé dans sa doctrine officielle, nous venons de le voir 
prendre son essor vers les régions de l'éternité; il semblerait 
parfois qu'il ait brisé pour toujours avec ce monde sublunaire, 
pour fixer sa résidence dans ce que l'on appellera plus tard le 
royaume du ciel. Est-ce un dogme nouveau qui se substitue au 
principe rémunérateur de Moïse et des prophètes? Nous espé- 
rons avoir démontré que non : l'histoire, ce miroir 'fidèle des 
idées non moins que des faits généraux, nous a expliqué celte 
conversion ; elle nous a fait loucher du doigt la nécessité d'une 
situation politique nouvelle, exigeant de larges modifications 
dans la direction des esprits; et ce sera l'éternel honneur des 
chefs du nouveau cycle de l'avoir compris. Ils n'ont pas altéré 
la doctrine du maître, ni détruit son objectif, nous voulons 
dire la création d'un peuple de Dieu réalisant sur terre un 
idéal moral et religieux qui pourra un jour servir de modèle à 
toute l'humanité. Plus que jamais, au contraire, ils ont reven- 
diqué les titres d'Israël à la stabilité, à la suprématie pontifi- 
cale. Ne sont-ce pas eux qui ont restitué la célèbre qualification 
de « Dieu grand, fort et redoutable », dans le seul but de 
rendre inébranlable la loi d'Israël dans ses destinées (1)? Ce 
n'est donc que pour mieux atteindre ce but, et afin de le sous- 






(l) Voy. notre Introduction générale, p. 74. 




i^H 



■ 



332 



ONZIÈME DOGME. 







traire à l'influence délétère des maux, de la servitude, de l'op- 
pression, delà persécution, de toutes ces cruelles épreuves que 
devait subir l'éternel champion du monothéisme, qu'ils usent 
de ce pouvoir constituant (1) que le législateur avait eu soin de 
déléguer aux prophètes, dont ils recueillirent la succession (2). 
Ils font donc appel au concours de la tradition primitive, opè- 
rent en quelque sorte un quart de conversion, font passer le 
principe de la rémunération future de l'arrière à l'avant-garde 
de la religion. Quant à l'essence traditionnelle du nouveau 
principe, nous croyons l'avoir mise également hors de conteste,, 
grâce à une double confirmation historique et dogmatique. 
Nous avons puisé. la première dans le spectacle de la lutte plu- 
sieurs fois séculaire entre Pharisiens et Saducéens, lutte qui a 
pour champ clos la tradition et pour prix de la victoire celte 
même rémunération futureconquise au profit des masses, et leur 
apportant, comme don de joyeux avènement, cette force de ré- 
sistance contre laquelle viennent se briser les attaques les plus 
violentes comme les plus savantes. La seconde, la consécration 
dogmatique, nous l'avons trouvée d'abord dans l'exégèse rab- 
binique, si habile à rattacher la rémunération future à la lettre 
biblique, ensuite dans cet ensemble d'enseignements que nous 
avons reproduits et au moyen desquels la tradition reprend, 
pour la compléter, la thèse de l'Écriture sur la bonté de Dieu 
dans ses rapports avec sa justice, sur les mérites de la péni- 
tence, sur la conciliation de la solidarité avec la responsabilité 
individuelle, enfin sur la solution du problème du malheur du 
juste comparé au bonheur du méchant. Qu'avons-nous décou- 
vert dans ce long examen, à quels résultats nous a-t-il fait 
aboutir? Ils se résument dans une concordance parfaite entre 
l'Écriture et la tradition : ce sont les mêmes données diverse- 
ment exprimées, ici annoncées sur le ton seulement de l'inspi- 
ration prophétique et poétique, là confirmées, tantôt par l'argu- 
mentation logique, tantôt sous la forme allégorique et légendaire. 
Mais cette diversité, qui constitue l'originalité des deux inter- 

(i) Voy. notre Révélation , p. 4J2-4S8. (2) Aboth, I, I. 






DE LA RÉMUNÉUATION. 



333 



prêtes de la religion, n'est pas contraire à l'unité de doctrine; 
elle conduit à quelque chose de mieux, à l'harmonie, qui est la 
poésie de l'unité. Il a été clairement démontré que la corréla- 
tion entre les deux doctrines est aussi étroite que possible : 
car, si la rémunération future, enseignée par la tradition, 
admet, conserve, rajeunit tous les éléments de la rémunération 
mosaïque, notamment la spiritualité, la stabilité et la collecti- 
vité, celle-ci de son côté conduit sans effort, sans peine, par un 
chemin droit et direct, aux récompenses éternelles. « Ce Dieu, 
c'est notre Dieu à jamais, s'écrie le psalmiste ; il nous conduit 
doucement à l'immortalité (1). » 



CHAPITRE VI. — De la rémunération suivant l'école 
théologique. 



§ I e '. Saadia. 

Ce théologien traite de la rémunération sous ses trois aspects 
principaux, savoir : 1° de la rémunération en général; 2° de 
l'anomalie du malheur du juste et du bonheur du méchant; 
3° de la rémunération future. Il y consacre deux traités com- 
plets de son livre dogmatique : le cinquième, affecté aux deux 
premiers points, et le neuvième, réservé à tout ce qui concerne 
les peines et les récompenses. Nous diviserons donc son exposé 
en trois parties, que nous allons reproduire successivement. » 

I. 

Delà rémunération en général (2). — «Dieu nous a révélé que 
« les actes d'adoration de l'homme, lorsqu'ils sont nombreux, 
« sont qualifiés de méritoires, de même que ses actes de 

(1) Psaumes, XLVII1, 15. 

(2) Les Croyances et les Opinions, cinquième Irait!?, Du mérite et du démérite. 






■ 







334 



ONZIÈME DOGME. 



« désobéissance, devenus fréquents, sont taxés *de coû- 
te pables : puis, que tous ces faits sont notés par lui (1 ) ; et puis 
« encore, qu'ils exercent une influence directe sur l'état de 
« notre âme, que, suivant leur nature, ils souillent ou purifient. 
« C'est pourquoi il est dit si souvent : « L'âme porte son 
« péché (2) ». S'il arrive parfois que les hommes ignorent la 
« portée de leurs actes, Dieu la connaît toujours (3). Cherchant 
« ensuite la cause de cette difficulté qu'éprouve l'homme à 
« faire la juste appréciation de ses propres œuvres, l'auteur 
« s'exprime ainsi : On n'ignore pas qu'il existe pas mal d'arts 
« et de sciences peu accessibles au vulgaire, qui est incapable 
« d'en saisir les qualités ou les défauts. Telles sont la numis- 
« matique, la physiognomonique, la médecine, la bijouterie. 
« En général, plus un art est fin et compliqué, plus lesimper- 
« fections qu'il recèle échappent au commun des hommes, ne 
« devenant perceptibles que pour ses familiers. De ces pré- 
« misses il est facile de conclure que les défauts de l'âme, que 
« les péchés et les iniquités qui la défigurent, peuvent rester 
« invisibles pour leurs auteurs , puisqu'ils ne tombent pas 
« sous leurs sens; mais ils ne sauraient être cachés à Dieu, au 
« créateur des âmes. L'âme, en effet, est une substance quasi- 
« spirituelle (4), plus pure que celle dont sont faits les astres. Ne 
a pouvant la saisir avec nos organes, comment percevrions-nous 
« les mobiles qui la font agir et dévier? Dieu seul le sait, de 
c même qu'en sa qualité d'auteur des sphères célestes il con- 
« naît ce qui en ternit l'éclat et en altère la pureté (5). L'âme 
« est donc pour Dieu un véritable flambeau, qui lui sert à 
« sonder les réduits les plus cachés du cœur, une sorte de 
« creuset où l'on vérifie les matières d'or et d'argent (6). 

« 11 se passe à l'égard de nos actes un phénomène singulier, 
« extraordinaire, qu'il importe de constater. Voici deux ali- 
« ments également propres à sustenter et à délecter le corps, 



(1) Jérémic, XXXII, 19. 

(2) Léril , V, 1 et 17; XX, 17, 19 el 20. 

(r,) Jérémie, XVII, ! 0. 

(4) Nous traduisons quasi-fpirituelle , 



puisque l'auleur la compare à la malièr 
céleste. 

(r.) Job, XV, tS; XXV, a. 

(6) Prov., XVII, 3; XX, Î6. 



■i 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



335 



et cependant l'un est permis et l'autre prohibé! Voici encore 
deux unions matrimoniales, objet du même désir et d'une 
égale jouissance, et pourtant l'une est licite, l'autre illi- 
cite (1)! Un autre phénomène moral, c'est que les bonnes 
actions éclairent et illuminent l'âme, au lieu que les péchés 
en ternissent l'éclat (2). Aussi Dieu a-l-il daigné, dans sa 
bonté, nous avertir qu'il tient un registre de tous nos faits 
et gestes, bons ou mauvais (3). Cette image d'un grand 
livre tenu par la justice divine est aussi ingénieuse que vraie. 
N'est-ce pas par l'écriture que nous fixons nos pensées, que 
loule idée vient se traduire dans un signe correspondant, que 
nous arrêtons nos comptes, que nous enregistrons les événe- 
ments dignes de passer à la postérité? Comment donc la sa- 
gesse éternelle ne saurait-elle pas, même sans note au regis- 
tre, conserver le souvenir de tout ? C'est donc une expression 
figurée, par laquelle on a voulu nous donner une idée de 
cette faculté que Dieu possède de se rappeler partout et 
toujours l'universalité des faits et des existences. 
« Une autre chose que Dieu a tenu à nous révéler, c'est que 
ce monde est le monde de l'activité, comme le monde à venir 
est celui de la rémunération, où chacun sera récompensé 
selon ses œuvres, et que ce monde futur ne sera une réalité 
qu'au moment où tout ce qui doit être appelé à l'existence 
aura fourni sa carrière (4), ainsi que nous l'exposerons dans 
le neuvième traité de ce livre. Ce n'est pas à dire qu'il n'y 
ait déjà ici-bas, dans une certaine mesure, récompense poul- 
ie bien et punition pour le mal. Oui, il y a une rémunération 
terrestre, comme spécimen de celle qui est réservée pour le 
jour du jugement dernier; nous en avons la preuve dans 
l'exposé des bénédictions et des malédictions du Deutéro- 
nome, appelées signes et manifestations (5). Mais il n'en est 




(1) Proy.,XVl, 1; XXI, 2. 

(2) Job, XXXIII, 29; Ps., XLIX, 20. 

(3) Malachie, III, 1C; Isalc, LXV, G. 



(4) Ecclés., III, U. 

(5) Deutér. , XXVIII , 40; Psaumes, 
LXXXVI, 17. 






330 



ONZIÈME DOGME. 



I 

I 

I 




pas moins certain que la récompense des justes leur est réser- 
vée pour le monde futur (1 ) . 



II. 



Des diverses catégories de justes et de méchants. — « Après 
« ce préambule, Saadia aborde le sujet proprement dit, et com- 
te mence par la classification des justes et des impies. Il les 
<• range sous les dix cbefs suivants : 1° le juste, 2° le îné- 
« chant, 3° l'adorateur, 4° le rebelle, 5° le parfait, C° l'im- 
« parfait ouïe négligent, 7° le pécheur, 8° le perverti, 9°lepé- 
« nitent, et 10° l'apostat. 1° Le juste, c'est celui chez qui la 
« somme des mérites l'emporte sur celle des démérites; 2° le 
« méchant, c'est l'homme chez qui, tout au contraire, c'est le 
« mal qui fait pencher la balance. Exemple : Josaphat et Ezé- 
« chias, rois de Juda, sont appelés justes bien qu'ils eussent 
« commis des fautes qui leur valurent des réprimandes (2) ; 
a Jéhu et Zédécias sont nommés méchants quoique le pre- 
« mier eût détruit les autels de Baal et que le second eût sauvé 
« le prophète Jérémie. Voici comment Dieu procède à l'égard 
« du juste et du méchant: l'un et l'autre ils reçoivent dans ce 
« monde la juste rémunération de la minorité de leurs actions, 
« et dans le monde futur le salaire de la majorité de leurs 
« œuvres. C'est la force des choses qui l'exige ainsi, attendu 
« que dans l'autre vie il n'y a plus ni changement ni avance- 
ce ment, chacun y gardant éternellement sa position et son 
« rang (3). On comprend donc que la rémunération terrestre 
« ne peut s'appliquer qu'au plus petit nombre de nos actes, 
« bons ou mauvais (i). Nous en avons un frappant exemple 
« dans la punition infligée à Moïse et à Aaron pour une faute 
« unique : ils sont condamnés à laisser leurs os dans le dé- 
ce sert (5). D'un autre côté, Abia, fils du roi Jéroboam., reçoit 
« sur cette terre la récompense de la seule action méritoire 



(1) Deulér., XXXII, 34. 

(2) II Cbron., XIX, 2; XXXII, 25. 

(3) Daniel, XII, 2. 



(4) Deutiir., VII, 9 et 10. 

(5) Nombres, XX, 10. 



# 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



331 



« qu'il ait jamais réalisée (1). Il s'ensuit que le juste peutêtre 
« malheureux toute sa vie en expiation de ses nombreux péchés, 
a tant qu'ils ne l'emportent pas en nombre sur ses vertus, et le 
« méchant pourra devoir à une forte quantité de bonnes œu- 
« vres (dépassée toutefois par le nombre de ses méfaits) toute 
« une vie de prospérité (2). Cette règle souffre cependant une 
« exception: elle cesse d'être applicable quand le juste ouïe 
« méchant réagit contre le passé, proteste contre sa conduite 
« antérieure, soit en bien, soit en mal. Dans ce cas, le juste perd 
« le bénéfice de toutes ses bonnes actions déjà enregistrées, et 
« le méchant, grâce à une pénitence sincère, à un repentir qui 
« tend à effacer les fautes commises, arrive à les faire rayer du 
« livre du souvenir. Telle est du moins la théorie développée 
« par Ezéchiel et adoptée par la tradition (3). Celte dernière 
« éventualité produit un fait moral qui mérite une attention 
« sérieuse. Il peut arriver, en effet, qu'un juste à quilaré- 
« compense de ses vertus était naturellement réservée pour le 
« monde futur vienne tout à coup à changer radicalement de 
« conduite, qu'il se livre à la plus violente réaction contre son 
« propre passé, et que, par ce changement de front qui le trans- 
« forme en méchant dans toute l'acception du terme, il va re- 
« cevoir ici-bas la rétribution de ses bonnes œuvres. Le 
profanum vulgus, les masses grossières et ignorantes, n'en- 
tendant rien à la loi de la rémunération, stupéfaites de cetie 
prospérité qu'elles voient coïncider avec la chute morale du 
juste, se hâtent d'en conclure que le vice et le péché sont 
profitables. En réalité il n'en est rien, et tout se passe con- 
formément à la stricte justice : cette prospérité matérielle est 
la conséquence logique de la dégénérescence du juste; elle 
n'est pas autre chose que la faible et triste compensation des 
biens célestes qui lui étaient réservés et qu'il perd par sa 
conversion. Dans un sens opposé, il peut arriver encore que 
le méchant, qui ne devait expier ses nombreuses fautes que 



(1) I Rois, XIV, 13. 

(2) Talmud, Kidooschin, 40. 



(3) Ezéchiel, chap. 18 et 33. ; Talmud, 
Kidouscbio, l. c. 

22 



% 



^i-T--: 






I 




338 



ONZIÈME DOGME. 








« dans l'autre monde, se mette à opérer un brusque et complet 
« revirement, auquel vient correspondre un changement équi- 
« valent dans les dispositions providentielles à son égard. 
« Qu'en résulte-t-il alors? Que ce méchant repentant reçoit 
« immédiatement la punition des fautes qu'il ne devait subir 
« que dans l'autre monde, de façon que, ses épreuves et ses 
« malheurs coïncidant avec son retour au bien, le commun des 
« mortels, frappé de cette simultanéité du repentir et du mal- 
ci heur, ignorant que celte adversité succédant à la prospé- 
« rite, loin d'être la conséquence de l'amendement du coupa- 
« ble, n'est au contraire que l'expiation de sa vie antérieure , 
« d'un passé qui maintenant doit être expié sur cette terre, 
a criera à l'anomalie, au renversement de la justice. Il importe 
« donc de se bien pénétrer des catégories que nous venons de 
« tracer ; on y trouvera la solution de bien des doutes et des 
« difficultés, la foi dans la justice divine (1). L'auteur insiste 
« de nouveau sur ce principe, que la réaction violente, vir- 
« tuelle et réelle contre le passé, a pour effet de supprimer ce 
« passé, vertueux ou coupable ; la pénitence, dans le premier 
« cas, le repentir inverse, dans le second, produisent ce mi- 
« racle. « Les malheurs du juste, dil-il ensuite, peuvent être 
« de deux sortes : 1° l'expiation des fautes légères et en petit 
« nombre qu'il a réellement commises, comme il vient d'être 
« établi ; 2° ou bien une épreuve qu'il plaît à Dieu de lui im- 
« poser, et dont il le récompensera plus tard (2). Mais il est 
« bon de savoir que Dieu ne fait subir ce genre d'épreuve qu'à 
« ceux dont il connaît la force morale. Sans utilité pour les 
« hommes qui ne savent pas souffrir, l'épreuve dont le juste 
« triomphe contient une leçon d'une haute importance. Elle 
:< révèle aux hommes la raison d'être de l'élection des justes, 
:< pourquoi ils sont chers à Dieu, ainsi que cela découle des en- 

< seignements du livre de Job. Il existe une distinction essen- 

< tielle entre ces deux sortes de souffrance. Quand le malheur 

< est un châtiment, Dieu fait savoir aux hommes pour quels 



(l) Job, XVII, 9. 



(2) Psaumes, XI, s. 



■ 






DE LA RÉMUNÉRATION. 



339 



« motifs il les punit, pour peu qu'ils tiennent à le savoir (1) ; 
« mais si c'est une épreuve, Dieu en cèle la cause, lors même 
« qu'on la lui demande. Nous voyons, par exemple, que Dieu 
« s'abstient de répondre à Moïse lorsqu'il se plaint de la cruelle 
« servitude d'Israël (2). Dans ce cas, Dieu refuse donc de ré- 
« pondre afin de laisser à l'épreuve toute sa valeur, laquelle 
« serait considérablement amoindrie si l'homme savait perli- 
« nemment ce que c'est, s'il était prévenu qu'au bout de celte 
« épreuve est la récompense. Ainsi les souffrances, même du 
« juste parfait, n'ont rien d'irrationnel, puisqu'elles lui valent 
« une ample compensation; elles sont de même nature que 
« celles des pauvres et innocents nourrissons, quiàcoup sûr en 
« seront dédommagés; elles ressemblent aux corrections qu'un 
« père sage inflige à ses enfants dans le seul but de les pré- 
« server de certains défauts, ou à Tanière médecine que l'on 
« prend pour se guérir radicalement (3). « Passant à lapros- 
« périté du méchant, l'auteur l'explique par sept motifs. 
« 1° C'est un impie que Dieu sait devoir un jour revenir à lui; 
« Dieu use donc de longanimité pour lui laisser le temps de se 
« préparer à la pénitence. Tel on nous montre- le roi Manassé, 
« qui ne fit sa conversion qu'au bout de vingt-deux ans. 
« 2° C'est un juste qui doit naître de ce méchant. C'est ainsi 
« que l'impie Àchaz fut épargné à cause de son fils Ëzéchias , 
« Amôn, grâce à son fils Josias. 3° C'est Dieu lui-même 
« qui fait du méchant l'instrument de sa vengeance, comme, 
« par exemple, lorsqu'il appelle Assur la verge de sa colère (4). 
« 4° C'est un juste qui intercède pour le méchant, trouvant son 
« intérêt dans la conservation de ce dernier. Exemple : Lot 
« sollicitant la grâce de la ville de Zoar afin de s'y établir (5). 
« 5° C'est Dieu qui tient à rendre le châtiment du méchant 
« plus terrible et plus exemplaire. Exemple : Pharaon échappe 
« aux dix plaies dont l'Egypte est frappée, mais il finit par être 



(i) Jéremie, V, 19. 

(2) Eiode, V, 22. 

(3) Dealer., VIII, 5; PrûT., 111, 12. 



(4) Isaïe, X, 6. 

(5; Genèse, XIX, 20 cl 21. 



340 



ONZIÈME DOGME. 







! 

I 



I 



« submergé, lui avec toute son armée, dans les eaux de la mer 
« Rouge. A ce propos il importe de faire remarquer que c'est 
« pour connaître ces différents motifs, et nullement pour rô- 
« criminer contre Dieu, que Jérémie pose la question du bon- 
« heur du juste (1), à laquelle Dieu répond parle cinquième 
« motif, lui faisant savoir que ce bonheur aboutira à l'aggra- 
vation de la punition (2). — Troisième catégorie. L'adora- 
teur (de Dieu) est celui qui s'attache à un commandement 
unique, qu'il ne violera de sa vie. Tel est l'homme qui ne 
manquera jamais à la prière quotidienne, qui s'abstiendra 
« constamment de toute acquisition illégitime , qui restera in- 
« variablement fidèle au devoir de la chasteté. C'est à cette ca- 
« tégorie de justes que la tradition promet le bonheur (3). Mais 
« le nom d'adorateur ne saurait être donné à quiconque ne 
« pourra justifier d'un seul commandement jamais transgressé. 
« — Quatrième catégorie. Le rebelle est celui qui s'attaque 
« systématiquement à telle ou telle prescription religieuse; 
« c'est le Meschoumad (laiiaa) de la tradition. — Cinquième 
« catégorie. Le parfait, c'est l'homme qui observe toutes les 
« lois, affirmatives et négatives, sans en négliger le moindre 
« détail. Ici l'auteur croit devoir combattre l'assertion d'après 
« laquelle le juste parfait n'existerait pas ; mais si cela était, le 
« sage ne nous proposerait pas un idéal irréalisable. Les textes 
« qu'on a produits à l'appui de cette assertion ne prouvent 
« rien. Sur quoi s'appuie-t-elle? Est-ce sur les sacrifices ex- 
« piatoires pour fautes inconnues (4)? Ils ne sont offerts que' 
« conditionnellement. Est-ce sur la déclaration de l'Ecclésiaste 
« qu'il n'y a pas de juste qui n'ait jamais péché (S)? Dans 
« l'opinion de l'auteur cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de 
« juste parfait, mais seulement que le juste n'a pas le pouvoir 
« de créer le bien, il peut le choisir là où il existe et le faire 
« prédominer sur le mal (?). — Sixième catégorie. Le négligent 



(1) Jérémie, XII, 1. 

(2) Ibid., v. 4. 

(3) Kedousohin, chap. I", Mischna ; 
Talmud, ibid. 41. 



(4) Nombres, XXII, 28. 
(s) Ecclé» , VII, 20. 










DE LA RÉMUNÉRATION. 



341 



« est celui qui met peu d'empressement à s'acquitter des pres- 
« criptions actives, telles que les Thephilin, les Tsitsith, la 
« Sukka, leLoulob,le Sehofar, etc. — Septième catégorie. 
« On appelle pécheur celui qui viole les défenses qui n'entraî- 
ne nent pas la peine de mort, les prohibitions alimentaires par 
à exemple. — Huitième catégorie. Est nommé perverti celui 
« qui transgresse les défenses entraînant la peine de morl, soit 
« céleste (Careth), soit terrestre et juridique. —Neuvième ca- 
« tégorie. Vapostat est celui qui ne croit pas en Dieu. Il y a 
« trois sortes d'apostasies : 1° laisser le culte de Dieu pour le 
« culte des idoles; 2° n'adorer ni Dieu ni faux dieu, rester 
« sans religion (1); 3° faire semblant de croire, quand on a 
« un cœur incrédule et une âme sceptique (2). Dans la tradi- 
« lion on qualifie ce dernier de violateur du nom de Dieu 
« (evaia dis Mutq). Tous les coupables que nous venons d'énu- 
« mérer, dit l'auteur, quelle que soit d'ailleurs la gravité de 
« leurs fautes, sont susceptibles de pardon, dans ce monde 
« comme dans le monde futur, à l'exception toutefois des vio- 
« lations formellement qualifiées d'impardonnables, qui ne sau- 
« raient rester impunies. — Dixième catégorie. Le pénitent, 
s c'est l'homme qui accomplit les actes de la pénitence, au nom- 
« lire de quatre : 1° l'abandon du mal , 2° le repentir , 3° la 
« sollicitation du pardon , 4° la ferme résolution de ne plus 
« retomber dans les fautes passées. L'auteur croit trouver ces 
« quatre conditions formulées dans un texte prophétique (i). 
« Il insiste particulièrement sur la quatrième condition, la ré- 
« solution de ne plus pécher, qu'il considère comme féconde en 
« bons résultats, lors même que la contrition ne serait pas suivie 
« d'un changement radical de conduite ; elle n'en a pas moins 
« pour effet de nous détacher peu à peu des choses mondaines, 
« de nous suggérer des remèdes contre notre faiblesse, de nous 
« faire songer à la mort et à ce qui s'ensuit, savoir « la disso- 
« lution du corps devenant la proie du ver rongeur, le juge- 



(1) Job, XXI, 14. 

(2) Psaumes, LXXVI1I, 5fi. 



(5) Osée, XIV, 2-5. 



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m 




342 



ONZIÈME DOGME. 



« ment dernier, le châtimenl. » A ces quatre conditions essen- 
« Uel es de la pénitence il convient d'ajouter trois actes, qui 
« sont: 1 surcroît de prières, 2" surcroît de bonnes œuvres, 
« i efforts constants pour ramener les autres dans la voie du 
« bien (i) La résolution de ne plus pécher a encore ceci de 
« non qu elle est agréée de Dieu, dût-elle ensuite être étouffée 
« par la passion, qui nous porterait à de nouveaux égarements, 
« et n importe le nombre des revirements du pécheur. Ici l'au- 
« teur s ingénie à faire abonder dans son sens un texte prophé- 
« Uque qui paraît contredire sa thèse, en déclarant que Dieu 
« pardonne trois fois, mais pas davantage (2). » 

Saadia se livre ensuite à un véritable exercice casuistique 
au sujet des peines et des récompenses, tant éternelles que ter- 
restres. Il établit des divisions, des subdivisions, des grada- 
tions, pour Je vice comme pour la vertu. C'est un genre d'exer- 
cice qui appartient plutôt à un cours de morale qu'à la théo- 
logie; aussi nous abstiendrons-nous de l'y suivre? 

III. 

De la rémunération future. - « Saadia (3) essaye d'asseoir 
« le principe de la rémunération future sur trois sortes de 
« preuves, tirées de la raison, de l'Écriture et de la tradition. 
« H expose les preuves rationnelles, au nombre de cinq princi- 
« pales i» Ce que nous savons de la sagesse , de la puissance 
' et de la bonté suprême, pour nous convaincre que la somme 
de bonheur départi à l'homme sur cette terre ne peut être le 
dernier mot de notre destinée. Notre félicité terrestre est si 
peu de chose ; partout le mal à côté du bien, la peine et l'af- 
fliction côtoyant le plaisir et la joie, la somme des maux 
i emportant généralement sur celle des jouissances II esl 
par conséquent, inadmissible que la sagesse infinie ait assi- 
gné a 1 homme pour but final cette vie si pleine de contrastes 



(0 Ps. LI, IS; Prov. XVI, C. 
(î) Adios, II, (. 



(3) Les Croyances et les Opinions , neu- 
vième traité, Des récompenses et des peines. 



1 

il 






DE LA RÉMUNÉRATION. 



343 



« et d'anomalies; évidemment elle lui en a réservé une autre, 
« où il trouvera la vraie béatitude. 2° Inquiétude et agitations 
« qui remplissent cette vie. Sur cette terre l'âme n'a ni trêve 
« ni repos, ne jouit jamais d'une satisfaction complète, tou- 
« jours traversée par des soucis, par des phénomènes irritants; 
« ni la gloire ni les grandeurs ne sont faites pour nous conten- 
« ter. D'où viennent ces désirs et ces ardeurs insatiables, si- 
« non du pressentiment que nous avons d'une destinée fu- 
« lure, destinée infiniment supérieure à celle qui est notre loi 
« ici-bas, cause réelle de toutes nos impatiences comme de nos 
« aspirations vers un monde meilleur. 3° Les actions blâmées 
« par la raison. Tant qu'elles restent inassouvies, nos passions 
« excitent en nous des sentiments pénibles et douloureux. Mais 
« pourquoi Dieu nous impose-t-il ces privations, ce frein 
« cruel, si nous n'avions aucun bien, aucune récompense à es- 
« pérer de ces victoires remportées sur nous-mêmes ? D'un au- 
« tre côté, Dieu nous a implanté l'amour du bien, de l'équité, 
« de la droiture, et cependant la stricte observation de ces ver- 
ce tus nous attire fréquemment l'inimitié de nos semblables, 
« lorsque, par exemple, nous faisons rendre gorge aux préva- 
« ricateurs, ou quand nous empêchons notre prochain de se li- 
« vreràlafouguede ses passions. Dieu ne nous exposerait pas à 
« la haine de notre prochain, s'il n'avait pas le dessein de nous 
« en dédommager amplement plus tard. 4° Oppresseurs et op- 
« primés. La société semble se partager entre gens qui oppri- 
« ment et gens qui sont opprimés. Se peut-il que la justice di- 
« vine n'ait pas fixé le temps et le lieu où les uns et les autres 
« recevront le juste salaire de leur œuvre? 5° La mort égale 
« pour tout le monde. Assurément la mort frappe de la même 
« façon et celui qui a tué une fois et celui qui a été vingt fois 
« assassin, celui qui a commis un seul adultère et celui qui en 
« a commis vingt. Où est la justice, où est l'équité, si tout finit 
« dans ce monde? 

« Preuves bibliques. — 1° Isaac, Daniel et ses trois amis, se 
« vouent également à la mort pour l'amour de Dieu. Pourquoi 
« ce mépris de la vie, s'ils n'avaient pas foi dans les récom- 



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'«,?, 






344 



ONZIÈME DOGiME. 



« penses futures ? 2° Ici l'auteur répond à la grave objection 
« contre la rémunération future tirée du silence de l'Écriture, 
« où l'on ne parle que des rétributions terrestres (1). D'abord,' 
« dit-il, il n'est pas exact de soutenir que la rémunération fu- 
« ture n'y brille que par son absense. La Bible appuie davan- 
" tage sur les peines et les récompenses temporelles pour deux 
« motifs. D'abord la rémunération future n'est pas quelque 
« chose qui tombe sous les sens; elle n'est saisissable que pour 
« l'intelligence à laquelle il suffit d'une simple indication, et 
« la religion a mieux aimé s'en reposer sur le degré de co'm- 
« préhension de chacun. Ensuite c'est le propre de la langue 
« sacrée de parler longuement de ce qui est annoncé comme 
« prochain, immédiat, mais très-sobrement des faits relégués 
« dans un lointain obscur. Il y avait urgence à éclairer Israël 
« sur ce qu'il aura à espérer ou à craindre pendant son établis- 
« sèment prochain dans la terre sainte; aussi l'Écriture décrit- 
« elle avec complaisance les prospérités attachées à cette rési- 
« dence, la pluie, la fécondité, les biens de la terre, se conten- 
« tant d'une simple allusion aux récompenses éloignées. Une 
« preuve péremptoire du caractère purement local de ces biens 
« matériels, c'est que Moïse, lui le juste parfait, n'y eut au- 
« cune part, puisqu'il mourut dans le désert. L'histoire nous 
« en offre un autre exemple dans le prophète Élie, qui appelle 
« la bénédiction divine sur la farine et l'huile de son hôtesse, 
« et qui ne sait trouver un morceau de pain pour lui-même. 
« Qui était plus digne que Moïse et Élie d'être heureux, si le 
« bonheur consistait dans la possession des biens terrestres? 
« 3° Longtemps après sa mort, Elisée ressuscite un cadavre 
« que le hasard de l'inhumation met en contact avec ses osse- 
« ments. Comment Elisée pouvait-il effectuer au profit d'autrui 
« une résurrection qui n'existerait pas pour lui-même? 4° So- 
« dôme est changé en lac de bitume. Si tout se soldait ici-bas, 
« il devrait en arriver autant à tous les criminels. 3° Tandis 
« qu'Israël ne cesse d'être l'objet des sévérités de Dieu à cause 



(I) Lévil., XX, 3-13; Deutér., XXVIII, 1-14. 






V 



*m' 






DE LA RÉMUNÉRATION. 



345 



« de ses nombreuses défections, les peuples idolâtres ne su- 
« bissent pas le moindre châtiment. Pourquoi cette différence de 
« procédés de la part de Dieu, si tout se paye dans cetle vie? 
« 6° Comment concilier avec la justice de Dieu ces grandes ca- 
« tastrophes où périssent jusqu'aux enfants à la mamelle, — le 
a déluge, l'extermination des Madianites, - s'iln'yavaitpourles 
« innocents nulle compensation après la mort? - De ces preuves 
« indirectes l'auteur passe aux preuves directes, aux indications 
« plus ou moins transparentes de la rémunération future. 
« 1° L'usage ou la règle passée dans l'Écriture d'appeler vie 
« les fruits de la sagesse et de la religion, comme aussi de 
« qualifier àemort les résultats de la sottise. Évidemment il 
« ne saurait être question ici de vie et de mort physique, où 
« tout est égal pour le juste et pour le méchant; il ne peut s'a- 
« gir que de la vie future et éternelle (1). 2" La déclaration 
« formelle que des récompenses sont réservées aux justes et 
« des peines aux méchants (2). 3° La mention répétée d'un 
« livre où se trouvent minutieusement enregistrés les actes de 
« chacun (3). 4° L'avertissement donné aux hommes qu'il y 
« aura un lit de justice où chacun recevra selon ses œuvres (4). 
« 5° Les nombreux textes bibliques où il est fait mention de la 
« justice et de l'équité de Dieu (5). 6° L'annonce que Dieu a 
« fixé un jour pour la rémunération (6). 7° La qualification de 
« bien (aie) donnée aux récompenses futures, et l'assurance que 
« les méchants n'y participent pas (7). L'auteur place ici une 
« observation de la plus haute importance. « Si quelqu'un, dit- 
ce il, voulait interpréter les textes susvisés dans un sens autre 
« que celui de la rémunération future, nous lui dirons tout 
« simplement que cela ne se peut pas ; car, ayant été démon- 



(1) Lévit., XV, S; Ézéchiel, V1H, 20; 
Prov., VIII, 5S et 36, et passim. 

(2) Néhémie, VI, 14; XIII, 51; ProT., 
X, 7; Isaïe, LVIII, 8; Deulér., VI, 15; 
XXIV, 13. 

(3) Eiode, XXXII, 32; Ps., LX1X, 29; 
Malachie, III, 16; Isaïe. LXVIII, 6. 



(4) Gcuèse, IV, 7; Ecclés., III, 7; 
Psaumes, XIV, S; XXXVI, 19. 

(5) Deulér., XXX11, 4; Psaumes, CXLV, 
19; IX, 8 et 9; CXIX, 9i; Prov., V, 2i; 
Ecclés , XII, 14; Zéphania, 1, H et 15. 

(6) Zéphania, II, 1 et 2. 

(7) Deutér.,V, 26; PsaHmes, XXXI, 20; 
Ecclés., VIII, 13 et 15. 







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346 








ONZIÈME DOGME. 



« tré que la raison l'admet nécessairement, V interprétation 

« conforme à la raison est la seule vraie, tout comme celle 

« qui n'y est pas conforme est, par cela même, nulle et non 

« avenue. » 

« Preuves tirées de la tradition. - Les larges développements 
« donnés par la tradition au dogme de la rémunération fe- 
« raient un gros livre, si l'on voulait tout citer; il se borne 
« donc à quelques passages pris au hasard (1). A ces preuves 
« multipliées vient s'ajouter la tradition primitive, immuable 
« et irréfutable, article de foi pour tout Israël. » 



APPRÉCIATION 
DE L'OPINION DE SAADIA SDR LA RÉMUNÉRATION. 



Ainsi que nous l'avons indiqué, l'opinion de Saadia roule 
sur les trois points principaux du dogme : rémunération en 
général, malheur du juste et bonheur du méchant, rémunéra- 
tion future. Mais c'est le troisième point qui est le pivot de 
toute sa thèse, qui supporte tout l'édifice de sa démonstration. 
En effet, il n'attend pas le neuvième traité, spécialement con- 
sacré aux peines et aux récompenses futures, pour expliquer 
sa thèse; mais déjà dans le cinquième, où il traite du mérite 
et du démérite, il fait intervenir l'autre monde, avant même 
d'en avoir démontré la réalité. Nous ne voulons pas trop in- 
sister sur cette absence de logique dans la coordination des ma- 
tières, qu'il fallait cependant signaler; nous nous bornerons à 
examiner rapidement cet exposé de principes : 

1° Envisageant d'abord la rémunération dans ses rapports 
avec la justice divine, il établit ces catégories que nous venons 
de faire connaître et dans lesquelles il cherche à ranger pres- 
que tous les actes possibles. C'est moins une discussion théori- 



Jlt?xxx,n: 6 Ct e" 1 ; . Ta,mUd ' BcraC "° ,h - ,7; «"***"*.* M** 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



347 



que qu'une analyse minutieuse de toutes les manifestations de 
l'activité humaine. Cette classification n'est pas irréprochable; 
elle n'est pas même toujours d'accord avec la Tradition, quand 
il juge à propos de la prendre pour point d'appui. Nous aimons 
mieux la division générale adoptée par celle-ci et qui réduit 
les fautes à trois classes, suivant qu'elles sont involontaires, 
volontaires ou préméditées. Il ne faut pas d'ailleurs trop raffi- 
ner dans ces matières; on risque fort de réduire la morale en 
miettes et de tomber dans le casuitisme, comme il est arrivé à 
l'auteur lui-même en poussant l'analyse jusqu'au bout. 

Ces réserves, que nous croyons justes, étant faites, nous ap- 
pellerons l'attention sur la partie de l'exposé qui traite de la 
question du malheur du juste et du bonheur du méchant. Tout 
en adoptant la solution qui prévaut dans le Talmud et qui re- 
met la rémunération au monde futur, il s'évertue de justifier 
l'anomalie même sur cette terre. Saadia y déploie de nouveau 
les ressources de cette finesse, ou, pour mieux dire , de cette 
subtilité qui caractérise son argumentation. On aura remarqué 
la manière dont il s'y prend pour expliquer l'étrange coïnci- 
dence du malheur avec le repentir, du bonheur avec la déser- 
tion du bien et du vrai. Nous conjecturons cependant que, si 
les choses se passent ainsi, c'est dans les champs de l'hypothèse 
bien plus que dans ceux de la réalité; et nous sommes d'autant 
plus autorisé à faire cette conjecture que l'auteur, si prompt, 
si habile à fonder ses assertions sur des textes bibliques et des 
faits historiques , s'abstient de rattacher celles-ci soit aux uns 
soit aux autres ; or, c'est presque un axiome que les spécula- 
tions qui ne reposent ni sur la Loi ni sur l'histoire sont dépour- 
vues de valeur théologique. Il est plus heureux dans les motifs 
qu'il allègue pour justifier le bonheur du méchant, et qu'il 
puise dans l'étude approfondie de l'Écriture. Ce qui nous inté- 
resse le plus ici au point de vue du dogme, et que nous nous fai- 
sons un devoir de signaler, c'est que, malgré l'énorme prépon- 
dérance accordée à la rémunéralion future par Saadia, il mul- 
tiplie ses efforts pour lever la contradiction, pour résoudre le 
problème de cette vie sans préjudice de la solution de l'autre 




■ 

I 



348 



ONZIÈME DOGME. 






















monde. Déjà nous avons observé le même fait clans l'exposé de 
la doctrine traditionnelle. Nous y voyons la confirmation du 
principe que nous avons posé, à savoir qu'il n'est pas possible 
d'écarter complètement la rémunération terrestre, à moins de 
méconnaître l'esprit de la révélation mosaïque. La tradition et 
la théologie s'en sont parfois éloignées, poussées par la logi- 
que de leur syslème; mais elles y sont toujours ramenées par 
leur haute intelligence des textes. Il faut encore noter l'impor- 
tance attachée par l'auteur au fait de la pénitence et la place 
qu'il lui assigne dans le domaine de la rémunération. Prenant 
à la lettre le principe d'Ézéchiel commenté par la Tradition, il 
reconnaît à la pénitence cette faculté de supprimer le passé, 
soit en mal, soit en bien, c'est-à-dire que la réaction morale 
contre ce passé peut nous faire perdre le bénéfice de ses vertus, 
aussi bien que nous décharger du poids de ses crimes. A cet 
égard, il est le continuateur de l'enseignement des deux cycles 
précédents, qu'il revêt de la nouvelle forme dogmatique. " 

2° Mais où nous retrouvons la vraie manière de l'auteur et 
ses procédés démonstratifs, c'est dans l'exposé théorique de la 
rémunération future. En véritable chef d'école, fondateur de la 
théologie, il joint les preuves rationnelles aux preuves reli- 
gieuses. Non pas que nous prétendions exagérer la valeur des 
premières; nous reconnaissons que ce ne sont pas des preuves 
directes, elles sont plutôt négatives qu'affirmatives. Mais, pour 
être juste, il faut reconnaître aussi que la raison n'en connaît 
guère d'autres. Elles ont été recueillies par la philosophie et 
par la morale, qui y ont peu ou rien ajouté : c'est toujours, au- 
jourd'hui comme alors, la démonstration du fameux « si tout 
meurt avec nous (1) ,>. Aussi remarquons-nous avec satisfac- 
tion qu'en passant aux preuves bibliques, il les divise en deux 
séries et s'élève progressivement des preuves indirectes aux 
preuves directes ou qu'il prend pour telles. Nous devrions nous 
arrêter devant l'interprétation qu'il donne du silence gardé par 
Moïse au sujet des peines et des récompenses futures; mais 

(I) Massillon, Sermon 



I 






DE LA KEMlhNERATlON. 



349 



comme les autres organes de l'école théologique nous en four- 
niront d'analogues, nous jugeons à propos de les embrasser 
dans une appréciation d'ensemble. 

Somme toute, malgré les imperfections de son argumenta- 
tion, Saadia a réussi dans le but qu'il s'était proposé : il a dé- 
gagé le dogme de la lettre et des faits de l'Écriture ; il a poussé 
très-loin ce travail d'extraction pour ainsi dire chimique. Après 
tout, les vraies synthèses ne peuvent venir qu'au bout des 
consciencieuses analyses. • 



§ 2. Bahya. 

C'est dans son traité de la confiance en Dieu que Ba'hya s'oc- 
cupe d'abord de la question du malheur du juste et du bonheur 
du méchant, ensuite de la rémunération. Voici comment il 
s'exprime par rapport à la première : « Quant à l'objection 
« (contre la providence de Dieu et la confiance que nous 
« devons lui témoigner) tirée de la misère de tant de justes 
« qui ne peuvent se procurer le nécessaire qu'au prix des plus 
« pénibles labeurs, ainsi que de la prospérité et du bonheur 
« temporels de tant de méchants, nous répondrons tout d'abord 
« qu'elle n'est pas neuve, puisqu'elle a été formulée par pla- 
nt sieurs de nos prophètes (1). Ce n'est pas sans motif assuré- 
ce ment qu'ils ont posé l'objection sans la résoudre ; et ce motif 
« c'est le grand nombre des causes secrètes et cachées qu'il 
« est possible d'assigner à chacun de ces cas, aux souffrances 
« de tel juste comme aux prospérités de tel méchant. Il suffit 
« à l'Écriture de proclamer hautement et à diverses reprises 
« la justice infaillible de Dieu (2). Nous allons cependant 
« donner quelques explications de celle double anomalie. Les 
« souffrances du juste peuvent avoir pour causes: 1° des péchés 
« passés qu'il n'a pas encore expiés (3) ; 2° des récompenses 



(I) Jérémie, XII, l; Habacuc, 1, Sel +; (â) Dealer., XXIX, 28; XXXII , 4 ; 

Psaumes, LXX1II, 12 el suivants; Malacbie, Ecoles., V, 7. 
111, 15. (3) fro"-. XI. SI. 



H 



MM 






■ 



3S0 



ONZIÈME DOGME. 









E-, 







« futures qui lui sont réservées à titre de dédommagement à 
« ses épreuves terrestres (1) ; 3° le dessein de Dieu d'offrir aux 
« hommes le modèle du juste parfait qui leur servira d'exem- 
« pie ; 4° la perversité de ses contemporains, qu'il rachète 
« ainsi par ses épreuves (2) ; 5° la punition de la tiédeur qu'il 
« met à ramener à Dieu les hommes pervers, à l'exemple du 
« pontife Élie, puni de sa coupable indulgence pour ses fils 
« prévaricateurs (3). En ce qui concerne les prospérités du 
« méchant, on peut les attribuer : 1° à des bonnes œuvres 
« antérieures, dont il est de l'équité de Dieu de le récompenser 
« en ce monde (4) ; 2° à la prévoyance de Dieu, qui lui confie 
« la fortune à titre de dépôt, pour en faire jouir ses descen- 
« dants hommes de bien (S) ; 3° au châtiment que Dieu saura 
« lai infliger au moyen même de ses richesses, qui le condui- 
« ront à l'abîme (6); 4° à la longanimité de Dieu, qui lui con- 
« serve ce trésor pour le moment où son repentir et son retour 
« à Dieu l'en rendront digne, comme il arriva au roi Manassé ; 
« 5° à la part du bonheur qui lui revient en sa qualité de fils 
« d'un juste dont il plaît à Dieu de récompenser la postérité (7): 
« 6° enfin à un genre d'épreuve que Dieu juge à propos de 
x faire subir aux imposteurs et aux hypocrites ; il se sert alors 
« de ces biens temporels comme d'un moyen à double fin, 
:< propre tout à la fois à dévoiler la fausseté, la honte de ceux 
t qui désertent le service, et le culte de Dieu pour aduler l'im- 
i pie qui prospère, et à mettre à l'épreuve la constance du 
: juste qui, malgré le spectacle du bonheur insolent du mé- 
chant, malgré les vexations et les insultes dont il est l'objet 
de sa part, reste inébranlable dans sa piété comme dans sa 
i foi, à l'exemple de la noble conduite des prophètes Élie et 
: Jérémie dans leurs rapports avec les grands. 
De la rémunération (8). — « La rémunération est ou exclu- 




(t) Dealer., VIII, 16. 

(2) Isaïo, LUI, 4. 

(3) I Samuel, II, 5G. 

(4) Dealer., VII, 10. 

(5) Job, XXVII, 17; EccloY, II, 26. 



(6) Ecoles., V, 12. 

(7) II Rois, X, 30; Prov., XX, 7, 
Psaumes, XXXVII, 25. 

(8) Devoirs du cœur, traité de la Con- 
fiance en Dieu, ebap. 4, siiième parlio. 



OÊM 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



381 



sivement terrestre, ou exclusivement céleste, ou enfin ter- 
restre et céleste à la fois. Nous ne possédons sur ce grave 
sujet aucune donnée précise. Tout ce que nous savons, c'est 
que Dieu a promis des récompenses générales pour la vertu, 
envisagée sous un point de vue également général. Il n'a pas 
jugé à propos de faire pour les récompenses ce qu'il a fait 
pour les peines, qu'il a bien voulu exposer dans leurs moin- 
dres détails, affectant à chaque genre de transgression une 
pénalité spéciale, ainsi que cela résulte du grand nombre 
des prescriptions pénales édictées dans le livre de la Loi. Si 
la révélation prophétique s'abstient de formuler les peines et 
les récompenses futures, c'est pour plusieurs motifs. 1° Nous 
n'avons point d'idée nette de ce que peut être, de ce que 
sera l'âme séparée du corps; comment donc en compren- 
drions-nous les joies ou les douleurs? La Bible a dû se con- 
tenter de les indiquer par voie d'allusion, à l'adresse de 
ceux qui y entendront quelque chose. Dans un texte de Za- 
cbarie(l), il est question d'hommes marchant parmi les 
anges : il y a là une indication, vague sans doute, de la situa- 
tion de l'âme quand, délivré des liens corporels, elle prendra 
la forme angélique, redeviendra un esprit pur, brillant 
comme les sphères célestes, en récompense de sa bonne con- 
duite durant cette vie. — 2° Le dogme de la rémunération 
future a toujours reposé sur la tradition, passant des pro- 
phètes aux pères de la Synagogue; on a pensé qu'il valait 
mieux le laissera Vètat traditionnel, comme cela s'est prati- 
qué pour l'interprétation d'une foule de pratiques et d'obli- 
gations religieuses. — 3° Il est juste aussi de tenir compte 
de l'état d'ignorance et d'abrutissement de nos aïeux, état 
dont l'Écriture contient l'expression répétée. Dieu se vit 
obligé d'agir à leur égard comme le bon père à l'égard de ses 
enfants, qu'il s'attache à instruire doucement et progressi- 
vement (2). Comment le père s'y prend-il quand il désire 
initier son jeune fils dans des sciences qui sont au-dessus de 



(1) Zacharie, III, 7. 



(2) Oïde, XI, 1. 



fr'C 



L'* 









m 



352 



ONZIÈME DOGME. 



« la portée de son intelligence? Essayera t-il de l'attirer, de le 
« soumettre au joug du travail par la perspective d'un grand 
« savoir et d'une bonne réputation? Non; il sait bien que ce 
« n'est pas le bon moyen de se faire écouter. Que fait-il alors? 
a II commence par lui promettre des bonbons, de bonnes 
« choses à manger, de beaux joujoux, de jolis vêlements, le 
« menaçant de pain sec, de coups et d'habits sordides, en cas 
« de désobéissance. C'est donc par la perspective des peines et 
« des récompenses sensibles, visibles et tangibles, qu'il l'habi - 
« tuera peu à peu à supporter le rude labeur, le lourd fardeau 
« de l'étude. Plus tard, l'enfant, devenu adolescent et capable 
« de saisir par sa raison la grandeur, le but élevé des vérités 
« intellectuelles, attachera moins d'importance aux récompenses 
« matérielles que, par égard pour son âge, on avait d'abord 
« fait briller à ses yeux. Il en est de même de la rémunération : 
« l'espoir d'une récompense et la crainte d'une punition procha i- 
« nés et sensibles avaient leur raison d'être dans la nécessité 
« de faciliter à ce peuple (d'esclaves) la pratique de la vertu 
« et de la sainteté, de l'arracher à son ignorance grossière par 
« l'attrait des biens temporels, propres à exciter en lui le désir 
« d'une vie religieuse et morale. Cette explication a, en outre, 
« l'avantage de s'appliquer aux anthropomorphismesde l'Ecri- 
« ture, — 4° Les récompenses futures ne sont pas une consé- 
« quence infaillible du seul fait d'avoir réalisé de bonnes 
« œuvres. Non ; elles réclament encore deux autres condi- 
« tions. La première, c'est d'ajouter à la pratique du bien des 
« efforts sérieux pour amener notre prochain dans la même 
« voie et propager partout l'amour de Dieu et de la vertu (1); 
« ce n'est qu'au moyen de cette alliance de la vertu et de la 
« foi avec la propagation des saines doctrines que l'homme 
« acquiert des titres à la rémunération future. La seconde con- 
« dition, c'est d'envisager cette récompense comme un effet de 
« la munificence de Dieu, octroyée à litre de don gracieux (2). 
« Il faut bien que l'homme sache que, dût-il accomplir une 



(1) ProY., XXIV, 25; Daniel, XII, 3. 



(2) Psaumes, LXII, 13. 



M 






DR LA RÉMUNÉRATION. 



353 



« quantité innombrable de bonnes actions, elles ne sauraient 
« contre-balancer un seul des bienfaits de Dieu, à plus forte 
« raison si l'homme en diminue la valeur par ses nombreux 
« péchés. Oui, si Dieu voulait compter rigoureusement avec 
« l'homme, la moindre de ses faveurs l'emporterait certaine- 
ce ment sur tous les mérites humains pris ensemble. Il en ré- 
« suite que la rémunération découle directement de la bien- 
ce veillance divine; et c'est cette même bienveillance qui nous 
« fait échapper au double châtiment, temporel et éternel, que 
« sans elle nos fautes rendraient imminent (1). — 5° Nos 
« bonnes œuvres (et les actions humaines en général) se com- 
;c posent de deux éléments, dont l'un visible, se traduisant 
« par des actes extérieurs, et l'autre invisible, s'exerçant dans 
« notre foi intérieure et connu de Dieu seul. Or, à la première 
« partie de nos actes Dieu assigne une récompense d'une 
« nature identique, c'est-à-dire visible et matérielle; mais à 
« la portion invisible, interne, il réserve une récompense du 
« même genre, invisible, immatérielle, c'est-à-dire la rémuné- 
« ration future (2). 11 n'en est pas autrement des' peines, qui 
« sont, elles aussi, mi-partie temporelles, mi- partie spiriluel- 
« les. Eh bien, par le tableau détaillé et animé qu'elle nous 
« fait des peines et des récompenses terrestres, l'Ecriture ne 
c< fait pas autre chose que de confirmer celte division; elle 
« nous dit formellement que par cette sanction patente et en 
« quelque sorte officielle elle s'adresse au vulgaire (3. Quant 
« à la partie latente et impalpable de nos verlus comme de nos 
« vices, Dieu s'en est réservé la rétribution, dans ce monde ou 
« dans le monde futur, et la Loi n'avait pas à s'en occuper (4). 
ce — 6° S'adressant généralement aux hommes du commun, 
« attachés à la matière, la révélation leur présente la rémuné- 
« ration qui leur convient, la plus propre à les décider; mais 
ce toutes les fois qu'elle a affaire à des personnes en état d'ap- 
ce précier les récompenses spirituelles, ellenemanquepas de les 



(1) Psaumes, LXXVIII, 38. 
(S) Psaumes, XXXI, 20. 



(s) Lé\il.,XX, 4; Deutér., XXIX, 38. 
(4) Ueulér., il/id. 

23 











354 



ONZIÈME DOGME. 



« indiquer d'une façon assez transparente (1). L'Écriture ne 
« 'procède pas autrement que la raison, en se montrant jalouse 
« de mettre nos sentiments d'espoir et de crainte en rapport 
« avec le lieu, le temps et les personnes qui constituent sa 
« sphère d'activité. — Une septième et dernière considération 
« c'est que la rémunération future consiste essentiellement 
« dans noire identification avec Dieu, dans la jouissance de sa 
« lumière, de son éclat, de ses splendeurs suprêmes (2). Or, la 
« rémunération ainsi entendue ne revenant qu'à ceux qui sont 
« l'objet direct des grâces divines, et ne consistant, en défini- 
'( tive, que dans la bienveillance divine, comme nous venons 
« de le dire, il y en a de nombreuses traces dans la Bible (3). 
« — La confiance en Dieu doit donc nous engager à nous en 
« rapporter entièrement à lui quant à la réalisation des pro- 
« messes et assurances qu'il nous a prodiguées par rapport aux 
« peines et aux récompenses futures. Cette confiance est le 
« couronnement de la foi (4). Mais que l'homme se garde bien 
« de se fier en ses propres mérites, de se flatter qu'ils lui don- 
« nent des droits imprescriptibles à la rémunération, terrestre 
« ou céleste. Que sa conduite s'inspire du sentiment de la gra- 
« titude qu'il doit à Dieu pour ses incessantes bontés, sans se 
« préoccuper de la récompense qui est au bout, et qu'il fera 
« bien de laisser à la discrétion de Dieu (5). Nous avons là-des- 
« sus la maxime d'un sage, ainsi conçue : « Prétendre établir 
« avec Dieu une espèce de compte courant dont nos mérites et 
« les récompenses auxquelles nous nous croyons des titres 
« constitueraient le doit et Vavoir, c'est perdre tout droit à 
« la rémunération ; ne les réclamez jamais comme un dû, mais 
« sollicitez-les comme une grâce émanant de la bonté infinie. » 
Bah'ya s'occupe aussi de la pénitence, à laquelle il consacre 
tout un traité, le septième de son livre; mais comme il l'envi- 
sage au point de vue de la morale bien plus que du dogme, 



(1) Zacharie, III, 7. 
(S) Isaïe, LVIII, 8; Daniel, XII, 5; Job, 
XXXI II, 30. 



(3) Lévit., XXVI, 9 et 11; Ps. XXX, 6. 

(4) Genèse, XV, 6; Ps. XXVII, 13. 

(5J Aboth, I, 3. 



H 
H 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



355 






nous ne pouvons guère le suivre sur ce terrain, malgré l'éten- 
due et la richesse de ses aperçus. Nous nous bornerons à 
une courte citation, suffisante pour nous convaincre que ce 
théologien savait parfaitement apprécier et la valeur dogmati- 
que de la pénitence et la nature de ses attaches avec la justice et 
la bonté de Dieu. « L'insuffisance de l'homme, dit-il (1), vis-à- 
« vis l'accomplissement de ses devoirs, étant reconnue comme 
« l'inévitable résultat de la mobilité et des infirmités de son 
« être, ce fut une marque éclatante de la bonté divine de 
« nous avoir indiqué les moyens qui peuvent nous aider à 
« réparer nos erreurs et à reconquérir lu vertu. Dieu nous a 
« donc octroyé la pénitence comme un témoignage de son 
« affection et de sa miséricorde. Mais il ne s'est pas borné à 
u nous faciliter ainsi le retour à lui ; il s'est plu à nous en 
« décrire les mérites, à nous en signaler l'efficacité, par l'or- 
« gane de ses prophètes, multipliant à l'infini les voies et 
« moyens propres à opérer notre salut, nous assurant de l'ac- 
« ceplation de notre repentir, de la promptitude du pardon 
« dont il sera suivi, en dépit de la durée de notre rébellion 
« contre sa sainte volonté (2). » 

Ces quelques mots, qui sont comme une déclaration de prin- 
cipe de la part de l'auteur, nous montrent clairement que dans 
son opinion, comme dans celle de tous les théologiens, le pré- 
cepte de la pénitence constitue un élément considérable de la 
rémunération, qui, sans lui, serait d'une réalisation toujours 
difficile, parfois impossible. 



APPRECIATION 
DE LA DOCTRINE DE BAHYA SUR LA RÉMUNÉRATION. 

A la suite de Saadia, Ba'hya aborde les deux points essen- 
tiels du dogme: la question du malheur du juste et du bon- 
heur du méchant, la nature de la rémunération. Nous disons à 



(1) DeToirs do cœur, septième traité, De 
la pénitence, préambule. 



(2) Ézécbiel, XXXIII, 19. 



k/Sm 



■ 








I 






356 



ONZIÈME DOGME. 



la Sicile, parce qu'il marche dans l'ornière creusée par son pré- 
décesseur sans en dévier sensiblement. Sur le premier point, 
en effet, il ne fait que reproduire, sauf de légères modifications, 
les motifs allégués par le chef de l'école théologique. Mais la 
différence qui caractérise généralement la manière des deux 
maîtres se retrouve ici. Bien plus porté à l'enseignement pra- 
tique qua la spéculation, Ba'hya a soin d'écarter les hardiesses 
et les subtilités logiques du Calam, en y substituant les qualités 
du bon sens, aussi ne donne-t-il pas comme complète l'énu- 
mération des causes explicatives de la double anomalie; pru- 
dent, réservé, autant que Saadia se montre hardi et tranchant, 
il a soin de nous dire que ces causes sont innombrables, attri- 
buant à leur infinité la réserve, sinon le silence, gardée par 
l'Écriture à ce sujet. Il est évident, en effet, que l'Écriture est 
loin de porter dans sa réponse la clarté et la précision qu'elle a 
mises dans la position de la question, aimant mieux la repous- 
ser par une fin de non-recevoir fondée sur la justice infaillible 
de Dieu. A ses yeux, la question n'est pas susceptible d'une 
solution absolue; mais elle comporte autant de solutions rela- 
tives qu'il y a de moments, de situations, de circonstances et 
d'individus au milieu desquels elle surgit. N'est-ce pas fort 
sensé, n'est-ce pas ce qu'il y a peut-être de mieux à dire sur 
cette difficulté, dont on n'aura jamais le dernier mot? 

Si, sur le second point, Ba'hya se borne à aborder le pro- 
blème par son côté négatif, nous voulons dire le silence gardé 
par la Bible sur la rémunération future, c'est encore la prudence 
qui le guide. Il ne veut pas aller plus loin que la révélation 
elle-même dans cette voie inconnue ; il ne se croit pas autorisé 
à soulever d'une main indiscrète le voile qu'elle a jeté avec in- 
tention sur ce mystère, à se livrer à la description imaginaire 
des peines et des récompenses futures, entachée du défaut ca- 
pital de ne reposer sur aucune base réelle et sérieuse. Voilà 
pourquoi il cherche à se pénétrer profondément de la doctrine 
biblique, à se rendre bien compte de ce qu'elle dit et de ce 
qu'elle ne dit pas, sans vouloir hasarder un seul pas au delà du 
terrain solide, pour s'enfoncer dans le champ des conjectures 



DE LA REMUNERATION. 



357 



et braver le dangereux écueil de la fantaisie. Mais, s'il réduit 
son point de vue à l'objection tirée du silence de Moïse et de la 
loi au sujet de la rémunération future, il en fait justice, et l'on 
peut affirmer, sans craindre d'être démenti, qu'il y répond de la 
manière la plus satisfaisante. Ici il ne copie plus le maître; aux 
deux arguments de celui-ci il en ajoute six autres, tous puisés 
dans la certitude rationnelle et dans le génie même de la lan- 
gue sacrée. 11 y a là les éléments d'une démonstration péremp- 
toire, que nous recommandons à l'attention des amis comme des 
ennemis du judaïsme. Oui, cette assertion que les peines et les 
récompenses futures, à cause même de leur nature impalpable, 
sont indiquées dans la Bible, voilées plutôt qu'ostensibles, à 
l'état de germe plutôt qu'à l'état de produit, mais à l'état de 
germe sain et fécond, appelé aux plus hautes destinées avec le 
progrès des esprits et de la foi éclairée, cette assertion, non- 
seulement satisfait la raison, mais se trouve confirmée de point 
en point par l'histoire du dogme de la rémunération ; elle est 
la seule explication possible de la transformation qu'il a subie 
lors de son passage du cycle biblique au cycle de la tradition. 

§ 3. Maïmonide. 



Dans son traité théologique, le grand docteur traite la ques- 
tion du malheur du juste et du bonheur du méchant au point 
de vue exclusif de la Providence, mais nullement de la rému- 
nération, qu'il semble vouloir laisser de côté. Comme nous 
avons déjà fait suffisamment connaître la théorie de l'auteur sur 
la Providence dans le dogme précédent, nous pourrions nous 
dispenser de revenir sur ce point spécial. Ce serait pourtant 
une lacune dans l'exposé historique du dogme que d'omettre 
l'opinion de l'auteur, quelque peu qu'elle nous apprenne là- 
dessus. Ce n'est pas que Maïmonide ait méconnu l'importance 
de la question , puisqu'il y revient à deux reprises. Dans 
le chapitre 16, il s'exprime ainsi : « Ce qui a tout d'abord 
amené les philosophes à contester ou à nier radicalement la 






358 



onzième nor.ME. 



Providence, c'est le spectacle superficiel du désordre qui règne 
dans la société, et qui se résume dans le malheur des justes fai- 
sant contraste avec le bonheur des méchants (1) ». Après en 
avoir fait le point de départ de sa discussion des divers sys- 
tèmes philosophiques et théologiques qui ont cours en matière 
de Providence, il y revient dans le chapitre 19 un peu plus 
longuement : « C'est indubitablement une idée première que 
« Dieu réunit en lui toutes les perfections, de même que toute 
« imperfection est incompatible avec son essence. C'est encore 
« à peu près une idée première que celle qui nous fait consi- 
« dérer l'ignorance, n'en importe la nature, comme une im- 
« perfection, et, par suite, impossible en Dieu. Mais ce qui a 
« pu porter les hommes à douter de la connaissance de Dieu 
« parfaite et complète, à ne lui attribuer qu'une notion relative 
« et partielle des choses, c'est le spectacle du désordre qui rè- 
« gne dans le monde. Ils sont arrivés à ce résultat par une 
« sorte de confusion qu'ils ont établie entre le désordre naturel 
« et le désordre humanitaire et moral, qui n'est pourtant que 
« le résultat du libre arbitre et de la réflexion des hommes. 
« On sait combien les prophètes ont insisté sur cette grave 
« objection (2). » Mais ici, au lieu de suivre la trace des pro- 
phètes qu'il vient de citer, et d'aborder la solution de la ques- 
tion spéciale, l'auteur se livre à un ordre de considérations 
toutes différentes, ne l'envisageant qu'au point de vue de la 
connaissance et de la Providence divines, principes qu'il déve- 
loppe dans une série de chapitres dont nous avons donné la sub- 
stance (3). Cependant il semble vouloir y revenir dans l'analyse 
qu'il fait du livre de Job, et que nous allons reproduire som- 
mairement. Après avoir fait ressortir le caractère mythique du 
livre de Job, établi que c'est une histoire imaginaire, une fic- 
tion qui sert de canevas au thème de la Providence, étudié et 
analysé le personnage de Satan, dans lequel il ne veut voir, en 



(1) Guide, Ille partie, p. 16. 

(2) Psaumes, LXXIII, 12-20; Malachie, 
III, 15-28; Psaumes, XCIV, 6-11. 



(5) Voy. diiième dogme, troisième divi- 
sion, chap. III, § 4. 



DE LA RÉMUNÉRATIOD. 



359 



s'appuyant sur la tradition (1), que le génie de la sensation , il 
arrive aux interlocuteurs du dialogue, et s'exprime ainsi : 

« En lisant (2) avec attention le livre de Job, on s'aperçoit 
« aisément que Job et ses quatre interlocuteurs sont d'accord 
« sur deux points : 1° que Dieu sait tout ce qui arrive à Job, ou 
« plutôt que c'est lui-même qui le frappe de ces maux; 2° qu'il 
« n'y a ni injustice ni iniquité en Dieu, ce que Job avoue per- 
« sonnellement plus d'une fois. Mais il n'est pas aussi facile de 
« prendre sur le fait l'opinion particulière de chacun de nos 
« cinq interlocuteurs. De prime abord, leurs opinions ne sem- 
« blent guère différer les unes des autres : elles se répètent, se 
« croisent, interrompues de temps en temps parles cris de. dou- 
te leur de Job, qui met ses horribles souffrances en regard de sa 
« noble conduite et de ses actions méritoires. Les quatre amis 
« répètent à l'envi que le juste est infailliblement récompensé, 
« le méchant nécessairement puni , que la trompeuse prospè- 
« rite de l'impie est sans durée, qu'elle aboutit fatalement à la 
« catastrophe pour lui et pour les siens , tandis que les maux 
« du juste finissent par la guérison et le salut. Cela ressort avec 
« évidence des déclarations répétées d'Eliphaz, de Bildad et de 
« Jophar. Où est donc la divergence qu'il nous importe essen- 
« tiellement de saisir et de faire connaître ? » 

Opinion de Job. — « Il pense que cette étrange anomalie dé- 
« note de la part de Dieu une indifférence égale à l'endroit du 
« juste comme du méchant, et cette indifférence provient de 
« son mépris pour l'espèce humaine (3). Il estime que la prê- 
te tendue punition qui frappe le méchant dans sa postérité n'est 
« pas sérieuse , attendu que ce méchant (par l'application du 
« dicton — après moi le déluge) — se soucie médiocrement de ce 
« qui adviendra de sa race (4) ; il repousse donc les arguments 
« tirés d'un bonheur d'outre-lombe, d'une prospérité qui ne 
« se réalise qu'après la vie, et finalement considère l'hu- 
« manité comme abandonnée au hasard. » 



(1) Talmud, Baba Bathra, 16. 

(2) Guide, III e partie, chap. 25. 



(3) Job, IX, 22 et 23; XXI, 23-Ï6 ; 
itid., 6-8. 

(4) Id., XXI, 20, 



*.\f 
































360 



ONZIÈME DOGME. 



Opinion d'Ëliphaz. — « Aux yeux d'Ëliphaz, les malheurs 
« de Job ne peuvent être et ne sont que le juste châtiment de 
« ses fautes; ses souffrances sont nécessairement les con- 
« séquences de ses méfaits (1). Il explique sa pensée en disant 
« à Job : « La conviction que tu as de ta droiture et de ton in- 
« failliblilé n'est pas forcément partagée par Dieu; il peut te 
« trouver fort coupable quand tu te crois un juste parfait (2). » 
« Ainsi, dans l'opinion d'Ëliphaz, tout ce qui arrive à l'homme 
« est la conséquence rigoureuse de la justice de Dieu ; seule- 
« ment il nous arrive souvent d'ignorer nos propres fautes, et, 
« par suite, les causes de nos malheurs. » 

Opinion de Bildad. — « L'opinion de Bildad est basée sur 
« le principe de la compensation. C'est dans ce sens qu'il dit à 
« Job : « Si tu es réellement innocent, si tu n'as pas commis de 
« ces fautes qui devaient amener le châtiment, tu es en droit 
« de considérer tes maux comme la source des plus larges ré- 
« compenses ; tu seras d'autant plus heureux que tu as été 
« malheureux dans ce monde (3). » On sait que c'est une des 
« opinions les plus répandues en matière de Providence. » 

Opinion de Zophar. — « Zophar adopte l'opinion de ceux 
« qui professent que tout dépend de la volonté de Dieu, qui 
« n'admetient pas la recherche d'une cause ou motif quelcon- 
« que à l'action de la divinité. A les en croire, il serait parfai- 
« tement oiseux de s'enquérir des mobiles de justice ou de sa- 
« gesse qui présideraient au gouvernement providentiel. Il est 
« de sa grandeur comme de son essence d'agir comme il agit, 
« de faire ce qu'il veut; mais notre raison est impuissante à 
« pénétrer les secrets de sa sagesse, qui exige qu'il fasse selon 
« sa volonté et sans raison apparente (4) ». Avant d'aller plus 
loin, l'auteur jette un coup d'œil rétrospectif sur ces trois sys- 
tèmes relativement à la Providence, et les donne comme la simple 
reproduction des trois opinions philosophiques exposées dans 
le chapitre 17, faisantde Job l'organe d'Aristote, quinielaPro- 



(0 Job, xxn, s. 

(2) IHd., IV, 18. 



(3) Job, VIII, 6 et 7. 

(4) Job, XI, 5-9. 



DE LA REMUNERATION. 



361 



vidence; d'Eliphaz , l'interprète de l'ancienne opinion reli- 
gieuse, à savoir qu'il n'y a point de souffrances sans fautes, 
point d'expiation sans péché; de Bildad, le défenseur des Mo- 
tazales, qui enseignent que nos maux immérités ont pour but 
l'accroissement de notre récompense ; enfin de Zophar, l'écho des 
Aschariles, qui considèrent la volonté, le bon plaisir de Dieu, 
comme la seule raison d'être de tout ce qui arrive. Il passe en- 
suite à l'opinion d'Elihu. 

Opinion d'Elihu. — « Elihu est l'homme jeune, et, en celte 
« qualité, le représentant d'une opinion nouvelle en matière 
« de Providence. L'auteur reconnaît qu'il est assez difficile, à 
« une première lecture, de saisir le sens particulier et nouveau 
« de cette réponse. Il commence, en effet, non pas par l'expo- 
« sition de sa thèse propre, mais par de vifs reproches qu'il 
« adresse et à Job, qui, malgré sa piété et sa vertu, nie la Pro- 
« vidence, et à ses trois amis, dont il taxe les opinions d'usées 
« et de décrépites. Il reproduit ensuite les assertions de ces 
« derniers, mais dans d'autres termes et sous une nouvelle 
a forme. Voici maintenant la partie originale de sa réponse, 
« sans trace ni mention aucune dans les exposés précédents : 
« elle consiste dans l'idée qu'il émet de Vin ter cession d'un ange, 
v C'est un fait avéré et attesté, dit-il, que souvent une cruelle 
« maladie pousse l'homme jusqu'aux portes du trépas, et 
« qu'alors, grâce à l'intercession d'un ange, il est sauvé, ob- 
« tient sa guérison et la vie. Ajoutez à ceci ce qu'il a dit aupa- 
« ravant de la manifestation prophétique, etvous aurez les deux 
« points originaux de la doctrine d'Élihu. Ainsi, les deux 
« preuves manifestes de l'action providentielle sont : 1° la pro- 
« phétie, la vision nocturne, l'inspiration qui visite l'homme 
« pendant le sommeil (1); 2° l'intercession de l'ange, ayant 
« lieu, non pas toujours, mais deux ou trois fois (2). Elihu re- 
« trace ensuite à grands traits le tableau des grands phéno- 
« mènes de la nature, « le tonnerre, les éclairs, la pluie, les 
« ouragans, les redoutables épidémies, les ravages de la 



(l) Job, XXXIII, 14 et 15. 



(2) Ihii., v. 25 et 29. 






362 



ONZIÈME DOGME. 



; 

B 



« guerre (1), etc. Il est à remarquer que, sous ce rapport, il y 
« a parfaite analogie entre la réponse d'Elihu et le discours de 
<< la théophanie. Dans celui-ci aussi il s'agit presque exclusive- 
« ment de la description des forces physiques, des faits em- 
« pruntés aux éléments de l'ordre naturel, et accidentellement 
" des corps célestes, eu égard à leur influence atmosphérique 
« sur ce monde sublunaire. Tirant ses inductions en faveur de 
« la Providence de l'organisme et des instincts de certains ani- 
« maux, le discours s'étend avec complaisance sur la descrip- 
« lion du Léviathan, parce qu'il résume en lui les propriétés 
« qui se répartissent entre les trois espèces, celle qui marche, 
« celle qui nage, celle qui vole. Mais dans quel but enfin cette 
« longue énumération des forces physiques et animales? Pour 
« nous faire sentir notre impuissance à comprendre leur fllia- 
« tion avec notre monde de naissance et de corruption, à saisir 
« leur cause créatrice. Il s'ensuit qu'il n'y a point de compa- 
ct raison possible entre ces choses éternelles et nos créations 
« artificielles, et, comme conséquence logique, point de simi- 
« litude entre la direction et la sollicitude divines et la direction 
« et la sollicitude humaines. Le plus sage c'est de s'arrêter là, 
« et de croire que rien ne saurait rester caché ni échapper à 
« l'auteur de tant de merveilles (2). — De même que les œuvres 
« de la nature diffèrent des œuvres de l'art, de même le ré- 
« gime divin, la Providence divine, l'intention divine, diffé- 
« rent des nôtres, non pas relativement, mais absolument. » 

Telle est, selon Maïmonide, la conclusion du livre de Job à 
l'endroit de la question du malheur du juste et du bonheur du 
méchant. « Quand on s'est bien pénétré de cette doctrine, dit- 
« il en terminant, on supporte mieux les calamités de la vie ; 
« les accidents et les malheurs cessent d'être une source d'ob- 
« jections contre la justice divine et de nous porter à demander 
« si Dieu les connaît ou les ignore, s'il pense à nous ou nous 
« abandonne. L'amour de Dieu ne fait que gagner à cette 



(1) Job, XXXIV, 20-24. 



(2) /«(/., XXXIV, 2i et 22. 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



363 



« solution, ainsi que Job le reconnaît lui-même dans ses der- 
« nières paroles (1). » 

L'appréciation que nous avons déjà faite du livre de Job (2) 
nous dispense de faire un long examen de celle de Maïmonide. 
Il lui est arrivé ce qui arrive presque toujours à ceux qui 
interprètent les documents d'après des idées préconçues. Trop 
possédé du désir de faire entrer le livre de Job dans le cadre 
philosophique qu'il avait tracé du principe de la Providence, 
il tient à faire des personnages de ce drame autant de types 
qu'il connaît de systèmes sur cette matière. C'est évidemment 
faire violence au génie biblique et à la sagesse orientale en 
général, dont Job est l'un des plus antiques interprètes ; c'est 
substituer les abstractions sèches de la science aux enseigne- 
ments puisés à la source sacrée de l'inspiration et de l'intui- 
tion : celles-ci, en effet, procèdent tout différemment, se sou- 
cient bien moins de la valeur spéculative ou de l'enchaînement 
logique des idées que d'un idéal de perfection religieuse et 
morale qu'elles aiment mieux montrer, montrer sous les plus 
brillantes couleurs, que démontrer. Il faut tenir grand compte 
de cette vérité toutes les fois qu'on se livre à l'analyse d'un 
livre ou même d'un passage de l'Écriture, sans quoi on risque- 
rait fort de laisser échapper la réalité vivante et dramatique 
pour les ombres de la spéculation. Ce n'est pas à dire que la 
science soit absente de la Bible, et surtout du livre de Job, 
œuvre distincte et originale dans le saint canon ; mais c'est 
une science qui vient de haut, et à laquelle il ne faut pas couper 
les ailes pour la jeter dans le moule de la philosophie, comme 
l'auteur essaye de le faire. 

Un défaut plus grave, parce qu'il touche au fond même de 
l'interprétation, c'est le vague, disons mieux, l'obscurité qui 
règne dans l'exposé de l'opinion d'Élihu ; elle a été remarquée 
par les théologiens anciens (3) et modernes (4). Est-il admis- 



(1) Job, XLII, 6; Talmud, Sabbath, 88. 

(2) Voy pins haut, chap. III, § 3. 

(3) Na'hmaDide , traité de la Rémunération, analyse du livre de Job. 
(t) S. Munk, traduction du Guide, III e partie, p. 84, note 2. 









' 



I 



364 



ONZIÈME DOGME. 




sible que l'apparition subite et l'entrée théâtrale de ce nouveau 
personnage, gourmandant avec tant de vivacité Job et ses 
amis, n'ait d'autre raison d'être que cette mince découverte de 
l'intercession d'un ange? Peut-on imaginer un contraste plus 
étrange entre la grandeur de l'exposition et la petitesse du 
dénoùment? Parturiunt montes. Nous persistons à croire 
qu'Élihu se propose un but d'une importance majeure : ce qu'il 
vient faire, c'est renverser la base étroite du raisonnement de 
ses anciens. Il ne veut pas, lui, de cette méthode empruntée 
au lit de Procuste, qui prend la mesure de la Providence sur 
l'individu ou sur la société terrestre; il nous la montre donc 
embrassant l'humanité et l'univers, et, par conséquent, ne pou- 
vant être placée sous le petit angle de notre rayon visuel. Mais 
sur les autres points il confirme la théorie des autres interlocu- 
teurs, ceux notamment sur lesquels ils sont d'accord, nous 
voulons dire l'infaillibilité de la justice divine et la stabilité 
considérée comme la loi de la rémunération. 

Enfin, en ce qui concerne la question spéciale du malheur 
du juste et du bonheur du méchant, nous ne pouvons que 
répéter que Maïmonide n'y apporte pas la moindre lumière ; il ne 
l'envisage que dans ses rapports avec la Providence, mais nul- 
lement en elle-même ; il ne fait aucune mention des catégories 
posées par Saadia et par Ba'hya, et qui, si elles ne contiennent 
pas toute la solution du problème, en offrent du moins quelques 
éléments; il ne cherche pas davantage à commenter les nom- 
breux textes bibliques qui signalent la difficulté, bien qu'il en 
cite quelques-uns (1). Nous ne nous chargeons pas d'expliquer 
les motifs de ce parti pris de la part de l'auteur de déserter la 
voie tracée par l'école théologique et jalonnée par la Tradition 
elle-même. A-t-il voulu tout à la fois agrandir et faire dispa- 
raître la question en la fondant avec celle de la Providence ? Il 
aboutit effectivement à ce résultat négatif, que le malheur du 
juste et le bonheur du méchant ne prouvent qu'une chose, à 
savoir que la conception du principe providentiel dépasse notre 



(l) Guide, ibitt., chap. 19. 



Mm 



DE LA REMUNERATION. 



365 



intelligence. A notre avis, Maïmonide eût mieux fait d'étudier 
la question aupoint de vue de la rémunération, qui reste entière 
malgré ses développements sur la Providence. 

Un point qui se rattache encore au malheur du juste, sinon 
au bonheur du méchant, c'est l'épreuve, à laquelle il consacre 
un très-long chapitre — « Il commence par citer (1) l'opinion 
« qu'il donne pour celle du vulgaire, et d'après laquelle Dieu 
« se plaît à accabler un homme de toutes sortes de maux 
« et de souffrances pour augmenter d'autant sa récompense 
« future. Mais il la repousse au nom de l'Écriture et de la 
« tradition: de l'Écriture, qui appelle Dieu véridique et sans 
« iniquité (2) ; de la Tradition, qui enseigne « pas de mort sans 
o péché, pas de souffrance sans crime (3). » Mais alors, coin- 
ce ment faut-il entendre tant de passages, six notamment qui 
« sont formulés à cet égard, où il est dit que Dieu éprouve les 
« hommes? Dieu ne sait-il donc pas ce que l'homme peut et 
« doit faire ? N'a-t-il pas été établi que la prescience divine 
« subsiste, pleine et entière, en face du libre arbitre de 
« l'homme? Voici comment l'auteur résout la difficulté. Tous 
« les cas d'épreuves mentionnés dans les livres de Moïse ont 
« pour but de faire connaître aux hommes ce qu'ils doivent 
« faire ou ce qu'ils doivent croire. Ainsi l'épreuve consiste 
a dans un acte qui n'a pas son but en lui-même, mais qui est 
« fait pour propager, soit un bon exemple, soit une juste et 
« véridique croyance. Il explique dans ce sens le texte qui 
« parle de l'épreuve du faux prophète, et s'exprime en ces 
» termes : « L'Eternel, votre Dieu, vous éprouve pour savoir 
« si vous l'aimez de tout votre cœur et de toute votre âme (4). » 
« Pour savoir signifie pour faire savoir, pour que les nations 
« sachent, comme il y en a d'autres exemples (o). C'est Dieu 
« qui désire faire connaître aux hommes les enseignements 
« moraux et religieux qui résultent de la conduite du juste, 



(1) Guide, III e partie, chap. 24. 

(2) Deutér., XXXII, 4. 
(5) Talmud, Sabbath, 55. 



(4) Deulé"r.,XIII, 4. 

(5) Exode, XXXI, 13. 



Arî ■! il '"./a^Bsiiï^L&f 



■ 






■ 












366 



ONZIÈME DOGME. 



« peuple ou individu, dans les circonstances difficiles. C'est 
« ainsi que l'épreuve qui s'impose à nous dans la personne du 
« faux prophète a pour objet de montrer aux nations la gran- 
o deur de la foi d'Israël dans la vérité de sa loi et la solidité à 
« toute épreuve de son principe religieux ; il sera prouvé qu'I- 
« sraël est inébranlable dans son attachement à Dieu, que rien 
« au monde ne saurait l'affaiblir, ni séduction ni miracle. 
« L'épreuve dont il est question par rapport à la manne (1) 
« contient une autre leçon, à la portée de tout le monde, à savoir 
u que Dieu nourrit d'une manière inattendue ceux qui se con- 
te sacrent entièrement à son culte. Quant à la troisième mention 
« faite de l'épreuve à propos de la manne et dans les termes 
« suivants: «afin de t'éprouver pour tefairedubien àlaiin(2)», 
« qui sembleraient confirmer la doctrine que l'épreuve a 
« réellement pour but l'accroissement de la récompense de 
« ceux qui la subissent, l'auteur l'explique de manière à la faire 
« concorder avec sa thèse : Ou bien, dit-il, elle a la même 
« signification que les deux passages précédents, et veut dire 
« que la foi sincère procure à l'homme sa nourriture sans ef- 
« fort ni labeur pénible, ou il faut la prendre dans le sens 
« d'habitude (le terme Nassah, nos, offrant souvent ce sens dans 
« la langue sainte) (3) , c'est-à-dire que les peines et privations 
« rendront à Israël plus douce encore la possession du pays 
« de Chanaan. C'est un fait confirmé par l'expérience, que la 
« jouissance du repos est en raison inverse des fatigues sur- 
et montées pour y atteindre. L'épreuve dont on parle d'après la 
« révélation sinaïque (4) se rattache à celle du faux prophète, 
« qui semble dire à son peuple : « Ne craignez rien : la redou- 
« table apparition qui vient de vous terrifier est toute dans 
« votre intérêt, pour votre bien; car, si jamais un faux pro- 
ie phète osait vous prêcher le contraire de ce que vous venez 
e< d'entendre, le souvenir de cet événement extraordinaire 
<e suffirait pour vous raffermir dans votre foi et la maintenir 



(1) Exode, XXXI, 13; Deutér., VIII, 2. 

(2) Deulér., VIII, 16. 



(3) Deutér., XXVIII, 36. 

(4) Exode, XX, 17. 



DE LA REMUNERATION. 



367 



« envers et contre tout. Vous ne devez ni ne pouvez dans 
« aucune circonstance laisser attaquer par un homme ce qui 
« vous a été révélé directement par Dieu... » 

« Maïmonide applique le même raisonnement à l'épreuve 
« du sacrifice dTsaac : elle renferme, selon lui, deux idées 
« fondamentales en matière de religion. La première, c'est de 
« faire savoir à tous à quel miracle d'abnégation et de dé- 
« vouement peuvent s'élever l'amour et la crainte de Dieu. 
« Seul, un miracle de l'amour divin a pu décider le patriarche 
« à un pareil sacrifice, en dehors de toutes les prévisions hu- 
« maines, offert à Dieu dans la plénitude de la volonté, après 
« trois jours de réflexion, détaché de toute inlluence maté- 
« rielle ou morale, de tout mobile d'espoir ou de crainte... La 
« seconde idée, non moins importante, consiste dans l'ensei- 
« gnement que nous donne cette histoire du caractère de 
« certitude de la révélation prophétique. Il faut que la vision 
« dont Dieu honore ses élus porte en elle toutes les conditions 
« de la véracité, tous les signes de l'évidence, pour que ce 
« père centenaire ait pu se décider à cette abnégation surhu- 
« maine, à ce douloureux holocauste de son fils unique, sur la 
« foi d'un songe ou d'une vision. « Telles sont les idées, dit 
« l'auteur en terminant, qu'il faut se faire de l'épreuve. Ja- 
« mais elle n'a pour but de faire savoir à Dieu ce qu'il igno- 
« rait auparavant. Arrière, arrière celte suggestion hérétique, 
« qui ne peut venir qu'à la pensée perverse des sots et des 
« ignorants ! » 

On voit par cet exposé qu'au sujet de l'épreuve l'opinion de 
Maïmonide est en contradiction avec celle qui est professée 
par ses prédécesseurs. Tandis qu'il se refuse absolument d'y 
reconnaître le moyen inventé par Dieu pour améliorer et ac- 
croître le patrimoine du juste, Saadia et Ba'hya l'admettent 
parfaitement, et tous les deux ils rangent l'épreuve au nombre 
des causes qui provoquent le malheur du juste (1). Ce qui est 
plus grave, c'est que la théorie du grand docteur n'est pas non 

(1) Voy. plus haul, même chapitre, §§ 1 et 2. 






368 



ONZIÈME DOGME. 





plus d'accord avec la Tradition. Il est vrai qu'il s'appuie sur 
un passage talmudique, sur l'adage : « Point de châtiment sans 
faute. » Mais, sans insister sur l'observation déjà faite par les 
commentateurs, que cette proposition est réfutée, du moins en 
partie, par le Talmud lui-même (i), comment l'auteur, avec sa 
vaste et profonde érudition, ne s'est-il pas aperçu qu'elle est 
combattue, non par une proposition équivalente, mais par 
toute une théorie professée par la Tradition au sujet des souf- 
frances d'amour (2)? On ne se borne pas à en énoncer le prin- 
cipe, mais on en décrit les conditions, on a soin de nous dire 
qu'elles impliquent l'absence de tout péché d'action et d'omis- 
sion, que Dieu ne les impose qu'à celui qui les accepte avec 
empressement, qu'elles ne méritent ce nom que tout autant 
qu'elles ne mettent pas obstacle au culte de Dieu et à l'étude 
de la Loi; et celte doctrine revient très-fréquemment dans les 
monuments de la Tradition, notamment dans l'appréciation du 
sacrifice d'Isaac (3) ! Serait-elle contraire au bon sens, à l'ex- 
périence, à la raison universelle? Qui oserait le soutenir? Mais 
la notion de l'épreuve, envisagée comme souffrance de l'amour, 
est l'un des plus nobles encouragements moraux; elle nous 
aide à supporter sans fléchir le poids des plus grands malheurs , 
elle nous Mi plier sans rompre, elle est l'un des éléments es- 
sentiels de la solution du problème du malheur du juste. Mieux 
que cela encore, elle est entrée, elle s'est implantée dans la 
conscience du genre humain. N'aimons-nous pas plus et mieux 
les êtres pour lesquels nous avons souffert? Pourquoi donc 
Dieu n'aimerail-il pas mieux ceux qui ont souffert pour lui? 
Pourquoi donc renverser les bases de cette sainte alliance (4) 
qui repose sur la douleur? On peut admettre avec Maïmonide 
que l'épreuve doit avoir une utilité générale, qu'il doit en ré- 
sulter un bien intellectuel ou moral pour la société, et nous ne 



(1) Voy. Guide, III e partie, traduction nidc, commentaire sur la Thora; Genèse, 
de S. Munk, p. 126, note 2. XXil, l. 

(2) Talmud, Beracholh , 5. ina liTlDi ( 4 ) Talmud, Beracholh , «. ». "iaN3 

rni-ix •pib-a niia 

(Z) Ber&chilh Ttabba, seel "J 'J ; Na'lima- 



Mm 



OE LA REMUNERATION. 



309 



sachions pas que ceci soit contesté par personne. Mais cet 
avantage, cette leçon, est au fond de n'importe quelle épreuve; 
toujours elle est de nature à faire voir au monde ce que la foi 
en Dieu et le sentiment du devoir sont capables de produire, à 
mettre en lumière leur force de résistance. Est-ce une raison 
pour refuser à celui que Dieu choisit dans celte intention 
la récompense qui lui est due? Cette récompense ne doit-elle 
pas s'augmenter de tout le prix que donne à l'épreuve sa va- 
leur intrinsèque, jointe aux résultats moraux et religieux qui 
en découlent et qui sont enregistrés par l'histoire? Si la gloire 
et la renommée sont les grands mobiles d'héroïsme social, 
l'épreuve, telle que l'entendent la Tradition et la majorité de 
l'école théologique, c'est-à-dire l'épreuve alliée aux souffrances 
d'amour, est seule propre à enfanter l'héroïsme religieux. 
Aussi croyons-nous que la théorie de Maïmonide, en éliminant 
de l'épreuve son plus ardent et plus noble stimulant, en la ré- 
duisant aux proportions d'une froide leçon de conduite, en la 
découronnant en quelque sorte, s'éloigne de la grande route 
de la vérité pour suivre un sentier qui n'est pas sans danger. Il 
n'est pas prudent de comprimer la fibre de l'enthousiasme. Il 
est probable que l'auteur ne serait pas tombé dans 'celte erreur 
si, au lieu de se laisser trop absorber par les nécessités de la 
Providence et de la prescience divine, il s'était un peu plus 
occupé des rapports de l'épreuve et des malheurs du juste avec 
la rémunération proprement dite. 

En ce qui concerne celle-ci, nous avons déjà constaté que 
Maïmonide évite de l'aborder au point de vue philosophique. 
Il se borne à formuler les principes dans son abrégé de la loi, et 
se livre à quelques considérations disséminées dans son com- 
mentaire à la Mischna et dans ses lettres (1). Le seul point qui 
se rattache à la présente étude, et qui nous paraît digne d'être 
cité, c'est l'explication qu'il donne à son tour de l'insistance que 
met Moïse à décrire les peines et les récompenses matérielles. 

Après avoir affirmé sur le ton dogmatique la rémunération 



M 



(t) Commentaire ù la Mischna, Synhédrin, chap. 11, préface; lettre sur la résurrection. 



■ 






370 



ONZIÈME DOGME. 




future comme la seule vraie, après avoir défini ensuite la na- 
ture des peines et des récompenses futures (1), il continue en 
ces termes : — « Puisqu'il a été établi que les récompenses et 
« la béatitude qui nous sont promises ne se réalisent que dans 
« le monde futur, et que le cbâliment réservé aux méchants 
« c'est l'anéantissement (Careth), que signifient donc toutes ces 
« éventualités mentionnées dans le livre de la loi, eu rapport 
« avec la piété ou l'impiété du peuple de Dieu, mais exclusive- 
« ment terrestres? De quoi s'agit-il, en effet? De l'abondance 
« et de la famine, de la paix et de la guerre, de la grandeur et 
« de la décadence politique, de la possession et de l'expulsion 
« de la Terre-Sainte, de la bonne et de la mauvaise chance, 
« longuement énumérées dans le pacte d'alliance? Il est vrai 
« que ce sont là des assurances matérielles, qui ont eu et qui 
« auront encore leur réalité dans ce monde. Oui, tant que nous 
« accomplissons les prescriptions de la loi, nous jouissons de 
« tous ces biens temporels, de même que, dans les cas de dés- 
ce obéissance , nous nous exposons à tous ces maux physiques 
« décrits par Moïse. Mais qu'on se garde bien de voir, soit dans 
« ces biens, soit dans ces maux, le dernier mot de la rémuné- 
« ration. Voici la vérité à cet égard : Dieu nous a présenté dans 
« sa sainte loi l'arbre de vie ; quiconque en cultive les com- 
« mandements en connaissance de cause, c'est-à-dire avec par- 
« faite connaissance de Dieu, aura conquis une place dans la 
« vie future, proportionnelle à ses actes et à son savoir reli- 
« gieux. Et à celte certitude vient s'ajouter l'assurance pro- 
« phétique que, si nous savons apprécier le culte théorique et 
« pratique à sa juste valeur, au point d'en faire l'objet de nos 
« efforts constants et empressés, alors Dieu écartera de nous 
« les obstacles qui pourraient nous en détourner, « la maladie, 
« la guerre, la famine, etc. », en même temps qu'il nous com- 
« blera de tous les biens propres à nous maintenir dans la voie 
« sacrée, « l'abondance, la paix, les richesses », afin de ne pas 
« être troublés par les préoccupations des besoins corporels, 



(1) Yad ha-Hazaka, l re partie, traité do la Pénitence, chap. 8. 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



371 



de pouvoir, exempts de peines el de soucis, nous consacrer 
tout entiers à l'étude et à la pratique de la religion, et méri- 
ter d'autant plus sûrement la béatitude éternelle. Tel est le 
sens d'un texte du Deuléronome (1) où la promesse des biens 
de la terre est suivie de l'assurance d'une récompense fu- 
ture. Même interprétation des maux terrestres: la loi nous 
« avertit que, si c'est de propos délibéré que nous désertons la 
religion pour courir après les futilités mondaines (2), alors 
le juge suprême dépouillera les défectionnaires de ces biens 
dont ils ont fait un si mauvais et si étrange usage, et les ac- 
cablera de tous les maux qui leur rendront amère, insup- 
portable, cette vie matérielle et sensuelle' dont ils faisaient 
leur but; au lieu de vivre, ils périront par l'impiété (3). Il 
est donc bien entendu que les bénédictions et les malédic- 
tions ont la signification que voici : Si vous servez Dieu avec 
joie, avec fidélité, il vous accordera celles-là et vous pré- 
servera de celles-ci, afin que rien ne vous empêche de vous 
perfectionner dans les connaissances comme dans les pra- 
tiques saintes; vous conquerrez ainsi les deux mondes, la 
vie terrestre et la vie future, ou, pour mieux dire, la vie fu- 
ture par la vie présente, par les litres que vous y saurez ac- 
quérir, grâce à la culture de la sagesse et de la vertu, qui 
n'est plus possible au delà de la tombe (4). Que si, au con- 
« traire, vous abandonnez Dieu pour vous vautrer dans les 
« plaisirs grossiers de la table et de la débauche, vous provo- 
« querez la substitution des malédictions aux bénédictions; 
« vous traînerez des jours pleins d'angoisse et d'inquiétude, 
« privés des loisirs comme des facultés qu'exigent le culte et la 
« religion. Vous n'aurez pas voulu du monde futur, eh bien, 
« vous serez plus qu'exaucés, vous n'aurez ni l'un ni l'autre; 
« car les maux de la vie terrestre vous empêcheront d'acqué- 
« rir les connaissances et d'accomplir les actes au moyen des- 
-< quels on gagne la vie future (5). » 



(1) llculér., VI, 24 et "25. 

(2) Iliid., XXXII, lit. 

(s) nu., xxvm, «s. 



(4) Ecclés., IX, 10. 

('■>) Y»d ha-Haiaka, u. s., chap. 9, ba- 
laclia 1. 



- ,SL. ■ 









372 



ONZIÈME DOGME. 






Par cette explication, non moins ingénieuse quesensée, delà 
prépondérance accordée par Moïse à la rémunération tem- 
porelle, Maïmonide renoue le fil théologique qui le rattache à 
Saadia et à Ba'hya en matière de peines et de récompenses 
terrestres. Considérer celles-ci comme moyen, jamais comme 
but; faire d'elles l'échelon qui nous aide à gravir les sommets, 
à nous exhausser jusqu'à l'éternité : voilà ce que Moïse a voulu 
inculquer au peuple. C'est là une pensée vraie, qui va même 
plus loin que ne le désire sans doute l'auteur; car elle satisfait 
à la fois ceux qui adoptent aveuglément l'opinion orthodoxe, 
qui veulent voir la rémunération future et le royaume du ciel 
écrits en toutes lettres dans le Pentateuque, et ceux qui, plus 
circonspects, estiment que Moïse ne s'est occupé officiellement 
que de la rémunération terrestre. Il est même à remarquer 
qu'elle s'applique mieux, cette réponse, à la seconde opiuion. 
Au point de vue de la première, qui est professée par Maïmonide 
avec le rigorisme dogmatique qui le caractérise, il reste tou- 
jours à se demander pourquoi Moïse est si long, si prolixe, 
sur cette rémunération qui n'est que le moyen, que l'instru- 
ment de la rémunération future, c'est-à-dire du but final et réel, 
vis-à-vis duquel il garde une réserve 'extrême, pour ne pas dire 
un silence complet. Quoi qu'il en soit de celle objection, l'inter- 
prétation de l'auteur mérite de figurer à côté de celles que nous 
avons puisées dans la doctrine de Saadia et de Ba'hya; elles 
forment une série qu'il importe d'étudier et d'approfondir, si 
l'on tient à saisir la véritable pensée de Moïse au sujet de la 
rémunération. 

§ 4. Albou. 

Nous ne promettons pas des aperçus bien nouveaux dans 
l'exposé que nous allons faire de la doctrine d' Albou. Subis- 
sant la loi qui s'impose à ceux qui viennent à la fin d'une pé- 
riode, ce théologien résume plutôt les idées et les opinions de 
ses prédécesseurs qu'il n'en émet pour son propre compte. Mais 
à ce litre même, et en sa qualité de l'un des derniers organes 



DE LA REMUNERATION. 



373 



de l'école Ihéologique, il a sa place marquée dans notre œuvre, 
d'autant plus que les répétitions ne sont pas inutiles dans un 
sujet aussi grave. Nous diviserons les considérations dévelop- 
pées auxquelles il se livre en trois parties : 1° Question du mal- 
heur du juste et du bonheur du méchant ; 2° Conciliation de la 
justice et de la bonté de Dieu au moyen de la pénitence ; 3° Ré- 
munération proprement dite. 



I. 



De la prospérité du méchant. — « La prospérité du mé- 
chant, dit l'auteur (1), supposé que cette méchanceté et cette 
prospérité soient réelles et telles qu'elles nous apparaissent, 
peut être ramenée à quatre causes principales : 1° Elle 
émane de la Providence générale. Si, par exemple, une fa- 
mille, une ville ou un peuple est appelé à d'heureuses des- 
tinées, le méchant qui en fait partie en a sa part; on ne 
saurait, dans ce cas, en vouloir à Dieu de ne pas exclure le 
méchant, pas plus qu'on ne lui reproche d'avoir muni l'im- 
pie de mains et de membres dont il fait un si mauvais usage. 
Dieu seul sait quand il doit changer la direction de la Pro- 
vidence générale. Parfois elle ne fait que réaliser la destinée 
particulière du méchant, lui assurer les effets de son heu- 
reuse étoile, quand sa perversité n'est pas telle qu'elle né- 
cessite le renversement du Mazzal (2). 2° Elle lui revient à 
litre de rémunération de certaines bonnes œuvres accom- 
plies par ce méchant, et que Dieu ne peut ni ne veut laisser 
sans récompense (3). 3° Elle lui est octroyée quelquefois 
soit par des considérations de race et de parenté : — Loth est 
sauvé par égard pour Abraham; Achas, grâce aux vertus de 
son fils Ezéchias; Israël, en sa qualité de descendant des 
patriarches ; — soit par la volonté providentielle de s'en ser- 



ti) Ikarim, IV» partie, chap. 12-15. 
(â) Voy. iltid. , chap. 4 ; cf. dixième 
dogme, chap. IV, § 2. 



(3) Deulér., VII, 10; Onkelos, ibid.; 
Psaumes, XCII, 8 et 0; I Rois, XXI, 29 ; 
l'almud, Taanilh. 



374 






I 






ONZIÈME DOGUE. 



« vir pour le bonheur ou le malheur d'aulrui, tantôt pour la 
« faire recueillir par des justes (i), tantôt pour l'appliquer au 
« châtiment d'autres méchants : — c'est la raison d'être de la 
« puissance deSennachérib, de Nebuchadnetzar et de Titus (2). 
« 4° Elle a pour but d'endurcir le méchant, de lui aplanir la' 
« route qui conduit à l'abîme sur lequel il court avec tant d'ar- 
« deur, mais plus souvent de l'engager à revenir à la piété et 
« à la vertu en songeant que Dieu lui a prodigué tout ce qu'il 
« faut pour les exercer; ou bien elle sert d'épreuve au juste 
« qui, à la vue de tant de félicités correspondant à tant de 
« crimes, reste inébranlable dans la voie du bien. Après l'in- 
« dicalion de ces quatre motifs généraux, l'auteur fait cette 
« juste réserve : Il se peut fort bien cependant, dit-il, que celui 
« que nous regardons comme un impie ne le soit nullement 
« aux yeux de Dieu (3), comme il se peut aussi que ce que nous 
« appelons bonheur soit plutôt une source de soucis et de cha- 
« grins pour ce prétendu heureux (4). » 

Du malheur du juste. — « Il importe d'abord de constater 
« que beaucoup des maux du juste sont mérités et ne sauraient 
« soulever de récrimination contre Dieu. Ainsi les frères de 
« Joseph s'en prennent à Dieu des contrariétés que leur fait 
« éprouver Joseph en Egypte, quand ils auraient dû les accep- 
« ter comme une juste expiation de leur conduite envers leur 
« malheureux frère (5). C'est donc souvent la rançon de vieux 
« péchés dont la bonlé de Dieu a bien voulu différer la puni- 
ce tion, mais que sa justice ne lui permet pas de supprimer tota- 
« lement (6). C'est absolument le cas du débiteur à qui son 
« créancier aurait accordé délai sur délai : à la dernière 
« échéance le débiteur non-seulement se déclare insolvable, 
« mais encore se plaint amèrement de cet injuste créancier qui 
" ose réclamer ce qui lui est dû. Après cette observation 



(1) Job, XXVII, 17. 

(2) Isaïe, X, 5 et 6. 

(3) Talmud, Kidouschin, 40. 

(*) Psaumes, XXXII, 10; Job, XV, 20; 
Ecoles., VIII, 12; Abolh, 11,8. 



(5) Genèso, XLII, 21 et 19; Prov., 
XIX, 3. 

(6) Beréschilh Rabba, sect. 07; Midrasoli 
Esllier, III, 15; IV, 1; Talmud , Babu 
Kama, SO. 



DE LA RÉMUNÉRATION. OIO 

préliminaire, Albou range les maux du juste également sous 
quatre catégories: 1° Ils proviennent de ce qu'on appelle 
l'ordre physique général. Si, par exemple, un torrent dé- 
vastateur emporte pêle-mêle le juste et le méchant, il n'y a 
rien là que de naturel, à moins que le juste n'ait des titres 
tout particuliers à la protection spéciale de Dieu contre cette 
catastrophe collective, et alors il est sauvé. 2° Ils sont dus 
en partie à la destinée individuelle de ce juste , à l'influence 
plus ou moins malheureuse sous laquelle il est né. S'il est, 
par exemple, d'une complexion faible et maladive, s'il vient 
d'un sang vicié, il subira fatalement les conséquences de 
cette origine, à moins encore que sa perfection morale ne lui 
donne des droits à un changement dans l'ordre naturel. 
L'auteur fait remarquer avec raison que ces deux causes cor- 
respondent exactement aux deux premières du bonheur du 
méchant. Puis il y rattache encore d'autres cas en tant qu'é- 
manant delà Providence générale. Le juste est souvent puni 
pour n'avoir tenté aucun effort dans le but d'arrêter les maux 
de la société, pour s'être abstenu de prier et d'intercéder en 
faveur de ses contemporains. C'est à un motif de ce genre 
que la tradition attribue l'extinction de la famille d'Ëlimé- 
lech (1). Il arrive encore que le juste est condamné à souffrir, 
non pas à litre de châtiment, mais pour expier les maux 
d'autrui. Voici comment il faut entendre ceci : Dans sa 
bonté, Dieu veut bien adoucir le verdict qu'il doit prononcer 
contre une génération coupable. Que fait-il alors? Sachant 
que le juste ne demande pas mieux que de pâlir pour les au- 
tres, que se dévouer pour le salut commun esl pour lui non 
pas une peine, mais un plaisir, Dieu agrée le martyre du juste 
comme un sacrifice expiatoire. C'est la loi de la substitution 
prise dans son acception la plus élevée, et dont il y a de 
nombreux exemples dans l'Écriture et dans la tradition (2). 
Il faut reconnaître ensuite que le juste n'est jamais parfait; 



(1) Midrasch Huth. 

(2) Isaïc, LU, 13; LUI, 4 cl suW.; Éifohlel, IV, 4 cl S ; Talmud, Moed Kalan. 



H 



i 










376 



ONZIÈME DOGME. 



« il n'eslpas sans avoir commis des fautes légères, qui deman- 
« dent à être effacées. C'est donc au moyen de ces souffrances 
« que Dieu les fait disparaître, comme les astringents suppri- 
« ment les taches, pour le faire entrer, pur et sans défaut, 
« dans l'éternité. Ces maux peuvent, en outre, servir de pré- 
« servatif au juste, ayant pour objet de le soustraire aux dan- 
« gereuses séductions de la fortune, du bien-être, des jouis- 
« sances matérielles qui pourraient l'éloigner de Dieu et de la 
« pratique du bien (1). 3° Il y a une solidarité dans le mal- 
« heur comme dans le bonheur : de même que le méchant 
« jouit du bénéfice d'une paternité ou d'une parenté vertueuse, 
« le juste subit parfois les conséquences désastreuses d'une 
« succession criminelle. C'est ainsi qu'il sera pauvre, quand 
« ses parents auront été condamnés à la perte de leur fortune ; 
« errant sur la terre d'exil, quand ses ascendants auront en- 
ce couru celte peine. Ce n'est pas ici une punition, mais une 
« conséquence naturelle de la loi de filiation. L'auteur explique 
« dans ce sens la mort imposée au genre humain par suite du 
« péché originel d'Adam, l'extermination de la ville pontificale 
« de Nob comme rejeton delà race condamnée du pontife Eli. 
« Il a aussi soin de déclarer que cette solidarité n'est pas con- 
« traire au principe de la responsabilité individuelle ensei- 
« gnée par Ezéchiel. 4° Ce sont les souffrances d'amour ou 
« épreuves. Elles sont de deux sortes , suivant qu'on adopte 
« l'opinion de Maïmonide et aussi de Na'hmanide, qui la 
« professe formellement dans son traité de la rémunération, 
« à savoir qu'il n'y a point de souffrance sans péché ; ou que 
« l'on se range du côté de Saadia et de la tradition générale, 
« qui admettent des maux à litre d'épreuve pure et tout à fait 
« dégagée de l'expiation. Sans se prononcer entre les deux 
« opinions, l'auteur s'écarte cependant de la thèse de Maï- 
« monide, qui ne veut voir dans l'épreuve qu'une leçon demo- 
« raie et de piété donnée au public, sans conférer le moindre 



(1) Deulér., XXX11 , 18; Talmuil , Haguiga , 9; Vaïkra Rabba , sect. 13; Midrasch 
Haguitha. 



DE LA RE.MUiNEIlATlO.V 



377 



droit à un accroissement de récompense. Il estime, lui, que 
le but véritable de l'épreuve, c'est de rendre le juste parfait 
par l'heureuse alliance de l'intention avec l'action, alliance 
en dehors de laquelle la perfection suprême est irréalisable. 
Il y a donc souffrances d'amour toutes les fois qu'on ne peut 
les attribuer ni à des causes générales, ni à l'influence du 
Mazzal, ni à des fautes individuelles, ni à un relâchement 
dans l'étude de la loi, ainsi que la tradition l'enseigne for- 
mellement (1). Le sacrifice d'Isaac constitue l'idéal des souf- 
frances d'amour, à cause de l'impossibilité de l'attribuer à 
un autre motif plausible. L'auteur insiste beaucoup sur ce 
caractère qu'il assigne à l'épreuve ; tous les faits qui portent 
cette qualilicalion dans l'Écriture ont pour objet l'union de 
la noble intention avec la bonne action. Au lieu de taxer 
l'épreuve d'injuste et d'arbitraire, on fera mieux d'y recon- 
naître la manifestation éclatante de la bonté de Dieu, puis- 
qu'elle vaut au juste une double récompense, accordée à la 
volonté alliée à l'exécution. Il n'est pas plus raisonnable de 
demander à quoi bon cette épreuve, Dieu sachant parfaite- 
ment à quoi s'en tenir sur l'abnégation et le dévouement de 
l'homme de bien. Mais c'est comme si l'on demandait : Pour- 
quoi Dieu exigc-l-il l'accomplissement de ces ordonnances:' 
pourquoi ne suffit-il pas de les réaliser d'intention? La ré- 
ponse est claire: la rémunération est réservée, non pas au 
culte intentionnel et mental, mais à l'adoration réelle , pra- 
tique et active. Ainsi donc, les souffrances du juste ne peu- 
vent induire en rien contre la justice et l'équité divines: 
elles découlent invariablement de l'une des quatre causes 
générales que nous venons de développer ; mais il est vrai 
que ces causes nous restent souvent cachées. » 
Interprétation donnée par Albou de la doctrine biblique sur 
i double question du malheur du juste et du bonheur du mé- 
chant. — « Citant à son tour les textes connus ayant rapport 



(l) Talmud , Beracbotli, 















378 



'■ 

V: 



ONZIÈME DOGME. 



à la question (1), l'auteur prend pour thème l'opinion d'As- 
saph, qui lui paraît la plus développée, et qui renferme la 
double solution. Quelle est celle solution? Elle peut se ré- 
sumer en deux mois : le bonheur du méchant est sans stabi- 
lité; il aboutit à la ruine, à l'abîme. Quant au malheur du 
juste, il ne s'attaque qu'à celte existence terrestre, si courte 
et si fragile, et les récompenses sont réservées à la partie la 
plus noble de nous-mêmes, à l'âme, à l'esprit, à ce souffle 
divin qui ne périt pas avec la matière, et qui, rentré dans sa 
sphère immortelle, ne veut plus entendre parler de la terre. 
Mais, objecte l'auteur, si la réponse d'Assaph est si nette et 
si précise, comment se fait-il que les autres prophètes, au 
lieu de s'en contenter, reviennent à la charge, posent de 
nouveau le problème à peu près dans les mêmes termes? 11 
en donne deux raisons : La première, c'est que la démons- 
tration perd quelquefois sa force en présence du fait brutal: 
l'homme est ainsi fait que ce qu'il voit, le spectacle qui 
frappe ses yeux, détruit le plus solide raisonnement. C'est 
pour ce motif que Jérémie et Habacuc, à la vue des horribles 
cruautés de Nebuchadnetzar et de ses satellites, se laissent 
arracher ces cris, ces protestations contre l'effrayante réalité, 
si forte que soit leur conviction de la justice de Dieu. A cette 
explication, qu'il ne trouve pas satisfaisante, il en ajoute une 
autre (qui nous le paraît beaucoup moins). Ce qui excite les 
doléances de ces deux prophètes, c'est moins le fait du bon- 
heur du méchant et du malheur du juste que le spectacle du 
méchant devenant lui-même l'instrument de torture pour le 
juste, de l'impie Nabuchodonozor transformé en exécuteur 
des hautes œuvres de Dieu. Ils ne protestent pas au nom du 
juste, persuadés qu'il accepte ses souffrances avec résigna- 
tion, avec amour, mais au nom des masses populaires, igno- 
ranle's, impressionnables, prime-saulières, qui se laisseront 
aller à en tirer des conclusions blessantes pour la justice de 



(l) Eiodc, XXXIII, 15; Ps. ( cliap. 57; Malacliic, 
Habacuc, cliaji. 1 el 2 ; Jérémie, XII, 1; passif». 



n; Ecoles., VIII, 14; Job, 



- 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



379 



« Dieu. Tel sérail, selon l'auteur, le sens de celle maxime du 
« juste: « Semblable à une eau croupissante, à une source 



corrompue, est le juste obligé de se courber devant le mé- 
chant (1) ». Qu'est-ce à dire? Que l'eau stagnante et crou- 
pissante ne souffre pas elle-même de cette altération, mais 
que ce sont ceux qui en boivent et s'y désaltèrent : de môme 
le juste qui subit la suprématie du méchant ne s'en émeut 
guère lui-même; mais ce sont les spectateurs, c'est le pu- 
blic, qui en conclut soit à l'absence de la justice, soit àl'ab- 
« sence delà Providence divine. Somme toute, le malheur du 
« juste est pour son bien et son salut, comme le bonheur du 
« méchant le mène à sa perte et à la damnation éternelle. Or, 
« c'est la cause finale qui doit servir de pierre de touche au 
« bien et au mal. » 

Nous avons bien dit que la théorie d'Àlbou ne nous offrira 
guère du nouveau sur ce premier point Nous ferons remarquer 
seulement qu'il ne suit pas Maïmonide dans sa déviation, ai- 
mant mieux envisager la question du bonheur et du malheur 
sous son véritable point de vue, sous celui de la rémunération. 
Il reprend, par conséquent, la thèse de Saadia et de Ba'hya 
sur les causes qui président à ce fait anormal. Cédant à ce be- 
soin d'innovation et de réformation qui nous anime tous plus 
ou moins par rapport à l'œuvre de nos devanciers, il tente une 
nouvelle classification de ces causes, tentative qui ne nous pa- 
raît pas justiliée par le résultat. Elle ne simplifie en rien l'é- 
tude du problème, et puis elle est défectueuse, attendu que les 
motifs qu'il assigne au malheur du juste l'emportent de beau- 
coup sur ceux qu'il allègue à l'endroit du bonheur du méchant, 
ce qui ne l'empêche pas de les fixer également au nombre de 
quatre. À cet égard, on ne saurait trop louer le bon sens et la 
prudence de Ba'hya quand, tout en faisant comme les autres 
son énumération, il a soin d'ajouter qu'il n'esl pas possible d'en 
fixer la limite, et que les causes sont aussi nombreuses que les 
individus et les circonstances au milieu desquels cette anoma- 



(0 I'roT., XXV, 26. 



380 



ONZIÈME DOGME. 


















lie se produit. Le travail d'Albou n'est pas cependant dépourvu 
d'originalité. Il a sur ses prédécesseurs l'avantage de faire res- 
sortir l'accord qui règne entre la théologie et la Tradition, de 
faire sortir celle-là de celle-ci, de rattacher le nouveau cycle à 
son antécédent; il puise aussi plus largement dans l'histoire 
sainte, donnant ainsi à son enseignement celte animation et 
cet intérêt qui sont la perfection de l'école biblique. Nous si- 
gnalerons encore sa manière de caractériser l'épreuve, et la sa- 
gacité avec laquelle il discute l'opinion de Maïmonide, la dé- 
clarant contraire à la doctrine traditionnelle et la combattant 
avec les armes du raisonnement. L'auteur confirme ce que nous 
avons dit sur le même sujet dans notre appréciation (1); il ne 
veut pas non plus que l'épreuve soit dépouillée de son auréole, 
il lui maintient le caractère de souffrance d'amour, reconnaît 
avec Saadia et Ba'hya qu'elle vaut au juste un accroissement 
de récompense, développe ce que ceux-ci n'ont fait qu'indi- 
quer, et finalement ne contribue pas peu au progrès de l'en- 
seignement dogmatique. 

II 

De la pénitence. — « L'auteur (2) commence par en faire res- 
« sortir la haute importance. Bien qu'elle ne soit, à vrai dire, 
« qu'une prescription particulière de la Loi, la pénitence s'é- 
« lève à la hauteur d'un principe général : elle suffit à réaliser 
« la perfection humaine qu'il est donné à l'homme d'altein- 
« dre au moyen de la religion et du culte. Déjà Moïse s'est plu 
« à nous en dépeindre l'excellence dans l'une de ses dernières 
« allocutions à Israël (3). Après avoir commenté les paroles 
« de Moïse, il insiste sur ce point que la pénitence est une 
« faveur, une grâce octroyée aux hommes par la bonté infi- 
« nie. Il faut bien se dire qu'elle n'est fondée ni sur la rai- 
« son ni sur la logique, qui, tout au contraire, réclament la 
« punition de toute faute et rejettent le pardon (4). Il se 



(1) Voy. plus haut, même chapitre, § 5. 

(2) Ikarim, IV partie, ohap. 2S-28. 



(s) Deutér., chap. 50. 
(4) Michée, VI, 6 cl 7. 



I 



DE LA REMUNERATION. 



381 



« livre ensuite à des considérations fort détaillées sur la na- 
« ture et les conditions de la pénitence, réclamant un repentir 
« sincère et sans arrière-pensée, proclamant la supériorité de 
« la pénitence d'amour sur la pénitence de crainte, admet- 
« tant la dernière quand elle est inspirée par la crainte de 
« la toute-puissance et de l'omniscience de Dieu, mais la re- 
« poussant comme nulle et non avenue ,quand elle n'a d'autre 
« mobile que la crainte du châtiment imminent ou déjà com- 
* mencé. Autant celle-ci est vaine et stérile, autant celle-là est 
« efficace, conduisant lentement, mais infailliblement, jus- 
te qu'au seuil de la pénitence d'amour, ainsi que cela paraît 
« résulter du texte même de Moïse, où d'abord il n'est fait 
« mention que de la pénitence de crainte (1), et à la fin seule- 
« ment, de la pénitence d'amour (2). — Passant ensuite aux 
« instruments de la pénitence, il en reconnaît trois : la pen- 
« sée, la parole et l'action. La pensée agira par le repentir (3) ; 
« la parole, par la confession des fautes (4); l'action consistera 
« dans l'éloignement des anciennes fautes, et surtout dans 
« l'accomplissement d'actes tout opposés (5). Les obstacles 
« à la pénitence sont aussi au nombre de trois : l'ignorance de 
« la faute commise, le rejet de la responsabilité ou l'habitude 
« de pallier ses fautes, enfin la pénitence qui n'aurait d'autre 
« mobile que l'intérêt ou l'honneur, mais non le désir de re- 
« venir à Dieu. À ce propos, l'auteur fait une remarquable le- 
« çon d'histoire sainte, apprécie la conduite respective de Da- 
« vid et de Saùl, explique pourquoi le dernier fut si sévère- 
« ment puni de ses fautes, et le premier traité avec une si 
« grande indulgence. C'est que Saùl avait méconnu la vraie 
« condition de la pénitence, que David savait accomplir reli- 
« gieusement. » 

Réfutation des objections faites contre la pénitence. — « On 
« a demandé, non sans raison, comment la pénitence peut 



(1) Deulér., IV, 30. 

(2) Ibid., XXX, 6. 

(3) Jéremie, VIII, 6; Joël, II, 14.. 



(4) LéTit., XXVI, 40; V, 5; Nombres, 
V, 7. 

(H) Osée, XIV, 4; Psaumes, LXXXV, 9. 



382 



ONZIÈME DOGME. 








« avoir pour effet de supprimer des actes consommés, exécu- 
s tés au vu et su de tout le monde. L'assassin peut-il, par son 
« repentir, rendre la vie à celui qu'il a tué? Le violateur du 
« Sabbath peut-il faire en sorte que sa transgression se trans- 
« forme en respect du Sabbath? Cela ne ressemble-t-il pas à 
« vouloir reconstruire... par la parole la maison qu'on a bel et 
« bien renversée? Or, la plupart de nos péchés consistant en 
« actes illicites, comment la pénitence peut-elle les effacer, les 
« rayer du livre de la réalité? Voici comment Àlbou répond 
« à cette objection : Notre responsabilité, dit-il, n'est com- 
« plète qu'à l'égard des actes libres et spontanés, c'est-à-dire 
« des actes dont nous avons conscience et que non-seulement 
« nous avons voulus au moment de leur accomplissement, mais 
« que nous trouvons bons, que nous proclamons justes long- 
« temps après leur consommation, des actes que nous sommes 
« loin de regretter, que nous exécuterions encore, si l'occa- 
« sion se présentait, sans hésitation et même avec empresse - 
« ment. Quant aux actes qui ne se présentent pas dans ces 
« conditions, à tous ceux qui, soit pendant, soit après leur 
« réalisation, nous laissent un sentiment de mécontentement, 
« de regret, de remords, bien qu'à l'origine ils fussent volon- 
« taires, en totalité ou en partie, ce ne sont pas des actes 
« libres et spontanés, et, par suite , ils ne comportent pas de 
« responsabilité réelle. Pourquoi? Par la raison que ce blâme, 
« ce regret, ce remords que nous en gardons, prouvent que les 
« actes en question tenaient plus ou moins de la contrainte, 
« d'une influence fatale, ou bien provenaient de l'ignorance 
« et de l'erreur, autant de mobiles qui atténuent, s'ils neladé- 
« truisent pas, la responsabilité. Il y a plus encore : même les 
« actes qui, dans leur principe, seraient un peu entachés de 
« contrainte, sont réputés libres et spontanés si nous les sanc- 
« tionnons ensuite de notre approbation pleine et entière. 
« C'est la volition, c'est la sanction mentale de l'acte con- 
« sommé qui lui donne sa valeur. Prenons un exemple : un 
« serment est valable si nous l'approuvons et le maintenons 
« après l'avoir fait; mais il cesse de l'être, devient sujet à an- 



Ili; LA 11EMUNEIUT10N. 



383 



« nulation, s'il nous inspire du regret, fût-il au début l'ex- 

« pression sincère de notre volonté. Telle est la doctrine en- 

« seignée par la Tradition, notamment au sujet des vœux et 

« des serments (1). Appliquant ces considérations, puisées 

« dans l'observation psychologique, à la pénitence, l'auteur en 

« conclut que, si le pénitent éprouve un vif regret de la faute 

« commise, à tel point qu'il voudrait la supprimer, l'anéantir 

« si c'était possible, s'il prend, en outre, la ferme résolution 

« de l'éviter dorénavant à tout prix, il montre par ces nou- 

« velles dispositions que sa faute n'avait jamais été autre 

« chose que le produit de l'ignorance, de l'erreur, de la dé- 

« raison môme, si nous en croyons Aristote, qui, dans son 

« Ethique, affirme que les actes de l'intelligence ne sont pas 

« susceptibles de repentir, proposition qui a son pendant dans 

« la Tradition. Elle nous dit, en effet, que le pénitent qui, se 

« trouvant en présence des mêmes tentations et des mêmes 

« séductions auxquelles il succombait autrefois, ne se laisse 

« pas entraîner, démontre par cette réaction énergique con- 

« tre le vice que les mobiles de sa conduite passée n'étaient 

« autres que l'erreur et la sottise; aussi est-il déchargé de la 

« responsabilité de ce passé, attendu qu'on ne saurait ni flé- 

« trir ni punir des actes de cette nature (2). Et c'est là un 

« principe si vrai, si conforme à l'essence de l'homme, que la 

« Tradition n'hésite pas à en étendre l'application au bien, en 

« ce sens que, si le juste protestait contre son propre passé, ma- 

« nifestait le désir de passer l'éponge sur toute une vie de 

« piété et de vertu, il perdrait réellement le bénéfice de ses 

« actes méritoires, tant les revirements de notre raison et de 

«. notre volonté peuvent transformer nos œuvres, métamor- 

« phoser les actes libres et spontanés en actes erronés, incon- 

« scienls, fatals (3). Il s'ensuit que le repentir sincère et la 

« protestation réfléchie contre les fautes commises possèdent 

« cette puissante faculté de suppression. Et voilà comment la 



(1) Talmud, Nedarim; 21. 

(2) Talmud, Yoma, Sfi. 



(5) Talmud, Kidouschin, 41. 







m. 







384 



ONZIÈME DOGME. 










H 


i 











« vraie pénitence peut avoir pour effet de faire du pécheur 
« repentant un juste parfait. » 

Nécessité de V institution de la pénitence. — « Si, comme il a 
« été démontré plus haut, la pénitence est une grâce spéciale 
« du ciel, elle n'en participe pas moins de la nécessité; oui, 
« elle est aussi nécessaire que la Loi elle-même. Quel est, en 
« effet, le but de la loi divine? De conduire l'homme à l'im- 
« mortalité par la perfection spirituelle? Mais comme, d'un 
« autre côté, l'homme est constamment exposé à la tentation, 
« depuis l'origine du monde, depuis la légende du serpent 
« tentateur, et qu'il n'est pas possible d'y résister toujours, le 
« salut ne deviendrait-il pas une chimère? Qu'on ne se fasse 
« pas illusion à cet égard : tout homme pèche; il pèche par 
« l'acte et par la pensée, ou, pour mieux dire, ses violations 
« pratiques sont en même temps des fautes théoriques, des 
« hérésies, des faits d'apostasie. Quel que soit le péché dont 
« nous nous rendions coupables, il est la conséquence de la 
« négation de l'existence de Dieu, ou de la négation de la Pro- 
« vidence, ou de la négation de la révélation, c'est-à-dire des 
« trois dogmes fondamentaux dont le renversement entraîne, 
« non pas une peine temporaire, mais un châtiment éternel (1). 
« Mais, songez un peu, si personne ou presque personne n'é- 
« chappe à ce danger et à ses terribles conséquences, que de- 
« viennent alors la perfection humaine et la vie future? Elles 
« resteraient à l'état de lettre morte si la pénitence, avec sa 
« puissance de transformation et de suppression, ne venait ef- 
« facer nos péchés et nos crimes, même ceux qui paraissent le 
« moins pardonnables (2). C'est la pénitence qui, aux termes 
« des textes susvisés, nous fait éviter une seconde mort, la 
« mort de l'âme; c'est la pénitence qui porte dans ses flancs 
« la réalisation de l'assurance que Dieu n'éprouve ni colère ni 
« ressentiment éternels, qu'il prodigue ses consolations au 




(1) Sychédrin, chap. 10, Mischna I; Tal- XVIII, 32; Talmud, Pessachim, 5t; Talraud, 
mud, Rosch Haschana, 17. Kidouschin, 30. 

(2) Psaumes, XXXVII, 32; Ézéchiel, 



DE LA RÉMUNÉRATION. 



385 



« défunl et à ses parents en deuil (4). Aussi a-t-on mis sur la 
« même ligne, les déclarant toutes deux antérieures au monde, 
« la Thora et la pénitence (2). » 

On ne fait que rendre justice à l'illustre auteur du livre des 
dogmes en reconnaissant que son exposé de la pénitence ne 
laisse rien à désirer. S'il n'a pas été le premier à en découvrir 
l'importance dogmatique, s'il a été précédé dans cette tâche par 
Saadia et par Ba'hya, dont nous avons restitué la doctrine, par 
Maïmonide, qui, dans son traité de la pénitence, la qualifie à 
plusieurs reprises de dogme et de fondement (3), il en a le 
mieux saisi les grands aspects, il en a brillamment éclairé 
toutes les faces au double flambeau de la révélation et de la 
raison. Sa démonstration de la faculté de transformation in- 
hérente à la pénitence est remarquable : elle est un hommage 
éclatant rendu à la suprématie de l'intelligence sur la sensa- 
tion, et repose sur l'observation des faits internes. Elle devient 
entre ses mains ce que nous avons voulu en faire nous-même, 
le trait d'union entre la justice et la bonté de Dieu. Il a su 
rendre ce lien indissoluble par l'art avec lequel il l'a façonné. 
Nous ne pouvions, sans nous écarter de notre sujet, suivre 
l'auteur dans les développements, aussi étendus qu'intéres- 
sants, auxquels il se livre en celte matière ; mais l'analyse som- 
maire que nous venons de faire de sa théorie suffira pour dé- 
montrer combien la pénitence se lie étroitement à la rémunéra- 
tion. Nous nous sommes donc inspiré de la vérité théologique, 
traditionnelle et biblique, en assignant à cet élément la place 
à laquelle il a droit dans le dogme qui nous occupe. Nous si- 
gnalerons toutefois une petite lacune dans Àlbou, comme dans 
toute l'école théologique : aucun de ses organes ne traite ex 
professa de la solidarité dans ses rapports avec la responsabi- 
lité individuelle; il en est fait mention accidentellement, mais 
on ne l'a pas abordée directement. Celte dernière sanction 
manque donc à nos aperçus sur cette question spéciale, ce qui 



(1) Isaïe, LV1I, 16-18. 

(S) Talniud, l'essahim, !I4; Talmud, Ne- 
darim, 39. 



(3) Yad ha-Hazaka , traité de la Péni- 
tence, cliap. 8 et 7. 

23 



: rv:'*i-4i 



386 



0NZ1ÊM1Ï DOGME. 








ne doit pas nous empêcher de maintenir nos assertions, puisées 
dans l'Écriture et dans la Tradition, conformément à la mé- 
thode théologique. 

III 

Àlbou consacre plus de la moitié de son livre (1) au dogme 
de la rémunération. Mais comme ses considérations portent 
spécialement sur la nature des peines et des récompenses fu- 
tures, elles trouveront leur place naturelle dans le treizième 
et dernier dogme. Nous ne citerons que la thèse qu'il soutient 
au sujet de la rémunération enseignée par Moïse. « C'est une 
« objection bien connue, dit-il (2), que celle qu'on a tirée dusi- 
« lence gardé par Moïse au sujet de la rémunération future. » 
Il reproduit d'abord deux des solutions données par ses pré- 
décesseurs, qu'il ne nomme pas. « On a prétendu, dit-il, que 
« l'Écriture ne voulait et ne devait mentionner que des récom- 
« penses et des peines propres à exercer une influence salu- 
« taire sur les masses. Or, la rémunération spirituelle, grâce 
« à sa nature insaisissable et, par suite, inaccessible à l'esprit 
« du vulgaire, eût été repoussée, peut-être même niée par ce 
« dernier, ce qui aurait abouti au renversement de la religion. 
« Mais, dit l'auteur, est-ce que l'immatérialité de Dieu, l'exis- 
« tence de l'esprit pur, est plus accessible aux intelligences 
« ordinaires? Et pourtant Moïse en a parlé, en a proclamé le 
« principe en face de tout Israël (3). Et puis on ne comprend 
« guère comment la rémunération matérielle peut suppléer au 
« silence gardé sur la rémunération future, au point de faire 
« naître l'espérance et la foi dans cette dernière. On. a dit en- 
« suite que la Thora ne s'occupe que des récompenses se ma- 
« nifeslant d'une façon miraculeuse et extraordinaire , telles 
a que la triple moisson de la sixième année du cycle seplen- 
« nal, les vêtements des israélites restés inusables pendant 
« quarante ans de séjour dans le désert (4), tandis qu'elle juge 



(1) Ikarim, IV» partie, chap. 29-12. 

(2) liid., chap. 39. 



(3) Exode, XX, 4; Douter., IV, is. 

(4) Lévit., XXV, 21; Dealer., VIII, 4. 



1 M 









DE LA RÉMUNÉIIATIOK. 



38' 



à propos de se taire au sujet des félicités éternelles, qui sont 
une conséquence infaillible de l'immortalité de l'âme. Mais, 
objecte Àlbou, est-ce que le dogme de l'immortalité de l'âme 
serait une donnée plus simple, plus répandue, que celle du 
libre arbitre? Comment se fait-il donc que Moïse, qui a cru 
devoir proclamer hautement et formellement le principe du 
libre arbitre, ait jugé à propos de rester muet sur l'immor- 
talité de l'âme? Comment, en invoquant si souvent le pré- 
cepte des peines et des récompenses, a-t-il pu se taire sur la 
partie la plus essentielle de la rémunération? 
« L'auteur propose donc une nouvelle solution, qu'il donne 
comme la sienne propre. En cherchant sous la lettre 
l'esprit qui anime, les peines et les récompenses formulées 
par Moïse, on est amené à reconnaître que le législateur, 
s'occupant peu des individus, ne s'adresse qu'aux masses, à 
Israël pris collectivement. Il ne pouvait, par conséquent, 
promettre autre cbose que des récompenses collectives, et 
cela ressort avec évidence de la triple déclaration qu'il fait 
à ce sujet (1). Or, les récompenses collectives sont nécessai- 
rement terrestres; car il est inadmissible que la rémunéra- 
tion future, réservée à la majorité des justes, soit étendue à 
la minorité des méchants : ce serait diamétralement opposé 
au principe de l'équité et de la justice. Ce n'est que dans ce 
monde sublunaire que la majorité fait loi, que les bénédic- 
tions d'en haut, accordées à une ville, à une région, à un 
peuple, peuvent s'appliquer aux quelques méchants confon- 
dus dans le grand nombre des justes, afin d'éviter le renver- 
sement de l'ordre nalurel (2). Mais dans la vie future tout est 
individuel, chacun paie pour son propre compte, et il n'y a plus 
de solidarité. Ainsi l'abstention de toute mention formelle 
de la rémunération future, que l'on reprocbe à Moïse, s'expli 
que par ce motif qu'elle est inapplicable aux masses. Est ce 
à dire qu'elle passa dans la Thora tout à fait inaperçue? A 



(1) Uiil , XXVI, 3-13; DeuUr., VII, 
12-16; Ibid., XXVIII, 1-13. 



- \i, T.iliiiud, kidotucliin, io. 



H 



mj 



388 



ONZIÈME DOGME. 



■ 










a Dieu ne plaise! Les allusions ne manquent pas à ce sujet. 

« Parmi les nombreux textes qui s'y rapportent, l'auteur en 

« relève trois qui lui paraissent décisifs. Le premier est tiré 

« du Lévitique, où il est dit: « N'imitez ni les Egyptiens ni les 

« Cananéens; observez mes lois et mes commandements, 

« dont l'accomplissement fait vivre l'homme (1) ». Sagit-il ici 

« de la vie physique, terrestre? Mais alors les Egyptiens et les 

« Cananéens, qui n'observaient point ces lois, ne vivaient 

« donc pas, eux qui formaient deux grands et puissants peu- 

« pies ! Evidemment il est question de la vie future, éternelle, 

« comme l'a fort bien compris le paraphraste chaldéen (2). Le 

« second texte se trouve dans le Deutéronome ; il est relatif à 

« la défense faite à tout Israël de se faire des incisions dans la 

« chair à cause d'un mort; car, ajoute-t-il, « vous êtes un peuple 

« saint et une race d'élite » (3). Mais, dit fort spirituellement 

« l'auteur, s'il n'y avait que cette vie ici-bas, la prohibition 

« serait dénuée de sens. Quoi ! parce que vous faites partie 

« d'un peuple sacré, choisi, vous devez moins regretter la perte 

« de vos parents que le slupide idolâtre? C'est comme si l'on 

« disait à celui qui aurait perdu une bague précieuse : Ne vous 

« en affligez pas, parce qu'elle était montée d'un magnifique 

« diamant ! La véritable interprétation du texte, la voici : 

« Puisque vous êtes appelés fils de Dieu et peuple élu, vous 

« ne devez pas vous lamenter outre mesure au sujet de vos 

« morts; le désespoir manifesté en pareille occurrence trahirait 

o chez vous la pensée que tout finit sur cette terre, qu'il n'y a 

« plus rien au delà de la tombe. Gardez-vous bien de vous 

« comparer à un vase d'argile, qui, une fois brisé, ne peut plus 

« se réparer et perd toute valeur ; considérez-vous au contraire, 

« comme le vase fait d'un métal précieux, qui, fût-il brisé en 

« mille morceaux, est susceptible d'être refondu. Vous êtes un 

« peuple saint, il y a affinité entre vous et lui, et conséquem- 



(1) Léiit., XVIII, î-5. 

(S) Onkelos, Mi. Kttî>!> 'Wna )Vtt W, 

(3) Deutér., XIV, 1 et 2. 



DE LA REMUNERATION. 



389 



» ment vous êtes en droiL d'espérer pour vos âmessainteslarôsi- 
« dence des anges saints, serviteurs du Dieu saint. Pourquoi 
a donc vous lamenleriez-vous, vous déchireriez-vous le corps 
« ou le visage pour vos morts, que vous savez appelés à 
« une destinée immortelle? Enfin le troisième texte n'est 
« rien moins que la conclusion du Deutéronome, le dernier 
« mot de tout ce long discours; il s'exprime en ces termes: Elle 
« (l'observation de la Loi) n'est pas une chose vaine ; elle est 
« (la condition même de) notre vie; c'est par elle que vous 
« posséderez longtemps le pays que vous allez conquérir 1). 
« Que signifie cette double expression de vie et de longévité'! 
« Celle-ci a trait à la vie terrestre, celle-là à la vie future et éter- 
« nelle. Il cite encore plusieurs passages prophétiques bien 
« connus, que nous nous abstiendrons de reproduire, parce 
« qu'ils n'ajoutent rien à sa démonstration (2)... 

« Albou donne de la rémunération matérielle une dernière 
« explication qui mérite d'être rapportée. Le législateur, dit-il, 
« devait appliquer aux maladies de l'âme les procédés dont sait 
« user l'habile médecin pour guérir les maladies du corps. 
« Comment s'y prend celui-ci? Il attaque le siège du mal, 
« sachant bien qu'une fois détruit dans sa racine, les consé- 
« quences n'en sont plus à craindre. Eh bien, afin de guérir 
« une grande maladie morale, Dieu s'y prenait aussi en môde- 
« cin expert. Il est de fait que la rémunération découle de la 
« Providence. « Point de Providence, point de rémunération ». 
« Or, à l'exception des patriarches, qui se sont succédé d'Adam 
« à Noé, de Noé à Abraham, l'immense majorité de leurs con- 
« temporains, plongés dans l'idolâtrie, ne croyait plus à la Pro- 
« vidence ; le monde d'alors niait à plus forte raison la rému- 
« nération spirituelle, cette tradition patriarcale. C'est par la 
« vocation d'Abraham que Dieu appliquait à cette maladie, à 
« cette plaie universelle, un remède pour ainsi dire homœopa- 
« thique. Et comment cela? En prodiguant à son élu des assu- 



(lj Deulér., XXXII, 47. 

(-2) haïe, LVII, 18, Zach.ire, 111,7, Tsaume», XXV, 15; Proy., XIV, -5S. 






390 






ONZIÈME DOGME. 



\ 



: 




« rances en contradiction flagrante avec l'ordre naturel, en lui 
« promettant... quoi? La fortune, la renommée et leur grande 
« prospérité à l'étranger, sur la terre d'exil, c'est-à-dire dans 
« un milieu des moins favorables à la réalisation de ces pro- 
« messes (1). Qu'en résulte-t-il? Que l'adorateur de Dieu n'est 
« pas assujetti à l'ordre naturel, qu'il le domine, placé qu'il 
« est sous l'influence immédiate de la Providence. Viennent 
« ensuite les miracles de Moïse, qui tendent au même but.Pre- 
« nons, par exemple, l'épreuve de Mara, où Dieu promit à Israël 
« de lesoustraire à toutes les maladies tant qu'il restera fidèle à 
« sa Loi (2) ; l'épreuve de la manne, ayant pour objet d'ap- 
« prendre au monde que Dieu peut donner et donne réelle- 
« ment à ses serviteurs une nourriture surnaturelle (3). Cette 
« assertion, à savoir que l'accomplissement des lois religieuses, 
« morales ou sociales, a le pouvoir de modifier les événements 
« physiques, l'auteur l'appuie également sur plusieurs passages 
« delà tradition (4). Ceci bien établi, il devient facile d'en 
« déduire la rémunération future et spirituelle; car, si les 
« nombreux miracles réalisés dans le désert ont produit ce 
« résultat de rétablir dans son intégrité le principe du gouver- 
« nement providentiel, ne doivent-ils pas aboutir à l'affirmation 
« des récompenses futures, qui n'est pas autre chose que la 
« conséquence découlant de son principe, précieusement con- 
« servée d'ailleurs par une tradition ininterrompue qui remonte 
« jusqu'au père du genre humain? » 

On voit qu'Albou reste fidèle à la tradition de l'école, quand 
à son tour il cherche à se rendre compte du silence gardé par 
Moïse au sujet de la rémunération future, apportant son con- 
tingent d'arguments et preuves à la solution du problème. Il 
importe de constater l'élément nouveau qu'il fait entrer dans 
sa thèse, nous voulons dire la critique des motifs allégués par 
ses devanciers, n'hésitant pas à rejeter ceux qui lui paraissent 






(1) Genèse, XII, 2; Beréschilh Rabba, 
sect. 39. 

(2) Eiode, XV, 25. 



(3) Deutér., VIII, 3. 

(4) Talmud , Schabbath , 66 ; Talmud , 
Synhédrin, 68; Talmud, Baba Bathra, 3. 






m 




DE LA RÉMUNÉRATION. 



391 



peu démonstratifs, notamment deux des motifs invoqués par 
Ba'hya. Mais pour apprécier à leur juste valeur les résultats 
divers de l'argumentation théologique, il n'importe pas peu de 
les embrasser dans un coup d'œil d'ensemble; ce sera notre 
conclusion. 

RÉSUMÉ DE LA DOCTRINE THÉOLOGIQUE EN MATIÈRE 
DE RÉMUNÉRATION. 



A l'exemple de la Tradition,l'école théologique adjuge la palme 
à la rémunération future, enl'élevant au-dessus de la rémunéra- 
tion temporelle de toute lahauteur qui élève le ciel au-dessus de la 
terre. Acceptant de confiance la doctrine qui a prévalu pendant 
le second cycle, elle semble borner sa tâche à lui apporter le 
concours de sa méthode, l'interprétation biblique appuyée sur 
la raison. Nous avons vu Saadia, Ba'hya et Albou, mettre à la 
disposition de la susdite thèse toutes les ressources de la dia- 
lectique, du bon sens et d'une érudition profonde. Mais, la rai- 
son étant beaucoup plus difficile à contenter que la foi, ses pro- 
cédés étant d'ailleurs différenlsja théologie était forcée de tenir 
compte de deux obstacles qui lui barraient le chemin, soit pour 
les franchir, soit pour les détruire. Il s'agit des deux redou- 
tables objections qui nous ont arrêté si longtemps, du bon- 
heur' du méchant comparé au malheur du juste, et puis de la 
réserve gardée par l'Ecriture sur les peines et récompenses éter- 
nelles, réserve peu en harmonie avec la longueur et la fréquence 
de ses descriptions au sujet des rétributions temporelles. Voilà 
les deux points qui forment la base des constructions élevées par 
l'école, et qui portent aussi tout l'effort de la discussion 
dogmatique. Examinons rapidement les résultats auxquels elle 
a abouti. 

1° Vieille comme le monde, l'anomalie du malheur du 
juste et du bonheur du méchant paraît de prime abord 
plutôt favorable que contraire au dogme de la rémunération 
future. N'est-ce pas la solution la plus simple, propre à faire 
face à toutes les éventualités de la spéculation, que cet ajour- 










i. 



ONZIÈME DOGME. 

nement à la vie à venir de la stricte exécution de la justice 
divine? Ne répond-il pas à tous les cas possibles? Si frappant, 
si étrange que vous apparaisse le contraste entre le suprême 
degré des félicités de l'impie et la somme des infortunes de 
l'homme pieux, ne s'évanouit-il pas devant cette perspective de 
toute une éternité consacrée à l'équitable répartition des salaires, 
et justement appelée le monde de la rémunération, « iiasn nVw »? 
Etpourtanl ni le génie traditionnel ni la raison théologique ne 
se sont contentés de cette réponse. Ils en ont compris l'insuffi- 
sance en présence des idées et des faits enregistrés par la 
Bible sur la pratique de la justice divine en ce monde, en face 
delà protestation éloquente, transmise comme un mot d'ordre 
d'un prophète à l'autre, contre les inégalités révoltantes de la 
justice terrestre. Dans les accents plaintifs, indignés, de cette 
protestation, il fallait bien reconnaître la voix de la rémunéra- 
tion temporelle réclamant sa juste part dans la répartition et se 
refusant à céder complètement le terrain à sa sœur céleste. La 
tradition était trop sagace pour s'y tromper : aussi l'avons-nous 
vue, malgré la prépondérance incontestable qu'elle accorde à 
la rémunération future, essayer de donner satisfaction à l'autre 
et de maintenir un certain équilibre entre les deux plateaux de 
la vie présente (1). Force a été à la théologie de suivre sa devan- 
cière danslavoieouverte, de l'élargir, d'en étendre les dimen- 
sions, de chercher à son tour le secret de cette justice distribu- 
tive réclamée de tout temps du souverain juge de la terre (2) . De 
là ce système de catégories personnelles qui débute avec Saadia 
et se continue jusqu'à Albou, sauf la petite solution de conti- 
nuité constatée chez Maïmonide; de là ces classifications et ces 
divisions tantôt logiques, tantôt ingénieuses, parfois forcées, 
mais jaillissant toutes de la même inspiration, de la source du 
gouvernement providentiel, qui ne s'exerce pas moins dans le 
monde présent que dans le monde futur, et qui n'a pas jugé à 
propos de sacrifier totalement la terre au ciel. Ces catégories 
sont-elles complètes, ne laissent-elles rien à désirer sous le 



I 



(1) Voy. plus haut, chap. V, § 5. 



(Jj Genèse, XVIII, 25. 



DE LA REMUNERATION*. 



393 



rapport des difficultés à résoudre? Il serait d'autant plus témé- 
raire de le soutenir que nous avons vu l'un des organes les 
plus accrédités de l'école ne pas hésiter à déclarer qu'elles sont 
illimitées, innombrables, comme les choses et les hommes 
auxquels elles doivent servir de cases. Non, elles n'embrassent 
pas tous les cas du possible nimêmedu réel (1). Ce qu'ilimporte 
de ne pas perdre de vue dans l'expression multiple de cette doc- 
trine, c'est qu'elle ramène la théologie comme la tradition au 
principe de l'Ecriture, à la pensée de Moïse, à savoir qu'il existe 
une rémunération matérielle et terrestre, qu'indépendamment 
de ses rapports plus ou moins mystérieux avec le monde futur, 
ce monde-ci subsiste par lui-même (2), qu'il a son idéal con- 
sistant dans la stabilité du bien (3). 

2° Le second point que nous tenons à résumer soulève d'abord 
une question préjudicielle. Nous ne sachions pas que la tra- 
dition se soit sérieusement occupée du silence de la loi vis à- 
vis de la rémunération future, comme elle l'a fait pour d'autres 
questions, notamment pour celles du bonheur du méchant (4) 
et de la causalité des prescriptions religieuses (S). Pourquoi 
cette omission ou cette réticence? Comment se fait-il que celte 
objection soulevée par tous les représentants de la science dog- 
matique ait échappé à l'œil perçant des pères de la Synagogue? 
Si les considérations que nous avons présentées sur les trans- 
formations du dogme ne sont pas une assertion vaine, si nous 
avons réussi à démontrer que la rémunération future est moins 
un dogme écrit, nettement formulé, qu'une tradition à la- 
quelle il convenait au divin législateur de laisser ses formes 
flottantes et nuageuses, il est tout naturel que les organes de 
celte tradition ne se préoccupassent pas des motifs d'un si- 
lence sur lequel ils savaient parfaitement à quoi s'en tenir. Mais, 
persistera-t-on à objecter, comment alors ont-ils pu lire la ré- 
munération future dans le texte de Moïse ? Ce n'est pas dans 



(1) Voy. plus haut, chap. VI, § -2. 

(2) Ecoles., I, 4. 

(3) Pfov., X, %1. 



(4) Voy. plus haul, chap. V, § 5. 

(5) Voy. notre Ré?6lalion , p. 378-380. 



394 



ONZIÈME DOGME. 




I 






le texte, répondrons-nous, mais au travers du texte et sous la 
lettre, qu'ils ont lu; c'est en appliquant à celle-ci les procédés 
de leur méthode et de leur exégèse, l'argumentation grammati- 
cale, logique, et même rationnelle, c'est-à-dire en nous fai- 
sant voir assez clairement qu'il s'agit d'une tradition orale, 
déposée en germe dans les livres saints, et qu'il leur apparte- 
nait de faire mûrir au soleil. 

Se plaçant à un autre point de vue, voulant faire un dogme 
écrit là où il n'y avait qu'un principe oral, l'école théologique 
devait rencontrer devant elle cet obstacle continu formé par 
le silence ou la réserve du législateur. Elle ne pouvait donc 
que concentrer ses efforts sur ce point noir, afin de le dissiper. 
Nous avons vu combien elle a pris cette tâche au sérieux, 
chacun de ses interprètes y apportant le tribut de ses médita- 
tions. A-t-elle réussi dans cette entreprise, réalisé la substitu- 
tion qui lui tenait si fort à cœur ? Le succès paraîtra probléma- 
tique, si l'on en juge par les principaux motifs allégués. Que 
l'on admette, avec Saadia et avec Ba'hya, la difficulté de dé- 
crire et de rendre intelligibles les récompenses futures, avec 
Ba'hya seul l'inopportunité de les offrir comme but à un ra- 
massis d'esclaves affranchis, avec Maimonïde l'idée de nous 
présenter la rétribution terrestre comme ces échelons que 
l'on gravit pour atteindre à la béatitude éternelle, avec Albou 
la thèse des récompenses collectives réalisables dans ce monde 
seulement, toujours est-il que ces théologiens, malgré la di- 
versité de leurs théories, sont d'accord sur ce point que Moïse 
parle peu, vaguement, indirectement, de la rémunération 
future. Or, s'il en est ainsi, si aucun d'eux n'ose pousser le pa- 
radoxe jusqu'à prétendre que, dans l'Écriture, la balance est 
en faveur des félicités de l'autre monde, on peut s'étonner à 
bon droit de les voir tous aboutir à une grande inconsé- 
quence. Quoi ! Moïse a omis, caché ou voilé la rémunération 
future, il a eu raison de le faire, et cette rémunération n'en 
constitue pas moins un dogme clairement et nettement énoncé 
dans le livre de la loi! Et cette conclusion est d'autant plus 
surprenante qu'il leur arrive parfois d'entrevoir la vérité, que 




DE LA RÉMUNÉRATION. 



395 



Ba'hya et Albou affirment, tous les deux, que c'est un dogme 
essentiellement traditionnel (1). Ils n'avaient qu'à faire un pas 
pour arriver à cette conclusion, que le dogme de la rémuné- 
ration future s'est maintenu dans les régions spéculatives jus- 
qu'au moment où les chefs du second cycle sont venus l'en 
faire descendre pour lui remettre les insignes du gouverne- 
ment des esprits. 

CONCLUSION. 

Il est à présumer que l'école théologique redoutait pour 
l'œuvre de Moïse une certaine déconsidération, si elle ne parve- 
nait pas à y trouver la formule précise du dogme. Heureuse- 
ment cette crainte est sans fondement : le silence, la réserve 
du législateur, sont plutôt un hommage rendu à la perfection 
indescriptible de l'éternité. Celle-ci appartient à Tordre de ces 
choses à l'endroit desquelles le silence vaut mieux que la pa- 
role (2). Moïse ne fait-il pas mieux de rester conséquent avec 
lui-même, en ne faisant figurer dans sa loi que des principes 
clairs, d'une définition simple, correspondant à des idées po- 
sitives, portant leur sanction avec elles, grâce aux faits mira- 
culeux qui les accompagnaient? N'oublions jamais le caractère 
et la vraie nature des récompenses promises : ces récompenses 
sont terrestres, il est vrai, mais éminemment spirituelles, 
consistant surtout dans l'élection religieuse, dans la supré- 
matie sacerdotale, dans la résidence de la gloire de Dieu au 
sein d'Israël. C'est une distinction aussi juste que nécessaire, 
mais qui semble avoir échappé à quelques-uns de nos dog- 
matisles. N'oublions pas davantage que même les biens tem- 
porels qu'il fait briller aux yeux du peuple ont pour base la 
durée, la continuité à travers les générations, s'étendant aux 
fils, aux petits-fils, aux derniers neveux. Spiritualité et sta 



(1) Voy. plus haut, chap. VI , § 2 ; (2) Haguiga, II, » ; cf. notre Théodicée 

deuxième molif de Ba'hya, § 4; quatrièmo p. 84-57; Exode, XV, 11; Piaumcs, LXV 

motif d'Albou. '• 



396 



ONZIÈME nilf.MF.. 







I 



bilité, voilà les deux colonnes sur lesquelles Moïse édifie sa loi 
immortelle. Celles-ci du moins ne sont ni cachées ni mas- 
quées; elles supportent majestueusement le fronton de l'édi- 
iice ; tout le monde peut les contempler, les admirer, et mé- 
diter sur l'idéal qu'elles représentent. De leurs chapiteaux elles 
touchent le ciel, nous font entrevoir l'infini, l'infini qu'on 
ne saurait se figurer autrement que stable et spirituel. Grâce 
à des racines qui plongent dans la réalité matérielle, jointes 
à une tradition forte, vivace, qui ne s'est jamais démentie, qui 
s'est perpétuée dans les faits et dans les idées, dans la doctrine 
comme dans l'histoire, d'un bout à l'autre du cycle biblique, 
le principe de la rémunération future ne courait risque ni de 
se perdre ni de s'égarer. 

Nous estimons que la béatitude céleste, entièrement détachée 
de la vie terrestre, telle qu'elle est enseignée par le chris- 
tianisme, qui n'a fait qu'exagérer les conséquences de la doc- 
trine traditionnelle, ne possède pas l'efficacité de la rémuné- 
ration de Moïse. Est-ce une assertion hasardée, téméraire, que 
nous émettons? Que l'on consulte la situation actuelle de l'hu- 
manité, les tendances visibles des peuples modernes : elles 
sont toutes dans le sens de la stabilité. Quelle différence entre 
le monde ancien et le nôtre ! Quel progrès dans la durée des 
nationalités! Quelle gradation continue dans la longévité des 
peuples! Voyez comme la vie sociale, la vie collective, atteint 
une moyenne de plus en plus élevée, allant toujours en aug- 
mentant, de l'antiquité asiatique au monde grec, du monde 
grec au monde romain, du monde romain au monde chrétien 
et musulman ! Où est la cause de ce progrès, qui substitue les 
millénaires aux siècles? Elle estdans des institutions meilleures, 
moralement supérieures à celles du monde païen, offrant des 
gages plus solides à la stabilité. Contemplez enfin, modèle 
vivant et permanent de la stabilité, éternelle personnification 
du principe de Moïse, ce peuple si chélif par le nombre et par 
la puissance matérielle, si grand par sa valeur efficiente, ce 
peuple de Dieu, disséminé dans toute les parties du monde, 
emportant pour ainsi dire l'immortalité à la plante de ses 






DE LA RÉMUNÉRATION. 



397 



pieds ! A moins de fermer le livre de l'humanité, ce livre que 
Dieu a montré, d'après la légende, au père du genre hu- 
main (1), à moins de s'inscrire en faux contre les leçons de 
l'histoire, onne saurait contester que l'humanité ne se développe 
de plus en plus dans le sens du principe mosaïque et biblique, 
dans le sens de la stabilité et de la spiritualité terrestre, pré- 
ludes de celles de la vie future. Si nous tenons au triomphe de 
la rémunération éternelle, ne séparons pas trop la vie pré- 
sente de la vie future; cherchons, au contraire, à multiplier 
entre elles les points de contact et les analogies; comprenons 
que l'éternité commence, en quelque sorte, sur celte terre ; fa- 
cilitons les défilés qui du portique conduisent au palais (2) ; 
montons avec précaution sur celte échelle dont le pied reste 
fixé à terre (3) ; pénélrons-nous de la signification profonde du 
terme au moyen duquel l'Écriture semble avoir confié son 
secret à la Tradition, de ce terme qui dit : « Loué soit le Sei- 
gneur, Dieu d'Israël, depuis V éternité jusqu'à l'éternité (4) ! » 



(1) Genèse, V, I ; ISeréschilh Rabba, 
lecl. 24; Talmud, Synhédrin, M , et passim. 

(2) Aboth, IV, 21. 

(8) Genèse, XX VIII, (-2. 



(4, Psaumes, XLI , 14; CV1 , 48; Né- 
hémie , IX, S; I Chron., XVI, 36; Bera- 
cholb, ebap IX, Mischna 3. 

































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DOUZIÈME DOGME. 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



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DOUZIÈME DOGME. 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



vis ni»5> bib lais ittiK ■hb'i u-iia xii-in bi*a hii-ii 
('» f>"> '»i>c>) lias inre» rih^hi iui-p ta^ia 

En ce jour la racine de Jessé, servant de bannière aux nations, 
deviendra le point de mire des peuples, et sa résidence sera 
brillante de gloire. (Isaîe, XI, 10.) 



Formule deMaimonïde. — « Croire, être convaincu que le 
« Messie viendra, ne jamais cesser d'espérer en sa venue, 
« malgré les années et les siècles qui se sont écoulés dans cette 
« vaine attente, s'interdire tout calcul relatif à l'époque mes- 
« sianique au moyen d'interprétations arbitraires des textes 
« de l'Écriture, ne pas oublier que nos sages ont absolument 
« prohibé tout comput de ce genre. Croire aussi que le Mes- 
« sie l'emportera en grandeur et en gloire sur tous les rois qui 
« l'ont précédé, aux ternies des assurances prophétiques, de- 
« puis Moïse jusqu'à Malacbie. Se pénétrer de ce principe que 
« douter de l'avènement du Messie, ou même s'y montrer in- 
« différent, c'est se rendre coupable d'un acte d'apostasie. 
« S'inscrire en faux contre les promesses formelles et répétées 
« de la Tbora, et qui sont l'objet d'une mention toute spéciale 
« dans la prophétie de Biléam et dans le Deutéronome (i). 



(l) Nombres, XXIV, il; Dealer., XXX, 1-9. 



26 




402 



DOUZIÈME DOGME. 




' Le dogme messianique comprend en outre la croyance que 
« le libérateur d'Israël descendra en ligne directe de David et 
« de Salomon. Contester à la race davidique ses droits et ses 
« litres à la royauté future, c'est renier Dieu et la Révé- 
« lation (1). » 

D'après cette formule, le douzième dogme contient une 
double croyance : croyance à la venue du Messie, croyance à 
un Messie issu de la famille royale de David (2). Quant à la 
place occupée par ce dogme dans l'ordre des principes fonda- 
mentaux, elle est motivée par l'opinion traditionnelle et théo- 
logique qui voit clans le messianisme un des éléments de la ré- 
munération et une sorte de trait-d'union entre la vie éternelle 
et la résurrection des morts. Il est naturel d'assigner au messia- 
nisme dans un exposé dogmatique la place qu'il est censé oc- 
cuper dans l'ordre des temps. 



CHAPITRE I er . — Le Messie selon l'Ecriture. 



I 



Nous pensons qu'avant d'aborder le dogme proprement dit, 
il importe de préciser la signitication du terme Messie, qui a 
joué et qui joue encore un rôle considérable dans les espérances 
de l'humanité. 



§ 1 er . Signification du terme Messie. 

Personne ne contestera au judaïsme la paternité du nom de 
Messie; nul n'ignore qu'il vient de la racine Maschah (noa), 
qui signifie oindre, l'onction étant le symbole de la consécra- 
tion religieuse imprimée à une personne ou à une chose. Nous 



(l) Malmonide, Comment, à la Mischna 
Synliédrln, chap. Il, douzième dogme. 



(îj Cf. Abravanel , Uosch Amaua , 



chap. 8. 



I M 



LE MKSSIF. ET LE MESSIANISME. 



403 



disons à une personne ou à une chose, attendu que, dans le 
principe, on appliquait l'onction non-seulement aux hommes 
voués à Dieu, au grand pontife, et même aux pontifes ordinai- 
res, mais encore aux objets destinés à l'usage du sanctuaire, 
ainsi qu'au sanctuaire lui-même (1). De là la dénomination de 
pontife oint ou pontife-messie donnée au grand pontife ou à 
celui qui en remplit les fonctions (2). Lors de l'institution de la 
royauté, la cérémonie de l'onction fut étendue aux rois, appa- 
remment pour leur faire sentir qu'à l'exemple du pontife,' le roi 
tient son pouvoir de Dieu, et que, comme lui, il doit s'inspirer des 
volontés du souverain maître (.J). Samuel ne mérite pas pour 
cela le sobriquet ^inventeur du sacre des rois, dont a voulu le 
gratifier le désolant scepticisme du XVI1P siècle, d'autant 
moins qu'il est déjà fait mention du Messsie, de l'oint du Sei- 
gneur, dans le cantique sublime de Hanna, mère de ce pro- 
phète, quand elle rend grâce à Dieu de la naissance de son 
fils : « Le Seigneur, dit-elle, donne la puissance à son roi et 
relève la gloire de son Messie (4). » Une preuve de la haute idée 
qu'on se faisait de cette consécration symbolique, c'est que, 
descelle époque, la qualification de« oint du Seigneur» s'iden- 
tifie avec celle de prince et de roi. Apercevant l'aîné des fils 
de Jessé, qu'il prenait à tort pour le successeur présumé de 
Saùl, Samuel s'écrie : « Ah! voià l'oint du Seigneur (S)! » Lors- 
qu'il n'était encore que simple serviteur de Saul, David se sert 
de celle appellation à l'endroit de son maître et persécuteur. 
C'est grâce à ce nom et au prestige de sainteté qui s'y rattache 
qu'il épargne la vie du roi, en même temps qu'il empêche ses 
amis de mettre la main sur lui : « Qui oserait toucher impuné- 
ment, s'écrie- t-il, à l'oint du Seigneur (6)! » A la fin des épreu- 
ves de sa vie agitée, le même lils de Jessé se glorifie de ce beau 
surnom, et dans ses derniers cantiques il se donne le titre de 



(1) Exode, XXIX, 7, îl, 56; XXX, 2ti- 
53; XL, 9-15, Lévil., VIII, 10, [■> el 50. 

(•2) Lévil., IV, s; VI, is. 

(5) 1 Samuel, X, 1; XV, t el 17; XVI, 
), 12 el 13. 



(i) I Samuel, II, 10. 

(5) I S.imuel, XVI, 6. 

(6) I Samuel, XXIV, 7; \\VI , 
Ct 13. 






404 



DOUZIÈME DOGME. 










« Messie du Dieu de Jacob » (1). Conséquent avec lui-même, 
il a soin de faire sacrer son fils Salomon au moment de le pro- 
clamer son successeur (2). S'il est rarement question de sacre 
pour les successeurs de Salomon, la Tradition nous explique 
cette omission en nous apprenant que cette cérémonie ne de- 
vait plus avoir lieu que dans le cas d'une royauté contestée ou 
d'un changement de dynastie (3). Et en effet, à partir de Sa- 
lomon il n'en est plus fait mention qu'à propos de l'avènement 
de Jéhu, appelé à remplacer la dynastie maudite d'A.chab (4), 
et de celui de Yoasch, succédant, par suite d'une révolution, à 
la sanguinaire Athalie (5). Chose remarquable, considérée 
comme le signe d'une mission providentielle, l'onction est par- 
fois accordée à des rois non israélites. C'est ainsi que le pro- 
phète Élie doit aller omc/reHazaël comme roi d'Aram (6); Cyrus 
(Koresch) est aussi appelé par le prophète « messie de Dieu » (7). 
Nous voyons enfin ce nom figurer d'une manière fort apparente 
dans les psaumes, où il est décerné soit à David, soit à tout 
autre prince régnant par la volonté de Dieu (8). Mais, sauf la 
mention qui en est faite dans les lamentations de Jérémie (9), 
nous n'en trouvons plus trace dans les derniers prophètes, de- 
puis Isaïe jusqu'à Malachie. Ce n'est pas que ceux-ci se fassent 
faute de parler d'un prince libérateur et restaurateur d'Israël; 
seulement ils lui donnent d'autres qualifications : ils l'appel- 
lent racine de Jessé, prince de la paix, rejeton de David, germe 
de justice et de vertu, pasteur d'Israël (10); l'un des suprêmes 
organes de la prophétie va jusqu'à l'appeler un demi-dieu ou 
un ange du Seigneur (il). 

Il résulte de ces nombreuses citations que pendant la pé- 
riode prophétique le Messie est éminemment personnel, un 



(i) II Samuel, XXIII, i. 

(-2) I Rois, 54 el 59. 

(5) TalmuJ, lloraïolh, Il 

(4) Il Rois, IX, 6. 

('.) Il Rois, XI, 12; Talmud, u. ». 

(fi) 1 Rois, XIX. la. 

(7 Imïc, XLV, i. 



(s) Psaumes, XVIII, SI; XX, 7. XXVIII, 
8; LXXXIX, S2; CXXXII, 17. 
(9) Trsni, IV, 20. 

(10) Isaïe, IX. 5; XI, I et 10; Jérémie, 
XXXIII, 15; Ezéchiel, XXXIV, -23 et 24; 
Miellée, V, 1. 

(H) Zacharie, X'I, 8. 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



405 



roi puissant et glorieux, restaurateur direct du trône de Da- 
vid et de la nationalité d'Israël. C'est dans le livre de Daniel, 
dans ce monument obscur d'une époque intermédiaire, qu'on 
découvre les premières traces d'une signification modifiée, pour 
ne pas dire nouvelle. Ici, pour la première fois, le Messie cesse 
d'être un roi, un prince comme les autres, pour prendre les 
proportions d'un personnage mythique. Il suffit d'un peu de 
sagacité historique pour se rendre compte de cette modifica- 
tion : à mesure que semblent diminuer les chances du rétablis- 
sement de l'autonomie sous la forme de l'ancienne royauté, 
l'histoire recule devant la légende, et l'oint du Seigneur n'ap- 
paraît plus muni du sceptre et de la couronne, mais pour ga- 
gner en attributions spirituelles ce qu'il perd en prérogatives 
temporelles. Et comme celte situation politique ne fait que se 
développer durant la période du second temple, le Messie en- 
trera plus avant dans l'esprit de son nouveau rôle, rôle com- 
plexe, où le prince est doublé du prophète, où la couronne 
royale fait place à l'auréole divine. C'est cette transformation 
qui nous expliquera le sens peu clair de l'expression « nom du 
Messie » (1) employée par le Talmud et mise par lui au nombre 
des sept créations primitives. Pourquoi le nom du Messie, et 
non pas le Messie lui-même? se demandent avec raison les com- 
mentateurs. Eh bien, n'est il pas à présumer que par ce nom 
du Messie on ait voulu faire allusion à la signification abstraite 
du mot, en d'autres termes au messianisme venant, non pas 
remplacer, mais compléter la donnée du Messie charnel et per- 
sonnel? N'aurait-on pas cherché à nous donner à entendre que 
ce nom de messie, devenu nom propre de nom commun qu'il 
était d'abord, correspond à un idéal qui a dû exister de toute 
éternité dans la pensée de Dieu, qui est le type de la palingé- 
nésie sociale, au point que la création du monde, ou, pour 
mieux dire, de l'humanité, eût été chose vaine et stérile si Dieu 
n'avait préparé dès le principe la semence de la perfectibilité 
que le Messie est chargé de féconder et de faire fructilier? 

(l) Talmud, Pessa'him, 54 ; Talmuil , Nedarira, 39. 




Il 



/ 






406 



DOUZIÈME DOGME. 



Après ces considérations préliminaires sur le sens littéral 
du terme messie, passons à l'exposé historique des idées qui 
s'y rattachent. 



§ 2. Le Messie dans les livres de Moïse. 









■ 




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■ 



A suivre rigoureusement l'ordre des textes, il conviendrait 
de commencer par celui de la bénédiction suprême donnée pat- 
Jacob a ses enfants ; il s'agit de la prédiction qui promet à Juda 
la suprématie perpétuelle (1), et qui joue un rôle important 
dans l'interprélalion du messianisme, tant israélite que chré- 
tien. Mais comme Maïmonide ne l'invoque pas dans sa formule, 
et qu'il n'offre de prime abord qu'un sens vague, affectant le 
ton de l'oracle, nous jugeons à propos d'en réserver l'explica- 
tion. Nous allons donc procéder à l'exégèse des deux textes 
que le grand docteur donne pour base à son article de foi, 
nous voulons dire la prophétie de Biléam et l'allocution pro- 
noncée par Moïse dans la dernière assemblée nationale. 

Prophétie de Biléam. — C'est la quatrième et dernière vision 
de ce prophète magicien dont il est question, celle dont la réa- 
lisation, ainsi qu'il le déclare lui-même, ne doit avoir lieu 
qu'à la lin des temps (2). Il s'exprime ainsi : « Je le vois 
(Israël), mais pas à présent; je le contemple, mais pas de près. 
Une étoile scintillera dans Jacob, un sceptre surgira en Israël, 
détruisant les extrémités de Moab, anéantissant tous les fils 
de Scheth. Edom deviendra son héritage; son héritage le 
haineux Séir, et Israël fera des prodiges de valeur. Un domi- 
nateur sortira de Jacob, faisant périr les restes des villes (3). » 
On a plus d'une fois discuté la question de savoir ce que vient 
faire l'épisode de Biléam au beau milieu du livre delà Lai; nous 
l'avons agitée nous-méme dans notre étude sur la révéla- 
tion (4). Entre autres interprétations plus ou moins plausibles, 



(1) Genèse, XL1X, 10, 

(2) Nombres, XXIV, 1 4. niainni-iriN3 



(3) Nombres, XXIV, 17-19. 

(4) Voy. noire Révélation, p. 20. 



LE MESSIE BT LE MESSIANISME. 



40 ■ 



la tradition croit pouvoir en dégager la certitude des destinées 
d'Israël. L'histoire sainte tient à nous révéler que, dès l'ori- 
gine, lorsqu'elles n'étaient encore qu'une espérance, qu'un 
rêve, ces destinées furent l'objet d'une aftirmation des plus so- 
lennelles de la part du plus grand des païens. Est-il, en effet, 
un plus précieux et plus irrécusable témoignage en faveur de 
l'infaillibilité des assurances mosaïques que cet aveu de la 
grandeur du peuple de Dieu arraché pour ainsi dire mot par 
mot au célèbre thaumaturge, que ces visions quatre fois répé- 
tées et se suivant coup sur coup, que ces bénédictions tombant 
claires et pressées d'une bouche qui ne savait que mau- 
dire (1)? L'épisode de Biléam est donc loin de constituer un 
hors-d'œuvre dans le cadre de la Thora ; il est digne de la place 
qu'il y occupe, d'autant plus que ses prédictions concordent 
parfaitement avec celles de Moïse. A l'exemple de celles du 
prince des prophètes, elles ne se bornent pas aux promesses 
temporelles, telles que la possession d'un pays riche et fertile, 
la victoire sur les nations ennemies, la domination sur les 
peuples voisins; non, elles annoncent aussi, en termes non 
équivoques, la suprématie spirituelle d'Israël, son élection, 
résultat de l'affection toute particulière de Dieu, sa stabilité, 
son indissoluble alliance avec Dieu, son éloignement de toutes 
les superstitions et procédés de la sorcellerie (2). Toutes ces 
assurances successives sont consacrées par la prédiction finale 
susvisée. Est-il possible de ne pas tenir compte d'affirmations 
si nettes, si éclatantes, sorties de cette bouche ennemie '! L'hom- 
mage rendu par un pareil adversaire n'est-il pas le moins sus- 
pect des jugements? Voilà comment la prophétie de Biléam est 
venue exercer une certaine influence sur le dogme messia- 
nique, à tel point que l'illustre Akiba croit pouvoir en invo- 
quer le témoignage douze siècles plus tard, et en faire l'appli- 
cation , malheureuse à la vérité, à l'héroïque défenseur de 
Bithar (3). 



(1) Vaïkra Uabba, sert. 1 ; Beraidbar lîabba, secl. 30 ; \alltoul, ibul , n" 43-2. 

(2) Nombres, XXIII , 9, 10, 11, 22; XXXIV, o. 
(5) Midrasch Treni, II, »; Talmud, Guiltin, 86. 



I 









408 



DOUZIEME DOGME. 



I 





H- 
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11 

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■ ! 



Maintenant, avouons-le, cette révélation du vates païen, 
bien que positive, est conçue dans un esprit de généralité qui 
ne peut suffire à la fixation d'un dogme. C'est une étoile que 
l'on voit briller à l'immense distance qui nous en sépare, mais 
dont on reste impuissant à saisir les dimensions, les contours, 
comme les conditions d'existence. Il nous faudra bien quelque 
chose de plus précis pour nous guider dans ce sentier obscur 
sur la route de l'avenir. Voyons donc si nous trouvons ce que 
nous cherchons dans les paroles directes du prophète légis- 
lateur. 

Révélation messianique de Moïse. — Nous croyons devoir 
rappeler ce que nous avons été plus d'une fois à même de consta- 
ter, à savoir que c'est dans le Deutéronome seulement qu'il est 
loisible de saisir la pensée de Moïse sur les destinées du peuple 
qui fut sa création. C'eût été quelque chose d'étrange que de 
faire annoncer le Messie par l'organe d'un Biléam, et de se 
renfermer soi-même dans un mutisme absolu vis-à-vis cette 
espérance suprême. C'est alors qu'on aurait quelque raison de 
se méfier d'une croyance aux fondements si faibles, à la base 
si peu nationale, et de la considérer moins comme un dogme 
que comme la suggestion d'un orgueil démesuré qu'on aime à 
reprocher au judaïsme. A cette objection il n'y a qu'une ré- 
ponse à faire, c'est de citer textuellement les paroles de Moïse 
prononcées dans la dernière assemblée générale de la nation, 
convoquée et présidée par lui-même. Nous y lisons l'annonce 
formelle d'une délivrance future, mais lointaine, se distinguant 
par ce langage clair et limpide qui rend incomparable l'ensei- 
gnement de l'envoyé de Dieu. On sait que des doutes ont été 
émis, puis amplifiés par la critique, sur la portée historique 
des prédictions concernant le Messie ; ceux même qui les pren- 
nent à la lettre ne sont pas d'accord sur le mode et l'époque 
de leur accomplissement : les uns les appliquent au règne du 
pieux Ezéchias, les autres au retour de la captivité de Baby- 
lone. Le texte que nous allons reproduire est donc d'autant 
plus précieux qu'il repousse toute hypothèse de cette nature. 
« Lorsque toutes ces choses seront accomplies pour toi, dit 






LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



409 



« Moïse, la bénédiction et la malédiction que j'ai mises devant 
« toi, alors tu en feras le sujet de tes méditations au milieu 
« des peuples où l'Eternel, ton Dieu, t'a relégué. Tu revien- 

« dras vers Dieu, tu écouleras sa voix de tout ton cœur et 

« de toute ton âme. Et l'Eternel ramènera tes captifs de tous les 

« pays de la dispersion Dut cette dispersion s'étendre jus- 

« qu'aux extrémités du monde, de ces extrémités mêmes l'Eler- 
« nel, ton Dieu, te rassemblera et te reprendra. Il te ramè- 

« nera au pays de tes aïeux et tu y seras plus prospère et 

« plus puissant que par le passé. Et l'Eternel, ton Dieu, cir- 
« concira ton cœur et le cœur de tes descendants, de façon 
« que tu l'aimeras de tout ton cœur et de toute ton âme, et 
« alors tu jouiras d'une nouvelle vie. Quant à ces malédic- 

c tions, elles iront frapper tes ennemis et tes persécuteurs 

« Le Seigneur te fera réussir dans toutes tes entreprises, dans 
« toutes les œuvres de tes mains, et tu feras les délices de Dieu 
« comme autrefois tes pères (1). » 

Un mot d'abord sur l'époque assignée par le prophète à 
l'exécution de ces promesses. Ajournée jusqu'à la consomma- 
tion de la bénédiction et de la malédiction, reculée jusqu'au 
retour de la dispersion, d'une dispersion non plus partielle, 
locale, momentanée, comme celle de Babylone, mais complète, 
universelle, allant d'une extrémité du monde à Vautre, cette 
restauration promise n'est certainement pas encore effectuée. 
La réalisation en est clairement réservée pour le moment où 
Israël aura jeté la semence de son principe dans le sol total du 
monde habité ( v 2). Que l'on prenne donc les paroles de Moïse 
dans leur signification simple et naturelle, et aussitôt disparaî- 
tront les obscurités, comme les nuages se dissipent devant les 
rayons du soleil levant. Un second point à noter, c'est que 
dans celte prophétie il n'est fait aucune mention, ni directe ni 
indirecte, d un Messie personnel. On serait plutôt en droit 
d'en induire le contraire, et de supposer que cette renaissance 
devra s'opérer par l'intervention immédiate de Dieu, et par le 



(1) Deutér., XXX, 1-9. 



(2) Psaumes, CVII, 31. 



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410 



DOUZIÈME DOGME. 



seul fait du retour spontané d'Israël vers son créateur. De quoi 
s'agit-il en effet? Du retour mutuel du peuple vers son Dieu 
et de Dieu vers son peuple. Point de trace, nul vestige d'un 
roi, prince, juge ou personnage quelconque, chargé de cette 
mission réparatrice. Moïse est-il plus explicite sur la nature et 
sur les conditions de cette palingénésie? Oui, puisqu'il la fait 
consister dans ce même retour à Dieu de tout cœur et de toute 
âme, clause trois fois répétée dans le texte susvisé. Et comment 
faut-il entendre ce retour? Il signifie une piété à laquelle vien- 
nent participer l'intelligence et le sentiment, une foi éclairée, 
épurée, embrassant les meilleures parties de nous-mêmes, nos 
facultés intellectuelles et morales. Une autre condition, c'est 
que cette résurrection religieuse soit marquée du cachet de 
l'universalité, car il est dit en toutes lettres qu'Israël en fera le 
sujet de ses méditations dans tous les pays où l'auront conduit 
l'émigration et l'exil. Profonde leçon, salutaire avertissement, 
bien faits pour resserrer les nœuds de cette solidarité qui fait 
d'Israël le peuple-un, qui a provoqué naguère la noble fonda- 
tion d'une alliance Israélite universelle' 
■ Si des conditions nous passons à la nature propre de la res- 
tauration promise, nous y retrouverons les éléments essentiels 
de la rémunération mosaïque, tels que nous les avons déduits 
du dogme précédent, c'est-à-dire les biens spirituels ayant pour 
support les biens temporels. Quelle récompense fait-il briller à 
nos yeux? Dans l'ordre physique, l'abondance, la fécondité, la 
santé, la richesse animale et végétale; dans l'ordre moral, la 
circoncision du cœur, c'est-à-dire la sensation subordonnée à 
la raison, et finalement la joie et la félicité qui découlent de 
la résidence de la majesté divine au milieu des hommes. 
« Dieu se réjouira de toi, est-il dit encore, comme jadis il se 
réjouissait avec tes pères » (1). — Qu'est-ce à dire? Que l'Etat 
divin que Moïse avait pour mission de constituer, et dont il 
avait rêvé la réalisation par l'établissement d'Israël dans la 
Terre sainte, ne portera tous ses fruits qu'à celte époque de 

(0 Deutér., XXX, 9. 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



411 



délivrance suprême. Celle-ci n'esl évidemment à ses yeux que 
la réalité complète et parfaite de la société qu'il aurait voulu 
fonder de son vivaut, mais que sa perception prophétique, 
déroulant devant lui le livre de l'avenir, lui fait voir irréali- 
sable avant la grande et double épreuve de la pro'spérité et 
d'une adversité sans pareille. 

Il est donc bien entendu que dans cette révélation dernière 
Moïse vient nous dépeindre une situation finale, portant la 
double empreinte du bien-être physique allié aux satisfactions 
de l'esprit et du cœur, de cette alliance, en un mot, qui entre 
de plus en plus dans les aspirations de l'humanité, parce qu'elle 
comprend de mieux en mieux que le bonheur est impossible 
en dehors de l'union des biens terrestres avec les biens imma- 
tériels, ceux-ci portés par ceux-là, ou ceux-là servant de pié- 
destal à ceux-ci. Pour ce qui concerne les rapports qu'Israël 
restauré et réhabilité devra entretenir avec les autres nations, 
nous savons déjà que Moïse ne s'en soucie guère; le peu qu'il 
en dit ici trahit plutôt, il faut l'avouer, une pensée d'exclusion 
que d'expansion. Nous n'avons pas à revenir sur les explica- 
tions développées ailleurs au sujet de cette tendance à l'exclu- 
sivisme (1). Voilà, si nous ne nous trompons, les bases de la 
théorie messianique professée par Moïse. 



§ 3. Le Messie d'après les prophètes. 



Il importe de signaler ici une assez longue solution de con- 
tinuité dans le développement historique du dogme. Nous ne 
sachions pas qu'il soit question du Messie ou de messianisme, 
soit durant la période du gouvernement des juges, soit pen- 
dant la première phase de la royauté. Ce n'est qu'aux ap- 
proches de l'époque de décadence, lorsque les symptômes 
d'une catastrophe imminente deviennent visibles à tous les 
yeux, que les prédictions relatives à une rénovation reli- 

(l) Voy. notre Révélation, p. 1)8-101. 



412 



DOUZIÈME DOGME. 




gieuse font leur réapparition sur la scène biblique. Et cela se 
comprend. Tant que l'on espérait réaliser clans le présent la 
cité et l'état divins, tant qu'Israël ne s'était pas rendu tout à 
fait indigne du beau litre de peuple de Dieu, il n'y avait 
guère opportunité à agiter devant les masses le spectre de la 
dégradation d'un peuple, fût-elle suivie d'un* brillante renais- 
sance : on ne trouble pas impunément l'économie de l'assiette 
politique et morale par la discussion de pareilles éventualités, 
et l'on ne doit y recourir que dans le cas d'urgence. Mais une 
fois le déclin devenu sensible, la défense de l'autonomie per- 
dant visiblement tout le terrain que gagnait l'offensive des 
hordes assyriennes et babyloniennes, le cercle de fer se ré- 
trécissant chaque jour davantage autour de Juda et de Jéru- 
salem, c'était le moment propice de reprendre la grande tra- 
dition de Moïse, sinon pour conjurer une ruine inévitable, du 
moins pour la rendre un peu plus supportable, grâce aux as- 
surances positives et répétées d'une restauration finale. Telle 
est la tâche si admirablement remplie par ce que nous avons 
appelé le grand propbétisme (1), et par ses organes, depuis 
Osée jusqu'à Malachie. Tous ils portent dans le pli de leur 
manteau la guerre et la paix, les prophéties d'heur et de mal- 
heur, l'annonce de la grande débâcle toujours tempérée par la 
perspective consolante de la palingénésie. Il ne sera pas sans 
intérêt de noter les points de ressemblance et de dissemblance 
entre la doctrine mosaïque et la doctrine prophétique; nous 
allons donc appliquer au point de vue spécial du messianisme 
le procédé dont nous nous sommes servi par rapport au pro- 
phétisme en général (2). 

Points de ressemblance — A l'instar de Moïse, les pro- 
phètes ajournent habituellement les résultats de leur pro- 
messes résurrectionnelles à une époque indéterminée, à la 
fin des jours (3), expression dont nous avons vu le législateur 
se servir lui-même (4), ou bien au jour grand el redoutable (5). 



(1) Voy. notre Révélation , p. 79-97. 

(2) Voy. ibii. 

(3) Isaïe, II, 2; Michée, IV, 2. 



(4j Deutér., IV, 30; XXXI, 29. 
(5) Joël, III, 4; Malachie, III, 23. 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



413 



Comme lui encore, ils parlent de la dispersion universelle 
dans les termes les plus varies, de même que du rassemble- 
ment de toutes les brebis et de leur réunion définitive en un 
corps de peuple (1). L'accord n'est pas moins parfait sur la 
nature de cette régénération, que les prophètes font également 
consister dans l'alliance des biens temporels avec les biens 
spirituels. Tout le monde connaît les tableaux brillants de co- 
loris et d'éclat tracés par ces éloquents interprèles de l'avenir, 
aussi habiles dans l'art descriptif que puissants par l'inspira- 
tion sainte. Est-il quelqu'un qui ignore les descriptions ma- 
gnifiques de la seconde partie d'Isaïe? Rien qu'à les lire su- 
perficiellement, on est convaincu que les prophètes ne con- 
çoivent pas un peuple heureux, fût-il le peuple de Dieu, s'il 
était condamné à vivre dans la gêne ou la misère, s'il lui 
fallait manger un pain trempé de sueur. Israël possédera donc 
les biens de la terre, qui font le charme de la vie, parce 
qu'en écartant de nous les amertumes de la vie matérielle, ils 
n'en disposent que mieux noire esprit aux nobles et saintes 
occupations (2). Aux biens corporels il joindra donc infailli- 
blement la possession des trésors du cœur cl de l'âme qui, la part 
faite à l'allégorie et à l'hyperbole, sont absolument identiques 
au retour vers Dieu de cœur el d'âme annoncé par Moïse (3). 
Que nous disent les prophètes sur ce point essentiel ? Ils 
parlent d'un esprit nouveau, d'un cœur nouveau, d'un cœur 
de chair venant remplacer le cœur de pierre, d'une conception 
nouvelle, plus élevée, des vérités divines, d'une nouvelle al- 
liance de Dieu avec son peuple, alliance éternelle, indisso- 
luble, gravée dans les consciences, écrite sur la table interne; 
ils nous promettent la résidence de Dieu au sein d'Israël, une 
réciprocité de sentiments, s'il est permis de s'exprimer ainsi, 
s'élablissant entre Dieu et son peuple, enfin celte satisfaction, 



(1) Isaïe, XLIX, 12-22; Jfcémie,XXXI, 
8-10et23; XXXII, 37; Ezéohiel, XXII, 
15; XXXIV, 13-16; XXXVI, 84; Osée, 
II, 2; Joël, IV, 2; Amns.lX, 9; Miellée, 



IV, G; Zophania, III, 19-20; Zacharie, 
VIII, 7 et 8. 

(2) Isaïe, L1V, l-i el 11-12; LX, S-ÎO; 
LXI, l-S; LXII, 8-10; LXV,4, 13, 19-25. 

(3) Deutér , XXX, î, ti et 9. 



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414 



DOUZIÈME DOGME. 



cette jouissance que Dieu semble recueillir, d'après Moïse, de 
son séjour au milieu de ses fidèles adorateurs (1). Voilà 'une 
identité de doctrine qui éclate avec toute la force de l'évi- 
dence. 

Points de dissemblance. — Maintenant la sévère impartia- 
lité de ces éludes nous commande de faire ressortir avec la 
môme exactitude les points de dissemblance qu'il pourrait y 
avoir entre le messianisme mosaïque et le messianisme pro- 
phétique. Une première divergence, déjà signalée par nous 
dans l'exposé du septième dogme, a trait à la mission huma- 
nitaire réservée à Israël. Nous avons montré comment cette 
mission, nettement formulée dès la vocation d'Abraham, mais 
à peu près passée sous silence par Moïse législateur et régula- 
teur du monothéisme, fut énergiquemenl revendiquée pour 
Israël par les derniers organes de la révélation. Nous avons 
constaté qu'au séparatisme, institué par Moïse comme une im- 
périeuse nécessité politique, ils substituent l'expansion Israélite 
s'infillranl partout comme un parfum divin ; nous avons re- 
marqué que, môme chez les prophètes, l'idée n'a pas encore 
atteint toute sa maturité, n'ayant pas pu se dégager d'un cer- 
tain alliage de la loi du talion moral, que l'on retrouve d'ail- 
leurs plus ou moins chez tous les peuples, et qu'on ne par- 
viendra peut-être jamais à extirper du cœur humain (2). Mais 
il est constant que le progrès, ou, pour mieux dire, le retour à 
la conception patriarcale, est la base de celte doctrine. Le rôle 
initiateur du peuple de Dieu est parfaitement tracé, non pas 
une fois, mais cent fois : il est appelé, de l'avis unanime des 
prophètes, à exercer le sacerdoce universel, à répandre le 
culte unitaire au sein de l'humanité; de national qu'il est dans 
la pensée du fondateur de la religion, le monothéisme em- 
brassera tout le genre humain : « Et l'Éternel sera roi de toute 
la terre ; en ce jour l'Éternel sera un et son nom sera un (3).» 
Une autre différence entre le point de vue du père de la doc- 



(1) lsaïe, LX, 21; LXl , G cl 9 ; LX1I, 
12; LXV, l'i; JéVémle, XXXI, 31-3S; 
Eïéobiel, XXVI. -2(i-28; XXXVII, 26-28; 



Osée, II, 21 et 22; Zacharie, VIII, 8. 

(2) Voy. noire Révélation, p. 92-93. 

(3) Zacharie, XIV, 9. 



■ 






I.E MESSIE ET LE MESSIANISME. 415 

tri n e et celui de ses successeurs mérite une attention d'autant 
plus sérieuse qu'elle touche aux fondements mômes du mes- 
sianisme : c'est assez dire qu'il s'agit de la grave question de 
la personnification du Messie. Nous avons vu Moïse annoncer 
la restauration israélite, mais sans faire la moindre mention 
d'un envoyé ou restaurateur quelconque; c'est le peuple qui 
retourne à Dieu, c'est Dieu qui ramène son peuple, sans qu'il 
y ait un intermédiaire chargé d'opérer ce rapprochement. 
Nous ne voulons pas dire que le législateur nie ou repousse la 
personnalité messianique, mais seulement qu'il la passe sous 
silence, qu'elle reste en dehors de sa théorie. Il en est tout 
autrement des prophètes ses successeurs, pour qui la per- 
sonne du messie devient plus qu'un simple élément de la re- 
naissance, la cheville ouvrière de tout le système. Ils tiennent 
d'autant plus à ce médiateur qu'à leurs yeux il est tout trouvé. 
Oui, l'idéal existe, il ne s'agit que de le présenter solennelle- 
ment au public. Quel est cet idéal ? C'est David, déjà nommé 
par l'historien sacré le Messie du Bien de Jacob (1); David, 
célèbre comme poète, chantre mélodieux d'Israël, restaura- 
teur du culte public, qu'il rehausse par les pompes et les so- 
lennités sacrées ; David, illustre guerrier, vainqueur de tous 
les ennemis de la nation ; David, enfin, portant la triple tiare 
de la piété, du génie et de la vaillance, mais plus grand en- 
core par sa pénitence, par son humilité envers Dieu. Ajoutez 
au portrait de l'homme la gloire de son règne, le seul heu- 
reux d'un bout à l'autre, le seul qui ait eu la bonne fortune de 
ne jamais voir le sol de la patrie foulé par le pied de l'é- 
tranger ; car, si le règne de Salomon, son fils et son successeur, 
fut plus brillant à son début, il perdit presque tout son pres- 
tige vers sa fin. Comme Alexandre prévoyant les sanglantes 
funérailles qu'allaient lui faire ses lieutenants, comme Char- 
lemagne dont la vieillesse fut tourmentée par le souci des in- 
cursions des brigands du nord, Salomon pouvait, dans ses der- 
nières années, voir se former les sombres nuages qui allaient 

(I) II Samuel, XXIII, 1. apSI Ifiist PPttJH. 



■ 



416 



DOUZIÈME DOGME. 





crever sur la tête de son fils. Le règne de David se distingue 
donc essentiellement de tous les autres par son unité, par le 
maintien intégral de la prospérité matérielle non moins que 
par la grandeur de la situation religieuse. Le seul qui pendant 
la longue période de la royauté puisse lui être comparé, c'est 
celui d'Ëzéchias, de ce même Ézéchias en qui l'on a voulu 
reconnaître un semblant de Messie (1). Dès lors n'est-il pas 
tout naturel que David soit resté dans les traditions populaires 
le modèle du prince, le symbole du vrai gouvernement d'Israël, 
fondé sur l'alliance des biens temporels avec les biens spiri- 
tuels ? Il lui est arrivé ce qui arrive à toutes les grandes figures 
de l'histoire : vues de loin, à une distance qui grandit avec 
chaque génération, elles deviennent de plus en plus légen- 
daires, prennent des proportions surhumaines, se trans- 
forment en type de perfection. Voilà le sens historique de 
celte nouvelle floraison d'Israël autour du trône davidique, le 
secret de ces métaphores et prosopopées qui foisonnent dans'les 
livres saints; de là ce bourgeon qui s'élance de Jessé (2), cette 
racine de Jessé servant d'étendard aux peuples (3), ces princes 
et ces rois assis sur le trône de David (4), ce rejeton vertueux 
poussant du sein de David et régnant avec justice (5), David 
ressuscitant comme roi (6), redevenant le bon pasteur d'Is- 
raël (7) ; de là encore Belh-Lhem, berceau de David, invoqué 
comme la mère renfermant dans son sein le souverain d'Is- 
raël (8), enfin la maison de David assimilée à Dieu ou à l'ange 
marchant à la tête du peuple saint (9). 

Complétons ces citations par celles qui ont trait à la stabi- 
lité de la dynastie davidique, stabilité qui repose sur la double 
autorité de l'histoire et de la poésie sacrées. L'histoire nous 
donne deux fois la vision du prophète Nathan, où Dieu lui ré- 
vèle la continuité de la maison et de la royauté de David (10), 



(1) Talmuil, Synlse'Jrin, 94. 

(2) Isaïo, XI, I. 

(3) MU., ». 10. 

(4) Jérémic, XVII, ib; XXII, 4. 

(5) lirai., XXIII. 5. 



(fi) Itid., XXX, 9. 

(7) Bzéchiel, XXXIV, 23. 

(8) Michco, V, I. 

(9) Zacharie, XII, 8. 

(10) 1 Samuel, ch. 7; 11 Cbron., ch 17. 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



41' 



confirmée par d'autres assurances du môme genre (1). Vien- 
nent ensuite les psalmistes, qui la célèbrent aux accents de 
leur divine lyre : « C'est dans l'étable, au fond de la bér- 
et gerie, que Dieu a pris son serviteur David pour l'élever au 
« rang de pasteur de Jacob et d'Israël, son héritage (2). J'ai 
« fait alliance avec mon élu, j'ai juré à mon serviteur David : 
« éternellement je conserverai sa race ; je lui ferai un trône 

« dont la solidité sera à l'épreuve des générations J'ai 

a trouvé David, mon serviteur ;/e Fai oint avec l'huile sainte. 
s Toujours je lui conserverai mes grâces, jamais mon alliance 
« ne lui fera défaut. Impérissable sera sa race, stable son 
« trône comme les jours du ciel (3). — L'Eternel a juré à David; 
« il a fait l'irrévocable serment qu'il placera sur son trône le 
« fruit de ses entrailles. Oui, tant que tes fils resteront fidèles à 
« mon alliance et à celle loi qui est mon témoignage, ils ne 
« cesseront de régner (4). » 

Ainsi c'est David ressuscité, ou un rejeton de David, ou 
bien un roi semblable à David, qui doit faire revivre les beaux 
jours d'Israël, régner pour le salut et la gloire de la religion, 
ramener sur la terre l'âge d'or de ce prince modèle. Tel est le 
grand desideratum révélé par le prophète et chanté par les 
poêles nationaux. 



§ 4. Des '■auditions du gouvernement messianique. 

Il nous reste maintenant à retracer les traits essentiels de la 
forme du gouvernement que doit réaliser ce David-Messie. 
Ces traits sont-ils conformes à l'idée que s'en esl faite l'imagi- 
nation populaire? Est-ce un David vainqueur des Philistins, 
vainqueur de tous ses ennemis, qu'on tient par-dessus tout à 
nous restituer? Est-ce un conquérant, un roi puissant par le 
glaive, qui nous est spécialement promis? Pour peu qu'on se 



(1) 1 Rois, IX, S; Il Rois, XIX , 34 
I Chron., XXII, 10; XXVIII, 7; Il Chron. 
LXXI, 18. 



(•2) Psaumes, LXXXVIII, 70 et 71. 
(3) nu., LXXXIX, .',, :,, 21-7. 

(i) nu., r.xxxn, i!-i3. 









. *ik: : -, K'kA aï 



■ 



418 



DOUZIEME DOGME. 



pénètre du véritable esprit des textes prophétiques, on est 
forcé d'écarter cette hypothèse. Comment s'exprime lsaïe, le 
premier en date, pour nous esquisser le portrait du rejeton de 
Jessé? « L'esprit de Dieu reposera sur lui, esprit de sagesse et 
« de méditation, esprit de conseil et de vaillance, esprit 
« de connaissance et de crainte de Dieu. Il jouira de la 
« faculté de sentir par la crainte de Dieu, il ne jugera pas 
« d'après les apparences, ni ne prononcera d'après le lémoi- 
« gnage arrivé à ses oreilles. Il jugera les pauvres avec équité, 
« gouvernera par la droiture les humbles de la terre, châtiera 
« avec le seul blâme tombant de sa bouche, tuera l'impie par 
» le souffle de ses lèvres. L'équité sera la ceinture de ses 
« flancs, la sincérité la ceinture de ses reins (1). » Le fils 
d'Amoz est-il seul à donner au gouvernement messianique des 
bases si peu matérielles? Non pas, puisqu'à son tour Jérémie 
appelle ce fils de David un rejeton vertueux, appelé à gouver- 
ner avec justice et avec charité (2) ; puisque Ezéchiel repré- 
sente la domination future de David-roi, prince et pasteur, 
comme une royauté de paix et de sainteté (3) ; puisque Zacha- 
rie le compare à un ange de Dieu. On ne saurait dire plus clai- 
rement, ce nous semble, que le gouverrement du Messie n'a 
rien de commun avec les souverainetés purement temporelles, 
lui dont le pouvoir repose sur six facultés intellectuelles qui 
lui sont décernées par une grâce toute spéciale d'en haut. Mais, 
dira-l-on, s'il en est ainsi, s'il est investi d'une autorité tout à 
la fois spirituelle et universelle, c'est-à-dire infaillible, n'est-ce 
pas un Messie-Dieu que l'Ecriture nous annonce? Pas davan- 
tage. Remarquons que l'organe le plus hardi de l'exaltation du 
Messie, le prophète Zacharie, n'ose pas aller jusque-là : « La 
maison de David, dit-il, sera semblable à Dieu, à un ange de 
Dieu conducteur des hommes (4). » Pour tous ceux qui ont la 
moindre notion des idiotismes et figures prophétiques, cela 
signifie que la nouvelle royauté exercera envers les peuples les 



(1 Isa'û-, XI, ■> 5. 
(-2) Jcrénrr, XXMII, I! 



(S) Eiéchicl, XXXVII, 24-28. 
(s) Zacharie, XII, IX. 






I.1C MESSIE ET LE MESSIANISME. 



il!» 



fondions d'un guide sûr, méritant une confiance absolue, et 
qu'elle ne retombera plus dans les égarements du passé. Com- 
ment, d'ailleurs, le Messie serait-il Dieu, lui dont l'avé- 
nement doit coïncider avec la proclamation solennelle de 
l'unité de Dieu (I) 9 Non, le Messie ne sera pas Dieu, 
puisque sa grande qualité, sa grande vertu, consiste préci- 
sément dans la crainte de Dieu (2) ; non , le Messie ne 
sera pas Dieu, puisqu'on nous le présente si souvent comme 
le chef humain, charnel, de la dynastie davidique (3); non, 
le Messie ne sera pas Dieu, attendu qu'il ne vient à l'idée 
d'aucun organe de la révélation de confondre le trône du futur 
David avec le trône du Très-Haut Que sera-t-il donc? Un 
homme inspiré, un prince de la paix, un personnage grand 
comme Abraham, égal, d'autres disent supérieur, à Moïse (4), 
d'une nature angélique (5), mais sans sortir des conditions de 
l'humanité. Le Messie ne sera pas, ne peut pas être Dieu, 
parce qu'il nous est défendu d'adorer tout autre Dieu (G) , 
parce que Dieu a dit: « Je suis l'Eternel, et mon nom est éter- 
nel ; jamais je ne prêterai ma gloire à un autre (7). » 

Voici maintenant Une seconde question que soulève le prin- 
cipe du gouvernement messianique : Ce gouvernement sera-t-il 
une rédemption, en ce sens que, par sa vertu propre, il se fera 
fort de racheter tous les péchés, de proclamer une sorte d'am- 
nistie générale, déliant les captifs du vice et les opprimés du 
crime? En un mot, le Messie sera-t-il non-seulement un res- 
taurateur, mais encore un rédempteur? Grave question, aux 
profondeurs caverneuses, sur la route de laquelle il ne faut 
s'aventurer qu'à bon escient. A s'en tenir à la doctrine géné- 
rale biblique, et sur la foi des textes déjà cités, il est permis 
de conjecturer que telle n'est pas l'idée attachée par l'Ecriture 
au personnage du Messie. Les prophètes nous le montrent à 



(1) ZacWie, XIV, 9. 

(2) Isaïe, XI, -2 et 3. 

(S) Urémie, XVII, 25, XXXIII, iv. 

(i) Midraicb Tan'huiim.i, cf. AkiSda, dis- 



seriation i». hiaaa sr:i Drnï&ra niii 
(s) IHi., mrn "ONtao n;;,-. 

(6) Exode, XXXIV, I t. 

(7) Isiiïe, Xl.ll, s. 



H 



420 



douzième dogme. 



Fenvi régnant, gouvernant, jugeant, réalisant le triomphe du 
droit sur l'iniquité, de la sainteté sur l'impiété, de la connais- 
sance de Dieu sur l'ignorance religieuse et la superstition ; mais 
nous ne sachons pas qu'il y tigure rachetant le présent, et 
moins encore le passé. Les brillants tableaux qu'inspirent à 
nos poètes sacrés soit la personne, soit le règne du Messie, 
n'ont rien de commun avec le rôle de victime expiatoire qui a 
prévalu ailleurs. Il est toutefois un passage qui semble faire 
exception à l'esprit général du messianisme biblique; c'est 
assez dire qu'il s'agit du fameux chapitre d'Isaïe développant 
la thèse de la rédemption et du sacrifice. Ici ce n'est plus du 
tout le rayonnant et glorieux roi de Juda; c'est, tout au con- 
traire, le serviteur qui triomphe par l'humilité, par des souf- 
frances telles qu'il ne conserve pas, pour ainsi dire, la physio- 
nomie humaine; c'est la victime qui pâtit pour l'humanité, 
qui donne sa santé, son corps, sa vie, pour le salut d'aulrui, 
agneau offert en holocauste pour l'expiation universelle, juste 
confondu avec les pécheurs jusque dans la tombe (1)! 

On sait que ce texte d'Isaïe est devenu l'une des bases fonda- 
mentales du principe du messianisme chrétien. Sans faire ici 
de la polémique, qui n'est conforme ni à nos habitudes ni à la 
gravité du sujet que nous traitons, nous nous bornerons à l'é- 
lude comparative du texte en question avec les autres ayant 
trait au Messie. Comment expliquer, demanderons-nous, l'é- 
trange contraste qui existe entre ces deux figures de Messie, 
l'une si splendide, brillante de gloire et de majesté, transfigu- 
rée, idéalisée, grâce aux plus nobles facultés du cœur et de 
l'esprit; l'autre si triste, si sordide, montrant ses plaies sai- 
gnantes, devenue l'idéal d'un prophète qui serait en contra- 
diction non seulement avec tous ses collègues, mais avec lui- 
même, peignant sous des couleurs bien différentes le sauveur 
d'Israël (2)? Quelle différence entre le chapitre onze et 
le chapitre cinquante-deux d'Isaïe! Prétendrait-on écarter 
l'objection sur la foi de l'assertion, qui n'est rien moins 



(l) Isaïe, LU, 13-18; Mil, 1-13. 



(2) Isaïi 



XI, t-». 



V 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



421 



que prouvée, d'un premier et d'un second Isaïe? On ne ferait 
que la corroborer. Que si, en effet, la seconde partie d'Isaïe, à 
partir du chapitre quarante, doit être considérée comme un 
livre nouveau, de beaucoup postérieur au premier, il faudrait, 
à moins de se laisser taxer d'inconséquence, en éliminer toute 
idée d'un Messie personnel, car dans ce nouveau livre vous 
ne trouvez plus la moindre trace d'un sauveur individuel, reje- 
ton de David ou racine de Jessé ; les consolations et les pro- 
messes qui en forment le fond sont toutes à l'adresse du peuple 
pris en bloc; il n'est plus question de restauration davidique, 
mais d'Israël, de Jacob, de Yeschouroun, du peuple choisi, 
d'une race bénie de Dieu (1). Aussi la seule assertion qui soit 
admissible et se soutienne avec quelque apparence de raison, 
c'est que l'auteur, quel qu'il soit, de cette sainte production, 
en revient purement et simplement à la doctrine de Moïse, au 
messianisme impersonnel, se réalisant par le rapprochement 
direct et réciproque de Dieu et de son peuple (2). C'est en 
adoptant ce point de vue que l'immense majorité des commen- 
tateurs anciens comme des exégètes modernes applique le 
susdit passage soit au peuple de Dieu pris collectivement, soit 
au juste en général souffrant par et pour le méchant. A cet 
égard, la rédemption n'est pas sans réalité : les souffrances et 
les épreuves noblement supportées constituent un rachat allé- 
gorique, en ce sens qu'elles servent de profond enseignement 
aux nations comme aux individus. 

La seule conclusion que, pour le moment, nous jugions à 
propos de tirer des considérations qui précèdent, c'est que, 
suivant la thèse du messianisme prophétique, c'est-à-dire per- 
sonnel, le Messie est moins un rédempteur qu'un initiateur. 

RÉSUMÉ DU CHAPITRE PREMIER. 

Récapitulons les enseignements que nous venons de puiser 
aux sources de la révélation. Moïse ne connaît, ou, du moins, 



(!) Waïe, cliap. *S0-6t», pasttim. 



{"2) Voy. plus haut, § 2. 







4-2-2 



DOUZIÈME DOGME. 






n'annonce que le Messie personnel. Il prédit une régénération, 
une renaissance nationale venant couronner l'amendement du 
peuple de Dieu et son retour sincère, de tout cœur et de toute 
âme, vers son principe religieux et moral. Cet amendement 
sera suivi du rétablissement d'Israël dans sa situation primi- 
tive, dans celle qu'il devait réaliser dès son entrée dans la 
Terre sainte par la fidèle et intelligente observation de la Loi. 
Cette situation, nous l'avons vu encore, se résume pour lui 
dans l'alliance des biens temporels avec les biens spirituels. 
En passant du mosaïsme au prophétisme, nous avons constaté 
la double modification que ce dernier fait subir au dogme. 
Quelle est cette double modification': 1 C'est d'abord la large 
expansion attribuée à l'œuvre de la palingénésie, se faisant 
plus ou moins humanitaire au lieu de rester exclusivement 
Israélite. C'est ensuite la personnification messianique, sorte 
d'incarnation où l'idée prend corps, véritable prototype de 
l'incarnation chrétienne. Nous avons indiqué les faits histo- 
riques qui peuvent avoir contribué à une transformation qui 
eut cet heureux résultat de rendre le dogme populaire, de le 
faire pénétrer dans les dernières couches sociales, enfin de ser- 
vir de puissant élément à la foi et aux espérances de rénova- 
tion nationale. Mais n'a-t-on pas altéré, par cette déviation, 
l'essence du messianisme primitif? Non ; que le messianisme 
soit impersonnel avec Moïse, ou qu'il s'incarne dans la race 
davidique, suivant les assurances des derniers prophètes, sa 
base ne cesse d'être identique. Il se résume dans une restau- 
ration morale et religieuse, s'accomplissant d'abord au sein 
d'Israël et se communiquant de lui aux autres peuples. Cher- 
chant ensuite à saisir les traits essentiels de la figure symboli- 
que du Messie, nous les avons trouvés esquissés par la révéla- 
tion prophétique, qui nous l'offre comme l'idéal de l'esprit, du 
génie et du bon sens. Dans le courant de notre exposé, nous 
avons noté l'aversion, nous pourrions dire l'horreur de l'Écri- 
ture pour toute déification humaine, incompatible avec le mes- 
sianisme de Moïse non moins qu'avec celui de ses continua- 
teurs. Un autre point que nous avons fait ressortir comme une 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



423 



forte probabilité, sinon comme un fait entièrement acquis, c'est 
le peu de faveur que rencontre dans la Bible la Ibéorie d'un 
Messie rédempteur, n'ayant pour elle que le seul passage d'Isaïe 
que nous avons discuté, et dont le sens allégorique est clair 
comme l'évidence. 

En ce qui concerne les conditions du gouvernement messia- 
nique, l'identité est parfaite entre Moïse et les prophètes. Pour 
lui comme pour eux, c'est l'union et l'harmonie entre les biens 
de la terre et les biens du ciel. Ce sera, d'un côté, la paix, la 
concorde, la santé, le bien-être physique, la longévité, la dis- 
parition des fléaux épidémiques et climatériques; de l'autre, la 
connaissance de Dieu se généralisant, et justement comparée, 
pour ce motif, à l'immensité de l'Océan (1), la Thora sortant 
de Zion et la parole divine de Jérusalem pour, de là, se propa- 
ger parmi toutes les nations (2), la fusion religieuse s'opéranl 
par le triomphe du monothéisme (3), le renouvellement des 
sources de l'inspiration sainte, ou Dieu connu pas intuition (i), 
la langue sacrée devenant, grâce à sa clarté et à sa précision, la 
langue religieuse et universelle (o), la fraternité et la bienveil- 
lance parvenant à étouffer les instincts de la férocité chez 
l'homme et même dans la bête (6). 

Pour peu qu'on y réfléchisse, on est frappé de la connexité 
qui existe entre le dogme de la rémunération et le principe du 
messianisme; c'est au point que celui-ci peut passer pour le 
corollaire de celui-là, et que le douzième dogme n'est plus au- 
tre chose que la mise en pratique, réelle et historique, des don- 
nées du onzième. 

Une autre analogie à constater entre ces deux croyances, 
c'est que l'une et l'autre, telles que nous les avons comprises 
et exposées, semblent se réfléchir de plus en plus dans la réa- 
lité qui nous entoure. Comme la rémunération biblique, le 
messianisme est plein d'actualité. On ne peut pas plus nier les 



(1) Isaïe, XI, 9. 

(2) lliiil., II, 5. 
(ô) Zauliarie, XIV, 



(4) Joël, III, 1 et 2. 
(b) Zephania, III, 9. 
(6) Isaïe, XI, (i et 7; LXV, 2S. 




hiSSi- 



'»■ - 



424 



DOUZIÈME DOGME. 






I 



m 



tendances de la société vers l'unification que vers l'alliance des 
biens temporels avec les biens spirituels. Vraiment on exagère 
parfois les aspirations matérialistes du siècle. Il est vrai que 
Ton se montre généralement plus ardent à la conquête du bien- 
être et du confort physique ; il est vrai que les classes labo- 
rieuses, les prolétaires et les déshérités se montrent plus im- 
patients de franchir l'intervalle qui sépare le besoin de l'ai- 
sance, la privation de la jouissance. Mais n'y a-t-il dans ces 
faits que l'invasion du matérialisme? Ce mouvement n'a-t-il 
pas une origine plus noble? Reconnaissons-le, tous ceux qui 
désirent si vivement se mettre au-dessus du besoin ne sont pas 
fascinés par les attraits d'un sensualisme grossier. Leur but 
est plus élevé; ils ont à cœur de se rapprocher d'autant de la 
vie intellectuelle; ils tiennent à consacrer leurs loisirs à la cul- 
ture de l'esprit, à des satisfactions qui n'ont rien de sensuel, à 
l'élévation du niveau moral. Serait-ce donc un crime que de se 
servir de la matière comme d'une échelle dont on gravit les 
marches pour atteindre au sommet? A côté de ces revendica- 
tions terrestres n'en surgit-il pas d'autres faites par l'être intel- 
ligent, en faveur de tout ce qui peut élever l'âme, ennoblir le 
cœur, améliorer le sentiment du juste, du vrai et du beau? 
Plus la matière semble s'incliner devant l'homme, reconnaître 
en lui son maître, lui confier tantôt le secret de sa puissance, 
tantôt les moyens propres à la gouverner, plus celui-ci tend à 
s'affranchir d'une servitude qui devient moins supportable en 
présence des résultats déjà conquis. Alliance plus étroite du 
temporel avec le spirituel, proportion plus harmonieuse entre 
le piédestal et sa statue, voilà bien les aspirations actuelles de 
la société civilisée, dont les affinités avec le messianisme mo- 
saïque et prophétique sont assez sensibles. Cette analogie entre 
la réalité présente et l'avenir révélé nous fera pardonner notre 
digression. Laissons peuples et gouvernements, individus et 
nationalités, chercher à s'assurer la fécondité de la terre, 
pourvu qu'on la fasse tourner au profit de la rosée du ciel. 






LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



42S 



CHAPITRE II. — Le Messie et le messianisme depuis 
la fin du cycle biblique jusqu'à la dispersion. 

Avanl d'arriver à la Tradition proprement dite et à sa doc- 
trine messianique, il importe de s'arrêter un instant devant 
celte époque de transition qui contient le retour de la captivité 
et la restauration d'Ezra. Nous allons retrouver les traces du 
dogme dans les derniers monuments bibliques datant du re- 
tour de Babylone, ainsi que dans l'œuvre du grand Synode. 

§ 1 er . Le messianisme lors du retour de lit captivité 
babylonienne. 

Signalons tout d'abord l'importance attribuée par les der- 
niers prophètes, Haggaï et Zacharie, au personnage de Zoro- 
babel, moins apparent par son titre de gouverneur de la Judée 
qu'en sa qualité de descendant de la famille royale de David. 
Tantôt il figure dans le lexte à côté du grand pontife (1), tan- 
tôt il est nommé seul (2), ce qui fait encore mieux ressortir sa 
personnalité. Citons la tin du livre du premier de ces deux, pro- 
phètes comme la plus claire expression du messianisme de cette 
époque : « En ce jour, dit l'éternel Zebaoth, je te prendrai, ô 
Zorababel, fils de Chalthiel, mon serviteur ; jeferai de loi comme 
une empreinte du sceau divin, car tu es l'homme île mon choix, dit 
leseigneurZebaolh(3). » Ilyadanscelte apostrophe la confirma- 
tion de la doctrine prophétique que nous venons d'exposer : c'est 
encore la vive et ardente croyance au Messie personnel, fils de 
David. Comme David, il est qualifié de serviteur et d'élu de 
Dieu; de même qu'à David, Dieu lui promet la stabilité au mi- 
lieu du bouleversement des trônes et du renversement des em- 
pires (4). Mais n'oublions pas de constater qu'on lui prédit 

(1) Haggée, I, I, 12 et 14; 11, 2 et 4. (T,) Ibid., II, 23. 

(2) Ibid., II, 20; Zacharie, IV, «, 7 (4) Mi., v. 22. 
et 0. 



^■1 r ;~. 



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42(3 



DOUZIÈME DOGME. 












aussi la souveraineté spirituelle dans cette belle sentence de 
Zacharie : « Ni par la force ni par les efforts matériels, mais 
par mon esprit (tu régneras), dit l'éternel Zebaoth (i). » Les 
voilà résumés avec une mâle précision, les principaux traits de 
la physionomie du Messie. Dira-t-on que ce n'est là qu'un por- 
trait individuel, celui du prince Zorobabel? Mais nul n'ignore 
que les grandes personnalités de l'histoire sainte sont autant 
de types généraux. Du reste, on ne fait que restituer à ce reje- 
ton de David les insignes de la royauté davidique. 

Voici maintenant un autre organe de celle époque intermé- 
diaire qui, peut-être en sa qualité de pontife, c'est-à-dire dans 
une pensée de rivalité que l'on rencontre si souvent entre le 
sacerdoce et l'empire, s'abstient de faire mention d'un Messie 
personnel, d'un libérateur davidique, et semble revenir au 
messianisme de Moïse, de Moïse dont, chose remarquable, il 
reproduit les termes propres : c'est Néhémie, qui invoque Dieu 
de la manière suivante : « Daigne te rappeler, 6 Seigneur, ce 
« que tu annonças jadis à ton serviteur Moïse. Quand vous me 
« serez infidèles (lui disais-tu), je vous disperserai parmi les 
« nations; mais si vous revenez à moi et que vous observiez 
« de nouveau mes commandements, dussiez-vous être relégués 
« aux extrémités du monde, je vous rassemblerais et vous ra- 
te mènerais au lieu que j'ai choisi pour ma résidence. Eh bien, 
« ils (les Israélites) sont encore tes serviteurs, le peuple que 
« tu rachetas autrefois par ta grande force et ta main puis- 
« santé (2). » Voilà bien, ce nous semble, le messianisme im- 
personnel se réalisant directement par la pénitence du peuple 
de Dieu et par son retour à la sainte Loi. Ici nous avons, pour 
ainsi dire, en présence, les deux courants de l'idée messianique : 
derniers organes du prophétisme, Haggaï et Zacharie suivent 
le fil de la tradition prophétique; gouverneur et restaurateur 
de la religion, Néhémie aime mieux se rattacher à la tradition 
primitive du grand législateur. De ces deux courants, lequel 
des deux l'emporte? Evidemment celui du messianisme person- 



(1) Zacbarie, IV, (i. 



(i) Néhémie. I, 8-10. 






LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



427 



nel et davidique; il tient la première place tant par ses mani- 
festations multiples que par l'écho retentissant des derniers ac- 
cents bibliques. 

Il va d'ailleurs s'accuser plus nettement encore dans les in- 
stitutions du grand Synode. Interrogeons ce grand organe du 
Judaïsme restauré, interrogeons son œuvre capitale, cette li- 
thurgie qu'il nous a laissée comme un monument impérissable. 
Œuvre populaire et faite pour les masses, elle devait fixer la 
croyance sous sa forme la moins immatérielle, c'est-à-dire la 
plus propre à frapper les esprits. Le dogme reçut son expres- 
sion, sa formule, dans la quatorzième bénédiction (la treizième 
du formulaire primitif), où nous demandons journellement à 
Dieu ravinement prochain du rejeton de David et la résurrec- 
tion de sa gloire (1). Il semblerait toutefois que, dans le but de 
donner une certaine satisfaction au principe du messianisme 
impersonnel, qu'on n'avait pas l'intention de supprimer, la fi- 
nale de cette bénédiction se borne à la mention abstraite d'une 
résurrection du salut, mais sans l'accompagner de l'épilhète 
de Davidique (2). Observant sagement d'ailleurs les conve- 
nances de l'oraison publique et officielle, cette bénédiction laisse 
de côté toute appréciation dogmatique, bornant sa tâche à en- 
tretenir dans les esprits l'espoir d'une glorieuse renaissance. 
A ceux qui regretteraient l'absence de toute indication relative 
aux idées de progrès humanitaire que doit réveiller en nous la 
croyance messianique, nous répondrons qu'il a été largement 
pourvu à ce besoin théorique dans la sublime prière de Alê- 
nou (3). Elle nous dit de la façon la plus nette ce que doit être 
et ce que sera la palingénésie appelée à sauver le monde par 
la reconnaissance du règne du Tout-Puissant, rendant son 
nom familier à foute chair, enlin ramenant vers lui tous les 
impies de la terre (3). Des faits qui viennent de passer sous nos 
yeux il résulte, si nous ne nous trompons, que le messianisme 



(0 Rituel, niOT rOOTB, prière nx 

*m rraa 
(s) nu., nsisji yyp matts 



(S) Voyez notre Introduction générale , 
p. 69. 
(4) nu. 






428 



DOUZIÈME DOGME. 



impersonnel de Moïse et le messianisme personnel des pro- 
phètes n'ont jamais discontinué à coexister, bien qu'avec des 
fortunes diverses; que celui-ci, malgré le prestige que lui as- 
surent la faveur et les aspirations populaires, n'a jamais pu ni 
voulu se substituer à celui-là, et qu'enfin, au sein même de 
leur antagonisme, ils restent unis par le lien du spiritualisme. 



§ 2. Le messianisme vers la fin du second temple. 

Sous l'influence de graves événements nous allons voir le 
messianisme subir une sérieuse modification, prendre une cou- 
leur plus matérielle, se laisser dépouiller peu à peu de ses pré- 
rogatives idéales, subordonner le Messie qui règne par le souf- 
fle de Dieu à un Messie guerrier et conquérant, à un David 
armé du glaive vengeur. Qu'est-ce qui a pu provoquer cette 
nouvelle déviation? Dans notre opinion, ce fut un fait histo- 
rique des plus tristes, des plus douloureux, nous voulons dire 
l'extermination totale delà race hasmonéenne (1). Voilà, se di- 
sait-on, une dynastie qui a rendu d'immenses services à la 
cause Israélite, donné à la religion et à la patrie des défenseurs 
héroïques, recouvré l'indépendance nationale et l'autonomie 
politique, fait trembler sur son trône plus d'un successeur 
d'Alexandre, considérablement étendu les frontières de la Ju- 
dée, et pourtant elle a péri tout entière, péri de la manière la 
plus tragique, sous les coups d'un valet iduméen de l'infâme 
Hérode! Comment s'expliquer cette grande catastrophe? com- 
ment la concilier avec les exigences de la justice divine? Par 
le seul fait de l'usurpation du trône de David. Les Hasmonéens 
avaient commis cette faute, ou plutôt ce crime*, de se poser sur 
la tête une couronne qui n'était faite que pour la tète d'un 
descendant de David (2). C'est alors que l'on fil remonter jus- 
qu'à Jacob la prédiction annonçant la perpétuité de la dynastie 



(1) Joseph, Avtiq.; Talmud, Kidonschin, 



(2) Talmud, Syiihédrin, 21; Aboda Zara, 

u . îrrabiïi vx nisbab 11x1 131x10 i>3 







LF, MESSIE ET LE MESSIANISME. 



429 



davidique, conçue en ces termes : « Le sceptre ne sortira pas 
de Juda, ni le gouvernement de sa postérité, jusqu'à son arri- 
vée à Schilô (ou l'arrivée de Schilô) ; alors s'effectuera sous ses 
auspices la réunion des peuples (1). » Dès lors, l'usurpation du 
trône de David fut considérée comme un crime de lèse-ma- 
jesté divine et humaine 2). Vient ensuite la race maudite des 
Hérode, joignant la cruauté des rois barbares à l'avidité des 
proconsuls, inaugurant celte ère de maux inouïs qui ne de- 
vaient pas cesser avec la vie nationale, mais lui survivre comme 
survit la douleur dans le tronçon mutilé d'un cadavre. Vint 
enfin la guerre contre les Romains, pendant laquelle on souf- 
frit toutes les horreurs du fer, du feu et de la faim réunis. A 
la suile de tant de malheurs, de si terribles épreuves, l'imagi- 
nation du peuple, surexcitée et altérée de vengeance, ne voulut 
plus voir dans le David Messie que le vainqueur des Philistins, 
l'exterminateur de Moab, l'auteur des sanglantes représailles 
exercées contre les persécuteurs d'Israël, le libérateur appli- 
quant la peine du talion, brisant la lête des enfants contre les 
rochers (3). C'est dans celte interprétation étroite, mais en rap- 
port avec une situation funeste, qu'il convient de chercher 
l'origine de tous ces faux Messies qui surgissent pendant celte 
époque troublée (4), et qui de loin en loin font leur apparition 
soudaine dans les annales de la dispersion. Un sait, du reste, 
que l'idée de vengeance et de représailles n'est pas tellement 
étrangère à l'Écriture qu'il y ait lieu de s'étonner de l'in- 
fluence qu'elle exerce sur le sentiment public et individuel. 
Il n'y a pas loin du Dieu vengeur (5) à un roi chargé de la vin- 
dicte divine. N'est-ce pas ce sentiment qui répond aux premiers 
élans de notre cœur, qui remue les fibres, qui fait vibrer les 
cordes les plus intimes, qui a occupé une place notable dans 
l'application de la justice universelle? Pour l'élouffer, il fau- 
drait faire violence à toutes nos sensations, faire taire la voix 



(1) Genèse, XL1X, 10; cf. Na'hmaoide, 
Comment, à la Tliora, ibid. 

(2) Talmuil Yéruschalml , Horaïolh. 
(5) Psaumes, CXXXVII, 0. 



(4 j Voy. Joseph , Guerre des Juifs contre 
les Kmnains. 

(i>) Peulér., XXXII, 40; Nahum, I, a. 



FS. JrV . - .jt 



130 



DOUZIÈME IlOGMIs. 






si puissante de nos passions. On comprend donc qu'un senti- 
ment si vivace renaisse parfois de ses cendres, qu'il crie fort et 
haut quand il eststimulé par les circonstances. Aussi le voyons- 
nous dominer et entraîner comme par une force irrésistible un 
esprit de premier ordre, l'un des plus illustres représentants 
du judaïsme de son temps, le grand Àkiba, qui, se laissant 
tromper par quelques apparences, salua comme Messie le fa- 
meux Ben Kuziba, le héros de la défense de Bithar (1). 

Ces considérations, tirées des entrailles de l'histoire, nous 
expliquent et l'origine etla force d'un courant d'idées que nous 
ne voulons ni ne pouvons méconnaître. S'appuyant sur la na- 
ture humaine, il en a aussi la durée, et gouverne pendant plu- 
sieurs siècles le navire qui porte Israël et ses espérances. Vi- 
vant dans une atmosphère ennemie, saturée de haine et de 
vengeance, le judaïsme ne pouvait pas plus changer de senti- 
ments que de direction : on ne va pas contre le vent. Était-ce 
l'avènement d'une religion sortie de son sein, mais pour le 
déchirer, ou bien était-ce le fanatisme du moyen âge qui al- 
lait substituer à celte direction violente un courant pacifi- 
que et réparateur? Voilà comment a si longtemps prévalu la 
théorie d'un messianisme vengeur et rémunérateur, laissant 
moins de traces dans les livres que dans les traditions popu- 
laires, reculant, se retirant peu à peu, comme le flot abandonne 
le rivage qu'il a submergé, à mesure qu'Israël parvient à res- 
pirer à pleins poumons l'air de l'émancipation et de la liberté. 
N'oublions pas d'ailleurs une chose essentielle : même dans 
les plus mauvais jours de la persécution, même pendant la 
sanglante période du règne d'Adrien, le messianisme spirituel 
ne laisse pas prescrire ses droits. C'est encore la légende de 
Ben Kuziba qui nous en fournira la preuve. On nous raconte, 
en effet, qu'un dissentiment éclate entre B. Akiba et la majo- 
rité de ses collègues au sujet de la reconnaissance de ce guer- 
rier en qualité de Messie. Tandis que le célèbre docteur se l'ait 
son écuyer, ceux-ci, s'apercevant qu'il n'est pas doué du flair ( u 2) 

(I) Midrasch Trpiii, II, -2. 

(2 Tiilmml, Synbédrln, 9". fiNTl nTlO UTS 






I.E MESSIE ET LE MESSIANISME. 



481 



que le prophète attribue au vrai Messie (1), n'hésitent pas à 
abandonner sa cause. Mais quel est ce flair? C'est un flair tout 
spirituel, la faculté de lire dans les cœurs et dans les consciences , 
celte pénétration soudaine, intuitive, que le prophète définit : 
« sentir avec la crainte de Dieu (2).» Il en résulte que la vraie 
doctrine, celle qui ne subordonne pas le Messie prophète au 
Messie roi, qui met bien au-dessus de la gloire et des conquêtes 
l'inspiration d'en haut et l'infaillibilité morale, n'a jamais 
cessé de tenir haut le drapean du spiritualisme, protestant par 
la bouche des sages contre l'outrecuidance du fils de l'étoile, et 
ne voyant plus en lui que le fils du mensonge (3). 



CHAPITRE III. 



Le Messie et le messianisme selon 
la Tradition. 



Après avoir étudié le messianisme dans la Bible et dans l'his- 
toire sainte, il importe de continuer et de compléter cet ex- 
posé par l'examen de la doctrine traditionnelle. 



§ 1 er . De la personnalité du Messie au point de vue de la 
Tradition. 



Le premier point à mettre en lumière c'est la doctrine pro- 
fessée par la Tradition par rapport à la personnalité du Mes- 
sie. A prendre la chose à la lettre, il n'est pas douteux qu'elle 
affirme un Messie personnel et temporel. Nous en avons pour 
première preuve ce nom même de Messie souvent juMaposé, 
parfois substitué à celui de fils de David. D'après l'élymologie 



(0 haïe, XI, ". 
■2; Ibid. 



( 5) Midrasch Troni, ;. c, allusion au jeu 
îles mou : NaiT13 13 , X"" 1~ 






■■■^H 






I 



br- 



432 



DOUZIÈME DOGME. 



que nous en avons donnée (1), il est clair que, par la préfé- 
rence accordée à ce terme qualificatif, laTraditiontenaità faire 
prédominer l'idée d'un prince ayant reçu l'onction sainte, d'un 
roi investi de la double autorité temporelle et spirituelle, cette 
consécration symbolique étant également attribuée au sacer- 
doce et à l'empire (2). Puis il est question de iléaux avant-cou- 
reurs de l'avènement du libérateur, et que l'on appelle épreuves 
messianiques (3) : « guerres terribles , grands coups d'épée, 
sanglantes collisions des peuples, de nature à faire pâlir l'in- 
vasion des barbares (4). » Puis on lui donne plusieurs noms 
propres, on l'appelle Scbilô, Ynnon, Mena'hem(5). Poussé dans 
cette voie du réalisme, on le compare à Daniel, à R. Yebouda 
Hanassi, dit le Saint (6). Hâtons-nous toutefois défaire nos ré- 
serves au nom de la Tradition. Au milieu même de cette ar- 
deur de personnification, qui, nous espérons l'avoir démontré, 
avait sa raison d'être dans la situation sociale et politique, vé- 
ritable baume de Galaad sur les plaies cuisantes d'Israël, on 
ne se laissa pas entraîner aveuglément sur celle penle. La doc- 
trine propbélique, celle qui voit dans le Messie moins un 
prince rayonnant de gloire mondaine, imposant par le prestige 
de la puissance matérielle, qu'un chef couronné de sagesse et 
d'esprit divin, se fait jour dans plus d'un passage talmudique. 
Nous allons donc dégager la personnalité du Messie de l'une 
de ces légendes qui contiennent le dépôt de la doctrine ésoté- 
rique. « R. Yehoschoua ben Lévy, est-il raconlé, demanda 
« un jour au prophète Élie quand le Messie viendra. — De- 
« mandez-le lui directement, répond celui-ci. — Mais où 
o puis-je le trouver? — Vous le trouverez à la porte de la cilé, 
o assis au - milieu des pauvres el des valétudinaires; vous le 
« reconnaîtrez au signe que je vais vous indiquer. Tandis que 
« les autres blessés pansent leurs plaies toutes à la fois, lui 
« ne visite les siennes que successivement, voulant être tou- 
« jours prêt à répondre à l'appel qu'il pourra plaire à Dieu de 



(i) Vuy. chap. I er , § 1. 

(2i Voy. ibid. 

(S) Talmud, SynMdrin, 98. rPiSn ^SH 



(4) Talmud, Synliédrin, 97 et 9S. 
(s) Ibid. 
(6* Ibid. 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



433 



« lui adresser par rapporta l'accomplissement de sa mission 
« libératrice (1). » 

Nous voilà de nouveau bien loin assurément du glorieux re- 
jeton de David, brillant de force, de grandeur et de majesté, 
rêvé par le peuple. Ce personnage valétudinaire, souffreteux' 
pansant ses plaies, assis comme à la porte d'un hôpital, n'a 
rien de commun avec le Messie du vulgaire. Il répond plutôt 
à la donnée du cinquante-troisième chapitre d'Isaïe, interprété 
dans le sens du christianisme; il reproduit plusieurs des traits 
de la figure messianique, telle qu'elle fut conçue par les adeptes 
du fils de Marie. Il se peut effectivement que l'influence de la 
polémique des judéo-chrétiens, dont les traces sont si sensibles 
dans le Talmud, n'est pas étrangère à cette interprétation du 
texte d'Isaïe, bien que forcée et généralement rejetée. Quoi 
qu'il en soit de cette conjecture, étudions la légende au point 
de vue du principe qui nous occupe. Nous émettons donc l'o- 
pinion qu'il y a là comme une sorte de discussion entre la 
théorie du Messie initiateur et celle du Messie populaire. Le 
rabbin demande quand viendra le Messie, c'est-à-dire le Messie 
temporel, le Messie attendu par les masses, le messie conqué- 
rant, écrasant les peuples sous les sabots de ses coursiers, le 
Messie vengeur de Jacob. Le prophète Elie lui répond par la 
fiction d'un Messie souffrant, malade, occupé du pansement de 
ses plaies, et, par suite, incapable de régner par le glaive ou 
par le prestige de la force, appelé à gouverner par des voies 
et moyens tout différents de ceux qui sont à l'usage des rois et 
des héros de l'histoire profane. Quant à l'objection que, sous 
cette livrée de la faiblesse et de la douleur, le personnage n'est 
plus du tout en harmonie avec celui que nous dépeignent les 
prophètes, il faut se dire que c'est précisément le but de la lé- 
gende de réagir contre les tendances exclusives du messianisme 
charnel, tendances qui prévalaient trop dans le monde Israé- 
lite d'alors. Rien ne. le démontre mieux que l'intervention 
môme du prophète Elie, de ce Deus ex machina de la Tradi- 



(i) Talmud, /. c. 



28 



434 



HUITIEME DOfiME. 







lion, ayant pour mission de rectifier les erreurs et de purifier 
les croyances (1). En se mettant à ce point de vue théorique, 
cacli6 dans les plis de l'enveloppe légendaire, il ne serait pas 
impossible d'y découvrir les traces d'une thèse plus radicale 
encore, nous voulons dire celle d'un Messie impersonnel. 
Peut-être veut-on nous insinuer que le Messie sera venu quand 
les hommes cesseront de panser toutes leurs plaies à la fois, 
c'est-à-dire de se livrer inconsidérément à toutes les préoccupa- 
tions de la vie, de se laisser absorber par les mille tourments 
des nécessités matérielles; il viendra ou il sera venu quand 
on ne pansera plus qu'une seule plaie, c'est-à-dire quand on 
songera avant tout à la plaie morale, que l'on se montrera tou- 
jours prêt à répondre à l'appel du Seigneur par l'accomplisse- 
ment zélé et consciencieux de la tâche spirituelle qui s'impose 
à chacun de nous. Prétendrait-on que la thèse du Messie im- 
personnel est condamnée par la Tradition? Ce n'est pas bien 
sûr, et l'un de nos théologiqucs les plus autorisés soutient 
qu'elle est hétérodoxe, mais non hérétique (2). Il s'appuie sur 
la proposition de R. Hillcl, consignée dans le Talmud (3), di- 
sant : « Israël n'a plus de Messie à espérer, l'ayant eu déjà 
dans la personne du roi Ézêchias. » Or, celte proposition, dit- 
il, estrejelée, mais nullement anathématisée. Pourquoi? pour 
le motif apparemment que son auteur n'a jamais songé à nier 
le messianisme proclamé par la Loi et par les prophètes, 
mais seulement le Messie davidique, c'est-à-dire purement 
temporel. 

À cet ordre d'idée qui vient de se dérouler devant nous se 
rattache un autre passage talmudique que nous ne devons pas 
passer sous silence. 11 s'agit d'une ancienne tradition qui admet 
deux Messies : le premier, issu de la tribu de Joseph, vain- 
queur des ennemis d'Israël, mais prédestina à tomber sur le 
champ de bataille; le second, descendant de la lignée de 
David, et qui sera le véritable Messie. Voici le texte qui les 



(i ) Eclouiolli, ctiap. S, (in 

(1) Albou, lUrim, livre I er , chap. I e 



(S) Talmud, SynMdriD, 9S cl 99. 






LR MESSIE ET LE .MESSIANISME. 



43S 



concerne : « Quand le Messie, (ils de David, fera son en- 
trée dans le monde, Dieu lui dira : Mon fils, que désires-tu? 
demande, et j'accorde (1). Mais à la vue du Messie, fils de Jo- 
seph, étendu mort, il répond : Seigneur, je ne le demande 
que la vie (2). — » Qu'est-ce à dire? que le vrai Messie ne sera 
ni guerrier ni général d'armée; il ne doit pas régner par le 
glaive, puisque le glaive porte malheur à son précurseur, au 
Messie libérateur d'Israël. C'est encore l'antinomie du mes- 
sianisme temporel, et du messianisme spirituel aboutissant à 
la reconnaissance de la supériorité du dernier. 

Une autre vérité qui se déduit de celte légende, c'est que le 
vrai Messie ne doit pas être tué ni mourir en expiation des 
fautes des hommes; il doit vivre, et c'est par la vie qu'il se dif- 
férencie de celui qui n'est que son précurseur. Graves ensei- 
gnements, dont tout le monde saisit la portée et l'influence sur 
la fixation définitive du dogme. A ces leçons importâmes 
ajoutons la révélation du vrai sens du terme /ils de Dieu ap- 
pliqué au Messie. Il n'est pas possible de prendre le change 
sur le sens allégorique de cette appellation, puisqu'elle ne dis- 
pense pas le Messie de demander à Dieu la vie, une existence 
à l'abri du danger de mort violente. 

Des esprits systématiques reprocheront à cet exposé de la 
doctrine traditionnelle au sujet de la personnalité du Messie 
de manquer de la précision désirable en pareille matière. Pour 
nous, nous estimons qu'elle est en parfait rapport avec le 
double courant que nous avons signalé dans la thèse biblique 
elle-même. Nous y retrouvons les deux tendances opposées, 
la théorie du Messie impersonne! remontant jusqu'à Moïse, 
et la leçon du Messie personnel si richement développée par 
les prophètes : celle-ci populaire, remuant les masses, s'infil- 
tranf dans les couches inférieures comme la rosée de la résur- 
rection, répandant partout le baume de l'espérance et les ar- 
deurs de la foi ; celle-là moins faite pour plaire au vulgaire, 
restant le partage des esprits spéculatifs qui se la transmettent 




(i) Psaumes, 11, 8. 



(2) Tdlmud, SllGOa, 



436 



DOUZIÈME DOGME. 






avec un certain mystère, mais comme une tradition continue, 
sous le voile de la fiction et de la légende. 



§ 2. De V époque et de la vraie nature du gouvernement 
messianique. 







A présent surgit une question préjudicielle : Existe-t-il une 
époque messianique? A.-1-elle sa place propre dans la série des 
périodes et des cycles historiques? Le mot, si ce n'est pas la 
chose, existe certainement : c'est le terme yemotli hamaschia'h 
(mï}»n ma"») qui remonte à une haute antiquité, que nous trou- 
vons déjà dans les plus anciens textes du rituel (1). Il revient 
fréquemment dans le Talmud (2), et l'on y parle de cette 
époque comme d'une éventualité sûre, infaillible. Mais il faut 
avouer que la chose reste enveloppée de nuages au point de vue 
de l'avènement comme de la durée. La meilleure preuve en 
est la diversité d'assertions hasardées à ce sujet. L'un assigne 
à l'époque messianique une durée de quarante ans, l'autre 
trois cent soixante cinq ans; celui-ci deux mille, celui-là dix 
mille ans (3) ; par conséquent, rien de net, rien de précis à cet 
égard. Quant à la iixation de l'avènement du Messie, la tra- 
dition est formelle...., mais dans un sens négatif, c'est-à-dire 
qu'elle interdit trcs-énergiquemenl de s'en occuper. Voici, en 
effet, ce qu'elle nous enseigne sur cette grave question : — 
« Que la peste soit, dit un docteur, de ceux qui se livrent aux 
« calculs messianiques! Qu'arrive-l-il en lin de compte? Il 
« arrive que si le Messie ne s'empresse pas de réaliser ces 
« supputations, on se met à désespérer de sa venue. Or il n'est 
« pas permis de renoncer à cet espoir, car il est écrit : « Quoi 
« qu'il tarde, espère en lui (4). » Qu'on ne dise pas : A quoi 
« bon espérer, si Dieu se refuse à l'accomplissement de nos 
« rêves de délivrance ? Dieu ne s'y refuse nullement ; il attend, 



I 



( i ) Pr bresdcfHT b=n olde ypïï K31 
(-2) Talmud, Synliddrin, 97-99. 



(3) Ibid., I. c. 

(4) Habacuo, II, 3. 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



437 



« lui aussi, le moment propice à nous prendre en grâce (1). 
« Mais alors, si Dieu est dans l'attente, si nous sommes dans 
« l'attente, qu'est-ce donc qui y fait obstacle, qu'est-ce qui 
« empêche le salut? C'est l'inexorable justice, en d'autres 
« termes nos péchés (2). » 

Maintenant rendons-nous bien compte de cette déclaration 
de principe à l'endroit des computs messianiques; elle s'ap- 
puie sur deux motifs, l'un pratique, l'autre théorique. Sous 
le premier rapport, rien de plus sage que cette défense : elle 
devait avoir, comme elle a eu réellement, pour effet d'éloigner 
des fidèles le découragement et le désespoir que pouvait faire 
naître une si longue épreuve se continuant à travers les 
siècles sans la moindre atténuation. Puis elle était une solide 
barrière contre les faux Messies qui de temps en temps ve- 
naient agiter une situation déjà si troublée, surexciter les es- 
prits au moyen de révélations arbitraires. L'histoire dépose 
en faveur de ces sages précautions en nous faisant loucher au 
doigt les conséquences désastreuses de toutes ces tentatives 
avortées, aboutissant au double et fatal résultat de rendre le 
joug de la servitude plus pesant par l'amertume de la décep- 
tion, et de jeter des fractions d'Israël dans l'apostasie. Il est 
certain que sans ces prévisions salutaires des pères de la Sy- 
nagogue, le mal eût été plus grand, plus violentes aussi les 
secousses qui ébranlaient la stabilité nationale. Quant au 
motif théorique que nous avons indiqué, il consiste en ceci : 
l'avènement du Messie ne rentre pas dans la catégorie des faits 
historiques; c'est une restauration appartenant exclusivement 
à l'ordre moral dont la date n'est pas appréciable, étant moins 
du domaine du monde extérieur que de celui de la conscience. 
Est-ce qu'on peut fixer la date, préciser le jour, déterminer 
l'heure de ces révolutions internes qui échappent si souvent -à 
l'influence du temps? C'est là probablement ce qu'il faut en- 
tendre par ce génie de la justice (3) qui s'opposerait à la venue 



(1) Isaîe, L, 18. 

(2) Talmud, Synbédrin, ». 



(31 ■pin PT2 



nr.i*-' 



V 



ÉR5* 



I 



138 



DOUZIEME DOGME. 









1 




1 

1 




H 




1 




1 1 





■ 



du Messie. Remarquons à ce propos que le second molif al- 
légué n'est pas sans fournir des présomptions en faveur de la 
thèse d'un Messie impersonnel. Il est évident que moins le 
salut vient s'incarner dans une personnalité quelconque, plus 
il convient de s'abstenir de tout calcul de probabilité à l'égard 
de la renaissance messianique. 

Les enseignements de la Tradition sur la vraie nature du 
gouvernement messianique n'ont pas moins d'importance. Ils 
se résument dans deux propositions qui reviennent souvent 
dans le Talmud et qui ont trait à la situation d'Israël à cette 
bienheureuse époque ; les voici textuellement : « R. Yo'- 
hanan dit : Toutes les promesses et assurances prophétiques se 
rapportent à l'époque messianique ; quant au monde futur 
proprement dit, impossible de le décrire ou de le dépeindre. 
— Samuel dit : Il n'y a d'autre différence entre la situation 
actuelle et le règne messianique que l'émancipation d'Is- 
raël (I). » Constatons que res deux propositions nous sont 
toujours présentées comme contradictoires. Mais quelle est la 
contradiction? Elle nous semble consister en ceci. Le mes- 
sianisme de Samuel, c'est Israël recouvrant la patrie et son 
autonomie ; mais sans exercer une influence directe sur l'hu- 
manité, il resterait plongé dans son isolement, comme au 
temps de son premier établissement dans la Terre Sainte ; 
il ne serait pas appelé à franchir le cercle étroit de la circon- 
scription palestinienne, pas plus spirituellement que matériel- 
lement. Le messianisme de R. Yo'hanan est bien autrement 
large; dans son opinion, il doit réaliser les promesses prophé- 
tiques, apporter sur ses ailes une palingénésie tout à la fois 
israélite et humanitaire, c'est-à-dire se communiquer par Is- 
raël au reste de l'univers ; il en sera, lui, le propagateur, le 
vulgarisateur. Or, au point de vue de la décision doctrinale, 
le Talmud écarte la thèse de Samuel pour adopter celle de 
R. Yo'hanan (2) : donc, en l'adoptant pour son propre compte, 

(1) Talmud, Synhédrin, 91 et 99; Talmud, Schabbath, 63 et IS1 ; Talmud, Beracholli, 
34 ; Talmud, Pessa'him, 68. 

(2) Ibid., ÏNiattSIN NiPÎJBl 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



439 



en la faisant sienne, la Tradition est tenue d'en accepter les 
conséquences, d'attribuer au messianisme toutes les assu- 
rances prophétiques formulées à l'égard de la régénération 
d'Israël. Cette régénération sera donc universelle, comme 
nous venons de le dire, et le gouvernement messianique ainsi 
généralisé reposera, comme nous l'avons établi en outre, sur 
l'alliance du bien-être corporel avec les biens immatériels. 



§ 3. La délivrance messianique est-elle absolue 
ou conditionnelle ? 

Remontons d'abord au texte de Moïse, qui est comme le 
miroir du dogme : à la simple lecture du discours contenant la 
révélation messianique (1) on peut se convaincre que cette dé- 
livrance n'est pas sans condition. Le législateur prophète la 
subordonne au retour sincère du peuple vers Dieu, s'accom- 
plissanl par l'âme et par le cœur. C'est cette condition que 
nous allons trouver des plus accentuées dans les enseigne- 
ments traditionnels, y être l'objet d'une double affirmation doc- 
trinale et légendaire. La première assigne à la restauration 
messianique deux époques, un terme final et un terme anti- 
cipé. Si le peuple ne fait aucun effort pour sa régénération, 
s'il se dépouille de toute initiative en ce sens, la délivrance 
n'aura lieu qu'au terme final, fixé par les décrets de la Pro- 
vidence. Mais s'il l'entreprend spontanément, s'il sait la pro- 
voquer et l'activer par sa conduite morale et religieuse, de- 
vancer les temps par une marche progressive dans la voie du 
salut, ô alors, il abrégera considérablement la durée de l'é- 
preuve. Celle doctrine est confirmée par la légende dont nous 
avons cité la première (2) partie h propos de la personnalité 
du Messie (3). En voici la fin : « Lorsque, suivant les indi- 
« cations du prophète Ëlie, R. Yehoschoua ben Levy eut 

(t) Ileulér., XXX, 1-9; voy. ch»|>. I e '', § -2. 

(2) Talmud, Synhédrin, 98. hn$3 121 xb niCTIX 1DT 

(3) Voy. S 1". 






H 









fwsr- »*m«, • 



440 



DOUZIÈME DOGME. 



« trouvé le Messie, il lui demanda : Quand viendra mon- 
te seigneur? — Ajourd'hui même, répond ce dernier. Ayant 
« rencontré plus tard le prophète Élie, le rabbin lui dit : 
« Mais le Messie m'en a imposé en me disant : « Je viendrai 
« aujourd'hui, » puisqu'il n'est pas venu. Non, il n'a pas 
« menti, répliqua Élie : Je viendrai aujourd'hui, si au- 
« jourd'hui même vous obéissez à la voix de Dieu (1), voilà 
« ce qu'il a voulu vous dire (2). » On ne saurait dire plus 
clairement que l'avènement messianique dépend essentielle- 
ment du zèle et de l'ardeur déployés par Israël dans l'œuvre de 
sa sanctification. 

Mais cette thèse des deux époques messianiques a besoin 
d'être élucidée ; car il y a là de prime abord un semblant de 
contradiction qu'on n'aura pas résolu en le passant sous si- 
lence. Dans l'hypothèse d'un double terme assigné à l'avéne- 
ment messianique, si le Messie doit venir quand même au 
terme final et qu'alors la délivrance s'opère sans condition, à 
quoi bon alors, se demande-t-on, la pénitence ou l'amende- 
ment? Et s'ils cessent de constituer une clause résolutoire, ne 
perdent-ils pas la meilleure partie de leur efficacité? Nous 
croyons trouver la solution de cette objection dans un autre 
passage lalmudique où ce point est largement discuté. Il s'agit, 
en effet, d'une discussion engagée entre R. Éliézer et R. Ye- 
hoschoua, deux docteurs d'une grande notoriété, sur la ques- 
tion de savoir si la délivrance messianique est conditionnelle 
ou absolue. R. Éliézer la fait dépendre de la conversion d'Is- 
raël, de la Theschouba, tandis que B. Yehoschoua la proclame 
infaillible, indépendamment de la Theschouba. Prenons note 
de ce que, dans celte polémique, le dernier mot reste à R. Ye- 
hoschoua, c'est-à-dire à l'opinion qui se passe de la pénitence 
et de la conversion (3). Que l'on ne se hâte pas cependant d'en 
conclure à l'inutilité des efforts déployés dans le sens de la 
perfectibilité ; ce serait dénaturer la pensée de l'illustre doc- 



(1) Allusion aux paroles du Pa. XCV, 7. 



(â) Talmud, Synhédrin , u, s. 

(3) nu., lïsiba '-\ prw 



LE MESSIE ET I,E MESSIANISME. 



441 



leur. On en sera d'autanl mieux convaincu quand on aura jeté 
les yeux sur le texte des deux propositions : « R. Éliézer 
« dit : Si Israël fait pénitence, il sera délivré ; sinon, non. R. 
« Yehoschoua dit : Si Israël ne fait pas pénitence, il ne sera 
« pas délivré. Seulement, le cas échéant, Dieu lui suscitera 
« un persécuteur de la trempe de Haman, qui le ramènera 
« pour ainsi dire forcément vers Dieu (1). » 

On se le demande : où est donc la divergence d'opinion 
entre les deux théologiens, tous deux admettant la nécessité 
de la Theschouba ? Voici en quoi elle nous semhle consister : 
R. Éliézer s'inscrit en faux contre la perfectibilité naturelle dé- 
coulant logiquement du progrès des idées et de l'amélioration 
des croyances ; il ne croit pas au progrès social, ou du moins 
ne le suppose réalisable que par des efforts personnels et con- 
tinus. La doctrine de R. Yehoschoua est plus en rapport avec 
la raison comme avec l'expérience. Tout en faisant une large 
part à l'initiative individuelle, tout en appréciant à leur juste 
valeur le zèle, la persévérance et la volonté de tout un chacun 
dans l'œuvre du développement spirituel, il vient revendiquer 
les titres imprescriptibles du progrès social. Il émet cette opi- 
nion consolante qu'Israël (pris pour type de l'humanité) ne 
peut pas tomber dans une irrémédiable dégénérescence. Il 
s'amendera, il se corrigera, il s'améliorera par la seule force 
des choses, par la marche régulière de l'esprit public, et aussi 
par les grandes leçons que portent avec elles les évolutions et 
les révolutions des peuples. Ce n'est donc pas au hasard qu'il 
nous parle d'un Haman. Quel est l'enseignement que nous 
laisse l'histoire de la persécution de Haman? Celui d'une Pro- 
vidence qui n'abandonne jamais son peuple, qui le protège au 
sein de la dispersion comme jadis sur le sol de la Terre Sainte, 
enfin qui ne cesse de veiller partout et toujours sur les des- 
tinées d'Israël. La Tradition nous dit dans le même esprit que 
le pacte d'alliance conclu sur le Sinaï fut confirmé, scellé à 
nouveau, sous le règne d'Assuérus (2), c'est-à-dire la première 



(1) Talmud, Synhédrin, 97. 



(2) Talmud, Schabbath, S8. 



442 



DOUZIÈME DOGME. 






fois qu'Israël apparaît comme acteur sur la scène de l'histoire 
générale en dehors de la Palestine. S'élevant au-dessus du 
terre à terre d'un judaïsme étroit et formaliste, comme il con- 
vient à un docteur célèbre par sa sagesse et sa haute raison (1), 
R. Yehoschoua entrevoit les grands horizons de l'humanité et 
sa théorie messianique en garde les traces lumineuses. Il es- 
time, il professe que les faits mémorables de l'histoire ont leur 
contre-coup dans le monde moral, que les annales des nations 
ne manquent pas d'épisodes qui, semblables à celui de Haman, 
aboutissent à des leçons de plus en plus instructives sur les 
rapports de Dieu avec le genre humain. Et ce progrès sûr, 
bien que lent, et cette perfectibilité qui marche tout douce- 
ment, qui pourrait marcher plus vite, mais qui ne recule ja- 
mais, sont autant de gages de salut ; de façon que, tout bien 
considéré, les deux époques messianiques dont il est question 
l'époque naturelle et l'époque anticipée, sont tout près de se 
confondre. Oui, en définitive, elles se réduisent à une seule 
commençant par la progression normale qui résulte de la 
simple éclosion des idées, mais finissant par cette ardeur crois- 
sante qu'on met à la poursuite de l'idéal à mesure qu'on s'en 
rapproche. 

La thèse que nous venons de développer au nom du sage 
docteur nous paraît d'autant plus fondée qu'elle est en par- 
faite harmonie avec celle de Moïse. Ne semble-t-il pas, lui 
aussi, abonder dans le sens d'une Theschouba naturelle, con- 
séquence certaine, infaillible, de l'expérience des siècles et du 
cours des événements ? Comment s'exprime-t-il à cet égard 9 
« Quand la bénédiction et la malédiction seront consommées, 
dit-il à Israël, tu en feras l'objet de tes méditations au milieu 
de ta dispersion, et alors tu reviendras vers l'Éternel, ton 
Dieu (2). a Qu'est-ce à dire? Que les vicissitudes hu- 
maines, les péripéties sociales avec la signification qu'elles 
comportent, se chargeront elles-mêmes d'opérer ce retour vers 



(l) Talnnid, Taauith , 7 ; Talmud, Bera- 
oholh, 8; Talmud, passim. 



(2) Deulér., XXX, t et a. 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



443 



Dieu. Remarquons, en outre, l'expression figurée de « cir- 
concision du cœur (1), » évidemment employée dans le sens 
de l'amélioration des mœurs et des sentiments réalisés par l'é- 
ducation historique, le meilleur instrument de la perfec- 
tibilité. 

Envisagé à ce point de vue élevé, le messianisme a des at- 
taches tant avec l'idée qu'avec la personne d'un Rédempteur. 
Il y a rédemption en ce sens que le Messie ou le messianisme 
coïncide avec une société amendée, pacifiée et sanctifiée par le 
progrès intellectuel et moral arrivé à sa plus haute puissance. 

En résumé, la renaissance messianique est soumise à des 
conditions réelles ; elle ne peut devenir une vérité qu'au sein 
d'une société arrivée à un haut degré de perfection. Quant à 
l'époque de la réalisation de ces assurances, elle est indéter- 
minée, eu égard à la lenteur et aussi à la façon irrégulière avec 
lesquelles l'humanité procède dans sa marche en avant. Mais 
elle est certaine, grâce à l'augmentation constante du trésor 
des idées et des faits de l'expérience. Personnel ou imper- 
sonnel, chair ou esprit, tiction ou réalité, le Messie est une des 
plus importantes révélations de l'Écriture non moins que l'une 
des plus nobles conceptions de l'intelligence humaine. Il est 
plus et mieux qu'un dogme; il est, pour nous servir de l'ex- 
pression prophétique, l'étendard qui Hotte à la tête des na- 
tions (2). Privés de la lumière de ce phare qu'il a plu à Dieu 
d'allumer sur les hauteurs de Zion, nous marcherions à tâtons 
comme l'aveugle en plein midi. Le messianisme sera plus que 
jamais l'étoile polaire pour Israël émancipé et réhabilité : 
baume de Galaad pendant les siècles de souffrances et d'é- 
preuves, cette sublime croyance à la perfectibilité continue 
d'Israël et du geure humain sera notre guide à travers les pé- 
ripéties de notre exode, qui doit aboutir encore une fois à la 
Terre promise (3) ! 



(1) Dentér., XXX, c. 

(-2) Isaïe, XI, 10. C'O'J 055 



(5) Michée, 7, 1: 



HH 






I 



444 DOUZIÈME DOGME. 

Résume du chapitre second. 

C'est maintenant un fait à peu près acquis que, malgré des 
modifications assez nombreuses dans la forme, la vraie tradi- 
tion messianique se maintient identique au fond depuis les 
origines de la Loi écrite jusqu'aux confins de la Loi orale. 
Nous venons de voir le Talmud reproduire à sa manière, mar- 
quer à son coin, les principaux traits de la figure du Messie, 
telle qu'elle est conçue par Moïse d'abord, par les prophètes 
ensuite. Nous avons signalé, en les en félicitant, la résistance 
opposée par les organes de la Tradition aux tendances popu- 
laires vers un messianisme par trop charnel et matériel. En 
présence de ces aspirations vulgaires qui prenaient leur source 
dans les malheurs du temps, véritable lit de douleur sur le- 
quel le patient se tourne et se retourne sans trouver de repos, 
il fallait non moins de dextérité que de courage pour tenir 
ferme le drapeau du spiritualisme, pour ne pas se laisser en- 
vahir par les conséquences exagérées que l'on n'était que trop 
disposé à tirer du principe du Messie temporel. Sans heurter 
de front les croyances de la multitude, auxquelles même ils 
donnaient satisfaction dans une certaine mesure, les pères de 
la Synagogue surent garder leur fidélité à un idéal du messia- 
nisme. Certains éléments du dogme furent de leur part l'objet 
d'une véritable refonte, d'une rénovation théorique, notam- 
ment la thèse relative aux deux termes de l'époque de la dé- 
livrance dont nous avons essayé de faire ressortir la valeur 
spéculative. Sur ce point la lumière est faite; nous savons, 
d'un côté, que tout comput, toute supputation, sont prohibés 
en celte matière, et ils sont prohibés parce qu'ils ne peuvent 
être qu'erronés. De l'autre, il est avéré que l'avénemenl du 
Messie et l'avénemenl de l'humanité sont connexes ; celui-là 
sera une vérité le jour où celle-ci, transformée et pacifiée, sera 
une réalité. De là cette théorie remarquable des deux époques 
messianiques correspondant aux deux phases de la perfecti- 
bilité, l'une lenle, paresseuse, n'avançant que pas à pas, 






I.E MESSIE ET LE MESSIANISME. 



445 



l'autre active, précipitée, sachant profiler des leçons de l'his- 
toire, se faire comme une échelle des périodes et époques 
écoulées qui deviennent comme autant de marches que l'on 
gravit pour arriver au sommet de la montagne sainte sur la- 
quelle Dieu apparaît dans sa gloire. À ce point de vue l'his- 
toire est moins la description du passé que la continuelle pré- 
paration de l'avenir, et les événements ne méritent d'être 
enregistrés qu'à titre de jalons posés sur la roule du genre 
humain. C'est ce que le prophète nous dit aussi dans son su- 
blime langage : — Dévoilez-nous le passé de manière à nous 
le rendre intelligible et à pouvoir en tirer les conséquences (1). 
— La concordance de cette doctrine avec ce que l'on appelle 
aujourd'hui la philosophie de l'histoire frappe tous les yeux ; 
nous avons montré ailleurs (2) comment, par celte faculté de 
l'intuition dont un pâle et dernier rayon arriva jusqu'à elle, la 
Tradition sut percevoir les lois du gouvernement providentiel 
que la science moderne prétend avoir découvertes. Seulement 
la philosophie de l'histoire que professe la Tradition est plus 
pratique que spéculative ; ce sont des leçons directes et vivates 
qui tendent à l'élévation constante du niveau religieux et 
moral. Nous en avons un exemple saisissant dans celte belle 
discussion de R. liliézer et de R. Yehoschoua au sujet de la 
renaissance spirituelle. Quelle dislance de ce messianisme 
épuré à celui des masses ! A elle seule elle suffirait pour nous 
édifier sur la haute valeur de la doctrine traditionnelle. 

Ainsi donc, paix entre Israël et le monde, reconnaissance 
par ce dernier de la suprématie spirituelle du peuple de Dieu, 
identification par la religion des éléments hétérogènes des di- 
verses nationalités, tous les peuples, comme dit le Psalmisle, 
chantant le Seigneur et glorifiant son nom (3), voilà le messia- 
nisme biblique confirmé et sanctionné par les données les plus 
essentielles de la Tradition. 



(I) Isaïe, XLI, -23. 

{•2) Voy. noire Introduction générale, p. 1 14 el suit. 

(5) Psaumes, LXVIH, 53. 



■ 



■ 






IHMI7.lP.ME lioi. Ml . 



CHAPITRE IV. — Le Messie et le messianisme 
selon l'école théologique. 

.; l". Saadia. 

Préambule (i). — « Dieu nous a fuit savoir par Btt prophè- 
« les qu'il délivrera la communauté d'Israël de l'abjection où 
» elle est plongée aujourd'hui, qu'il rassemblera notre disper- 
« sion de l'Orient et de l'Occident, qu'il nous ramènera dans 
« la ville sainte, qu'il nous J rétablira aussi bien que dans 
« notre titre de peuple d'élite, héritage du Seigneur (2). Moïse 
« lui-même nous en donne l'assurance (3). Voilà bien uni' 
« croyance hors de conteste, nettement formulée par le chef 
<> comme par tous les organes de la prophétie. Un seul point 
« demande quelques éclaircissements ; nous nous en occupe- 
« rons spécialement dans le courant de cet exposé. » 

Preuves en faveur d'une délivrance future. — « Ce sont : 
a 1" celles qui viennent d'être mentionnées, c'est-à-dire les 
« nombreuses promesses prophétiques qui doivent immanqua- 
« blement recevoir leur réalisation (4) ; 2° la ferme conviction 
« que nous avons de la justice de Dieu. Après nous avoir ac- 
« câblés de tant de maux , il ne saurait nous refuser une com- 
« pensalion pour ces longues et douloureuses épreuves: il ne 
« peut pas manquer à sa parole (5) pas plus que jadis en 

Egypte et dans le désert. Ne nous a-t-il pas promis de chan- 
ci ger nos maux en prospérités ! <3), de ne nou.^ laisser des pre- 
o miers qu'un souvenir confus : ~ , alors qu'il renouvellera les 



M) Lu CroyuMi el Ici OpIalMi, bui 
lient irtUi : Dt ii déllfr»ne€ In île 
(») Zacbirio, vin, 7. 

lliMlli-r . XXX, 3. 



(4) Iule, M.IV. 18. 

.. IV, •-• .i • . 
.. / *., iai, -.. 
17] IU4., L1V, s. 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



447 



« miracles de la délivrance égyptienne (1)? Cette certitude, 
o cette confiance pleine et entière que nous avons dans l'ac- 
« complisseinent des assurances divines, nous font bravement 
« supporter nos interminables souffrances (2). Ceux qui nous 
« surprennent dans cette invariable attitude d'espoir et de foi 
« nous regardent comme des insensés; ils ressemblent quelque 
« peu à ceux qui, n'ayant jamais vu lever la semence du fro- 
« ment, prennent pour un fou le laboureur qui jette cette se- 
« mence en terre pour la faire fructitier. 3Iais vienne la mois- 
« son, et ils sont forcés de reconnaître qu'il n'y avait là d'au- 
« tre folie que leur incrédulité (3)... ; 3° celui qui mesure les 
« cieux avec le pouce ne saurait accomplir les prophéties? Ce- 
« lui qui retient les océans dans le creux de sa main ne pour- 
« rait rassembler notre dispersion? Celui qui a fixé les di- 
« mensions de la terre serait impuissant à nous ramener de 
« ses extrémités? Mais qui est-ce donc qui tient ce langage, 
« qui émet ces présomptions en faveur de la délivrance? Ce 
« n'est autre que Dieu lui-même (4). Il est aussi habile à nous 
« sauver qu'incapable de nous abandonner (5) ; il connaît notre 
« situation, c'est lui qui l'affirme (6). » 

De Vépoque de la délivrance future. — « Il est deux termes 
« assignés à la délivrance : 1° le terme naturel, 2° le terme pé- 
« nitentiaire. Il est bien entendu que le second terme n'est pas 
« autre ebose qu'une anticipation sur le premier (7). Si nous 
« ne prenons pas l'initiative de la Theschouba, nous subirons 
« notre déchéance jusqu'au bout, de manière à envelopper les 
« justes dans notre mauvais sort, qu'ils endurent à titre d'é- 
« preuve, comme cela s'est toujours pratiqué.... 

« Avec la hardiesse que nous lui connaissons, Saadia ne re- 
« cule pas devant les computs messianiques. Comme beaucoup 
« d'autres, il croit trouver le terme final dans la dernière ré- 
« vélalion de Daniel (8), et voici comment : Dans le chiffre in- 



■ 



(1) Mlchée, VII, 1.-.. 
(î) Psaumes, XXXI. ->:,. 
(3; Psaumes, CXXVI, 5. 
i i Isaïe., XL, 13 61 suiv. 



(:.) lliid., MX, I; Denier., IV, SI. 

(«) nu , xl, H. 

(7) Dealer., XXX, l. 

(S) Daniel, XII, 8 ei suiT. 



s ^.*- 






448 



DOUZIÈME DOGME. 






a déterminé du verset huit, l'auteur devine un nombre égal à 
« 1335, chiffre posé dans le verset douze. Quant aux deux au- 
« très nombres énoncés dans la même vision, l'un de 1290, 
« l'autre de 2300, que de sa propre autorité Saadia réduit à la 
« moitié, à 1150, il les rapporte arbitrairement à deux faits 
a qui, à l'en croire, seraient postérieurs, celui-ci de quarante- 
« cinq ans, celui-là de cent quatre-vingt-cinq à la venue du Mes- 
« sie, laquelle reste fixée àl'an 1335. Que Tonne s'élonnepas, 
« dit-il, de cette triple date assignée à la délivrance : elle a son 
« précédent dans l'annonce de la sortie d'Egypte, également 
« exprimée par trois chiffres différents, — 430, 400 et 210, 
« — et puis dans la prédiction relative à la fin de la captivité 
« deBabylone, indiquée par ledouble chiffrede 52et de70(l). 

« En ce qui concerne le terme naturel de la délivrance, ce 
« serait une profonde erreur que de la croire possible sans pè- 
« nilence aucune de notre part. Notre servitude n'étant, après 
« tout, que la conséquence rigoureuse de nos fautes, comment 
« en sortirions-nous si nous restions plongés dans l'impéni- 
« tence? L'auteur appuie sa thèse des deuxdalesmessianiques 
« sur les textes de la Tradition (2). C'est à elle aussi qu'il rat- 
ci tache la légende du Messie fils de Joseph , prédestiné à la 
« mort et désigné, selon l'auteur, dans plusieurs passages de 
« l'Écriture (3). Il résulte du moins de ces textes qu'aux ap- 
« proches de l'ère de renaissance les maux et les dangers d'Is- 
« raël dépasseront toutes ses épreuves antérieures, de façon à 
« le forcer au repentir et au retour sincère vers Dieu. » 

Avènement du Messie fils de David. — « Ici l'auteur ne pré- 
* sente plus comme un fait entièrement certain la venue du 
« Messie, fils de Joseph. S'il vient, dit-il, il sera le précurseur 
« du vrai Messie; mais si éon apparition devenait inutile, 
a grâce à la pénitence d'Israël, alors le Messie, fils de David, 



■ 
I 



■ 



(1) Jérémie, XXIX, 10; LU , 12; 
II Chron ,XXXVI, 21 

(2) Talmud, Synhédrin, 98. Voy. oh. 5, 
§ 3. 



(5) Obadia, I, 21; Jéréraie, XL1X, 20; 
III, 14; Zacharie, XII, 10, ot cbap. XIV; 
Daniel, XII, 1 ; Kzécliiel, XX, 35; Mala- 
cliie, III, 25. 






LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 449 

« surgirait soudainement (1). La mission du Messie une fois 
« remplie, Israël, réuni et ramené dans la Terre-Sainte, on 
« verra poindre à l'horizon le fameux Gog et Magog, dont le 
« portrait a été si complaisamment tracé par Ézéchiel (2). 
« L'auteur se préoccupe même du sort des alliés de Gog : les 
« uns, dit-il, subiront une mort tragique ; les autres, ralliés à 
« Israël, lui resteront désormais complètement soumis (3). 
« Toutes ces prédictions se réaliseront à la lettre : le temple 
« sera reconstruit sur le plan tracé par Ézéchiel (4), l'esprit de 
« Dieu se répandra sur Israël et sur toute chair (5). Mais cette 
« rénovation n'aura lieu qu'à la suite de la résurrection des 
« morts qui s'effectuera sous les auspices du Messie , tils de 
« Joseph, à titre de compensation de la mort qu'il aura subie 
« pour le salut d'Israël. Alors la prospérité et la splendeur d'Is- 
« raël n'auront plus d'éclipsé; elles deviendront un faitperma- 
« nent, immuable comme la nation elle-même, spontanément 
« convertie au culte de Dieu, et le monde sera renouvelé (6). » 
Réfutation de l'assertion d'après laquelle les prophéties se se- 
raient accomplies sous le second temple. — « Ceux qui avan- 
ce cent que tout s'est accompli pendant la période du second 
« temple raisonnent ainsi : Les promesses prophétiques, esti- 
« ment-ils, sont conditionnelles, et leur exécution dépend de 
« la conduite d'Israël. Il en serait de ces assurances comme de 
« celles de Moïse lui-même, dont les effets cessèrent avec la 
« piété d'Israël. Une partie de ces prophéties s'est donc réali- 
« sée sous le second temple, par le seul fait du rétablissement 
« de la religion et de l'autonomie nationale; elles l'eussent été 
« dans leur plénitude si les péchés du peuple n'étaient venus 
« y mettre obstacle. — Mais cette assertion est réfutée par l'au- 
« leur, qui établit une différence radicale entre les promesses 
« de Moïse et celles des prophètes. Les premières sont effecli- 





[i) Malachia, III, 1 el 2. 

(-2) Ézéchiel, chap. 38 el 59. 

(3) Ibiit.; Isaïc, chap. *», 'M, 60, 6 


(4) Ézéchiel, chap. 40 el suiv. 

(5) Joël, III, 1; Zephania, III, m. 

(U) Heulér., XXX, a ; l^,„., M.v, i: ; 






el suiv. 


Ézéchiel, XXXVI, 36. 

->y 


.; 






^^ 






450 



nnuziKMr: dogme. 



veinent conditionnelles (1), puisque à côté d'elles figurent des 
menaces contre Jacob coupable et perverti (2). Les dernières 
s'annoncent, au contraire, d'une manière absolue; elles ne 
sont amoindries ni neutralisées par aucune perspective de 
châtiment. Il y a plus : le prophète n'hésite pas à les pré- 
senter fréquemment comme des faits accomplis, ou bien à 
les rattacher à des faits historiques d'une notoriété univer- 
selle, au déluge par exemple (3). Supposez même qu'elles ne 
soient pas sans condition, elles n'en sont pas moins infail- 
libles, eu égard à l'assurance positive qu'Israël reviendra à 
Dieu. Enfin, ces promesses consolantes sont exprimées avec 
cette précision, avec cette claire affirmation qui sert à an- 
noncer les miracles de la fin des temps (4). L'auteur a soin 
de corroborer son argumentation par de nouvelles preuves 
bibliques, historiques et même physiques. » 
Preuves bibliques. — "1° Tout Israël sera de nouveau 
réuni dans la Terre Sainte (5); or à la restauration du se- 
cond temple il n'en revint en tout qu'environ quarante 
mille (6). 2° Ils reviendront des îles de l'Océan (7) : nous ne 
sachions pas qu'à l'époque de la captivité de Babylone il y 
eût des israélites relégués aux îles. 3° Les nations étrangères 
rebâtiront le temple (8), mais pendant la construction du se- 
cond temple, les non-israèliles, loin d'y aider, prolestèrent 
de toutes leurs forces contre cette réédification (9). 4° Les 
portes de la ville sainte resteront ouvertes jour et nuit (10) : 
or, nous savons qu'au dbéut du gouvernement du second 
temple , les portes restèrent fermées toute la nuit et une 
partie de la matinée (11). 5" Toutes les nations seront assu- 
jetties à Israël (12) : en fut-il ainsi sous le second temple? 



(1) Deulér.,Vll, 12; XI, 22; XXVIII, l . 

(2) IHÎ., XXVIII, is et suiv. 

(3) Isaïe, LIV, 9. 

(4) Dcutér., XXXII, 13 et I". 

(5) Ézéçhiel, XXXVII, 2g. 

(6) Ezra, 11, <;». 



(7) Isaïe, XI, II. 

(8) Uni., LX, 10. 

(9) Nélie'mie, IV, II. 
(10) Isaïe, LX, I I. 
(tl) Néhé'mîe, VII, 5. 
(18) Isaïe, LX, 12. 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



431 



« n'est-ce pas Israël, au contraire, qui subit la suzeraineté des 
s Perses (1)? » 

Preuves historiques. — « 1° Israël fera du feu pendant sept 

a ans du bois des flèches lancées par l'armée de Gog (2). 

« 2° Le Nil aura son lit mis à sec en un endroit et l'Euphrate 
« en sept (3). — 3° La montagne des Oliviers sera fendue en 

« deux, et ses deux tronçons séparés par une vallée (4). 

o 4° Une source jaillira dans le sanctuaire et, dans sa course. 
« prendra les proportions d'un large fleuve (5). — 5° Le leru- 
« pie sera rebâti sur le plan d'Ézéchiel : or, tous les faits énu- 
» mérés attendent encore leur réalisation. » 

Preuves physiques ou tirées de l'expérience sensible. — 
« 1° Lors de la délivrance l'Éternel sera le seul Dieu (G) : — 
« aujourd'hui régnent partout l'erreur et l'hérésie. — 2° Is- 
« raël ne sera plus tributaire de personne (7) : — aujourd'hui 
« n'est-il pas taillable et corvéable à merci? — 3° Plus de 
« guerres ni de batailles dans le monde (8) : — c'est tout le 
« contraire aujourd'hui. — 4" La paix et la bonne harmonie 
« régneront môme parmi les fauves (9) : — aujourd'hui ce qui 
« prévaut partout, c'est la violence et la force brutale. — 
« 5° Sodome devra être restauré (10) : — jusqu'à présent elle 
« n'a cessé d'être un lac salé. Ces preuves , fait observer l'au- 
« teur, fournies à l'appui de l'a délivrance future , non encore 
« réalisée, s'appliquent toutes aux prétentions des Nazaréens 
« (chrétiens) , à l'exception de celles qui ont trait au début de 
« la période du second temple, et dont les Nazaréens reculent 
« la consommation jusqu'à l'an 138 (?) avant la destruction de 
« cet édifice. Nous leur consacrons, du reste, une réfutation 
« spéciale. » 

Réfutation de l'interprétation chrétienne ayant pour objet les 
septante semaines de Daniel. — « Les septante semaines de 



(l) Néhémie, IX, 36. 

(S) Éiéchlel, XXXIX, 9. 

(5) Isaïe, XI, 15. 

i 4) Zacbarie, XIV, k. 

(s) Ézéohiel, XLVII, 1. 



(6) Zacharie, XIV, 9. 

(7) Isaïe, LXII, 8. 

(8) IM., 11, 4; Miellée, IV, 

(9) Isaïe, XI, 6. 

(loi Ézéohiel, XVI, sr>. 






02 



DOUZIKMF. DOGMK. 



Daniel (1), dit l'auteur, courent à partir de la captivité de 
Babylone jusqu'à la fin du second temple. Les soixante-deux 
semaines ou quatre cent Irenle-deux ans dont il est question 
ensuite font tout juste la durée de ce sanctuaire, y compris 
la suspension qui eut lieu au début de la construction (2). 
La dernière des septante semaines s'écoulera, selon celte 
prédiction, partie en paix, partie en guerre avec les nations. 
Cela veut dire que les septante semaines constituent un mé- 
lange de prospérités et d'adversités. C'est bien ainsi qu'on 
dit vulgairement : « J'ai passé cinquante jours de noces, d'af- 
faires et de maladie. » Qui ne comprend que cela signifie «cin- 
quante jours dont, une partie s'est passée dans les noces, une 
partie dans les affaires, une autre partie encore dans la ma- 
ladie? » Au bout de ces septante semaines il n'y aura plus de 
pontife consacré, tel est le sens des mots « le Messie sera 
retranché (3). » Ce Messie, c'est le pontife oint de l'huile 
d'onction, plus d'une fois désigné sous ce nom dans le livre 
de la Loi (4), mais nullement la personnalité alléguée par les 
Nazaréens. Que l'on veuille bien remarquer l'expression 
il sera retranché (rw), » généralement employée dans l'É- 
criture pour indiquer le châtiment légal. Il s'ensuit que si 
l'on tient absolument à l'appliquer au Messie nazaréen 
(chrétien), on est forcé d'admettre que la peine qu'il subit 
est une punition juste et méritée, la peine du Careth.... 
Constatons finalement que, d'après le texte de Daniel, celte 
suppression du Messie devra coïncider, comme elle coïncide 
réellement, avec la destruction du temple (o) : or, entre l'é- 
poque indiquée par l'Apocalypse de Daniel el celle de l'avé- 
nement du Messie nazaréen, il y a un pelit intervalle de 
deux cent quarante-cinq ans (?); nous sommes donc loin de 
compte. Que font ses partisans pour combler celle lacune? Ils 
attribuent à la monarchie persane une durée de trois siècles 



(1) Daniel, IX, 24—27. 

(2) Ëzra, IV, ûi. 

(3) Daniel, IX, 2«. 



(il I. cïil., IV, 

(:.) Daniel, I\, 






I.E MESSIE ET I.E MESSIANISME. 



4o3 



« avec dix-sept rois, tandis que l'Ecriture ne lui reconnaît 
« que quatre princes (1). » 

Appréciation. 



La théorie messianique de Saadia se compose, comme on 
voit, de deux parties, l'une polémique, l'autre dogmatique. 
Comme toujours, c'est le polémiste qui triomphe en lui, qui 
déploie toutes ses ressources de stratégie et de savoir faire pour 
réfuter ses contradicteurs. Nous considérons comme péremp- 
toire sa démonstration relative à l'impossibilité de confondre 
la réalité des promesses prophétiques avec cetle chétive et mi- 
sérable restauration du second temple; elle estréellement basée 
sur les textes comme sur les faits de l'Histoire-Sainte. Elle sert 
de fondement à toutes celles qui se sont produites successive- 
ment au sein de l'école théologique et qui ont été réunies dans 
un traité spécial consacré par Àbravanel au même sujet (2). 

La partie théorique laisse plus à désirer. L'auteur tranche 
la question de la personnalité du Messie dans le sens le plus 
étroit. Contrairement à ses propres tendances, lui qui fait or- 
dinairement la part si large au sens figuré, il s'attache ici servi- 
lement à la lettre, prenant dans leur acception la plus maté- 
rielle les promesses métaphoriques et hyperboliques par les- 
quelles les prophètes annoncent la régénération d'Israël , et ces 
tableaux tracés par l'imagination poétique depuis Isaïe jusqu'à 
Zacharie deviennent à ses yeux des tableaux d'après nature. 
Il n'est pas étonnant que, se plaçant au milieu d'un horizon 
aussi borné, Saadia aperçoive peu ou point le côté humanitaire 
de la renaissance. Pour lui, ces grands aspects du sujet restent 
complètement dans l'ombre, et son messianisme se réduit au ré- 
tablissement littéral de la royauté de David et delà domination 
d'Israël. Ce n'est pas qu'il ait entièrement perdu de vue les 
données spiritualisles de la Tradition : il insiste, à son tour, sur 
la nécessité d'un retour sincère et parfait vers Dieu ; il main- 



(I) Daniel, XI, 2. 



(2) Abravanel, Maschmia YcscliDUa. 







■ 



454 



DOUZIÈME DOGME. 



tient la thèse des deux époques de la délivrance, mais il ne pa- 
raît pas en avoir saisi le sens profond pas plus que les consé- 
quences morales. 

Quant aux calculs auxquels il se livre avec un certain en- 
train, soit pour fixer l'avènement du Messie, soit pour repous- 
ser les supputations adverses du même genre, il suffira de dire 
qu'elles sont en opposition flagrante avec les prescriptions tra- 
ditionnelles sagement motivées, ce qui leur enlèverait toute 
créance, même s'ils n'étaient pas dépourvus de toute valeur 
comme ils le sont en réalité. 

Maintenant il ne faut pas oublier que Saadia est le fondateur 
de l'école dogmatique, et qu'on ne saurait lui demander des for- 
mules en désaccord avec le judaïsme contemporain , avec l'es- 
prit général et les tendances exclusives de l'époque. Nous al- 
lons voir cet esprit se modifier et s'épurer avec la marche pro- 
gressive de l'école; mais pour suivre attentivement cette pro- 
gression, il fallait commencer par l'exposé des idées du père de 
la doctrine. 



§ 2. Maimonide. 






Pour reconstituer la théorie de Maïmonide sur le Messie et 
le messianisme, il importe de réunir et de souder ensemble ses 
enseignements disséminés dans plusieurs de ses livres. Voici 
d'abord le texte de son commentaire à la Mischna, sa première 
œuvre : — « L'époque messianique, dit-il (1), est celle où Is- 
« raël recouvrera sa patrie et son autonomie. Le Messie sera 
« un grand roi régnant à Zion , deviendra plus célèbre que 
« Salomon, aura la paix avec toutes les nations qui s'empres- 
« seront de reconnaître sa suprématie fondée sur ses mérites 
« personnels non moins que sur ses miracles ; il triomphera 
« d'ailleurs de tous ses ennemis et adversaires. L'Écriture est 
« remplie d'assurances de cette nature. Mais le règne messia- 
« nique n'entraînera nul changement dans l'économie de la 

(1) Commentaire à la Mischna, Synhidrin, chap. Il, Mischna 1. 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



455 



société; point d'autre modification que la restitution à Is- 
raël de son indépendance et de sa nationalité politique. Tel 
est le sens de la proposition souvent invoquée dans le Tal- 
mud. — La seule différence qu'il y ait entre la période 
messianique et les -temps actuels, c'est la cessation de la ser- 
vitude d'Israël (1). — Il s'ensuit qu'alors comme aujour- 
d'hui il y aura des riches et des pauvres , des forts et des 
faibles; seulement la vie matérielle sera moins exposée aux 
peines et aux labeurs, à tel point qu'avec le moindre effort 
on obtiendra des résultats prodigieux. C'est ce que nous ré- 
vèle la Tradition lorsqu'elle avance celte assertion singu- 
lière qu'au temps du Messie la Terre-Sainte produira des 
pains tout cuits et des robes de soie toutes faites (2). C'est le 
pendant du dicton populaire : « Des oiseaux rôtis sont tom- 
bés dans la bouche d'un tel.... » Ainsi, le souverain bienfait 
de l'avènement du Messie, c'est la tin de notre déchéance 
politique et sociale, qui est un grand obstacle à l'accomplis- 
sement de beaucoup de prescriptions religieuses. Alors la 
sagesse se répandra partout (3), la guerre disparaîtra, la 
perfection humaine sera une vérité et nous conduira tout 
droit à la vie éternelle. Le Messie sera le chef d'une dynas- 
tie qui régnera longtemps, mais il mourra de mort, naturellt 
comme tous les humains (4). L'extrême longévité ne se pré- 
sentera plus que comme un fait normal , grâce à la suppres- 
sion des peines et des soucis qui abrègent la vie. Les sages 
ne professent-ils pas qu'une heureuse union est un gage de 
durée? Mais que l'on se garde bien de voir dans la délivrance 
messianique l'inauguration d'une ère de délices sensuelles, 
de satisfactions brutales, comme se l'imaginent les sots. Que 
l'on sache bien que ce qui faisait souhaiter avec tant d'ar- 
deur cet avènement aux prophètes et aux saints d'Israël, c'é- 
tait l'espoir de jouir d'un état social, épuré, caractérisé par 






(l) Talmud, Berachoth , j4, cl paslim. (5) Isaïe, XI, 9. 

Voy. chap. 3, § ». (4) Ihid., XLII, 4. 

(«) Kelhoubolh, 111. 



4S6 



DOUZIÈME DOGME. 



« la réunion des justes, par une haute direction intellectuelle 
« et morale, par un gouvernement éminemment spirituel, 
* presque divin (et c'est dans ce se7is que le Messie est qualifié 
« de fils de Dieu) (1) , enfin par l'observation libre, complète 
« delà loi de Moïse (2). » 

Dans son grand ouvrage canonique , l'auteur donne de nou- 
veaux et plus larges développement à sa thèse messianique; il 
s'exprime ainsi (3) : — « Il surgira un jour un roi-Messie qui 
« rendra à la royauté de David son éclat primitif, reconstruira 
« le temple saint, réunira les débris de la dispersion, rétablira 
« les antiques statuts, notamment les sacrifices, les années 
« sabbatiques, les jubilés, conformément aux dispositions de 
« la Loi mosaïque. Quiconque ne croit pas au Messie , ou même 
« se montre indifférent à son avènement, mérite l'épithète flé- 
« trissante de renégat de la loi et des prophètes. Car cette 
« époque de délivrance est formellement annoncée dans la 
« Thora, dans la prédiction finale du Deutéronome (4), la- 
« quelle contient en germe toutes les révélations prophétiques 
« concernant le même objet. Une autre indication du Messie 
« se trouve dans la prophétie de Biléam , faisant allusion à 
« deux libérateurs, d'abord à David qui délivrera Israël de ses 
« ennemis d'alentour (5), ensuite à un sauveur qui ne surgira 
« qu'à la fin des temps (6) pour faire justice de la race d'Êsaii 

« et lui demander compte de ses cruautés envers Jacob (7) 

« L'auteur cite encore à l'appui de sa thèse un autre passage 
« du Deutéronome concernant les villes de refuge qui devront 
« être augmentées de trois nouveaux asiles lors de l'extension 
« des limites palestiniennes (8). Or, cette prescription, n'ayant 
« jamais été accomplie et ne pouvant cependant rester une lel- 
« tre morte , doit avoir sa réalisation à l'époque messianique. 
« Quant aux prophètes , ajoute l'auteur, il serait trop long de 



(1) Psaumes, II, 7. 

(2) Jérémie, XXXI, 34; Ézéchiel 
XXXVI, 26. 

(3) Yad ha-Hazaka, IVe partie, traité de 
Rois, chap. n et 12. 



(4) Deulér. XXX, 1-9. 

(5) Nombres, XXIV, 8 et 9. 

(6) Ibid., v. 14 et 17. 

(7) Ibid., v. 18 et! 9. Cf. cliap. 1er, g j. 

(8) Deutér., XIX, 8. 






LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



45" 



« les citer et de récapituler les assurances qu'ils nous prodi- 
« guent, leurs livres en sont tout pleins. 

« Ce serait une erreur que de se représenter le roi-Messie 
« comme un faiseur de miracles, un opérateur de prodiges 
« ressuscitant les morts, etc., ainsi que se le figurent les sots 
« au détriment de la vérité. Nous avons une preuve historique 
« du contraire : c'est le personnage de Ben Kuziba , reconnu 
« comme Messie, bien qu'à tort, par R. Akiba et quelques-uns 
« de ses collègues. Eh bien , ce prétendant ne fut jamais sou- 
« mis, que nous sachions, à l'épreuve du miracle. DoncleMes- 
« sie n'est nullement appelé à en opérer. 

« Un principe vrai, immuable, c'est que notre sainte Loi est 
« éternelle dans toutes ses parties, et qu'on ne peut rien y 
« ajouter ni en retrancher. Se permettre à cet égard la moin- 
« dre addition, soustraction ou interprétation arbitraire, en 
« opposition avec le sens littéral, c'est mériter les qualifications 
« d'imposteur, d'impie et d'épicurien (athée). Il s'ensuit que 
« si jamais il apparaît un roi issu de la maison de David, as- 
« sidu à l'élude de la Loi, jaloux de remplir les commande- 
« ments religieux, fidèle à la loi écrite et à la loi orale, sem- 
« blable à David, fondateur de sa dynastie, capable de diriger 
« Israël dans cette voie de salut, habile à sauvegarder la reli- 
« gion et à combattre pour l'amour de Dieu, ce roi aura des 
« droits au titre de Messie. Que si à ses qualités personnelles 
« il joint le succès dans ses entreprises, s'il triomphe des autres 
» nations, restaure le sanctuaire, réunit la dispersion d'Israël, 
« alors de Messie putatif il devient Messie réel. (1) (Mais si ce 
« roi échouait dans sa mission ou s'il tombait dans la guerre, 
« ce serait une preuve qu'il n'est pas le vrai Messie, mais seu- 
« lement un digne descendant de la maison davidique, un 
« personnage suscité par Dieu pour éprouver la foi de son 
« peuple (2). Quanta ce prétendu Messie qui fut condamné à 
« une mort juridique, nous le trouvons également annoncé 



(1) Le passage entre parenthèses qui suit ., été retranché dans un grand nombre d'édition* 

(2) Daniel, XI, 55. 



. 



i 



458 



DOUZIÈME DOGME. 







1 

























■ 




« dans l'Apocalypse de Daniel (1). Ce n'est pas sans dessein 
« qu'il y est fait mention de piège (2) ; funeste piège, en effet, 
« que celui qui, au lieu de conduire à la régénération, à là 
« restauration morale et religieuse, aboutit à la dispersion, à 
« la ruine du peuple de Dieu, à l'abrogation de la Loi de Moïse 
« remplacée par un culte imaginaire! Mais les décrets de Dieu 

« sont impénétrables (3) et nous devons considérer ce faux 

« Messie, aussi bien que l'autre (Mahomet) qui lui a succédé, 
« comme destinés l'un et l'autre à aplanir la voie au vrai et 
<■< futur Messie.) 

« La mission du roi-Messie est de façonner l'humanité au 
« culte unitaire {A). (5) (Comment cette mission d'apôtre se réa- 
« lisera-t-elle? Voici : Il est de fait que la notion d'un Messie 
« s'est propagée d'une extrémité du monde à l'autre, grâce à 
« la diffusion de notre Bible et de notre religion. Cette notion 
« est devenue familière aux incirconcis de chair et d'esprit, et 
« l'on se préoccupe partout des contradictions de notre Loi 
« avec les pratiques des autres peuples. Cette étude compara- 
« tive aboutit à des appréciations diverses : les uns accordent 
« à nos lois cérémonielles le caractère d'une institution posi- 
« tive, mais temporaire et depuis longtemps abrogée ; les autres 
« prétendent y voir autant de symboles qui ne s'imposent pas 
« à la pratique; ils insinuent que c'était précisément la tâche 
« de leur Messie de dégager la pensée, la quintessence, de 
« cette forme surannée. Eh bien, par son glorieux avènement, 
« le Messie dissipera ces erreurs, et alors tout le monde com- 
« prendra qu'il était dans le faux, que notre Loi n'est ni tem- 
« poraire ni symbolique, mais réelle et éternelle.) 

« Que l'on ne se figure pas non plus l'époque messianique 
■ grosse de bouleversements dans l'ordre naturel, de change- 
« ments dans les conditions physiques du globe. C'est une 
« profonde erreur. L'ordre des choses continuera comme par 



(I) Daniel, v. 14. 

(3) Ibid., v. 14, 19, 33, 34 et 55. 

(3) Isaïe, LV, 8 



(4) Zephania, 111, '.). 
(8) Encore un passage supprimé dans les 
mêmes éditions. 






LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



459 



le passé. C'est donc allégoriquement qu'il convient d'inter- 
préter les prédictions des prophètes au sujet de l'union et de 
la bonne entente qui régneront alors entre les bêtes fauves 
et les animaux domestiques (1). C'est une simple allusion à 
la paix qui existera en ces temps bienheureux entre Israël 
et les autres peuples, souvent comparés aux loups et aux 
tigres. Cela veut dire que les non-israélites, rendant hom- 
mage à la vérité, s'abstiendront de tout acte de violence et, 
de plus, adopteront nos prescriptions alimentaires (2). En 
thèse générale, il faut prendre au figuré tous les passages 
prophétiques qui s'appliquent au Messie, avec la réserve que 
nous n'aurons la clef de ce langage figuré que lorsque le 
Messie sera venu. 

« Un autre principe de nos sages, c'est qu'il n'y a d'autre 
différence entre l'état actuel et l'état messianique que l'éman- 
cipation complète d'Israël. Voici comment les choses se pas- 
seront, d'après les textes prophétiques : L'ère messianique 
sera inaugurée par la guerre contre Gog et Magog, laquelle 
sera précédée de l'apparition du prophète Ëlie, chargé de 
ramener Israël dans la bonne voie et de le préparer à ses 
nouvelles destinées (3). La mission de ce précurseur est es- 
sentiellement une mission de paix et de concorde (4). A vrai 
dire, nous ne possédons pas de données précises sur ces 
faits de l'avenir; ils restent à l'état de mystère jusqu'au mo- 
ment même de leur accomplissement, n'étant l'objet d'au- 
cune indication claire ni dans les prophètes ni dans la Tra- 
dition, et ne reposant que sur l'interprétation des textes, 
c'est-à-dire sur la base mobile de la discussion. Il esl donc 
de notre devoir de déclarer que l'ordre dans lequel se sui- 
vront ces graves événements, de même que les points de 
détail de la palingénésie, n'ont rien d'un article de foi. Il esl 
prudent dès lors de s'abstenir de longues élucubrations sur 
les phénomènes du messianisme, cette matière n'impliquant 



( I ) Isaïe, XI, ti. 
(•2) lbid., v. 1. 



(3) MaUchie, III, 2S. 

(4) lbid. Cf. Edouiolh, chap. 8, lin. 



^m 



400 



DOUZIÈME DOGME. 






« ni la crainte ni l'amour de Dieu. C'est pour ce motif que nos 
« maîtres jugèrent à propos de frapper d'interdiction les cal- 
« culs et compuls ayant pour objet la délivrance future (1). 
« Croire et espérer, voilà notre règle de conduite. 

« Si, de leur vivant, nos sages ont ardemment désiré voir 
« de leurs yeux la venue du Messie, ce n'était certes ni pour 
« s'emparer de la domination universelle, ni pour régenter 
« les autres peuples, ni pour être courtisés par d'anciens enne- 
« mis, moins encore en vue de se livrer à la satisfaction de 
« leurs appétits. Ce qu'ils voulaient, c'était de pouvoir se livrer 
« tout entiers, sans préoccupation aucune, à l'étude de la Loi, 
« de ne plus être dérangés ni troublés dans leurs aspirations à 
« la vie éternelle. Cependant, en fin de compte, le cycle mes- 
« sianique se distinguera par une prospérité matérielle et mo- 
« raie sans nuages : plus de famine, plus de guerre, plus de 
« jalousie ni dissension parmi les hommes. Grâce à l'abon- 
« dance et à la facile acquisition de tous les biens temporels, 
les hommes pourront s'occuper presque exclusivement de 
l'adoration et de la connaissance de Dieu. Il faut renoncer 
d'ailleurs à toute comparaison entre les sages de nos jours et 
ceux de celle époque bénie; alors les plus profonds mystères 
de la religion cesseront d'êlre un secret même pour le vul- 
gaire, et la théodicée s'avancera enseignes déployées (2). » 
Maïmonide traite encore le même sujet dans un écrit spécial 
intitulé : Lettre adressée aux Israélites du sud (3), mais à un 
point de vue plutôt polémique que théorique. Il s'y propose 
principalement pour but de démontrer que le Messie n'est pas 
encore venu et de combattre les assertions des sectateurs de 
l'islamisme; mais nous n'y avons découvert aucun aperçu nou- 
veau sur le messianisme proprement dit. Le seul point à noter, 
c'est le blâme qu'il inflige à Saadia pour s'être livré, en dépit 
delà défense traditionnelle, aux calculs que nous avons cités (4). 
Il l'excuse néanmoins, en rejetant la faute sur les tendances 



(1) Talmud, Synliédrio, 97. 

(2) liaïe, XI, 9. 



(3) p^n n^îK 

(4) Voy. même chapitre, 5 I. 






LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



401 



fâcheuses de ses contemporains, très-friands, à ce qu'il paraît, 
de compuls messianiques; comme chef d'école, Saadia se serait 
cru obligé à donner quelque satisfaction à celte déman- 
geaison. Ce qui est curieux, c'est qu'après avoir exprimé ce 
blâme, Maïmonide cède lui-môme à la tentation, fait aussi son 
petit calcul, apporte aussi sa pierre à la chronologie messia- 
nique : c'est l'an 4976, ère de la création, que devrait avoir 
lieu, selon lui, sinon l'avènement du Messie en personne, du 
moins la renaissance de la prophétie. 



APPRECIATION DE LA THEORIE MESSIANIQUE DE MAÏMONIDE. 

Nous devons signaler tout d'abord une lacune dans le mes- 
sianisme du grand docteur : il garde un silence absolu sur 
l'époque ou, pour mieux dire, les époques messianiques que 
nous avons vues jouer un rôle important dans la doctrine de la 
Tradition et même dans l'exposé de Saadia. Il s'agit de ces 
dates morales que nous avons essayé de mettre en lumière et 
qui correspondent à des faits sociaux et humanitaires, à la pé- 
nitence, au sincère retour vers Dieu, enfin à la perfectibilité 
certaine des mœurs comme des croyances. L'auteur s'en réfère 
peut-être à son traité spécial de la Theschouba (1), auquel il 
renvoie effectivement pour tout ce qui concerne les rapports 
de la délivrance avec l'amélioration de conduite. Envisagé en 
lui-même, le messianisme de Maïmonide procède de celui de 
Saadia : comme le chef de l'école dogmatique, il prend le Mes- 
sie dans son acception la plus personnelle, la plus littérale; il 
voit, il salue en lui le restaurateur fidèle du mosaïsme, resti- 
tuant le culte dans son intégrité primitive, reconstruisant le 
temple, rétablissant les sacrifices, les lois territoriales, régnant 
aussi par le glaive, du moins à son début, où il sera obligé de 
repousser les agressions des ennemis d'Israël. Mais, à part 
cette identité de doctrine sur la personnalité du Messie, la thèse 



1 ) \ là llazaka, l M partie. 



46-2 



DOUZIÈME DOGME. 



de Maïmonide est en grand progrès sur celle de son prédéces- 
seur. S'il n'ose pas aller jusqu'au messianisme impersonnel il 
proteste énergiquement contre les superstitions et les préjugés 
populaires, confondant l'ère messianique avec le triomphe des 
jouissances matérielles et n'y voyant que la revanche d'Israël. 
Il rentre en pleine donnée mosaïque et prophétique par sa 
manière d'envisager l'étal messianique, en nous le présentant 
comme exempt des peines et des soucis de la vie, dégagé des 
labeurs pénibles et des préoccupations de la misère, lorsque la 
matière domptée, asservie, laissera l'esprit prendre librement 
son essor, s'élever sans effort vers les régions du vrai et du 
beau. Ce n'est pas autre chose que la confirmation du principe 
de la rémunération posé par Moïse, le temporel servant de 
marchepied au spirituel. 

Le côté humanitaire n'a pas échappé non plus à la sagacité 
de l'illustre théologien; il le constate, il le signale par un de 
ces mots profonds qui valent tout un système. C'est quand il 
définit la mission du Messie — le façonnement de Vhumanitè 
au culte unitaire. — On ne saurait mieux dire : c'est là le vrai 
but, voilà le desideratum de cette palingénésie tout à la fois 
nationale et universelle, et nous sommes ainsi ramenés à la 
grande conception messianique, indépendante de la question 
personnelle. 

Nous terminons cette appréciation de l'exposé des idées de 
Maïmonide sur le messianisme par une objection contre son 
thème sur les allégories des prophètes. On peut lui reprocher, 
ce nous semble, une sorte d'inconséquence avec lui-même : 
d'un côté, il reconnaît le sens allégorique des prophéties; il dit 
carrément qu'il faut prendre au figuré ce qu'elles nous annon- 
cent du Messie, appliquant lui-même cette règle aux passages 
où il est question de paix entre les bêtes fauves et les animaux 
domestiques; de l'autre, il prétend limiter le domaine de la 
fiction et dire à la raison, commeDieu à la mer : « Tu viendras 
jusqu'ici el lu n'iras pas plus loin (1). » N'est ce pas là une ligne 



(0 Job, XWV1II, il. 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



4o;s 



purement imaginaire? Esl-il facile de fixer la limite où finit la 
vérité, où commence l'hérésie? S'il est incontestable et incon- 
testé que tous les prophètes ont parlé la langue métaphorique, 
est-il bien sûr que la résurrection du trône de David, le réta- 
blissement de l'ancien culte, et notamment des sacrifices, ne 
soient pas des figures? Est-il interdit d'y voir le double sym- 
bole de l'autonomie politique, personnifiée dans David, et de la 
suprématie religieuse réservée à Israël et à son principe? Ne 
serait-on pas d'autant plus fondé de comprendre ainsi la res- 
tauration du culte officiel, que dans la prédiction qui est regar- 
dée par Maïmonide lui-même comme la révélation mère du 
messianisme , Moïse ne fait mention ni d'un Messie personnel 
ni d'une restauration cérémonielle? Graves questions qu'il est 
plus facile de poser que de trancher, mais que la nouvelle 
théologie ne doit ni ne peut passer sous silence. S'il en est qui 
craignent que la solution de ce problème n'aboutissent à l'a- 
moindrissement ou à la suppression du dogme, ils se mépren- 
nent étrangement. Nous l'avons dit et nous ne saunons trop le 
répéter : pourvu que l'identité d'Israël et sa haute mission sa- 
cerdotale soient sauvegardées, la réalité du messianisme est as- 
surée. 

En résumé, Maïmonide semble avoir entrepris la tâche d'i- 
dentifier ensemble les deux courants messianiques , le messie 
temporel et personnel avec le messianisme spirituel, en les 
maintenant en équilibre. Est-ce le dernier mot du'dogme? 

Nous ne l'affirmerions pas en présence de l'opinion °d'Al- 

bou qu'il nous reste encore à faire connaître. 

§ 3. Albou. 



« La croyance au Messie , dit Albou sous forme de préam- 
bule (1), est obligatoire pour tous ceux qui adhèrent à la 
Loi de Moïse, ainsi que nous l'avons établi dans notre livre 
premier (2). L'Écriture ne nous impose-t-elle pas l'obligation 



(1) Ikarim, IV e parte, oliap. Ai. 



(-») Ikarim, !■• partie, chap, 13. 



V 
^^^ 



464 



DOUZIÈME DOGME. 



■ 



a de croire aux paroles de nos prophètes (1) ? Or, tous les pro- 
« phètes annoncent la venue du Messie; donc, rejeter celle 
« croyance serait nier la parole prophétique et, par suite, vio- 
« 1er un commandement positif de la Loi. — Cependant l'au- 
« leur a soin d'ajouter que : — cette croyance ne s'impose pas 
« à nous avec la rigueur d'un dogme fondamental; elle ne 
« constitue pas un de ces principes-racines dont l'ébranlement 
« entraîne la ruine de l'édifice religieux. Il n'en est pas de 
« cette croyance comme par exemple du principe des peines et 
« des récompenses qui oblige la foi des sectateurs de n'importe 
« quelle religion, qu'on ne saurait remettre en question sans 
« se rendre coupable d'apostasie. L'auteur renvoie de nouveau 
« au thème développé par lui au commencement du traité, à 
« savoir que la croyance au Messie n'est pas un dogme pro- 
« prement dit, mais tout au plus un article de foi pour les sec- 
« lateurs dumosaïsme. Citant encore une fois l'assertion émise 
« par R. Hillel (2) et un autre passage talmudique où l'on dis- 
« cute l'éventualité du retour des dix tribus (3). Albouen con- 
« clul qu'il y a au moins doute sur la véritable interprétation 
« des prophéties, qui pourraient bien se rapporter à des évé- 
« nemenls qui ne sont plus à s'accomplir. A l'appui de cette 
« thèse, il invoque le témoignage de plusieurs textes d'Isaïe, 
« d'Ëzèchiel et de Daniel qu'il ne serait pas impossible d'appli- 
« quer à des hommes et à des choses du second temple , à Zo- 
« robabel, à Néhèmie, à la période hasmonéenne, aux rois de 
« cette dynastie qui avaient acquis de si grandes richesses (4), 
« à la restauration du temple sous Hérode, aux ordres donnés 
« par les rois de Perse d'aider les israéliles par de larges sub- 
« voulions relativement à la reconstruction de la ville et du 
a temple (S). 

« A ce propos, l'auteur cite un théologien (R. Haïm Gali- 
« papa) qui se permit d'ériger ce genre d'interprétation en 



(1) Deulér., XVIII, 15. 

(2) Talmud, Svnhédrin, 97. 

(3) Talmud, Synhédrin, tir.. 

(4) Talmud, Kidouscliin, US. 



(5) Isaïc, L1V, 13; LX, )7; LXVI, 20 

et 24; Ezra, I, 4; Daniel, VI, 9, 18 et 25; 
Zacharie, IX, 9; Malachie, III, 3; Talmud, 
Svnhédrin, u. s 



I.E MESSIE ET LE MESSIANISME. 



46R 



« système, en appliquant toutes les promesses prophétiques à 
« l'histoire du second temple, et en soutenant l'opinion que la 
« croyance au Messie n'a pas ses fondements dans l'Écriture, 
o qu'elle est purement traditionnelle, transmise d'âge en âge 
« depuis Moïse, et ainsi arrivée jusqu'à nous. Il finit cepen- 
« dant par le rejet de cette assertion. Si la croyance au Messie, 
« fait-il remarquer avec raison, n'avait pas ses racines dans la 
« Bible, la Tradition seule ne saurait lui servir de base solide. 
« Heureusement nous avons des textes clairs, précis , formels, 
« qu'il n'est pas possible d'expliquer autrement que dans le 
« sens d'un avenir non encore réalisé. 11 en est trois notam- 
« ment que l'on peut considérer comme péremptoires : c'est 
« d'abord la prophétie de Biléam (1), puis deux passages d'I- 
« saïe (2) ; ces deux derniers proclament bien haut l'impéris- 
« habilité d'Israël en le comparant à une terre et à un ciel nou- 
« veaux, à l'exclusion de tous les autres peuples. Qu'est-il ad- 
a venu de ceux-ci? Ou bien, absorbés par de nouvelles races, 
« ils ont perdu leur nom, ou ils ont gardé leur nom, mais rien 
« que leur nom, témoin l'Egypte, qui n'a conservé le moindre 
a vestige de son individualité. Une autre explication de cette 
comparaison d'Israël avec les planètes serait la suivante : 
L'Écriture veut en induire à l'existence d'êtres qui, tout en 
ayant eu un commencement, pourraient bien jouir d'une du- 
rée sans fin, et l'on tient à rendre le fait sensible par l'exem- 
ple des sphères. Puisque le ciel et la terre, quoique créés, 
sont toujours debout devant Dieu, pourquoi n'en sera-t-il 
pas de môme d'Israël (3) ? Une autre preuve encore du non- 
accomplissement des prophéties résulte du plan delà recon- 
struction du temple tracé par Ézéchiel , lequel plan ne fut 
exécuté qu'en partie lors de la réédification entreprise par 
« Ezra et par Néhémie (4), et, par conséquent, attend encore 
u sa réalisation. Il y a aussi un texte des lamentations (5) où 
« l'on parle du châtiment d'Edom, de la tin de l'exil de Zion , 



(1) Nombres, XXIV, 17. 

(S) Isaïc, LlV,fl; I.XVI, -2-2. 

(3) Cf. Guide, II* partie, chap. -21». 



(*) Talmud, Meniholh, 45. 
tfi) Treni, IV, 21 el il. 



30 






466 



DOUZIÈME DOGME. 



■ 



I 



«. mais d'une fin définitive qui ne sera plus suivie d'aucune 
<• dispersion. Qu'est-ce qu'on entend par Edom? C'est, on le 
« sait bien, le monde romain qui est appelé de ce nom, parce 
« que les premiers néophytes de la nouvelle religion furent les 
» Édomites, qui habitaient alors la région limitrophe de la Pa- 
« lestine. Or ceci constitue une promesse qui n'est certes pas 
« accomplie, puisque notre dispersion dure toujours. En der- 
« nier lieu, nous avons la prédiction finale deMalachienousan- 
a nonçant la venue du prophète Ëlie la veille du grand et re- 
« doutable jour. Le prophète Élie est-il venu? Non; donc il 
« doit venir. » 

Appréciation. — La théorie messianique d'Àlbou est bien 
incomplète : on dirait que des nombreux éléments qui entrent 
dans la formation du dogme il n'a entrevu qu'un seul , sa dis- 
cussion roulant tout entière sur la question de savoir si le 
Messie est réellement encore à venir. Même sur ce point parti- 
culier, il ajoute peu à la démonstration de Saadia, qui a plus 
d'ampleur que la sienne. On est étonné de le voir garder, sur 
tout ce qui concerne la nature et les conditions du messianisme, 
une réserve peu conforme à sa manière large de traiter les 
questions les plus ardues de la dogmatique. Nous ne pouvons 
l'attribuer, cette réserve , qu'aux doutes et aux incertitudes 
qu'il éprouve par rapport à l'essence du dogme et que trahit la 
formule ambiguë qui lui sert d'expression. Pour lui, « la 
croyance au Messie est en même temps obligatoire et non obli- 
gatoire ; c'est un article de foi et ce n'en est pas un. » Il est 
difficile d'élever une bâtisse solide sur une base aussi mou- 
vante. Mais si la thèse d'Albou n'est guère satisfaisante pour 
les partisans de l'orthodoxie sévère et de la foi rigoureuse, elle 
n'est ni sans intérêt ni sans enseignement pour l'historien du 
dogme. Cette attitude incertaine, embarrassée, de l'un des der- 
niers et grands représentants de l'école, cette formule équivo- 
que qui tranche si vivement avec les affirmations absolues de 
Saadia et de Maïmonide, ne sont-eiles pas l'indice d'une modi- 
fication doctrinale qui, pour la première fois, s'affirme officiel- 
lement, bien qu'avec une grande timidité? Ne serait-ce pas une 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



467 



proleslalion indirecte dirigée contre le messianisme par trop 
littéral des premiers chefs de l'école? N'est-on pas autorisé à 
y voir comme le point de départ d'une évolution dogmatique 
dans le sens du messianisme immatériel et impersonnel? L'école 
théologique vient-elle, par l'un de ses organes les plus récents, 
quitter le courant populaire pour suivre cet autre , également 
biblique et traditionnel, d'une renaissance à la fois israélite et 
humanitaire? On peut d'autant mieux le supposer que ce ne 
serait pas la première fois qu'Âlbou s'écarte du dogmatisme 
scolaire de Saadia et de Maïmonide (1). 

Quoi qu'il en soit de cette imputation, ce qui est certain, et 
ce sera aussi la conclusion de ce long exposé, c'est que les deux 
courants messianiques se perpétuent à travers les trois cycles, 
que le Messie et le messianisme sont deux faits distincts, que 
ce dernier a son existence propre, indépendante de la réalité 
du premier, qu'il émane de la conception d'un peuple-Messie, 
incontestablement supérieure à celle de V homme-Messie , qu'il 
a d'indestructibles racines dans la Thora de Moïse, germant et 
se développant au milieu des douleurs et des épreuves natio- 
nales, appelé à des destinées que la foi et les tendances moder- 
nes de l'humanité nous annoncent aussi brillantes que certaines. 
« Laissez-nous vous suivre, diront les nations à Israël, car nous 
avons appris que Dieu est avec vous (2). » 



CHAPITRE V. — Le Messie et le messianisme dans 
leurs rapports avec le christianisme. 



Nous venons de voir les principaux organes de l'école dog- 
matique traiter l'importante question de savoir si l'avènement 
du Messie est un fait accompli ou à l'état d'éventualité. Et 



(1) Voy. noire Tuéodicée, iroisiènie dogme, el noire Révélation, neuvième do^rae. 

(2) Zacharie, VIII, 22. 






468 



IZIÈME DOGUE. 











































roinme c'est là le litige entre le messianisme israélileel le mes- 
sianisme chrétien , il est de notre devoir de compléter cet exposé 
par un coup d'œil jeté sur ce dernier, de nous livrer à l'élude 
comparative de la croyance au Messie à venir avec la foi au 
Messie venu. Nous répéterons ici la déclaration déjà faile à 
propos du monothéisme (1); nous ne pouvons pas abandonner 
le terrain quand il a l'air de se transformer en champ de ba- 
taille. Sans chercher la polémique religieuse, il ne nous con- 
vient pas de la fuir quand elle se dresse devant nous. Notre 
seul devoir en pareille conjoncture, c'est de combattre avec des 
armes loyales et courtoises, et nous n'avons certes pas la pensée 
de nous soustraire à cette obligation. 



§ 1 er . Points de ressemblance entre le messianisme israélite 
et le messianisme chrétien. 

Pour comparer ensemble deux principes, il importe de noter 
soigneusement leurs points de ressemblance et de dissemblance. 
C'est ce que nous allons faire pour les deux messianismes, en 
commençant par leurs points de contact. 

En cherchant à préciser le moment où la croyance messiani- 
que, devenue un fait populaire, tombe dans le domaine public, 
nous avons trouvé que c'était à l'époque de la chute de la dy- 
nastie hasmonéenne et de son remplacement par l'intrusion 
des Hérode, alors que l'horizon politique allait en s'assombris- 
santetque l'espoir d'une restauration nationale diminuait dans 
la même proportion (2). Une situation aussi désespérée ne 
pouvant avoir son dénoûment que dans les manifestations de 
l'ordre surnaturel, on comprend que la première forme du 
messianisme chrétien devait se modeler sur les espérances et 
sur les aspirations des masses, c'est-à-dire se faire essentielle- 
ment israélite. Cela ressort d'ailleurs avec évidence des docu- 
ments originaux du christianisme, du témoignage des Evangiles. 



(1) Vuy. notre Théodicfo, p. 190, 



(«) Voy. ehap. III, § ï. 



LE MESSIE ET LE JIESSIANISM E. 



469 



Le Messie, /ils de David. — Le premier poinl de celle 
identité de doclrine se trouve dans l'affirmation chrétienne du 
messie personnel et charnel, descendant de la lignée de David. 
C'est ainsi que la généalogie de cette maison royale est refaite 
au profit du fils de Marie (1) ; c'est ainsi que le peuple de Jé- 
rusalem court après le Sauveur en l'appelant fils de David (2) ; 
c'est ainsi que l'on invoque le nom de Belh-Lehem, berceau 
du chef de la dynastie (3). Ce qui prouve que l'origine davi • 
dique était, dans le principe, regardé comme une condition 
sine qua non du personnage messianique, c'est qu'elle va s'ef- 
façant dans le quatrième Évangile, lequel serait, au point de 
vue de l'exégèse moderne, une œuvre de réaction contre la 
première forme développée dans les trois synoptiques, appelés 
aussi somatiques (corporels). Ni la généalogie, ni l'exalta- 
tion du fils de David ne figurent dans l'Évangile selon 
Jean (4). 

Morale évangèlique ; discours de la montagne. — La pre- 
mière expression de la morale évangèlique contenue dans le 
fameux discours de la monlagne est évidemment biblique et 
prophétique. C'est en grande partie une amplification tantôt 
ingénieuse, lanlôt exagérée dans le sens essénien, de la mo- 
rale et de l'Écriture. Que vient-il prêcher "? La justice, la 
pureté des mœurs, l'amour du prochain, le pardon des injures, 
la sainteté de la prière, la confiance en Dieu, l'humilité, la 
charité, tous ces devoirs, toutes ces obligations enseignées bien 
longtemps avant lui et par les prophètes et par les pères de la 
Synagogue durant la période du second lemple. Identiques au 
fond, les deux morales se distinguent parla forme, qui prend 
dans la bouche du nouveau maître une onction et une douceur 
bien faites pour les rajeunir. Encore celte forme, nous l'avons 
dit, est-elle empruntée en partie à l'essénianisme, que le nou- 
veau prédicateur sut vulgariser et rendre populaire. 

(1) Malh., I, !-17; Luc, 111, -23-53. (4) La seule fois qu'il eu fait mention, — 

(2) Malu., XXI, 9; Marc, X, Ss ; XI, Jean, VII, 42, — c'est effectivement dana 
10; Luc, XV1I1, 28 et -29. un sens improbateur. 

(3) Malh., Il, I 6. 



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470 



DOUZIÈME DOGME. 






ii 



I 












Culte; suprématie du culte intérieur sur. le culte extérieur. 
— Par la proclamation solennelle et répétée de la supériorité 
de la piété du cœur et de l'âme sur les pratiques routinières, 
accomplies sans intelligence, le dogme évangélique se rattache 
étroitement à la tradition du grand prophétisme. Nous pen-" 
sons que personne ne contestera à ce dernier l'initiative de 
cette réforme qui jaillit comme d'une source vive de leurs 
exhortations habituelles, qui est le but suprême de leur pré- 
dication quatre fois séculaire, depuis Samuel jusqu'à Ma- 
lachie (1). 

Résurrection et rémunération future. — Se donnant comme 
successeur de Moïse et des prophètes, le fondateur de la nou- 
velle religion devait à son tour corroborer la mission dont il 
se disait chargé par des promesses de bonheur, de félicité, de 
béatitude, en un mot par le prestige d'une rémunération. Dans 
la leçon précédente nous avons eu l'occasion de mettre en lu- 
mière l'importance du principe, la place qu'il occupe dans la 
Loi et dans les prophètes. Jamais envoyé divin ou se disant 
tel n'a négligé cette sanction nécessaire, sans laquelle le 
champ sacré de la piété et de la vertu fait l'effet d'un terrain 
que l'on ensemence toujours, mais où l'on ne récolle jamais. 
Venant à la suite de la Bible, qui s'appuie sur la rémunération 
terrestre mais spirituelle (2), # et à la suite immédiate de la Tra- 
dition qui fait passer la croyance à la rémunération future de 
l'arrière à l'avant, le Messie chrétien, adoptant la dernière 
thèse, mais en la poussant à ses conséquences extrêmes, ne se 
préoccupe plus que des récompenses futures; il s'empare 
même de la forme par laquelle s'est traduite cette transfor- 
mation dogmatique, c'est-à-dire de la résurrection corporelle, 
dernier mot de l'Evangile, celui qui met le plus en évidence 
et l'origine et la formation du christianisme. 

Rédemption. — Nous avons pu nous convaincre que la Ré- 
demption est loin d'être une idée tout à fait étrangère à la 
Bible ou à la Tradition. Elle a son expression première dans 



(i) Voy. notre Hévélalion, p, 97, 98. 



(2) Voy. onzième dogme, chap. I er . 



LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 471 

l'évocation, si fréquente dans l'Écriture, du souvenir des pa- 
triarches protégeant et sauvegardant l'intégrité d'Israël dans 
les situations les plus critiques (1) ; puis nous l'avons trouvée 
formulée de la façon la plus énergique dans le chapitre cin- 
quante-trois d'Isaïe. Soit qu'on l'applique au juste individuel- 
lement, soit qu'on l'attribue au peuple de Dieu pris collective- 
ment, la rédemption y ligure comme un fait positif. Il s'agit 
clairement d'un homme ou d'un peuple d'élite qui souffre, qui 
pâtit pour les fautes d'autrui, portant le fardeau des crimes du 
public, faisant sortir de ses plaies le baume qui doit guérir la 
société. Nous savons, d'un autre côté, que la Tradition ne se 
fait point faute de nous montrer le juste servant, par ses souf- 
frances ou par sa mort, de victime expiatoire des péchés de ses 
contemporains, sans parler de la légende qui se rapporte di- 
rectement au susdit texte d'Isaïe (2). 

Sur tous les points indiqués, le christianisme procède du 
judaïsme comme la conséquence découle de son principe. 

§ 2. Points de dissemblance entre le messianisme israclite 
et le messianisme chrétien. 

A bien considérer les choses, les points de dissemblance 
entre le messianisme israélite et le messianisme chrétien con- 
sistent moins dans l'affirmation de principes nouveaux que 
dans une interprétation nouvelle de l'ancienne doctrine, inter- 
prétation forcée, poussée à outrance, tendant, jusqu 'aies briser, 
les ressorts du judaïsme. C'est ce que nous allons essayer de 
démontrer par le simple examen de ces différences. 

Divinité du Messie. — Le point essentiel, radical, qui de- 
vait creuser un abîme entre le judaïsme et le christianisme, 
c'est la déification du Messie. Accepter cette métamorphose eût 
été de la part du premier un véritable acte de suicide. Israël 
ne peut vivre et respirer que dans l'atmosphère du mono- 



(1) Lévil., XXVI, 42, et passim. 

(2) Talmud, Synhédrin, 90; voy. cit. 
aussi pins haut, p. 452-33. 



5 1; Moed Kalan, 28, cl Talmud, pattim. Voy . 



^^^^^^^ 






I 









472 



DOUZIÈME DOGME. 



théisme ; toute autre lui est mortelle. 11 l'a toujours entendu 
ainsi, et cette conviction esl chez lui tellement profonde qu'on 
la retrouve aujourd'hui aussi vivace, aussi fraîche que le jour 
où Moïse la burina dans le texte du Schéma. Nous n'avons pas 
à décrire ici les phases de la lutte provoquée entre les deux 
principes par l'apothéose du Messie ; ce que notre sujet com- 
porte à cet égard, nous croyons l'avoir dit dans notre leçon 
sur le monothéisme (1). Mais il importe de constater que celte 
déviation de la loi fondamentale, que cette altération du prin- 
cipe mosaïque, qui devait aboutir en dépit d'elle-même au ren- 
versement de la Loi et des prophètes, dont on ne cessait pour- 
tant d'invoquer le témoignage, ne se sont pas accomplies sou- 
dainement, au grand jour, coram populo. Le nouveau Messie 
ne laisse pas de faire profession publique de monothéisme; il 
l'affirme au début, il le confesse même à la fin de sa carrière 
apostolique (2), à la face de Satan comme en présence des Pha- 
risiens. Les Évangiles commencent par le représenter comme 
Messie, fils de David, ou comme fils de l'homme (qualification 
empruntée au prophète Ëzéchiel et à la Tradition — a» -a — 
— û\x p), ou enfin comme prophète. La déification se fait 
pour ainsi dire, subrepticement, par une sorte de subtilité 
exégétique. « De qui le Messie est-il fils? » se met-il à demander 
aux Pharisiens. «De David », répondent-ils. «Comment peut-il 
être fils de David, puisque David l'appelle mon maître (3)? » 
Même à l'heure dernière, au moment suprême, lorsqu'il com- 
paraît devant le synédrin pour répondre à l'accusation de 
lèse-majesté divine, la déclaration de la divinité du Messie 
n'est dans sa bouche ni franche ni catégorique. « C'est vous qui 
le dites », répond-il à ceux qui l'interrogent (4). — Cela prouve, 



■ 



(1) Voy. noire Théodicée, p. 189-196. 

(2) Math., IV, 10; Marc, XII, 19. A 
propos de cette dernière citation il est à re- 
marquer que, tandis que Marc met dans la 
bouche du Christ la double profossion de foi 
de l'unité et de l'amour de Dieu, les deux 



autres Evangiles (Math., XXII, 37, et Luc, 
X, 27) ne font mention que de la seconde. 

(3) Math., XXII, 41-46; Marc, XXII, 
35-37; Luc, XX, 41-44. 

(4) Math., XXVI, 64; Luc, XXII, 70. 
Seul, Marc lui fait dire : » Je le suis. » Marc. 
XIV, fi-2. 






LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



473 



ce nous semble, que le Christ et ses adhérents ne se faisaient 
pas illusion sur la nature de l'atteinte qu'ils portaient à la Loi 
et de la violence qu'ils faisaient à la lettre comme à l'esprit de 
l'Écriture sainte. De là ces hésitations, cette obscurité de lan- 
gage, cette ambiguïté des termes dont on se sert pour miner 
les bases du monothéisme, auquel on rend d'abord un éclatant 
hommage. 

Le Messie-rédempteur . — Nous avons indiqué les origines 
bibliques de l'idée de rédemption, les fortes racines par les- 
quelles elle plonge dans l'Écriture et dans la Tradition. Mais 
ce qui appartient en propre au christianisme, c'est la nouvelle 
et large application qu'il en fait, cette conception d'un Messie- 
rédempteur venant racheter tous les crimes du passé, et par le 
seul fait de son avènement, délivrer, innocenter toutes les 
générations mortes. Ici l'exagération saute aux yeux : au point 
de vue de l'ancienne doctrine, la rédemption est loin de former 
un remède absolu; elle ne produit ses effets que tout autant 
qu'elle est accompagnée de l'effort personnel, de la pénitence, 
du repentir, de l'amélioration intellectuelle et morale réalisée 
par chacun de nous. En traitant du principe de la solida- 
rité (1), nous avons démontré que, si les souffrances et la mort 
du juste sont réputées sacrifice expiatoire vis-à-vis des mé- 
chants, c'est bien à la condition que les méchants le compren- 
nent, qu'ils sentent, qu'ils reconnaissent que c'était à eux à 
subir la peine, qu'ils y puisent la conviction qu'ils ont été 
épargnés grâce à la double influence de l'indulgence divine 
unie à l'abnégation du juste. Mais la rédemption quand même, 
la rédemption qui n'exciterait pas le pécheur à l'amendement, 
à la conversion, la rédemption qui tient du destin sans réagir 
sur notre conduite, la rédemption fondée sur une sorte de so- 
lidarité aveugle, en opposition (lagranle avec la responsabilité 
individuelle, formellement repoussée, ainsi que nous l'avons 
vu, par le prophète Ézéchiel ( u 2), cette rédemption-là n'est-elle 



(I ) Voy. onzième dogme, chap. V, § 2. 

(-2) Ézéohlel, XVIII, 2-4; XXXIII, 12-1!); voy. onzième dogme, ». 


















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DOUZIÈME DOGME. 



pas une conception forcée, contre nature, véritable excrois- 
sance logique ? Comment rachèterait-elle les morts, les morts 
qui ne sont plus amendables, à défaut du lien rompu, brisé à 
jamais, qui doit unir la solidarité collective à la responsabilité 
personnelle ? La rédemption enseignée par les apôtres, et no- 
tamment par le grand docteur qui en développe magistrale- 
ment la théorie (1), n'aboutit-elle pas à une espèce de commu- 
nisme moral, non moins dangereux que le communisme social? 
Elle fut adoptée comme une conséquence logique du nouveau 
principe de la divinité du Messie, et le Messie-rédempteur n'est 
autre chose que le produit du Messie-Dieu. Ce qu'un simple 
juste peut obtenir pour son entourage, ce que le peuple de 
Dieu est en mesure de réaliser au profit du monde dévoyé, un 
Dieu-Sauveur, se disait-on, doit l'obtenir bien plus sûrement 
pour toutes les générations, présentes et passées. 

Royaume du ciel. — A son tour, le royaume du ciel est une 
émanation du dogme de la rémunération future poussé à l'ex- 
trême. Nous n'avons qu'à suivre la marche du dogme pour le 
comprendre. L'Écriture nous a enseigné une rémunération 
double temporelle et spirituelle, s'accomplissant sur cette terre, 
consistant dans la satisfaction des intérêts matériels, néces- 
saire à la réalisation de la perfectibilité religieuse et morale , 
sans préjudice d'une récompense future, restée l'objet d'une 
tradition constante. Puis sont venus les chefs et représentants 
du second cycle s'emparer de cette tradition, la faire passer au 
premier plan, et revendiquer la suprématie pour la rémunéra- 
tion future. Au moment de l'avènement du christianisme, cette 
évolution dogmatique était un fait accompli. Ce dernier n'a 
donc fait que se l'approprier, mais en la marquant à son em- 
preinte, comme doit le faire tout grand et sérieux réformateur. 
Comment s'y prend-il? Il pousse la transformation opérée par 
ses devanciers jusqu'à ses conséquences les plus éloignées. Ne 
se contentant plus de la priorité conquise par la rémunération 
future sur la rémunération terrestre, il va jusqu'à sacrifier 

(l) Epist. ad Rom., chap. 5 et 8. 






LE MESSIE ET LE MESSIANISME. 



475 



celle-ci à celle-là et substituer littéralement la première à la 
dernière; Avouons, au surplus, qu'il y était poussé par les 
circonstances extérieures. Dans la situation pleine de troubles 
et d'orages où se trouvait plongée la société contemporaine, il 
eût été mal venu de rassurer les esprits par l'annonce d'une 
prospérité matérielle, voire même d'une félicité semi-tempo- 
relle et semi-spirituelle, auxquelles la triste réalité infligeait de 
si cruels démentis. De là celte nouvelle tbéorie du royaume 
du ciel, déjà formulée au commencement et à la fin du dis- 
cours de la montagne (1), revêtue d'un cachet particulier, de 
celui de l'exclusivisme, biffant la rémunération terrestre, lui 
refusant même le plus petit coin dans la sphère religieuse, 
prêchant l'humilité jusqu'à l'avilissement, et la pauvreté jus- 
qu'à l'insouciance de la vie (2). C'est rendre justice à la théorie 
du royaume du ciel que de la considérer comme un puissant 
instrument de combat, mais non comme un moyen régulier de 
gouvernement spirituel. Elle préside à la lutte hardie entre- 
prise par les apôtres, elle est l'âme des premiers siècles, mais 
elle succombe au moment du triomphe du christianisme. Bien 
ébranlée déjà par l'ascendant toujours croissant de la souve- 
raineté temporelle de l'Église pendant la période du moyen 
âge, elle est antipathique à la société moderne, qui, nous es- 
pérons l'avoir démontré (3), se laisse diriger de plus en plus 
par les principes de la rémunération biblique. 

La foi chrétienne. — Parmi les points de ressemblance entre 
la doctrine israélite et la doctrine chrétienne, nous avons 
compris la supériorité du culte intérieur sur le culte extérieur 
et pratique , supériorité dont l'origine remonte au prophé- 
tisme, qui abonde dans ce sens depuis Samuel jusqu'à Malachie. 
Mais il y a cette différence que le prophétisme n'a jamais songé 
ni pu songer à la suppression de l'adoration pratique ; jamais 
il n'eut l'idée de substituer la Foi à la Loi, comme le voudra, 
comme le tentera, non pas l'Évangile lui-même, mais son in- 



(1) Math., V, 5; Vil, -2i. 

(2) Math., V, 37; VI, 25. 



(3) Voy. onzième dogme, conclusion. 



■ 



416 



DOUZIÈME DOGME 



I 



I 



terprète le plus autorisé. Se laissant glisser de plus en plus sur 
la voie des réformes à outrance, poussées jusqu'à la limite du 
possible, le christianisme n'a pas reculé devaut les graves con- 
séquences de celte substitution. Elle a donné naissance au se- 
cond précepte fondamental développé par l'apôtre des Gentils : 
c'est la foi dans le Messie-Dieu, celte foi aveugle, absolue, ne 
demandant ni signe matériel, comme les Hébreux, ni" preuve 
démonstrative, comme les Grecs (1) ; une foi qui remplace la 
Loi (2), une foi qui suffit à elle seule pour faire le salut. Nous 
ne saurions trop le répéter : la foi est loin d'être traitée avec 
dédain par le judaïsme; l'Écriture en parle dans les meilleurs 
termes; elle célèbre, elle glorifie la foi d'Abraham en Dieu, la 
foi d'Israël dans la mission de Moïse, la foi du juste dans le 
gouvernement providentiel (3) ; et ce n'est pas sans raison que 
le théologien par excellence du christianisme invoque le témoi- 
gnage des textes bibliques (4). Mais quelle différence au fond ! 
La foi biblique, la foi de Moïse et des prophètes, c'est la foi his- 
torique, fondée sur les faits externes et internes, s'appuyant sur 
l'intervention sensible de Dieu dans la direction de l'humanité, 
et, par cela même, intelligente et motivée. La foi chrétienne, ou 
pour mieux dire la foi paulinienne, sans racines dans la réalité 
visible, suspendue dans le vide, ne peut se maintenir qu'en im- 
posant silence à la voix de la conscience comme à celle de la 
raison (5). Quelles seront les conditions de cette foi nouvelle? 
Elle deviendra la première et la plus sainte des obligations, 
elle s'imposera violemment aux esprits et aux cœurs ; rien ne 
lui coûtera pour assurer son empire. Là où la force morale res- 
tera insuffisante, elle n'hésitera pas à recourir à la force maté- 
rielle; elle se confiera au bras séculier, régnera par le glaive à 
défautdela persuasion, engendrera les guerres de religion, que 
l'antiquité ne connaissait pas. 



' 



(1) Epist. ad Corinth., XI, 12. 

(S) Epist. ad Rom., chap. 10; Galal., 
chap. 3; Hébr., cliap. 3, 4 el 11. 

(3) Genèse, XV, t>; Eiode, IV, 31; Ha- 
bacuc, II, 4. 



(4) Epist. ad Rom., IX 33; X, il et 16; 
Galat., III, 6; Hébr, III, 1; X, 38. 

(5) Voy. notre Introduction générale , 
p. 17-19. 



■ 



M 






LE MESSIE ET LE MESSIANISME. lit 

§ 3. Couses des modifications introduites par le christianisme 
dans le dogme messianique. 

Nous nous sommes attaché à montrer comment le messia- 
nisme chrétien est sorti des entrailles du messianisme israélile, 
en relevant les points généraux de ressemblance et de dissem- 
blance entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Il ne paraît 
guère possible de contester leur commune orig